Chapitre 12 : Une parenthèse britannique
Bureaux de la Police Maritime de Douvres, le lendemain, 9h30.
« Les systèmes d'alerte que vous avez mis en place ont été très efficaces, Laurence. Nous avons eu une part de chance, mais il en faut aussi dans ce genre d'affaires. Espérons qu'elle soit encore de notre côté pour la suite. »
« Je ne crois pas en la chance, mais en la persévérance et l'effort. »
« Si votre théorie s'avère exacte, alors nous verrons rapidement si le travail a été efficace et payant. »
« Le travail et votre collaboration. Sans vos équipes, je n'y serai pas arrivé. »
« C'est tout naturel, Laurence. Vos amis ne s'attendent pas à nous revoir de sitôt, ça va les surprendre. »
« Merci pour votre aide précieuse, Barton. Je vous revaudrai ça. »
« Je termine les dernières formalités et nous nous retrouvons plus tard pour la seconde phase des opérations. »
Le commissaire avait terminé son entrevue avec son homologue britannique, le Detective Chief Inspector Teddy Barton, responsable de la Police Maritime à Douvres. Le petit homme chauve le salua et disparut dans son bureau.
Avril et Bardet, qui attendaient depuis un moment dans la salle d'attente, se levèrent de concert et vinrent à la rencontre de Laurence.
« Alors ? Qu'est-ce qu'il a dit ? » Demanda l'impatiente journaliste.
« Et si nous allions en parler devant un solide petit-déjeuner ? Je connais une pension qui sert un mémorable English breakfast. »
« C'est pas d'refus, j'ai une de ces dalles ! » S'écria Alice, toujours enthousiaste à l'idée de manger.
Laurence leva les yeux au ciel.
« Avril, vous êtes l'une des rares personnes où l'expression manger les pissenlits par la racine prendra tout son sens quand vous ne serez plus de ce monde ! »
« Très drôle, Laurence… » Elle décida de contre-attaquer. « Je me trompe ou vous êtes soulagé ? Un peu moins constipé, peut-être ? »
Laurence resta de marbre devant la pique de la rousse, pendant que Bardet, ignorant tout de leurs joutes verbales habituelles, était clairement consterné par leur attitude vindicative. Depuis leur sortie du terminal, son supérieur et cette fille avaient manifestement de vieux comptes personnels à régler. A cause des événements de la soirée précédente, il en devinait la nature, sans savoir qu'il se trompait lourdement.
Etait-ce le fait de se trouver sur la terre de ses ancêtres ? Toujours est-il que Laurence faisait preuve d'un incroyable flegme ce matin, sauf en ce qui concernait Avril... Au réveil, il n'avait plus été aussi enjoué que la veille et regrettait de s'être laissé aller à de vulgaires effusions avec la rousse. Remettre de la distance entre eux semblait la meilleure tactique pour revenir à une relation "normale". Une action appelait une réaction, les railleries avaient donc repris de plus belle.
Ils sortirent du bâtiment de la police, immédiatement agressés par les cris stridents des mouettes et des goélands, devant un parterre de photographes et de journalistes qui tachaient de les interpeller sur l'affaire de ce vol historique. Le commissaire les ignora et ils s'engouffrèrent tous les trois dans la voiture mise à leur disposition par la police britannique.
Sur ses indications, Laurence se fit amener devant une maison de ville de style victorien, à la façade d'un blanc éclatant. Des bow windows avec leurs fenêtres à guillotine encadrait un grand escalier central à la rampe bleue. Alice trouva l'ensemble élégant et sobre à la foi, et eut un large sourire. Cet endroit avait un je-ne-sais-quoi de calme et de reposant, surtout qu'il donnait sur un grand parc.
L'intérieur ne la fit pas mentir. L'ambiance était feutrée et confortable pour que chacun s'y sente à l'aise. L'hôtesse des lieux, une vieille dame âgée aux cheveux gris et aux yeux bleus perçants, les accueillit avec un sourire qui se figea quand elle identifia Laurence avec un choc.
« Oh, my God! Is it really you? »
« Good morning, Mrs. McAlister, how do you do? »
La vieille femme ouvrait des yeux ronds et avait bien failli lâcher sa canne. Elle s'avança en claudiquant vers le policier pour le serrer dans ses bras, ce que Laurence accepta sans aucune hésitation.
Perplexe et surprise, Alice leva les sourcils. Avait-elle déjà vu Laurence aussi familier avec une étrangère ? La rousse ne pipait pas un mot de ce qu'ils se disaient présentement, mais la dame était émue aux larmes et n'en revenait pas de revoir le commissaire.
Passées les premières effusions, Laurence se tourna vers ses deux compagnons.
