Chapitre 13 : La fonderie

Fonderie Packard Bells, environs de Canterbury, 14 heures

Située en bordure de la route qui allait de Douvres à Canterbury, la fonderie Packard Bells était un édifice composé de bâtiments en briques sur deux étages et disposés en U. Héritières de l'ère industrielle du dix-neuvième siècle, deux cheminées rondes longilignes pointaient vers le ciel et crachaient leurs volutes de fumées grises épaisses.

Laurence reposa les jumelles après avoir attentivement observé les lieux. Quelques véhicules stationnaient dans la grande cour pavée près d'un gros monticule de terre argileuse qui devait servir à la fois pour les briques réfractaires des fours et pour le moulage des cloches. Dans un coin près de l'entrée, d'autres moules de tailles honorables, ceux-là en acier rouillés, attendaient d'être utilisés, posés sur des palettes en bois.

La fabrique tournait normalement. Les scies, les meuleuses et les soufflets des forges produisaient un fond sonore régulier, seulement perturbé par des claquements très secs quand le métal en fusion entrait en contact avec de l'eau ou de la vapeur.

Des ouvriers allaient et venaient, entrant et sortant des ateliers. Tout semblait normal. En apparence seulement, car à bien y regarder, le commissaire avait aperçu et identifié trois guetteurs. Probablement armés, les deux premiers habillés comme des employés fumaient en discutant dans un coin de la cour sans jamais quitter leur poste d'observation. De là où ils se trouvaient, ils surveillaient l'entrée et une partie du bâtiment latéral. Le troisième homme à une fenêtre du premier étage couvrait l'autre édifice avec l'atelier principal et avait indéniablement un fusil à portée de main.

Laurence en était sûr désormais, il ne s'était pas trompé de cible. L'or et le platine auraient dû être fondus à cet endroit. A voir comment le lieu demeurait sous bonne garde, il était probablement devenu une cache pour des truands en cavale qui s'imaginaient à l'abri. Peut-être même les pierres précieuses volées s'y trouvaient-elles aussi ? Il espérait que ce soit le cas mais il n'était pas prêt à le parier.

« Qu'est-ce qu'on attend ? » Demanda tout bas Avril, qui s'était faufilée comme une fouine jusqu'à lui.

« Le feu vert de Barton. Venez, j'ai vu ce que je voulais voir, ne restons pas là. »

Laurence se recula à l'abri de la vieille grange. Lieu d'observation idéal sur la colline, elle surplombait la fonderie située deux cent mètres plus en contrebas. Accompagné d'Avril, il rejoignit le Chief Inspector qui coordonnait l'opération avec ses subalternes, en retrait dans le petit bois attenant.

« Alors ? »

« Rien n'a changé, Barton. Ils ne s'attendent probablement pas à une visite de courtoisie de notre part. »

« Conservons l'effet de surprise alors. Tout le monde est bien en place chez nous, Crowley ? »

Barton attendit confirmation de la part de l'inspecteur avant de lui donner de nouvelles instructions. Ancien militaire, Crawley transmit les ordres par walkie-talkie et hocha la tête en direction de son chef, une fois ces derniers exécutés.

« Le camion va arriver dans cinq minutes au portail. Nous montons tous en voiture. Rendez-vous à l'entrée. »

Barton et Laurence avaient de concert décidé de donner l'assaut. Pour se faire, ils avaient besoin d'une diversion pour attirer l'attention des guetteurs et permettre aux hommes du DCI d'intervenir. L'accès à l'usine prévu pour des poids lourds était relativement étroit et si l'on s'y prenait bien, on pouvait utiliser cet avantage pour bloquer l'entrée principale.

Comme prévu quelques minutes plus tard, un camion rempli de fournitures et de matériels pour la fonderie se présenta et comme un fait exprès, la remorque frotta l'un des piliers alors qu'il entrait dans la cour. Le chauffeur descendit du camion en jurant. Il interpella aussitôt les deux guetteurs pour qu'ils viennent l'aider à manœuvrer. C'était le signal.

