Chapitre 9 : Piège en haute mer
Au large de Dunkerque, deux heures trente du matin, six heures avant l'arrivée du SAS Rijger au Port de Commerce.
L'officier de quart était sorti fumer sur le pont à l'avant, laissant ses camarades surveiller l'avancée du cargo sous la direction du pilote français. Monté à bord plus tôt que prévu à cause d'un trafic de nuit important, le marin était en charge de guider le navire jusqu'aux passages des bouées du port de commerce.
Le temps était couvert, et la visibilité, moyenne. D'autres gros bâtiments circulaient dans le secteur mais ne présentaient pas de dangers réels, le sonar dernier cri les ayant détectés. Il fallait en revanche être attentif aux nombreux petits chalutiers qui partaient avec la marée et que le navire croisait.
Marvin remonta le col de son cirée. Parti du Cap deux mois plus tôt sous un franc soleil d'été, il n'appréciait guère le printemps humide et froid de l'Europe du Nord. Il aurait préféré débarquer à Marseille comme il était prévu initialement, mais le capitaine en avait décidé autrement. Ce serait d'abord Dunkerque, puis Hambourg, et seulement Marseille au voyage retour.
L'officier apercevait les premières lumières de la ville au loin. Le navire ne semblait guère s'en approcher à cette allure. Il jeta un regard vers le phare de Saint-Pol dont le signal lumineux avait la même intensité. A entendre le bruit affaibli des moteurs, le pilote avait dû réduire les machines pour aborder la zone des hauts-fonds à une vitesse mesurée. L'oreille avertie de Marvin détecta cependant un autre bruit porté par le vent sur tribord. Le sud-africain se déplaça sur la longue passerelle pour mieux écouter.
C'était probablement un bateau de pêche qui passait à proximité du cargo. Si c'était le cas, le patron ne respectait pas les distances de sécurité. Marvin se posta à côté du gros projecteur latéral et l'alluma. Le faisceau lumineux transperça la nuit et se perdit sur les flots marron. Lentement, l'homme promena son halo sur la mer agitée d'une légère houle. Le bruit de moteur continuait avec une régularité alarmante. Peut-être le pêcheur suivait-il le cargo ?
Sur l'eau, les sons étaient amplifiés. Pendant cinq minutes, Marvin fouilla l'obscurité sans rien apercevoir. Parfois, le ronronnement s'estompait pour revenir. Le chalutier ne devait pas être bien loin. Il l'aperçut enfin et pesta contre l'inconscient. Peut-être un simple appel de corne suffirait-il à l'éloigner ? Il se décida à avertir le second et rentra dans le poste de commandement où un spectacle peu ordinaire l'attendait.
Il aperçut d'abord deux de ses camarades couchés au sol, attachés par des menottes dans le dos. Ces derniers lui retournèrent des regards alarmés et angoissés. Puis il les vit : deux hommes cagoulés et vêtus de combinaisons noires, l'un tenait en joue un jeune marin hagard et terrifié, et l'autre pointait une mitraillette sur le radio assis à son poste. Marvin s'immobilisa soudain tandis que le canon d'un fusil se posait sur sa tempe.
« Down! On the ground! Now! »
Paniqué, Marvin obtempéra sans protester et leva automatiquement les mains en l'air, tout en s'allongeant au sol. Dans sa tête tournaient mille questions à la seconde. Qui étaient ces hommes ? Que voulaient-ils ? Que cherchaient-ils ? Pourquoi les menaçaient-ils ? Ses interrogations silencieuses furent interrompues lorsque la porte s'ouvrit bruyamment. Le capitaine et le passager mystérieux monté à bord à Casablanca, pénétrèrent sur la passerelle, poussés par deux pirates armés jusqu'aux dents. Violemment, ils furent sommés de s'agenouiller, les mains sur la tête.
L'agitation cessa quand un homme en treillis noir de grande taille pénétra calmement sur la passerelle. Il se posta devant les deux prisonniers et les observa quelques secondes en silence.
« Captain Stevens ? »
Le marin hirsute et mal réveillé hocha brièvement la tête avec inquiétude.
« Jan Sonders ? »
Comme l'inconnu ne réagissait pas, L'homme en noir prit son visage entre ses mains et lui demanda dans un anglais teinté d'accent italien :
« Où se trouvent les caisses pour les bijoutiers parisiens ? »
L'homme fit bravement non de la tête. Il était terrorisé.
« Tu as intérêt à me répondre sinon je vais tuer tous les hommes d'équipage ici présents un par un, jusqu'à ce que tu me dises ce que je veux entendre… »
Marvin vit le dénommé Sonders blêmir mais rester muet malgré la menace. L'Italien fit un signe de tête à l'encontre d'un des pirates. Ce dernier s'approcha rapidement d'un des marins étendus au sol et lui colla le canon de son arme sur la tête.
« Alors ? »
Sonders garda obstinément le silence. Il sembla soudain puiser du courage en lui, car il leva la tête vers le pirate avec détermination, les yeux emplis d'une résolution nouvelle.
