Chapitre 11 : Si Laurence n'existait pas, il faudrait l'inventer !

Accompagné d'Avril, désormais au courant de la situation contre la promesse de ne rien publier de sensible, Laurence rentra à son hôtel, où il n'eut que le temps de prendre une douche, se raser et se changer. Il dînerait plus tard. Sous une pluie battante, le taxi les déposa ensuite au bureau d'embarquement des ferries où ils retrouvèrent le policier chargé de les accompagner.

Bardet accueillit la présence de la jeune femme avec un plaisir non dissimulé et l'invita. Ravi de se débarrasser d'Avril pour dîner seul, Laurence la laissa en compagnie du jeune inspecteur à quelques tables de la sienne.

Paradoxalement, voir Bardet faire une cours assidue à Avril mit Laurence mal à l'aise sans qu'il puisse mettre le doigt exactement sur ce qui le gênait. D'habitude, il se moquait bien de savoir avec qui la journaliste sortait. Il observa la jeune femme qui semblait prendre du bon temps. Pourtant, parfois, elle avait un sourire crispé qui ne le trompait pas. Quelque chose n'allait pas, sans doute en lien avec son agression quarante huit heures plus tôt. Il commença à s'inquiéter quand elle s'absenta quelques minutes. Enfin, était-ce seulement de l'inquiétude ?

Quand Avril revint, pâle comme un chicon, Bardet recommença son baratin. Laurence finit par s'agacer de cette drague lourde, maladroite et malvenue, mais ce n'était pas à lui de renvoyer le jeune coq dans ses pénates. Qu'Avril se débrouille ! Elle a suffisamment la langue bien pendue pour le remettre à sa place... Pourquoi ne disait-elle rien alors ?

Excédé par ce ramage, il ne voulut pas en entendre davantage et quitta la table avant même le dessert pour prendre l'air, refusant de donner un nom sur ce qu'il ressentait et ce que cela signifiait. Il avait suffisamment de soucis comme ça pour ne pas être en plus perturbé par de ridicules problèmes d'égo malmené !

Emmitouflé dans son manteau de laine, le col relevé, Laurence partit fumer sur le pont pour se détendre. Il sentait poindre un début de migraine mais il se força à réfléchir encore et encore. La traversée de nuit allait durer des heures. Malgré la fatigue, il avait accumulé trop de tensions depuis le matin. Trouver le sommeil dans ses conditions allait être compliqué. De plus, il ignorait encore ce que les Britanniques avaient trouvé sur La Martingale. Dans le meilleur des cas, les bandits n'avaient pas eu le temps de transférer la marchandise ; dans le pire, le chalutier était déjà vide et la cargaison, envolée. Et alors, là…

La police anglaise avait fait un communiqué qui paraîtrait dans la première édition du lendemain. La nouvelle du vol allait se répandre dans la presse, reprise par les journaux français. Tricard allait le maudire et devoir improviser alors qu'il en savait le moins possible. Laurence lui laissait bien volontiers la gestion des journalistes. Autant ne pas être disponible pour ces parasites et pouvoir se concentrer sur son travail.

Il frissonna sous le vent et se força à rester dehors pour ne pas avoir à affronter la déprime de sa minuscule cabine impersonnelle. En cet instant, il avait besoin désespérément d'un verre mais réprima l'envie d'aller au bar. Bizarrement, malgré l'incertitude, il se moquait éperdument du tournant que prendrait sa carrière si on lui attribuait la responsabilité de l'échec de l'opération. Ce qui l'embêtait à cet instant, c'était de devoir éventuellement quitter Lille et les deux femmes de sa vie, Marlène et Alice… Il fronça les sourcils à cette pensée… Alice… C'était comme cela qu'il avait appelé spontanément Avril.

Il se corrigea immédiatement. Cette peste, ce fléau d'Avril n'allait certainement pas lui manquer ! Il eut beau ricaner, il n'en était pas moins vrai qu'il les regretterait toutes les deux. L'heure du bilan n'était pas encore arrivée mais il prit conscience de ce que ces deux femmes, chacune à leur manière, lui avaient apporté durant ces sept années. Son attachement à elles était un mystère et un déchirement, et il mesura à quel point elles l'avaient reconnecté à son humanité. Sans elles, sa vie n'aurait pas la même saveur et serait bien vide, presque inutile.

Il avait fait le tour du navire et s'arrêta net en apercevant deux silhouettes proches l'une de l'autre, appuyées au bastingage. Malgré le manque d'éclairage, il les identifia immédiatement : Bardet et Avril. Le commissaire recula dans l'ombre pour les observer. Le vent portait leur conversation, il n'avait qu'à tendre l'oreille pour entendre ce qu'ils se disaient.