Pendant que le faux chauffeur discutait et faisait traîner les choses en empirant la situation par des manœuvres volontairement hasardeuses, les policiers pénétrèrent par petits groupes par la seconde entrée située sous un porche, dans le coin où se trouvaient les larges moules non utilisés, et derrière lesquels ils se cachèrent.

Pendant ce temps, Laurence et Barton roulaient jusqu'à l'entrée, suivis par une seconde voiture où se trouvaient Bardet et Avril. Le jeune inspecteur ne devait pas quitter la journaliste d'une semelle et l'empêcher d'intervenir par tous les moyens. En deux minutes, ils arrivèrent sur place, cachés par le camion.

Déjà quelques curieux sortaient dans la cour pour voir ce qu'il se passait, attirés par les conversations excédées des guetteurs qui demandaient au chauffeur de dégager le plus vite possible le camion coincé dans l'entrée.

Barton choisit cet instant pour lancer le signal convenu. En attendant les coups de sifflet, les constables sortirent de leurs cachettes.

Ce fut immédiatement le chaos dans la cour. Entre les employés qui regardaient ahuris les policiers qui couraient vers eux sans comprendre, et ceux qui tentaient de prendre la fuite, il y eut un moment de flottement, dont profitèrent les autorités pour se saisir des hommes et les arrêter.

Le troisième guetteur s'était emparé de la carabine et fit feu à plusieurs reprises sur les groupes. Il fut ajusté par un tireur posté spécialement pour lui. Touché, l'homme lâcha son arme et ne bougea plus.

A la tête d'un des groupes d'intervention, Laurence se précipita dans l'atelier à la suite des derniers fuyards. Il y eut quelques échanges de coups de feu et il se mit à l'abri.

En évaluant la situation, il aperçut une haute silhouette qui courait le long de la passerelle au premier étage. Il sut immédiatement à qui il avait affaire. Vallieri, l'Italien, le tueur de Prizzi était sur les lieux. Avisant l'un des escaliers qui menaient à l'étage, il se précipita à sa suite, en faisant fi de toutes consignes élémentaires de sécurité.

Arrivé sur la passerelle, Laurence vit surgir un homme armé devant lui. Avant que le malfrat, surpris, ait eu le temps d'ajuster le policier, Laurence s'avança et cueillit le bandit au visage d'un coup de poing magistral. Ce dernier s'effondra. En secouant sa main douloureuse, Laurence mesura sa chance : il serait arrivé trois secondes plus tard, et l'homme aurait eu le temps de l'abattre comme un lapin.

Le commissaire ramassa l'arme, vérifia qu'elle était bien chargée, et reprit sa progression vers l'endroit où il avait vu disparaître le grand italien. En bas, les coups de feu s'étaient tus et les policiers semblaient s'être rendus maîtres de la situation. Prudemment, il ouvrit une porte sans se tenir dans l'encadrement. Vallieri tira deux balles qui firent voler en éclat des surfaces vitrées et se perdirent dans l'atelier.

Laurence n'avait guère le choix s'il voulait avancer. Il ramassa au sol un bris de vitre sans tain et s'en servit pour jeter un œil à l'intérieur de la pièce. Il parvint ainsi à se faire une idée de son agencement. Il tira ensuite quelques balles en aveugle puis pénétra dans la pièce en roulant au sol, avant de se dissimuler derrière un bureau en acier. De nouveaux projectiles sifflèrent autour de lui et il attendit que cessent les tirs.

« Vallieri ! Il est inutile de vous cacher, vous êtes coincé ! »

Il n'y eut pas de réponse. Laurence prit un dossier tombé au sol et le jeta dans la pièce. Immédiatement, il essuya de nouveaux tirs.

« Constituez-vous prisonnier ! »

Pour seule réponse, il entendit les bruits de pas précipités de Vallieri dans un escalier métallique. Laurence se releva et se lança à sa poursuite. Il risquait sa peau mais avec un peu de chance, l'autre n'avait plus de balles...

Au détour de l'escalier, le policier eut le temps de voir Vallieri le mettre en joue et se recula juste à temps. La première balle ricocha et se perdit ; la seconde ricocha également, mais des éclats en revanche atteignirent le policier à la tête.