« La vie d'un homme ne vaut-elle rien pour toi ? »
« Allez au diable ! »
« Et la tienne, que vaut-elle ? »
L'Italien pointa le canon de son arme sur l'homme et arma le chien.
« Non ! » Cria le capitaine, alarmé. « Je vous en prie, ne faites pas ça ! »
« Vous avez quelque chose à dire ? »
L'officier se passa la langue sur les lèvres, hésitant.
« Epargnez-le et je vous dirai où elles sont. »
« Je vous écoute. »
« Non, je vous interdis, ne leur dites rien ! » Cria Sonders, soudain agité.
L'Italien lui décocha un coup de poing dans la mâchoire. L'homme s'affaissa, assommé.
« Alors ? »
« Les caisses que vous cherchez se trouvent en cale C, au pont inférieur 3, rangée B2. »
« Combien y en a t-il ?
« Quatre. Elles comportent un symbole, un rouge-gorge… avec une marque de whiskey irlandais… RedBreast… »
« Si vous mentez… »
« C'est la vérité, je vous le jure ! S'il-vous-plaît, ne faites pas de mal à mes hommes ! »
L'Italien se tourna vers un de ses complices.
« Va et passe-leur l'information. »
Le bandit parti, le silence s'installa et les minutes s'égrainèrent, interminables. Une question brûlait les lèvres de Marvin : qu'est-ce que ces pirates allaient faire d'eux, une fois leur forfait accompli ? Le soulagement initial laissa à nouveau rapidement la place à l'angoisse. Et si les pirates ne trouvaient pas ce qu'ils cherchaient ? On s'agita, et il y eut des rappels à l'ordre.
Enfin, au bout d'une éternité, un homme en noir pénétra dans la cabine et parla à voix basse à l'Italien qui fumait patiemment dans un coin. Ce dernier fit un signe au pilote. Le complice fit quelques réglages pour activer le pilotage automatique, puis quitta le poste de commandement, non sans avoir détruit le téléphone et la radio.
Marvin vit ensuite les hommes en noir quitter la passerelle un par un. L'Italien sortit en dernier après avoir posé des chaînes cadenassées sur les deux descentes. Ils étaient prisonniers. Tout le monde se releva en se regardant, soulagés d'être en vie, mais indécis sur la conduite à tenir. Le capitaine aboya des ordres. Marvin déclencha la sirène d'alerte qui serait entendue à des milles à la ronde et préviendrait d'un incident à bord.
Il était trop tard. Les pirates avaient quitté le navire en emportant avec eux leur précieux butin.
oooOOOooo
Ayant à peine dormi trois heures, Laurence fut réveillé en sursaut par le téléphone de sa chambre d'hôtel. Avec lassitude, il regarda le réveil qui indiquait cinq heures et pria pour que ce ne soit pas une nouvelle insomnie d'Avril. C'était une idée saugrenue mais la journaliste lui avait déjà fait le coup. Après avoir réalisé qu'il n'était pas chez lui, il décrocha.
« Commissaire Laurence ? » Demanda une voix masculine inconnue.
« Oui ? »
« Vous avez tenté de nous berner, votre collègue et vous. Malheureusement pour lui, le commissaire Germain en a payé le prix. »
Le policier réalisa qui était son correspondant.
« Prizzi… »
« Ce que vous avez fait en venant chez moi était astucieux et risqué. Je dois admettre que pour un flic, vous ne manquez pas de courage. Seulement... »
« Seulement ? »
« Il est trop tard. Nous sommes passés à l'action cette nuit. Les pierres et le platine sont en notre possession, Commissaire. »
Laurence se figea et fit un rapide calcul dans sa tête. Le navire était encore en mer, ce qui signifiait que ce qu'il craignait le plus était arrivé. Il reconnut la patte du Lyonnais et maudit sa malchance.
« Deux meurtres et un acte de piraterie… Vous ne vous en sortirez pas comme ça, Prizzi. »
« Vous croyez ? Allez, soyez beau joueur et admettez que vous avez perdu, Laurence. »
« La partie n'est pas terminée. Je ne vous lâcherai pas, Prizzi. Vos complices et vous finirez tous derrière les barreaux ou à la guillotine. »
Le malfrat eut un rire bref.
« Je vous souhaite bonne chance pour nous retrouver. Au revoir, Commissaire, ce fut un plaisir de vous connaître. »
L'homme raccrocha. Laurence resta un moment sonné, à digérer la nouvelle. Puis il se saisit à nouveau du téléphone et appela la Capitainerie du Port de Commerce de Dunkerque.
« Commissaire Laurence, vous pourriez prendre contact avec le Capitaine Stevens sur le Rijger s'il vous plaît ? Je voudrais lui parler... Oui, maintenant !... Oui, c'est urgent ! Non, je n'ai pas à me justifier mais si vous n'obtempérez pas, je vous envoie chercher et je vous colle en arrestation pour entraves à la justice !... Oui, j'attends… »
Le policier patienta de longues minutes. Son correspondant revint enfin vers lui.