« Avril, Bardet, je vous présente Maggie McAlister, une camarade de combat et une amie très chère. »
« Vous vous connaissez depuis la guerre ? » Demanda Avril après avoir saluée la vieille femme.
« Oui, Swan était mon protégé... » La vieille dame parlait dans un français rocailleux, très teinté d'accent écossais. « … Venez, on va parler au salon. »
Ils la suivirent dans une salle à manger où quelques pensionnaires finissaient de petit-déjeuner.
« Swan, tu aurais dû me prévenir que tu venais, je me serai faite toute belle. »
« Nul besoin, vous êtes toujours aussi rayonnante, Maggie. »
La vieille dame toujours coquette gloussa.
« Vil flatteur, va dire ça à mes vieux os ! » Elle se retourna et le dévisagea attentivement. « Toi, tout comme le bon vin, tu vieillis bien ! » Elle glissa également un regard vers le jeune Bardet avec un sourire nostalgique, puis revint vers Laurence. « Quand es-tu arrivé ? »
« Ce matin, avec le ferry. C'est un voyage improvisé. »
« Toujours des secrets, n'est-ce-pas ? »
« Juste le travail. »
« Toujours le travail alors. Tu as une femme ? Des enfants ? »
Laurence prit un air sarcastique.
« Ma mère a toujours rêvé que je fonde une famille. J'ai donc plongé mes voisins et leurs enfants bruyants dans de l'acier en fusion... »
La vieille dame éclata de rire.
« Oh, Swan, tu n'as pas changé ! Toujours cet affreux humour noir… »
Alice secoua la tête et Laurence lui jeta un coup d'œil ironique.
« Tu as bien raison de profiter de ce que la vie a à offrir... Cependant, il n'y avait pas cette petite française que tu fréquentais... ? »
« Il y a eu... des femmes. »
« Bernie – paix à son âme – avait donc raison. Il m'a toujours dit qu'aucune femme n'arriverait à t'emmener à l'autel ! »
Sans rien trahir sur la question, Laurence décida de changer de sujet.
« Et votre fille, comment va t-elle ? » Demanda t-il.
« Très bien. Emily ne devrait pas tarder à rentrer après avoir emmené ses enfants à l'école. »
« Elle est mariée ? »
« Divorcée. »
« Oh… »
« C'est pour le mieux. Son mari était… comment vous dites en français... Good-for-nothing? »
« Un bon-à-rien. »
« Voilà ! Good riddance ! »
Elle se tourna vers les deux autres.
« Mais je manque à tous mes devoirs d'hôtesse avec tes amis. Avez-vous pris le petit déjeuner ? »
« Juste un café, très tôt. » Répondit Bardet.
« Et infect… » Ajouta Alice.
« Seuls les italiens font du bon café. Nous, nous sommes doués pour le thé. Installez-vous, je vais vous préparer un bon brunch maison. »
« Vous voulez de l'aide, Maggie ? »
« Non, Swan, vous êtes mes invités. Ne bougez pas, je m'occupe de tout. »
La vieille dame partit vers la cuisine.
« Qu'est-ce qu'on fait ici ? » Demanda Alice à Laurence.
« Une pause. »
« Quoi ? Mais je croyais que le temps était compté ? »
« Il ne faut pas confondre vitesse et précipitation, Avril. Nous sommes dans une phase de réflexions. »
« Nous ? »
« Le Chief Inspector Barton et moi-même. »
« Et Antoine et moi, on compte pour du beurre ? »
Laurence lui répondit seulement avec ce sourire condescendant qu'il réservait aux demeurés. Alice commençait à sentir la moutarde lui monter au nez. Depuis le matin, il l'ignorait ou ne lui lançait que des petites piques assaisonnées. Finie la douce quiétude de la soirée précédente, Laurence état redevenu l'odieux personnage qui gâchait son existence dès qu'il le pouvait, pour son plaisir personnel. N'empêche, s'il continuait ainsi à l'asticoter, elle n'allait pas tarder à dégoupiller pour de bon.
« Je peux rentrer par le premier bateau si vous voulez, Commissaire. » Reprit un Bardet, vexé.
« Non, j'ai encore besoin de vous jusqu'à ce soir. »
Bardet se renfrogna en se demandant quelles misères le commissaire lui réservait. Il commençait à en avoir assez de ce patron tyrannique et mal embouché. Il n'avait qu'une envie : que tout ça se termine pour qu'il retourne à ses enquêtes ordinaires et aux jolies filles de sa guinguette !