« … une fille aussi incroyable… Tu es indépendante, belle, intelligente… ça se voit que tu n'as pas froid aux yeux, et j'aime ça... »

« Arrête, tu vas me faire rougir avec tous ces compliments ! »

Laurence leva les yeux au ciel et soupira. Il n'avait pas envie d'entendre les louanges d'Avril et ces soi-disantes qualités… Peut-être valait-il mieux rentrer ?

« Dommage que je ne puisse pas voir ça, ce doit être absolument charmant. A moins que... »

Bardet se rapprocha d'Avril, puis se pencha vers elle, prêt à saisir l'opportunité de l'embrasser. Alice eut un brusque mouvement de recul en comprenant ce qu'il s'apprêtait à faire. Puis il y eut un moment de gêne manifeste entre eux. Elle bafouilla :

« Euh… pardonne-moi... C'est pas toi, c'est moi qui… Je ne veux pas te donner de faux espoirs, mais... c'est compliqué pour moi en ce moment. Je ne suis pas prête à... à sortir à nouveau avec quelqu'un. »

En entendant ces mots, Laurence se figea et se ravisa. Si l'autre ne laissait pas Avril tranquille, alors il interviendrait, mais seulement si... Bardet observait attentivement la jeune femme et devait bien se rendre compte qu'elle était crispée.

« Un gars qui t'en a fait baver, hein ? »

« Ouais, on peut dire ça. »

« Tu sais qu'il n'y a qu'une façon de tourner la page ? C'est de l'oublier dans les bras d'un autre homme ? »

« Je… Je crois que j'ai encore besoin de temps avant de… de franchir ce pas. »

Avril eut un sourire d'excuse qui masquait à peine son malaise évident. Bardet était déçu mais il hocha finalement la tête.

« C'est dommage, tu as l'air d'être une chouette fille, mais je comprends. »

« Vraiment ? Tu m'en veux pas ? J'ai passé une bonne soirée avec toi. Rire, parler de sujets légers, ça m'a fait du bien. »

Quelle menteuse !… Laurence secoua la tête, malgré tout soulagé qu'elle ait enfin réagi et repris le dessus.

« Je m'en remettrai. D'ailleurs, ma proposition tient toujours… »

Bardet chercha dans sa poche et lui tendit une clé.

« … Tiens, tu peux prendre ma cabine. »

« T'es sûr ? ça me gêne de te laisser dormir à l'entrepont. »

« Je ne laisse pas une fille belle comme toi dormir seule avec des pauvres types désœuvrés et des poivrots incontrôlables. Moi, on va me foutre la paix... » Il haussa les épaules. « ... Les fauteuils ont l'air confortable. Ça devrait aller. »

Avril prit la clé avec un soulagement évident. Elle n'aurait pas fermé l'œil de la nuit, seule avec des inconnus qui auraient peut-être cherché à en profiter. Elle essaya de sourire encore une fois, mais le cœur n'y était pas.

« C'était vraiment un dîner sympa. Merci. »

Bardet hocha la tête et la regarda partir, songeur. Dans son coin, Laurence n'avait pas perdu une miette de leur dialogue et ne put s'empêcher d'avoir un sourire satisfait en voyant le jeune coq se faire éconduire.

Bizarrement, il se sentit plus léger quand il regagna sa propre cabine. Il allait y entrer quand il entendit des reniflements assourdis. Cela venait d'à-côté. Il avança et écouta plus attentivement. Oui, c'étaient bien des pleurs.

Il y avait de fortes chances pour que ce soit Avril. Il resta là quelques secondes immobile avant de frapper à la porte.

« Avril ? C'est Laurence. »

Il y eut un silence, puis finalement la porte s'ouvrit lentement. Gravement, Laurence découvrit le visage encore humide et rougie de la jeune femme. Elle s'était essuyé les yeux à la va-vite.

« Tout va bien ? »

Avril hocha la tête pour la forme et s'effaça pour le laisser entrer. Immédiatement, l'impression de claustrophobie s'empara de Laurence. La pièce était minuscule et le plafond ne se trouvait qu'à quelques centimètres au dessus de sa tête. Il eut néanmoins le réflexe galant de lui tendre un mouchoir, qu'elle prit sans un mot.

Avril lui tourna le dos pour se reprendre. Gêné, il resta là, indécis, à se demander pourquoi il était venu.

« Vous avez parlé à quelqu'un ? » Commença t-il gauchement.

Elle se retourna vers lui sans oser le regarder.