« Comment ça, vous n'arrivez pas à le contacter ?... Réessayez, bon sang, c'est important... »
Le temps s'étira alors que dans la tête du policier se bousculaient les scénarii les plus fous.
« Toujours pas ? Ce n'est pas normal !... On m'a informé d'un acte de piraterie à bord de ce navire. Envoyez quelqu'un sur place s'il le faut !... Oui, immédiatement ! Et rappelez-moi dès que vous avez des nouvelles... Commissaire Laurence, à l'Hôtel Saint Louis en ville… Merci. »
Il raccrocha en pestant contre la "vivacité" des autorités portuaires. Il ne lui restait plus qu'à contacter les douanes pour s'assurer de leur soutien. Ce qu'il fit immédiatement.
Le discours fut effectivement tout autre. Des communications alarmées entre navires croisant dans la zone du Rijger leur avaient été signalées et lui confirmèrent qu'il s'était bien passé quelque chose. L'alerte par corne raisonnait et il n'était pas possible d'entrer en liaison radio avec le navire. Les gardes côtes avaient immédiatement lancé une vedette pour venir au secours d'un bateau qu'il pensait en perdition après une panne de moteurs et de communication.
Dans sa chambre d'hôtel, impuissant, Laurence faisait les cent pas en fumant et attendait la confirmation de l'attaque. Il en profita pour faire le point avec le groupe chargé de la surveillance de Bernardin, même s'il se doutait déjà de l'inefficacité du système.
Les nouvelles ne furent pas bonnes de ce côté là comme il s'y attendait. Laurence avait pris sur lui de faire surveiller les allers et venues du Lyonnais mais le filou avait échappé à l'attention des flics chargés de sa filature. Des amateurs ! Immédiatement, il passa un savon aux inspecteurs qui n'avaient pas été vigilants en pensant que la nuit serait calme. Ce ne fut pas suffisant pour calmer ses nerfs mais au moins les incompétents se retrouveraient désormais à la circulation !
Après une heure d'attente, la liaison fut enfin établie avec le Rijger. Jan Sonders, l'envoyé de la Beers, encore secoué confirma que le cargo avait subi l'assaut d'un groupe de pirates et qu'ils s'étaient emparé des quatre caisses destinées aux joailliers français. Ensuite, ils avaient disparu sans laisser de traces.
Laurence devait désormais annoncer la nouvelle au juge Cassel.
« Anne-Marie, c'est Laurence. »
Immédiatement alerte, le juge comprit au ton du commissaire qu'il était arrivé quelque chose de grave.
« Qu'est-ce qu'il s'est passé ? »
« La bande de Prizzi a agi cette nuit. »
Et il lui rapporta les premiers éléments. D'abord ébranlée, elle reprit rapidement son sang froid.
« D'une façon ou d'une autre, Prizzi a fini par comprendre qu'ils devaient agir vite pour nous devancer » conclut Laurence.
« Germain a peut être parlé et confirmé ses doutes ? »
« On ne le saura jamais, à moins de coincer son assassin. Le gendarme avance sur l'enquête ? »
« Pas vraiment. Il se plaint plutôt qu'on lui cache des choses. »
« C'est un imbécile. »
Le juge Cassel ne protesta pas. A quoi bon d'ailleurs ? Elle connaissait Laurence et ses jugements tranchés. Malgré tous ses défauts, l'homme se trompait rarement sur la nature humaine.
« Quel est ton plan d'actions maintenant ? »
« J'ai alerté les douanes françaises, belges et britanniques en lançant un avis de recherche international. Tous les ports de la Manche ont reçu l'ordre de fouiller le moindre bateau qui accostent, navires marchands ou de pêche, quelle que soit la taille des embarcations. »
« Tu as conscience que nous avons peu des chance de les retrouver malgré ce dispositif d'alerte ? »
« Je sais, mais c'est notre seul espoir. Anne-Marie, je dois monter à bord du Rijger pour interroger l'équipage pris en otage. Tu peux m'arranger ça auprès des autorités portuaires ? J'ai l'impression qu'elles prennent l'affaire par dessus la jambe. »
« J'ai quelques contacts qui peuvent faire bouger les choses. Je les appelle et je te tiens au courant, d'accord ? »
« J'attends ton coup de fil. »
Ils raccrochèrent. Le juge ne lui avait pas fait de reproches mais il savait que le couperet tomberait plus tard, à la lueur des résultats obtenus. Cassel assumait sa part de responsabilités pour l'instant et le soutiendrait, mais seulement dans une certaine limite. Elle s'était déjà impliquée pour lui et cela avait failli lui coûter cher. Cette fois, il était fort à parier qu'elle ne referait pas la même erreur et écouterait sa conscience professionnelle plutôt que son cœur.
Le policier écarta les images de leur passé commun et se frotta les yeux en se sentant impuissant, un état qu'il détestait par dessus tout. Le temps allait lui paraître long avant de pouvoir agir.
A suivre…