Bonjour l'ambiance ! Pensa Avril en observant le jeune homme visiblement malheureux. Elle jeta un œil vers les pensionnaires encore attablés. La moyenne d'âge de soixante dix ans faisait davantage penser à une maison de retraite qu'à une pension censée héberger des travailleurs. Tiens, il y en avait déjà deux qui jouaient aux cartes dans un coin. Tout était trop feutré et aseptisé pour elle.
« Cette Maggie, c'est donc une vieille amie ? » Demanda-t-elle avec curiosité.
« Ça semble vous étonner ? »
« Evidemment ! Avec votre caractère d'ours mal léché, vous ne vous liez avec personne ! »
« J'ai eu une autre vie avant de vous connaître, Marlène et vous, une vie dans laquelle certaines personnes ont compté plus que d'autres… J'ai le plaisir de vous annoncer que vous ne ferez pas partie de ce clan très fermé des êtres chers ! »
Il avait dit ça sur un ton suave avec ce petit sourire narquois qui tapait tant sur les nerfs d'Alice. Blessée, la rousse répliqua de façon offensive :
« Je veux pas en faire partie de votre club du troisième âge ! J'ai des amis autrement plus sympas et agréables que vous ! »
« Des amis ? A part Marlène, je ne vois pas… Bubulle, peut-être ? Il présente l'avantage de ne pas pouvoir vous contredire quand vous jacassez à tort et à travers ! »
Bardet les regardait avec consternation en passant de l'un à l'autre comme s'il s'agissait d'une partie de ping-pong. Leur discussion ressemblait fort à une querelle domestique. Surtout il ne devait pas s'en mêler !
Alice serrait les poings de rage. Pourquoi fallait-il qu'il se montre amical à un instant, et franchement haïssable à un autre ? Qu'il renie ses gestes d'amitié et ses paroles par son comportement ordinairement infect et arrogant ? Avec lui, elle ne savait jamais sur quel pied danser. Elle perdit son sang-froid.
« Non, mais je vais vous en coller une ! Vous allez voir si je… »
« Chuuut… »
Bardet venait de croiser les regards interrogatifs des pensionnaires qui se demandaient qui était la jeune femme qui faisait autant de tapage et avait posé sa main sur le bras d'Alice pour la calmer. La rousse se reprit.
« Vous êtes censé nous parler de ce qu'il s'est passé sur La Martingale ! » Chuchota-t-elle, clairement excédée. « Comment les Rosbeefs ont-ils mis la main sur le bateau ? Est-ce qu'ils ont réussi à capturer l'équipage ? La marchandise était-elle toujours à bord ? Si oui, ils en ont fait quoi ?
« Stop, Avril ! Je vais vous raconter, à condition que vous me laissiez le temps d'en placer une !
C'était la meilleure ! Elle allait probablement commettre un "Laurencide" devant dix témoins s'il continuait à se comporter comme le dernier des enfoirés !… Le policier leva la main en signe de conciliation et prit encore quelques secondes pour rassembler les informations qu'il avait récoltées auprès de Barton, puis commença son récit :
« Hier, en fin d'après-midi, la sécurité du port a été alertée par un docker qui a aperçu des mouvements suspects sur un quai habituellement désert. L'homme est allé voir l'équipage et leur a demandé pourquoi ce n'était pas une équipe du port de Douvres qui s'occupait du déchargement... »
Comme dans tous les ports de commerce du monde, c'étaient les dockers locaux qui héritaient de ce travail.
« … Le marin lui a répondu en français et le docker a flairé quelque chose de louche. Il n'a pas insisté et est remonté vite fait dans son véhicule. Au bureau, il a alerté la police qui est arrivée lourdement armée, suite à mon signalement. »
« Et qu'est-ce qu'il s'est passé ? »
« Les agents ont surpris les malfrats en train de décharger quatre caisses. Un échange de coups de feu a eu lieu, puis les bandits ont pris la fuite avec l'un des camions. Le chauffeur de l'autre véhicule a été tué et l'un de ses complices, blessé par balle, a été conduit à l'hôpital où il a été opéré. Il est toujours inconscient. »
« Vous avez des signalements ? »
« Aucun. Les hommes étaient cependant habillés tout de noir et certains portaient des cagoules, ce qui correspond aux témoignages des marins du Rijger. L'opération s'est passée très vite, d'après l'inspecteur Crowley en charge de l'intervention. Dans le camion restant se trouvaient deux caisses intactes qui contenaient l'or et le platine. Elles ont été mises en sûreté. »
« Pourquoi ont-il accosté ici, Commissaire ? » Demanda Bardet. « L'urgence de disparaître ? La peur d'être interceptés ? »
« Non, j'ai découvert qu'il y avait une fabrique de cloches pas loin d'ici. »
« De cloches ? Quel rapport avec... ? » Demanda Bardet avec confusion. « Ils voulaient quand même pas fabriquer une cloche en or et en platine ?! »
« C'est vous la cloche, Bardet ! Réfléchissez un peu au lieu de sortir des âneries ! »
« C'est pour pouvoir faire fondre les lingots et y apposer un nouveau sceau afin de les écouler plus facilement, » dit tranquillement Avril, qui se rappelait ce que lui avait dit Laurence.
