Chapitre 10 : Comme chien et chat

« Allez, Jourdeuil, c'est juste pour deux jours... »

A peine arrivée à La Voix du Nord ce même matin, Alice Avril s'était rendue directement dans le bureau de son chef et faisait déjà sa casse-pieds pour parler poliment, car Robert Jourdeuil n'en pensait pas moins de sa turbulente employée, pire qu'un pitbull qui refusait de lâcher prise quand elle avait une idée en tête.

« Qu'est-ce que tu irais faire à Dunkerque ? Te payer des vacances à la mer au frais du journal ? »

« Laurence est parti là-bas. »

« Et alors, il te manque ? Je croyais que tu ne pouvais pas le blairer ? »

« Si tu crois que je veux y aller pour ses beaux yeux et sa bonne humeur ! »

Jourdeuil ne parvenait pas à comprendre la relation qui unissait Laurence et Avril. Pour lui, flic et journaliste, c'était comme chien et chat, c'était comme flic et avocat aussi. Ça s'attirait, ça se respectait, ça se cajolait, jusqu'au coup de griffe qui laissait des cicatrices. Les uns et les autres se détestaient et se cassaient du sucre sur le dos en permanence. Même si cela semblait être le cas entre le policier et la jeune femme, il y avait entre eux un lien étrange, que chacun s'empressait de nier farouchement quand on les confrontait.

La seule explication logique pour Jourdeuil était qu'ils avaient couché ensemble dès leur première rencontre ! Et quand Laurence avait largué Avril - l'inverse étant peu probable au vue de la façon dont la journaliste s'accrochait au policier comme un bernique à son rocher - il en était resté une rancune qui perdurait encore aujourd'hui. Jourdeuil pensait même qu'Avril était toujours amoureuse de l'infect flic, qui la faisait tourner en bourrique en retour et qui la rendait jalouse avec toutes ses aventures. En voilà un qui misait tout sur son physique avantageux et qui n'avait qu'à claquer des doigts pour les voir toutes se pâmer devant lui, pensait Jourdeuil avec envie. Ça ne l'empêchait pas d'être un beau salopard...

Le patron d'Alice était loin d'être un fin psychologue en matière d'amour, sinon pourquoi aurait-il engagé une Marie-Chantal totalement inexpérimentée et plutôt mal placée pour résoudre les affaires de coeur ? Ceci dit, les problèmes des bonnes femmes, comme il disait, lui passaient totalement au dessus de la tête...

« Alors, t'en dis quoi ? » Reprit la rousse en face de lui.

Le rédacteur en chef leva les mains en un geste d'incompréhension.

« Pourquoi Laurence a t'il été envoyé à Dunkerque? Il n'y a pas de flics là-bas ? Il s'agit d'une grosse affaire ? D'un sujet sensible ? C'est politique, une grosse légume est impliquée ? »

« Je ne peux rien dire. »

« Alice, je te rappelle que je suis ton rédac' chef et que je décide de ce qui est publié ou pas dans ce journal. Penses-y pour ton prochain article, que j'attends toujours d'ailleurs ! »

« Justement, je t'apporte un sujet... Cette affaire, je te jure, c'est un truc énorme. Ça va te plaire. »

Jourdeuil la dévisagea, dubitatif.

« Ne me prends pas pour un imbécile, Alice. Tu me fais miroiter le crime du siècle à chaque fois, alors qu'il ne s'agit que d'une simple affaire dont Laurence va démêler tous les fils... » Il soupira. « … Tu sais quoi ? Je vais prévenir notre correspondant local et il se chargera de découvrir ce que ton flic manigance. »

« Laurence refusera de lui parler. Tu sais comment il est ? Il ne partage ses infos qu'avec moi. »

« Oui, et bien, ça va changer. »

Alice se mit à ricaner, pas du tout impressionnée par les certitudes de son patron.

« Je lui souhaite bien du plaisir à ton larbin ! Laurence l'enverra bouler ou le mettra derrière les barreaux pour avoir la paix. C'est garanti, crois-moi, vu le nombre de fois où j'ai fini au trou à cause de ce taré ! »

Jourdeuil secoua la tête.

« Ce taré ? Et tu appelles ça une relation de confiance ? Décidément, je ne comprends pas comment vous fonctionnez tous les deux. »

« Appelle ça de l'amour vache à la sauce samouraï ! Laurence m'en fait voir de toutes les couleurs et je le lui rends bien ! » Alice décida de revenir à ses préoccupations. « Franchement, en quoi ça te gêne que j'aille à Dunkerque pendant deux malheureux jours ? Je vais te ramener un super article, tu vas faire du tirage ! »

Jourdeuil s'énerva, dévoilant la véritable raison de son attitude.