Pendant quelques secondes, la douleur occulta tout et Laurence porta la main à sa tempe en pensant être touché gravement. Un peu sonné, il avait mis un genou à terre et avait perdu son arme. Ce n'était qu'une estafilade heureusement mais cela saignait abondamment. Vallieri mit à profit ce moment pour se déplacer et viser le commissaire.

Leurs regards se croisèrent et Laurence lut la détermination et sa mort imminente dans les yeux du tueur. Le temps sembla s'allonger et se suspendre… Comme au ralenti, Vallieri appuya sur la détente…

CLIC !

Laurence cligna des yeux en réalisant que sa dernière heure n'était pas venue. En jurant, Vallieri jeta l'arme à feu devenue inutile.

Pendant ce temps, Laurence s'était relevé, la main couverte de sang. Son cuir chevelu le lançait mais il avait retrouvé tous ses esprits sous le coup de l'adrénaline.

« Vallieri, je vous arrête pour le meurtre de Robert Santander et celui présumé d'André Germain ! »

« Viens me chercher, petit flic… » Répondit l'italien en ricanant.

Laurence monta les dernières marches et fit face à l'italien qui l'observait avec un sourire sinistre, un couteau à la main. Les deux hommes se trouvaient à présent dans les vastes combles de la fonderie, sous la charpente métallique et la toiture. La température y était étouffante, malgré de grandes verrières ouvertes dans le toit. Les deux hommes se dévisagèrent et se tournèrent autour, cherchant la faille chez l'adversaire.

« … Approche, mon biquet, je vais te saigner… »

Concentré sur le tueur en face de lui, Laurence ne répondit pas à la provocation et enregistra vaguement l'arrivée d'une tierce personne dans son dos. Vallieri se mit à sourire encore plus.

« Et voilà ta petite copine… Parfait ! Je vais faire d'une pierre deux coups ! »

« Avril ! Fichez le camp d'ici tout de suite ! »

La rousse s'était pétrifiée en voyant que Laurence était désarmé. Bien sûr, elle savait que le policier savait se battre à mains nues, mais tout de même... Vallieri avança vers le commissaire, la lame en avant, puis se jeta sur lui. Laurence esquiva sur le côté, puis recula. L'italien recommença et une danse très particulière s'amorça entre les deux combattants. Le policier restait en permanence entre l'italien et Avril qui finit par comprendre son manège et bougea de façon à faciliter sa protection implicite. Plusieurs fois, la lame ne fut pas loin d'atteindre sa cible mais Laurence parvenait toujours à s'écarter au dernier moment.

« Tu as beau faire le singe, je vais t'avoir ! Tout comme j'ai eu Germain ! Lui, il s'est enfui, la queue entre les jambes ! »

« Et tu l'as lâchement abattu d'une balle dans le dos ! »

« Il faut juste savoir saisir les opportunités quand elles se présentent… comme maintenant ! »

L'Italien sauta en avant. Plus grand que Laurence, Vallieri avait plus d'allonge. Plus fin, il était moins lourd que le policier. Laurence avait cependant pris la mesure de son adversaire. Il fallait juste que l'occasion se présente favorablement pour une contre-attaque...

« Peut-être que je te laisserai vivre suffisamment longtemps pour que tu la vois mourir... »

« Si vous touchez à un seul de ses cheveux… » Gronda le commissaire, soudain en colère.

Vallieri se mit à rire et plongea vers Laurence, rapide comme l'éclair. Alice cria de manière réflexe, apeurée. Cette fois, le commissaire n'esquiva pas, ni ne recula. Il saisit le poignet de Vallieri au vol et pratiqua sur lui une clé de bras destinée à lui faire lâcher l'arme blanche.

Le rire de Vallieri mourut en un cri d'agonie et il lança son autre poing dans l'estomac de Laurence. Le combat s'engagea alors, féroce. Les deux hommes se battirent au corps à corps, chacun refusant de céder un pouce de terrain, chacun exerçant une pression sur l'autre.