« Voilà. Les usines Packard Bells disposent de tout le matériel nécessaire. Le DCI Barton va nous donner un coup de main pour y appréhender d'éventuels complices. »
« Et l'autre camion ? Qu'est-ce qu'il est devenu ? »
Le visage de Laurence s'assombrit.
« Disparu. Les véhicules de la police ont été mis hors d'usage dans l'attaque et n'ont pu le suivre. La police anglaise a mis en place des barrages routiers filtrants, mais à l'heure actuelle, le camion pourrait déjà être rendu à Edimbourg que nous n'en saurions rien. »
« Et les pierres ? Envolées avec eux ? »
« Malheureusement. Je fais surveiller tous les ports de Belgique et des Pays-Bas pour un éventuel accostage de bateaux en provenance du Royaume Uni, mais je ne parierai pas dessus une seconde fois. »
« Comment savez-vous où ils vont aller ? » Demanda Bardet.
« Disons que j'ai mis à profit le temps dont je disposais pendant les recherches de La Martingale pour attaquer le problème sous un angle différent. Je dispose d'informations sur un dénommé Van Houtten, un diamantaire belge aux mœurs légères, qui dispose d'un tas de relations. Cet homme s'est engagé à fournir à Prizzi les noms de tailleurs de pierre discrets, pour fourguer ensuite les diamants à des receleurs peu scrupuleux. »
« Mais vous ne savez pas qui travaillera ces pierres ? »
« Je finirai par le savoir. Des indics sont déjà sur le coup et écoutent les rumeurs. »
« Mais comment vous les coincerez ?
« Tailler des pierres ne se fait pas du jour au lendemain, Avril. Une telle quantité va nécessiter de nombreuses petites mains dans un atelier discret. Ça écarte ceux qui travaillent régulièrement avec les grandes maisons, qui craignent pour leur réputation et qui sont trop exposés. Ces officiels vont néanmoins me fournir des listes de leur personnel et me signaler des absences. »
« Des absences ? »
« Les tailleurs achetés et recrutés pour travailler dans l'atelier clandestin. Certains le feront volontairement d'autres, les meilleurs, y seront contraints. »
« Du chantage ? »
« Et des menaces, oui. »
« Mais cela demande du temps de mettre tout ça à exécution ! »
« Ce casse a été décidé il y a quelques mois, quand les joailliers se sont regroupés pour faire venir les pierres en Europe. C'est bien la preuve qu'il y a une taupe parmi l'un d'entre eux. »
« Comment vous allez la trouver ? »
« Je dispose d'une dernière carte à abattre, qui à mon sens, fera grandement avancer la résolution de cette affaire. »
Le petit sourire de Laurence en disait long sur ses certitudes. Il savait d'avance qu'Avril ne pourrait pas résister à la curiosité. Pas dupe, Alice le considéra en secouant la tête. Le bêcheur ! Il fallait qu'il se fasse prier pour la moindre bribe d'informations !
« Arrêtez de faire votre Sophie, Laurence, et crachez le morceau ! »
« Je tiens le commanditaire du casse. »
« Vous savez qui c'est ? » S'écria t-elle, soudain excitée.
« Oui. »
« Génial ! Son nom ? »
Avril le regardait avec des yeux brillants, totalement égale à elle-même. Cette vision d'elle en mode combattante lui fit plaisir. Sa meilleure ennemie avait retrouvé son mordant.
« Il s'appelle Serge Zakarian. C'est un entrepreneur français d'origine arménienne, dont les affaires prospèrent depuis quelques années. Derrière un business tout à fait légal, Zakarian possède des salles de jeux clandestines en Flandres. Il y blanchit son argent sale issu de la vente d'héroïnes. Un sacré client. »
Avril fit la grimace. Et un dealer de drogues, il ne manquait plus que ça pour compléter le tableau.
« Comment avez-vous fait le lien ? »
« J'ai piégé l'avocat de Zakarian, Maître Duchêne. Ce type était chez Prizzi, vous vous souvenez ?