« Marlène est au courant. Elle m'a tenue compagnie la nuit dernière. »

« Je parlais d'un professionnel de santé, Avril ! »

Chassez le naturel… Laurence ferma les yeux brièvement et inspira. Il n'avait pas voulu parler de façon aussi mordante, alors il reprit avec plus de mesure :

« Je doute que Marlène puisse vous aider, elle est tellement pragmatique… » Il avait dit ça comme s'il s'agissait d'un défaut. « … Non, il vous faut les conseils avisés de quelqu'un qui comprend ce par quoi vous passez en ce moment… Et qui vous rassure, vous soutienne, vous guide… »

Il voyait bien qu'Avril l'avait à peine écouté. La rousse porta la main à son cœur.

« J'ai… j'ai l'impression que quelque chose est cassé, là… »

Sa voix se brisa. Les larmes se remirent à couler alors qu'elle tentait d'étouffer un sanglot. Laurence se sentit de plus en plus mal à l'aise. Avec sa brusquerie habituelle, il essaya de la secouer :

« Ecoutez, Avril, vous n'êtes pas livrée avec un mode d'emploi, je ne sais pas comment procéder pour vous permettre de fonctionner normalement !... À compter que vous ayez un jour fonctionné normalement ! »

« Si vous êtes venu pour me démonter le moral, Laurence, je ne vous retiens pas ! »

Alors que la jeune femme baissait la tête encore plus abattue, il avança vers elle, penaud :

« Oui, bon… Ça va s'arranger... Laissez-vous du temps... »

« Je sais pas… C'est plus fort que moi… ça m'oppresse, j'ai l'impression que je ne peux plus respirer, comme s'il était encore sur moi et qu'il m'écrasait... J'ai peur… tellement peur ! »

Un peu désemparé, Laurence la sentit sur le point de craquer et lui prit spontanément les mains qu'elle avait glacées. Il décida de prendre sur lui-même et essaya de lui apporter des paroles de réconfort, un exercice périlleux pour lui !

« Vous êtes encore sous le choc, Avril, c'est normal de ressentir de l'aversion, peut-être même du dégoût ? »

« Qu'est-ce que vous en savez d'abord, de ces choses là ? » se défendit-elle avec agressivité, preuve qu'il venait de mettre le doigt sur le problème.

« Il ne faut pas être sorti de la cuisse de Jupiter pour comprendre comment vous réagissez ! » Grogna t-il. Il prit un temps pour rester calme. « … Vous avez eu la peur de votre vie, vous avez peut-être même honte, mais il ne faut pas que vous vous sentiez coupable de quoi que ce soit. C'est vous la victime, c'est vous qui avez subi sans rien pouvoir faire pour l'empêcher d'agir. C'est ce salaud qui vous a sali en prenant, sans votre consentement. »

Alice se mordit les lèvres à l'évocation précise de ce qu'elle ressentait. Il continua :

« C'est normal de revivre cette situation quand vous êtes avec un inconnu, en ayant l'impression que vous ne maîtrisez rien, que ça va se reproduire. Vous devez surmonter cette peur, en parler, je sais qu'il existe des groupes de paroles pour des personnes abusées comme v… »

« Non ! »

Elle le dévisagea avec détermination. Il soupira devant son entêtement.

« Vous n'êtes pas prête, d'accord, mais ça vous aiderait grandement... » Insista t-il. « Avril, il va vous falloir du temps pour que vous fassiez à nouveau confiance à un homme. Pour le moment, ne précipitez rien… Et si certains insistent lourdement, faites usage de votre remarquable mauvais caractère et envoyez les paître ! »

Elle baissa brièvement les yeux.

« Vous croyez que je ne ressentirai plus cette peur un jour ? »

« Vous connaissant, j'en suis sûr. »

Alice le dévisagea alors que la chaleur des mains de Laurence se répandait en elle, lui apportant une nouvelle force. Il était inquiet pour elle et ne s'en cachait pas, un fait nouveau qu'elle nota. Peut-être était-ce dû à la fatigue et à la pression qu'elle avait senties en lui ? S'était-il seulement rendu compte de son geste amical pour une fois sincère ?

Une tension d'un autre genre que celle à laquelle ils étaient habitués au quotidien apparut alors qu'ils échangeaient un long regard empli de compréhension, et aussi d'autres choses qu'ils n'exprimaient que rarement. Alice se sentit envahie par un tel soulagement qu'une vague de tendresse inédite la submergea.

Elle avança d'un pas et se serra contre sa grande carcasse.

« Merci, Laurence. Avec vous, je me sens apaisée. »

Le policier s'était figé quand elle l'avait étreint. Pendant l'espace d'une seconde, il ne sut que faire, puis il se détendit et passa ses bras autour d'elle en un geste protecteur. Si elle savait combien ces quelques mots venaient de faire vibrer la même corde sensible en lui. Soudain, il se sentait mieux et n'avait plus envie de la lâcher.

« Je suis là, Alice. »

La façon dont il venait de prononcer doucement son prénom, plut à la rousse. Elle posa sa tête contre le torse de Laurence et poussa un soupir de contentement en sentant la chaleur corporelle du policier l'envelopper. Elle était bien dans l'instant présent et ne voulait pas que ça s'arrête.