« Tu m'emmerdes, Avril, c'est tout ! Comme d'habitude, ce ne sont que des cachoteries entre vous deux ! On dirait que c'est un jeu ! »

« C'est ça qui te dérange ? Écoute, c'en est un en quelque sorte et tu n'y changeras rien. Le marché, c'est rester discret jusqu'à ce que l'enquête soit bouclée avec l'assassin arrêté, et que paraisse mon article, sinon pas d'affaires. C'est donnant-donnant, et gagnant-gagnant si possible. »

« Tu peux quand même m'en toucher deux mots, non ? »

« Non, c'est l'accord, et c'est aussi une question de sécurité. »

« Hein ? Tu te préoccupes de ça, toi, maintenant ? »

Alice haussa les épaules et n'ajouta pas un mot. Jourdeuil savait que la rousse était une bonne journaliste et qu'elle faisait son travail consciencieusement, même si elle faisait parfois des arrangements par dessus la jambe. Il soupira.

« A se demander comment tu as réussi à te mettre dans la poche un mec aussi mal luné... Tu as couché avec lui, c'est ça ? »

Et voilà que c'était reparti ! Avril en avait soupé de ses remarques sexistes où pour lui, une femme qui réussissait était une femme qui couchait. Pour la énième fois, elle allait le remettre en place et il ricanerait comme une hyène, pas convaincue... Pas cette fois.

« Je sais comment brosser Laurence dans le sens du poil, c'est tout. Et il reconnaît mes talents d'enquêtrice ! »

Jourdeuil pouffa à cette idée.

« Ouais, bien sûr, tu vas me faire avaler ça... »

« Attends, il n'est pas du tout mon genre ! Tu l'as vu ? Un vieux beau misogyne comme pas un qui se croit irrésistible ! » Elle eut une grimace de dégoût explicite. « Et je ne suis pas le sien, heureusement ! »

« Oh ça, ce n'est pas un critère. Une bonne femme, c'est une bonne femme ! »

Il se mit à rire grassement. Alice leva les yeux au ciel et soupira, excédée par son point de vue déplacé. Comme s'il allait de soi que les femmes se plient au bon vouloir de ces messieurs et les remercient en plus pour leur attention, accordée comme une faveur ! Il était grand temps que les choses changent et que les femmes prennent leur destinée en main au lieu d'être uniquement considérées comme des objets sexuels.

Elle se retint cependant in extremis de lui cracher au visage ce qu'elle pensait de son attitude machiste. S'engueuler avec Jourdeuil sur ce sujet ô combien épineux était la dernière chose qu'elle souhaitait ce matin alors qu'elle venait lui quémander une faveur.

« Bon, j'ai pas toute la matinée, on fait quoi ? » Demanda-t-elle avec impatience. « Il ne faut pas que je perde de temps si je veux attraper le bus qui va à Dunkerque ! »

Jourdeuil retourna s'asseoir derrière son bureau et soupira.

« Si je te dis non, tête de bourrique, tu vas quand même y aller, hein ? »

« A ton avis ? »

Jourdeuil la connaissait suffisamment pour savoir que sa décision était déjà prise. Il lui fit un geste de la main, signifiant qu'il cédait.

« Génial ! Je te promets que tu le regretteras pas ! Encore une chose… »

C'était la partie la plus délicate de la négociation mais autant prendre le taureau par les cornes et se lancer :

« … Tu veux bien me faire une avance de vingt francs ? »

Jourdeuil lui retourna un regard noir. Le convaincre d'avoir un sujet était une chose, obtenir de lui qu'il mette la main au portefeuille pour partir en mission, était un exploit digne des plus grands guerriers ! Non content d'être misogyne, le rédacteur en chef était en plus près de ses sous, même si ce n'étaient pas les siens !

« C'est pour mes frais de transports, de bouche et d'hébergements ! J'y vais pour bosser quand même, pas pour me la couler douce ! »

« Non ! Tu m'emmerdes, Alice ! »

« Je t'emmerde, certes, mais avec style, reconnais-le... »

Les négociations furent âpres entre eux. Cependant, la journaliste finit par sortir du bureau du rédacteur en chef, un sourire victorieux aux lèvres, le fameux bon de caisse à la main. Ce n'était pas une mince victoire. Il ne lui restait plus qu'à l'échanger à la comptabilité, puis à prendre sa valise dans son bureau et le tour était joué.

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Après avoir reçu le feu vert du juge Cassel dans la mâtinée, Laurence se rendit sur le Rijger, la rage au ventre, et interrogea lui-même les témoins de l'agression. Grâce au récit de Marvin, l'officier de quart, et aux témoignages concordants des marins présents au moment du transfert des caisses d'un navire à l'autre, Laurence put orienter les recherches sur un chalutier dénommé La Martingale,basé à Dunkerque.

Également prévenue, la Marine Nationale promit de surveiller les mouvements sur l'eau au cas où un échange de bateaux serait effectué. Après une estimation des routes possibles, des avions vinrent renforcer le système de surveillance.

Laurence ne pouvait rien faire d'autres que d'attendre pour avoir des nouvelles. Après un brunch rapide, il repartit sur le continent.