« Le petit chauve avec des lunettes et une barbe ? Comment vous avez fait ? »
« Je me suis fait passer pour le secrétaire particulier de Van Houtten par téléphone. Sous couvert de régler certains détails - entendez le paiement - Duchêne m'a donné une adresse où Zakarian est censé rencontrer le diamantaire. Je n'ai plus qu'à m'y rendre pour les cueillir tous les deux. »
« Où ? Quand ? »
Laurence se tut alors que Maggie McAlister revenait en poussant un chariot chargé de vaisselle et de victuailles. Laurence et Bardet se levèrent aussitôt pour aider la vieille dame. Ils dressèrent la table et chacun fut bientôt attablé devant un solide breakfast avec thé, café, toasts, scones, marmelades à l'orange, beurre, œufs brouillés, bacon et galettes de pomme de terre, absolument délicieux.
La vieille dame se mêla à eux et la discussion prit un tour général où de nombreux souvenirs furent évoqués, parfois en français, parfois en anglais entre les deux Résistants. Les deux plus jeunes écoutaient et Avril posait parfois des questions pour connaître leurs rôles pendant la guerre.
Comme à son habitude, Alice s'empiffrait gloutonnement en même temps qu'elle parlait, ce qui émerveilla l'hôtesse des lieux sans qu'elle fasse de remarques. Tout en terminant son Earl Grey, Laurence finit par lancer un regard désapprobateur vers Avril. La journaliste en profita pour l'apostropher.
« Alors, Laurence, vous n'avez pas répondu à ma question tout à l'heure. »
« Laquelle ? »
« Où et quand allez-vous arrêter Van Houtten et Zakarian ? »
« Vous le saurez le moment venu. Je ne vais quand même pas tout vous révéler. »
« Allez, vous pouvez bien me le dire… »
« Certainement pas. Je n'ai pas envie que l'affaire capote à cause de votre intervention mal avisée ! Pour votre information, j'agirai seul. »
« Vous pouvez pas me faire ça, Laurence, pas maintenant ! Arrêtez deux truands de cette ampleur… »
« … Ne doit pas vous faire perdre de vue la dangerosité de ces actions ! On ne cherche pas un assassin, Avril, on a affaire à une organisation criminelle qui n'hésite pas à tuer un flic pour arriver à ses fins ! Alors une journaliste qui fourre son nez partout, vous pensez bien qu'ils ne vont pas se gêner ! »
Bardet ouvrit la bouche pour la première fois depuis un moment :
« Ces hommes ne sont pas des enfants de cœur, Alice. Le commissaire a raison, il cherche simplement à te protéger. »
« La voix du bon sens, Bardet, merci. » Il se tourna à nouveau vers la journaliste. « Pas question de vous faire courir de risques inutiles cette fois. Je vous préviens, je suis prêt à vous enfermer pour ne pas que vous soyez collée à moi comme un sale morpion ! »
Maggie qui avait suivi l'échange, s'offusqua de ces paroles virulentes.
« Swan, really? »
Heureuse d'avoir une alliée, Alice prit à témoin la vieille femme :
« Et voilà ! Maggie, vous avez vu comment il est odieux avec moi alors que je ne l'ai même pas provoqué ? Il est tout le temps infect comme ça ! Ça doit être l'andropause qui le travaille ! »
Touché dans son ego masculin, Laurence vit immédiatement rouge. Son incontestable virilité n'était pas un sujet sur lequel il s'étendait et transigeait, d'ailleurs, il ne transigeait jamais sur rien !
« Vous ne la connaissez pas comme je la connais, Maggie. Avril est une véritable catastrophe ambulante qui ruine absolument tout ce qu'elle touche ! TOUT ! Pas étonnant qu'elle soit une telle loser en permanence dans la dèche ! »
« Moi, une loser ? »
Cette fois, Laurence venait de dépasser les bornes en touchant à l'identité même de la journaliste qui était fière de s'être faite toute seule et se battait pour sa survie dans un monde masculin.
« Dites-moi, Maggie, il a toujours été aussi con qu'une valise sans poignée, ou c'est venu avec l'âge ? »
« I beg your pardon? »
« Never mind, Maggie! » Il se leva et fit signe à Avril de sortir avec lui. « Dehors. Tout de suite. »
Alice lança sa serviette sur la table, furieuse. Oui, ils allaient se prendre entre quatre yeux et discuter... ou s'étriper jusqu'à ce que mort s'ensuive !
Tendus, ils marchèrent vers la sortie quand une femme pénétra dans la salle à manger. Blonde, mince, la petite quarantaine, elle avança vers eux avant de littéralement tomber en arrêt à la vue du commissaire. Ce dernier fit de même en la reconnaissant.
« Swan ? Swan Laurence ? »
« Emily. »
La femme eut un adorable sourire bordé de fossettes et son visage se transforma. Comme sa mère l'avait fait auparavant, elle se jeta dans les bras du commissaire en exprimant toute sa joie à le revoir.