Laurence était en réalité parfaitement maître de lui. Faire croire à l'adversaire qu'il était hors de lui avait obligé Vallieri à se découvrir. Bien vite, il se rendit compte qu'il était plus fort que l'italien, il fallait juste l'amener au sol en le déséquilibrant… Mais l'italien n'avait toujours pas lâché son fichu poignard !

Laurence ne put anticiper le coup de coude qui le frappa soudain violemment à la tempe, là où il était déjà blessé. Pendant quelques secondes, il ne vit que des étincelles devant ses yeux alors qu'un nouveau cri d'Avril retentissait. Sonné, il se rendit compte qu'il était couché sur le dos au sol et que l'italien brandissait le couteau au dessus de lui. Sa vue se brouillait… Vallieri allait frapper… Il était trop tard...

Un coup de feu retentit. L'italien se figea, eut une expression de surprise, puis lâcha la lame avant de s'étaler de tout son long sur Laurence, pour ne plus bouger. Le policier entendit à nouveau crier son nom, puis quelqu'un dégagea énergiquement le corps de l'italien en hurlant…

Alice Avril était à genoux à ses côtés et le regardait comme si elle avait eu la peur de sa vie...

« Laurence ! Oh, nom d'un chien ! »

La chemise du commissaire était couverte de sang mais il était sûr que ce n'était pas le sien. Avril posa ses mains sur lui et le palpa littéralement, comme pour s'assurer qu'elle ne rêvait pas.

« Dieu soit loué, vous êtes vivant ! »

« C'est bon, Avril, ôtez vos sales pattes, je n'ai rien ! » Grogna t-il, encore à demi dans le cirage.

« Mais… mais… Votre tête ? »

Laurence porta la main à son crâne et sentit le sang chaud et humide sous ses doigts. Péniblement, il se mit en position assise et regarda devant lui. A quelques mètres, Antoine Bardet était debout, pétrifié comme une statue de sel. Il regardait le corps de Vallieri avec stupéfaction, l'arme à bout de bras.

Le commissaire se releva et marcha en titubant légèrement vers le jeune inspecteur, choqué. Doucement, il le désarma et posa une main sur son épaule. Bardet leva les yeux vers lui, perdu.

« Commissaire ?... »

« Vous avez fait ce qu'il fallait, Bardet. Allez vous asseoir là-bas, j'arrive dans un moment…. »

Bardet hocha machinalement la tête.

« Avril ! »

« Oui ? »

« Vous voulez bien rester avec lui ? »

« Bien sûr… Vous êtes sûr que ça va aller ? Vous êtes blanc comme un linge, Laurence. »

Il fit un geste de dénégation de la main et Avril, malgré tout inquiète, n'insista pas, surtout que le DCI Barton venait d'arriver en compagnie de l'inspecteur Crowley. Ensemble, ils constatèrent le décès de Vallieri et Laurence leur expliqua ce qui s'était passé.

Pendant ce temps, Alice ne savait pas comment rassurer Bardet. Elle reprit les paroles de Laurence.

« Tu as fait ce qu'il fallait, Antoine. Si tu n'avais pas tiré, c'est le commissaire qui serait mort ! »

« J'ai tué un homme, Alice… »

« Oui, ben, mieux vaut cette ordure plutôt que Laurence... Tu lui as sauvé la vie et pour ça, il t'en sera reconnaissant et ne traitera plus comme un sous-fifre ! »

Antoine eut un grognement pas convaincu. A la vérité, même Alice n'y croyait pas, mais elle voulait lui remonter le moral.

« Tu l'as entendu comme moi ? Ce type a reconnu qu'il avait tué le commissaire Germain. Probablement qu'il a tué d'autres personnes aussi… des truands mais aussi des innocents... »

Bardet défit son nœud de cravate et ouvrit le col de sa chemise. Il semblait vraiment mal.

« J'ai besoin de prendre l'air… Excuse-moi, Alice... »

Bardet quitta les combles et Alice reporta son attention sur le groupe de Laurence. Un médecin était arrivé et s'occupait de la blessure du commissaire qui saignait toujours et s'était assis sur une poutrelle. Le policier refusa catégoriquement de quitter les lieux et d'aller à l'hôpital. Il exigea que le docteur lui fasse les points de suture sur place.