Les secondes s'égrènèrent et aucun n'avait envie de bouger. Pourtant, cela devenait gênant, cette étreinte qui s'éternisait. Laurence en fut le premier conscient et s'éclaircit la gorge.

Avril comprit le message et s'écarta avec regret. Ils furent soudain mal à l'aise tous les deux.

« Merci. »

« Pas de quoi… »

Il y eut un silence pesant, maintenant que leur moment de complicité avait disparu. Ils réalisaient que ce qu'ils venaient de partager, que ces quelques secondes de lâcher prise, redéfinissaient leur rapport en profondeur et changeaient leur équilibre pourtant en permanence instable. C'était nouveau, et chacun devait le reconnaître au fond de lui-même, pas désagréable de pouvoir compter l'un sur l'autre.

« Je vais vous laisser dormir. Je suis dans la cabine à côté si vous avez besoin. »

Encore sous le coup de l'émotion, Avril hocha la tête. Laurence n'eut pas le temps de se détourner d'elle que deux coups légers frappés à la porte retentirent.

Les deux amis échangèrent un regard interrogatif, puis Laurence ouvrit et découvrit un Antoine Bardet tout sourire, qui brandissait fièrement une bouteille de whisky. L'expression enjouée du jeune homme se figea en voyant son supérieur, sorte de grizzli immense dans l'encadrement de la porte, et il déchanta.

« Pardon, je me suis trompé de cabine ? » Il jeta un œil sur le numéro inscrit sur le battant. « Je cherche Alice ? »

Laurence n'apprécia pas de redescendre brutalement de son nuage à cause du jeune impudent qui courait après Avril.

« Bardet, qu'est-ce vous fichez ici ? »

Alice posa une main sur le bras de Laurence qui s'écarta légèrement pour lui faire de la place. Bardet la vit et écarquilla les yeux.

« Euh… m'assurer que tout allait bien, mais puisque vous êtes là, Commissaire... »

« Je te remercie, ça va aller » Lui répondit Alice.

Le jeune inspecteur passa de l'un à l'autre avec clairement la conclusion de ses réflexions inscrite sur son visage.

Laurence se rendit compte de ce que son subalterne avait déduit de sa présence dans la cabine d'Avril, et non sans une satisfaction sadique, prit son meilleur ton professionnel :

« Bardet, je vous rappelle que nous sommes en service commandé, pas en croisière d'agrément dans les Caraïbes ! Nous avons du travail demain matin, alors je vous suggère d'aller dormir pour reposer le seul neurone encore en état de fonctionner chez vous ! »

Brutalement rabroué par son chef, l'inspecteur se mit à rougir.

« Oui, Commissaire. »

« Alcooliser Mademoiselle Avril ne la rendra pas plus perméable à votre baratin à trois balles, ni plus docile, bien au contraire ! »

Laurence s'avança vers le jeune inspecteur et lui prit la bouteille de whisky de façon abrupte.

« Confisqué ! Maintenant, déguerpissez ! »

L'autre ne se le fit pas dire deux fois et s'en alla sans demander son reste. Laurence se retourna vers Avril, une lueur de triomphe dans les yeux.

« Excès d'autorité. Ça vous plaît d'effrayer votre monde, pas vrai ? » Demanda Alice.

« Immensément. »

La rousse le dévisagea et s'approcha de lui. Elle se mit sur la pointe des pieds, posa les mains sur les épaules du policier et lui glissa un baiser sur la joue.

« Bonne nuit, Laurence. »

Interloqué par le geste d'Alice, le commissaire la dévisagea alors qu'elle lui fermait doucement la porte au nez, le sourire retrouvé. Immobile, Laurence resta quelques secondes dans le couloir à contempler le battant comme un idiot, la bouteille à la main.

Sa joue en frémissait encore et il porta machinalement sa main libre vers elle, comme pour saisir la sensation fugace. Peine perdue, elle disparut.

Laurence rentra dans sa cabine. L'ombre d'un sourire jouait à présent sur ses lèvres et il se sentait inexplicablement euphorique. Pour célébrer ce rayon de soleil dans sa grisaille anglo-saxonne, il ouvrit le whisky de Bardet et s'en servit une généreuse rasade.

Après ça, il n'eut aucun mal à trouver le sommeil et la nuit s'avéra effectivement meilleure qu'escomptée.

A suivre…

Un Laurence amoureux sans le savoir encore ?

Une Avril qui accepte l'homme qu'il est, parce qu'au fond, elle lui fait confiance aveuglément ?

Ou ne serait-ce que le calme qui précède la tempête ?

Comme on dit à la roulette, les jeux sont faits, rien ne va plus…