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Alice débarqua au commissariat central de Dunkerque au milieu d'une effervescence peu ordinaire en cet après midi. Elle sentit immédiatement qu'il y avait de l'électricité dans l'air et demanda à voir le commissaire Laurence pour l'affaire sur laquelle il travaillait.

Il n'était pas là, lui affirma t-on un peu trop rapidement à l'accueil en espérant la décourager. Au moins, elle avait fait mouche. Prétextant une envie d'uriner, elle poussa des portes et s'excusa quand elle ne trouvait pas l'objet de ses recherches. Parvenue au second étage du bâtiment sans que personne ne lui fasse de remarques sur sa présence insolite en ces lieux, elle ouvrit une porte et le trouva enfin, seul, assis derrière un bureau en train de lire des documents. Avec un sourire engageant, elle frappa.

A ce son, Laurence releva la tête et l'aperçut avec un choc.

« Oh non, il ne manquait plus que vous ! »

« Bonjour aussi. Ça va ? »

« Sortez, Avril, ce n'est pas le moment ! Je n'ai vraiment pas de patience aujourd'hui avec les enquiquineuses diplômées ès embrouilles et emmerdes ! »

Il avait sa tête des très mauvais jours, ce qui n'était pas bon du tout. Bravement, elle s'avança vers lui.

« Je peux vous donner un p'tit coup de main ? »

Comme à son habitude, Avril s'imposait sur ses enquêtes. Il explosa, trouvant enfin un exutoire à ses frustrations :

« Non ! Je croyais avoir été clair ! Vous ne vous mêlez plus de l'enquête ! Il faut vous le dire en quelle langue pour que vous compreniez ? En louchébem (1) ? »

« En quoi ? »

Laurence se leva comme un ressort remonté à bloc. Rarement Avril l'avait vu dans un tel stress. Elle ignorait que le policier se sentait vidé, épuisé par le manque de sommeil de ces derniers jours et la tension nerveuse.

« C'est quoi votre problème ? » demanda t-elle encore crânement.

« Ça n'en sera plus un quand je vous aurais passée par la fenêtre ! »

Il avança vers elle, menaçant. Alice recula, indécise. Elle le savait capable de tout.

Au même moment, l'inspecteur Bardet pénétra dans le bureau de Laurence après avoir frappé pour l'usage, un papier à la main et s'écria triomphalement :

« On l'a localisé ! »

Le jeune policier s'arrêta net en prenant conscience de la présence d'une intruse dans le bureau. Il la détailla sans vergogne et trouva la rousse tout à fait à son goût. Avec un large sourire enchanté, il se présenta :

« Bonjour, Inspecteur Antoine Bardet... On se connaît, non ? »

Il ne la remettait pas encore. Avril l'avait croisé sur la scène de crime du meurtre de Germain mais s'était faite discrète. Alors qu'elle se présentait également en souriant, Laurence s'impatienta avec agacement devant ces mièvreries affichées.

« Bardet, vous n'êtes pas venu ici pour roucouler ! Où se trouve le navire ? »

« Hein ? » Bardet sembla reprendre contact avec la réalité. « Euh... À Douvres, Commissaire ! »

L'inspecteur donna le télégramme des douanes anglaises à son supérieur qui le parcourut rapidement, toute son énergie retrouvée. Le jeune homme en profita pour dévisager la jolie rousse, qui, elle, observait Laurence, tous les sens en alerte, prête à capter la moindre bribe d'informations.

« Le ferry a déjà pris la mer ? » Demanda le commissaire.

« Dans deux heures. Si vous partez maintenant, vous avez juste le temps d'embarquer. »

« Vous m'accompagnez. Dites à Lepic de faire les réservations de cabine. On se retrouve à l'embarquement dans une heure. »

« Très bien, commissaire. »

Avec un sourire crispé envers la jeune femme, Bardet quitta la pièce sans grand enthousiasme. La conversation n'était pas tombée dans l'oreille d'une sourde et il suffit d'un regard à Laurence pour comprendre que la journaliste voulait également monter à bord de ce ferry.

« Inutile de venir, Avril. Avec votre tête de setter irlandais, vous allez être refoulée par les britanniques avant même d'embarquer ! »

Avril sortit sa carte d'identité.

« J'ai pensé à la prendre ! »

« Faites voir si elle est en règle ! »

« Elle l'est et je ne vous la donnerai pas ! Vous êtes capable de la déchirer pour ne pas que je vous accompagne ! »

Laurence serra la mâchoire pendant qu'Alice exultait : il ne pourrait pas l'empêcher d'embarquer, à moins de la coffrer. Il n'avait aucune raison de le faire présentement.

« Bon, sérieusement, il s'est passé quoi pendant mon absence ? Vous me racontez ? »

Laurence ferma les yeux en inspirant profondément. La soirée promettait d'être longue.

A suivre…

(1) louchébem : forme d'argot particulier au métier de boucher, repris notamment par les résistants pendant la guerre pour correspondre entre réseaux.

J'espère que les pérégrinations de Laurence et Avril continuent à vous plaire. La suite prochainement.