Alice éprouva un immense soulagement à le voir vivant et redevenu lui-même. La vue et l'odeur caractéristique du sang la révulsaient à présent et elle hésitait à s'approcher de Laurence tellement son costume en était couvert. Elle accrocha finalement son regard pendant que le médecin le soignait.

Laurence se sentait soulagé au delà de ce que les mots pouvaient exprimer. La journaliste n'avait rien et c'était le principal. Des traces de tensions apparaissaient encore sur le visage de la rousse malgré le petit sourire compatissant qu'elle lui adressait présentement en guise d'encouragement.

La douleur le fit grimacer alors que le médecin lui recousait le cuir chevelu et le mimétisme sur le visage d'Alice le frappa. Aucune trace de moquerie, de façon empathique, elle semblait souffrir comme il souffrait. Mal à l'aise cependant, elle finit par détourner le regard, mais il ne lui en voulut pas.

Le corps de Vallieri fut évacué dans un drap par les policiers et Alice en profita pour venir finalement s'asseoir sur la poutre à côté de Laurence. Le médecin lui bandait à présent la tête.

« Comment vous vous sentez ? »

« A part le mal de crâne ? Ça pourrait être pire… Bardet a eu le bon réflexe. Où est-il parti ? »

« Dehors... Il s'en veut. Je lui ai dit que vous alliez le remercier pour son geste. »

« Ce n'est pas ce qu'il a envie d'entendre mais j'irai lui parler. »

Il y eut un silence alors que le médecin anglais donnait à Laurence un tube de paracétamol et ses instructions pour la suite. Le policier se releva lentement.

« Vous auriez pu mourir... » Remarqua Alice, mine de rien.

« Désolée de vous décevoir, j'ai bien essayé, mais… Je tenterai de faire mieux la prochaine fois, promis ! »

Elle roula des yeux. Il était clair que quelque chose la chiffonnait.

« Les mauvaises herbes ont la vie dure, je sais… Mais comment j'aurai annoncé à Marlène que vous n'étiez plus là, hein ? Vous y avez pensé ? Rien que pour ça, vous mériteriez des claques ! »

Laurence eut un sourire. Tout comme lui, elle transférait sa peur sur de la colère et exprimait ainsi ses frustrations. Son attitude désinvolte eut le don de mettre Alice hors d'elle.

« Je déteste quand vous faites ça ! »

« Quand je fais quoi ? »

« Votre insupportable arrogant ! On dirait que tout est un jeu pour vous, que vous aimez mettre votre vie en danger, juste pour éprouver le grand frisson ! Mais vous avez pas le droit de jouer avec les émotions des autres ! »

« Ah oui ? »

« Oui ! C'est… C'est dégueulasse ! »

Il détourna le regard et mit tranquillement les mains dans ses poches.

« Avril, ce sont les risques de mon métier. Je les assume entièrement. »

« En faisant n'importe quoi ? »

« Je savais ce que je faisais en suivant Vallieri. »

Avril se mit à fulminer et avança d'un pas vers lui en plantant ses yeux dans les siens. Elle ne s'était même pas rendue compte qu'elle le touchait presque.

« Mon œil ! Sans l'intervention miraculeuse d'Antoine, vous ne seriez plus là ! »

« Vous ne m'auriez pas beaucoup regretté, Avril, avouez-le. »

« Je vous en aurai voulu à mort, oui ! Parce que vous auriez rendu Marlène malheureuse comme les pierres et qu'elle vous aurait voué un culte éternel ! Quelle bonne blague ! Non content d'être mort, vous lui gâchez encore la vie ! Comme d'habitude, vous ne pensez qu'à vous, espèce d'égoïste dont la taille de la tête est celle d'une pastèque ! »

« Finalement, j'aurai mieux fait de laisser Vallieri vous dépecer... »

« Depuis le temps que vous en rêviez ! »

« Non, Avril, je ne rêve pas en ce qui vous concerne… »

Des images impudiques et plaisantes d'une Avril en nuisette noire hyper sexy surgirent spontanément dans son cerveau. Il les écarta sans ménagement et se leva pour partir, excédé par ces pensées parasites qui apparaissaient au plus mauvais moment.