Oubliée Alice Avril et son cortège de tensions, Laurence se souvenait d'Emily quand elle avait vingt ans, à peine sortie de l'adolescence. Le trentenaire qu'il était alors, l'avait quittée insouciante, avide de dévorer la vie, déjà belle, mais il l'avait à peine regardée à l'époque. Il n'avait eu d'yeux que pour une petite française, follement amoureuse de lui, Mathilde Noël, la mère de son fils, Thierry.
Il dévisageait présentement Emily comme un miracle. Les années n'avaient pas eu de prise sur elle, et n'avaient fait que l'embellir, lui donnant cette maturité, cet éclat, cette assurance qu'il appréciait tant chez les femmes de cet âge.
Emily n'était pas en reste. Le fringant jeune homme dont elle était tombée secrètement amoureuse, avait laissé place à un séduisant quinquagénaire au charme fou. Le crush qu'elle avait éprouvé pour lui n'avait pas disparu et elle se crut revenue vingt ans en arrière.
Avril les observa tous les deux avec consternation. Heureusement que Marlène n'est pas là, se fit-elle comme réflexion. Ce grand malade et ce petit bout de femme se dévoraient littéralement des yeux en ayant visiblement oublié tout ce qui les entourait ! Elle ressentit un élan de lassitude et d'exaspération devant ce spectacle désolant, qui n'ajoutait qu'à sa présente frustration.
« Ça me fait plaisir de te revoir, Emily. Tu n'as pas changé. »
« Toi non plus... »
Quel cliché, totalement bidon… Alice soupira en levant les yeux au ciel. Inutile de tenir la chandelle et d'assister à une lamentable parade nuptiale mille fois jouée, elle savait comment les choses allaient finir : à l'horizontale… Elle décida de s'en aller, pendant que le policier invitait Emily à prendre place à la table. En ce qui la concernait, Laurence pouvait bien faire ce qu'il voulait, il ne perdait rien pour attendre.
La rousse sortit dans la rue qui longeait le parc de Western Heights et décida d'y marcher un peu pour se calmer.
Cela devenait lassant à la longue d'être le souffre-douleur de Laurence. Qu'avait-elle fait encore de mal ? Elle avait beau chercher ce qui avait pu énerver l'irascible commissaire ce matin, elle ne comprenait pas pourquoi il la traitait de cette façon. Peut-être pensait-il qu'en la secouant, elle se révolterait et sortirait de sa dépression ? Il avait déjà procédé ainsi par le passé. Avec succès, elle le concédait, mais cette fois, c'était différent. Il voulait déclencher une réaction mais c'était trop viscéral, trop intime et cela la laissait exposée et fragile. Cela lui faisait mal de concéder qu'il avait raison sur un point : elle devait trouver quelqu'un à qui parler, puisqu'il refusait le rôle de confident.
Qu'y avait-il d'étonnant à cela ? L'égoïste qu'il était au naturel, faisait un bien piètre ami quand on y réfléchissait. Si Marlène avait été là, cela aurait peut-être été différent. La blonde l'aurait mis face à ses responsabilités et il n'aurait rien pu lui refuser... L'amertume et la déception prirent le pas sur la colère. Comme toujours depuis qu'elle était enfant, elle était seule face à l'adversité et devrait trouver un moyen de se battre pour guérir.
Elle arriva devant la forteresse de Western Heights à moitié enfouie sous la végétation, avec ses douves profondes et suivit le chemin vers la mer. Le temps était dégagé, l'air doux et printanier et elle apprécia de découvrir peu à peu l'immensité bleue et le port devant elle. Arrivée sur le belvédère, elle s'assit sur un banc, ferma les yeux et laissa le soleil lui réchauffer le visage.
Elle ignorait que Bardet l'avait suivie, sur ordre de Laurence, inquiet de ne plus la voir. Le jeune homme l'observait discrètement en se disant que son patron et la journaliste avait une relation vraiment compliquée. Après les avoir vus se quereller de façon aussi virulente, il doutait qu'ils soient (encore ?) amants. Pourtant, c'était troublant. Laurence semblait possessif et distant à la fois, Avril amoureuse d'un goujat qui la faisait manifestement souffrir.
Bardet s'installa au soleil et sortit une petite grille de mots croisés qu'il avait toujours sur lui. Le temps passa, la journaliste n'avait pas bougé de son banc. Parfois, Antoine levait la tête et était tenté d'aller voir la rousse mais l'idée d'affronter ensuite Laurence le rendait réticent. Dans ses rêveries, il s'imaginait remettre en place l'arrogant commissaire et le renvoyer chez lui, pour enfin inviter la jeune femme à sortir avec lui...
L'inspecteur sursauta soudain quand il entendit la voix de Laurence derrière lui. Il ne l'avait pas entendu approcher. Il se leva précipitamment devant son chef et oublia bien vite ses douces illusions.
« Où est-elle ? »
« Là-bas, commissaire. »
« Vous pouvez y aller, Bardet. Merci. »
Laurence observa Avril en fourbissant ses armes, prêt à l'affrontement. Bardet restait planté là, hésitant...
« Qu'est-ce que vous attendez ? Retournez à la pension ! »
Bardet prit son courage à deux mains et se lança :
« Vous ne devriez pas traiter Alice de cette façon, Commissaire… »
Laurence fronça les sourcils et ouvrit la bouche pour finalement, rétorquer :
« Ce ne sont pas vos oignons, Bardet ! »
« Ça se voit qu'elle vous aime ! Et vous, vous l'envoyez paître en la tenant pour une moins que rien ! Pourquoi vous agissez comme ça ?
« Pardon ? Elle m'ai… m'aime ? » S'étrangla presque Laurence. « Mais vous avez fumé, ma parole ? Avril me déteste ! Et je ne peux pas la voir en peinture, moi non plus ! »
Bardet cligna des yeux, sans plus rien comprendre.
« Pourtant, vous… et elle… hier soir dans la cabine ? »
« Mais qu'est-ce qui m'a fichu un crétin pareil ? Pas observateur pour un clou et vous êtes flic ? » Laurence secoua la tête, heureux de passer sa colère sur cet idiot. « Disparaissez ! »
« Mais... »
« Hors de ma vue, Bardet ! »
Le jeune homme ne comprenait plus rien. Désorienté, il hésita puis finalement tourna les talons sous l'œil courroucé de son chef.
Laurence s'avança dans les herbes hautes et rejoignit rapidement le belvédère. En entendant des pas derrière elle, Alice tourna la tête et aperçut le policier. Immédiatement, elle se tendit.
« Mais vous pouvez pas me foutre la paix deux minutes ? »
L'altercation avec Bardet l'avait fait réfléchir pendant les quelques secondes de marche et il avait décidé de redevenir maître de lui, plutôt que d'opter pour l'escalade dans les hostilités. Il regarda la Manche sans vraiment la voir avant de reporter son attention sur la journaliste.
« Il est temps de partir. Vous venez ? »
« Où ça ? »
« Chez le fondeur de cloches. A moins que ça ne vous intéresse plus ? »
Balancée entre devoir journalistique et désir d'afficher sa mauvaise humeur, Alice se retrouva coincée. Elle se leva finalement et passa devant lui en lui glissant :
« Je vous préviens, Laurence, vous ne l'emporterez pas au paradis ! »
Le policier eut juste une moue sardonique qu'elle ne vit pas. Il savait que la rancune d'Avril ne durait jamais bien longtemps et que tout serait oublié - et pardonné - dans l'instant où elle se retrouverait au cœur de l'action, à ses côtés.
Il la laissa marcher devant lui mais la rattrapa tout de même. Silencieusement, ils cheminèrent côte à côte, ruminant chacun dans leur coin, restant sur des non-dits, mais désireux de ne pas attiser leurs tempéraments tempétueux.
« Ça va se passer comment ? » Demanda t-elle au bout d'un moment.
« Ça s'est déjà passé, Avril. Je n'ai aucun pouvoir de juridiction dans ce pays, et donc je dépends des autorités locales. Le DCI Barton a envoyé ses hommes chez Packard Bells pendant que nous petit déjeunions. Il est temps de le rejoindre pour constater que j'ai raison. »
L'arrogant était de retour, mais Avril releva à peine, tellement il se trompait rarement. Par contre, elle nota qu'il ne semblait pas plus inquiet que ça.
« C'est curieux, vous faites confiance à un flic que vous ne connaissez pas ? »
« Je n'ai pas le choix, ma chère Avril. A sa décharge, Barton ne semble pas totalement incompétent. »
Elle lui lança un regard acéré.
« Vous avez quand même une idée derrière la tête, avouez-le. »
« J'ai toujours des idées derrière la tête. »
« Comme avec cette Mélanie ? »
« Emily… »
« Peu importe son prénom... Enfin, quoi, Laurence ? C'est pas le moment de draguer une mère de famille ! »
Il s'en amusa.
« Jalouse, Avril ? »
Alice eut un petit rire.