« … Je cauchemarde ! »

« Mais moi aussi, figurez-vous ! » Lui rétorqua t-elle en fulminant. « Vous me sortez par les yeux, Laurence ! »

Après un dernier regard vexé, le policier descendit l'escalier en secouant la tête, et rejoignit la cour où Bardet était assis dans un coin, en train de fumer. Il s'installa à ses côtés sans un mot.

« L'opération est un succès ? » Demanda Bardet au bout d'un moment.

« Les hommes de Barton n'ont arrêté que des seconds couteaux. Il y a de nombreuses victimes, des blessés de part et d'autres, plus ou moins graves. Ils sont en train de fouiller les bâtiments mais n'ont pas encore trouvé trace des pierres. »

« Vallieri devait savoir où elles se trouvent. »

« Sans doute mais il était prêt à mourir pour protéger le secret. »

« C'est curieux. Je ne me souviens que de le voir étendu par terre, baignant dans son sang… Rien, pendant que je... »

Il s'interrompit, puis il y eut un silence. Enfin, Laurence reprit doucement :

« Le bruit de la détonation ne m'est revenu que trois jours plus tard, et le regard interloqué de ce jeune soldat allemand lorsqu'il a su qu'il allait mourir… il m'a fallu quelques semaines pour m'en souvenir... Soumis à un grand stress, le cerveau occulte tout sur le coup, et c'est tant mieux. Mais soyez sûr que ça reviendra à un moment ou à un autre. »

Bardet réalisa ce que Laurence était en train de lui dire. Le commissaire avait le visage fermé et distant.

« Ça vous a hanté ? »

« J'avais fait ce qui était juste, pas seulement pour moi, mais aussi pour les personnes dont il menaçait la vie. Replacez les raisons de votre geste dans le contexte et cela lui donnera un sens légitime. »

« C'est tout de même affreux… »

« Oui, ça l'est. Vous avez ôté la vie de quelqu'un dans le cadre légal, en légitime défense, mais ce n'est pas anodin. Il vous en restera quelque chose, un traumatisme, qui vous marquera pour le restant de vos jours et qui vous fera mesurer la valeur d'une vie. »

« Vous… » Bardet se mouilla les lèvres. « … Vous faites des cauchemars ? »

Laurence ne répondit pas et sortit une cigarette. Dans sa carrière, il avait eu son lot de morts tragiques ou violentes, de suicides, à commencer par celui de son propre père… Peu importe les circonstances, c'étaient toujours des situations traumatisantes. On avait beau les glisser sous le tapis, elles finissaient toujours par laisser des traces et resurgir au moment le plus inopportun. Lentement, il expira la fumée.

« Est-ce qu'il vaut mieux que j'en parle à quelqu'un ? » Demanda Bardet, après quelques minutes.

« C'est vous qui jugerez si vous avez besoin d'une aide psychologique ou pas. »

Bardet hocha la tête. Dans un geste inhabituel, Laurence lui serra l'épaule.

« Vous ne le voyez pas comme ça à chaud, mais c'était du bon boulot… Merci Bardet. »

Laurence se releva et reprit contact avec la réalité de la fonderie. En face de lui, Alice Avril était appuyée contre le mur, les bras croisés et les regardait tous les deux. Il se détourna d'elle et chercha Barton du regard. Il était temps de retourner aux affaires courantes.

A suivre…

Je voulais faire un chapitre sous le signe de l'action et en même temps, œuvrer à la résolution de l'enquête annexe. Quelle opportunité à saisir pour faire de Bardet un héros ordinaire ! Il emprunte à Emile Lampion sa maladresse notoire, le fait d'être traité comme un chien par son supérieur, et sa volonté de faire au mieux malgré tout. Il semblerait qu'il s'en soit sorti comme un chef, non ?

A ce stade, les relations entre Avril et Laurence sont toujours très tendues. Peut-être va-t-il falloir un événement déclencheur pour qu'Alice réalise que son rapport à Laurence a évolué ? Dans quel sens ? Vous le verrez prochainement… Attention, vous allez probablement traverser une zone de turbulences ! :-)

Bonne semaine !