« Non, mais là, c'est l'hôpital qui se fout de la charité ! Je vous parle de votre comportement odieux avec Antoine hier soir ? Vous savez ce qu'il en a conclu ? Que vous et moi… enfin, pas la peine de vous faire un dessin ! »
« Je voulais juste l'empêcher de faire une bêtise monumentale avec une fille instable émotionnellement, c'est tout ! »
« Hein ? N'importe quoi ! Comme d'habitude, vous faites exprès de jouer sur les mots ! »
« Rassurez-vous, j'ai remis les pendules à l'heure avec lui, puisque visiblement, VOUS avez laissé le malentendu s'installer… ça vous arrangeait, hein ? »
« Je me débrouille très bien toute seule pour rembarrer un mec trop entreprenant ! »
« En temps ordinaire, oui, mais là, vous étiez complètement à côté de vos pompes ! »
« Ce n'est pas moi qui suis en cause, mais vous ! Vous culpabilisez comme un malade depuis trois jours ! »
« Certainement pas ! »
« Bien sûr que si ! »
Ils s'étaient à nouveau arrêtés et se défiaient comme chat et chien. Alice savait qu'elle venait de mettre le doigt là où ça faisait mal pour lui, mais jamais il ne l'admettrait à haute voix.
« Je vous ai déjà dit que ce qui m'est arrivé n'était pas de votre faute, alors arrêtez de me surprotéger, d'accord ? »
« Vous ne vous en êtes pas plainte hier soir que je sache ?... » Ricana t-il. « … Ce n'est pas moi qui me suis précipité sur vous pour me faire câliner !
« Je voulais pas ! » Comme Laurence la dévisageait pour la contredire, Alice se mit à rougir. « Bon, c'est vrai, j'en avais besoin... Mais vous n'avez pas trouvé ça désagréable, non plus ! »
« C'était pathétique. »
« Si c'était pathétique, pourquoi ne m'avez-vous pas repoussée alors ? »
« Parce que je suis un gentleman, Avril. Ceci dit, si vous insistez, la prochaine fois, je vous jetterai à terre comme un sac de détritus ! »
Alice secoua la tête.
« Vous savez, Laurence, il faudra que vous parliez un jour à un psy de cette méchanceté gratuite qui vous caractérise et de ce besoin de tout contrôler en permanence… De ce complexe de Superman aussi ! Se croire au dessus des autres, tout faire tout seul, vouloir la réussite à tout prix, c'est pas lassant à la longue ?... Et puis protéger la veuve et l'orpheline, c'est complètement dépassé de nos jours ! »
Laurence soupira, ferma les yeux et se pinça l'arrête du nez avec le pouce et l'index.
« Avril... »
« Quoi ? »
« Vous me fatiguez avec votre psychologie de magazine, mais vous me fatiguez... »
Image même de la lassitude blasée, Laurence secoua la tête et repartit vers la pension. Alice le suivit et consentit alors seulement à sourire dans son dos, heureuse de sa mince victoire...
A suivre…
Je veux d'abord vous remercier pour votre fidélité et vos retours. C'est toujours un plaisir de continuer cette histoire, surtout dans le contexte actuel des violences faites aux femmes. Même s'il s'agit d'une fiction, il y a toujours malheureusement un fond de vérité auquel je n'ai pas échappé moi-même. Mais je n'entrerai pas dans les détails, ce n'est pas le propos ici.
Deux choses relatives à ce chapitre :
1/ L'écrire n'a pas été simple. Au début, je rêvais qu'Avril donne une claque mémorable à Laurence pour tout vous dire (qui n'en a pas rêvé, c'est vrai ? ^^)
Oui, mais voilà, il se trouve qu'Avril et Laurence virent très rarement dans le pathos, sinon l'aspect comédie de leurs relations habituelles (l'ethos) ne serait plus présent et ne pourrait donc plus sauver leur étrange amitié. Que Marlène le fasse, et là, cela prend tout son sens, parce qu'il est obligé de s'excuser de son comportement borderline, mais il peut se le permettre avec Marlène qui lui pardonne tout. Pas avec Avril.
Même si les événements sont graves, il y a toujours ce petit élément absurde qui permet un second degré entre eux. Toute leur dynamique repose sur ce constat. Une gifle détruirait ce fragile équilibre. Donc il faut savoir renoncer : pas de gifle.
Je n'y suis quand même pas allée de main morte avec nos deux protagonistes, alors pardonnez-moi de les emmener sur des chemins de traverse.
2/ J'avoue, j'ai fait un terrible jeu de mots en nommant la fonderie, Packard Bells (oui, elle est facile). Pourquoi ? Dans notre belle région de Savoie, je ne saurai que vous recommander d'aller visiter le musée de la véritable Fonderie Paccard, célèbre pour ses cloches dans le monde entier !
La suite dans quelques jours.
Cheers ;-)
