Chapitre 15 : Le haras Gordon

« Bonjour Avril !… »

Perdue dans ses pensées, le nez dans son café, Alice sursauta et releva brusquement la tête pour découvrir un Laurence jovial en train de s'installer en face d'elle pour le petit-déjeuner.

« … Ah, cette douceur de l'air ce matin ! On sent enfin le printemps qui s'installe ! »

Le commissaire se frotta les mains et se servit immédiatement une tasse de thé sans faire plus attention à elle. Pas tout à fait réveillée, Alice grogna une réponse et fronça les sourcils. Elle connaissait ce regard de conquérant victorieux et cette manifestation de gaieté excessive pour les avoir déjà vus à plusieurs reprises... Lui, il avait emballé une femme ! Choquée, la rousse resta à le contempler quelques secondes pour digérer l'information, puis la réponse à la question de savoir de qui il s'agissait s'imposa d'elle-même. Ce ne pouvait être que la blonde, cette Aurélie... ou Magalie, enfin, peu importe son prénom... Un regard glissé vers la fille de Maggie lui confirma ses soupçons. Elle marchait avec une certaine raideur ce matin…

L'appétit soudain coupé, Alice reposa sa tartine et Laurence remarqua enfin son mutisme et son manque d'enthousiasme flagrant pour la nourriture.

« Vous ne mangez pas, Avril ? »

Alice laissa passer quelques secondes, le temps de faire passer la boule qu'elle avait en travers de la gorge et de se reprendre. Finalement, elle lâcha :

« J'ai parlé avec Marlène hier. »

« Vous ne lui avez pas dit ?... » Un silence, puis Laurence fit une grimace. « … Evidemment que vous lui avez dit ! Bon sang, vous ne pouviez pas vous taire ? »

« Elle demandait des nouvelles ! Je n'allais pas lui dire qu'on regardait les mouches voler en écoutant les Beatles ! »

En temps ordinaire, il aurait souligné le jeu de mots involontaire d'Avril mais il ne releva pas et poursuivit :

« Ce n'était pas la peine non plus de tout lui raconter pour qu'elle s'inquiète inutilement ! »

« Mais elle a insisté ! Marlène se sent seule et en réalité… »

« Oui ? »

« Marlène s'ennuie de nous, à tel point qu'elle a accepté de dîner avec Tim hier soir. »

« Ah ? »

Le sourire de Laurence se figea d'un coup.

« Elle ne m'a rien dit, mais j'ai senti… Elle avait une voix rêveuse... »

« Hein ? Comment vous pouvez deviner ça ? »

« Une certaine langueur… Et puis, les sourires s'entendent au téléphone, vous le saviez ? »

« Peuh ! Vous racontez vraiment n'importe quoi, Avril ! »

« Mais c'est surtout ce que Marlène ne m'a pas dit qui est éloquent. Tous ces longs silences, vous voyez ?... »

Alice savoura sa victoire. La jovialité de Laurence avait totalement disparu et il rongeait à présent son frein.

« … Qu'est-ce que ça fait de recevoir la monnaie de sa pièce, Laurence ? » Continua t-elle, moqueuse. « Pendant que vous jouez les matamores amoureux ici, elle se sent enfin libre et profite elle aussi de ce que la vie a à lui offrir. »

Et toc ! Prends ça dans les dents, jubila Alice. Volontairement, elle avait repris les paroles de Maggie la veille. Laurence grinça, redescendu de son nuage.

« Marlène fait ce qu'elle veut ! » Affirma t-il, clairement de mauvaise foi. « Mais je vais devoir être plus strict avec elle à mon retour. Il n'est pas question qu'elle poursuive sur cette pente libertaire ! »

« Tyran… » Murmura Alice en prenant une gorgée de café.

« Quoi ? »

« Marlène ne vous appartient pas, Laurence ! Fichez-lui la paix et laissez la libre de fréquenter qui bon lui semble ! »

« Ce ne sont pas vos affaires, Avril ! »

« Ni les vôtres ! Contentez-vous de batifoler avec l'autre blonde là… cette Malaurie ! Moi, j'en ai ma claque de votre comportement ! »

Alice se leva. Interloqué qu'elle ait deviné avec qui il avait passé la nuit, Laurence la regarda partir et ne réagit que quelques secondes plus tard.

« Emily, Avril ! Ce n'est pourtant pas compliqué. »

Elle avait déjà quitté la pièce et il soupira, le petit déjeuner gâché, sa bonne humeur envolée. Il n'allait certainement pas lui courir après pour lui demander les raisons exactes de son départ brutal.

Alice sortit sur le perron donnant sur la rue et s'assit rageusement sur les marches de l'escalier en sentant monter en elle une colère sourde dont elle soupçonnait l'origine. Ce n'était pas seulement Laurence, c'était tout ce qui lui arrivait depuis une semaine. Trop, c'était trop !

Pour la première fois, la journaliste envisagea de rentrer pour mettre définitivement cette enquête cauchemardesque derrière elle. Il y avait des limites à ce qu'on pouvait subir et elle admettait désormais les avoir atteintes. Son agression qui touchait à ce qu'elle avait de plus intime, sa peur permanente qui venait de culminer avec celle de perdre Laurence la veille, ses cauchemars et son manque de sommeil, le fait qu'elle se sente perdue, sans repères véritables, ajoutaient à son mal être et à son sentiment de révolte.

Alors qu'Alice envisageait de prendre son billet retour par le prochain bateau, une voiture blanche s'arrêta devant la pension. Elle vit un homme en costume marron et chapeau noir en sortir et monter les marches précipitamment. Il avisa Avril, la salua comme s'il la connaissait, puis s'adressa à elle en anglais :

« Mademoiselle, vous travaillez avec le commissaire Laurence, n'est-ce pas ? »

« Euh… Oui ?... »

« Vous pouvez lui transmettre ce message s'il-vous-plaît ? Nous sommes appelés sur une urgence, je dois repartir avec mon collègue. »

« Oui, bien sûr, mais ?... »

L'homme lui remit un papier plié en deux et ne s'attarda pas. Alice n'avait compris que la moitié de ce qu'il lui avait dit. Qu'y avait-il de si urgent ? Elle essaya de se remémorer ses paroles mais cela ne l'avançait pas. La voiture partie, elle ouvrit le papier et se mit à déchiffrer les lignes écrites en anglais.

Mais c'était de la bombe ! Requinquée d'un coup, Alice se mit debout comme un ressort. Ce message lui ouvrait de nouvelles perspectives et elle se mit à réfléchir aux possibilités offertes, et surtout, à la conduite qu'elle allait adopter, sachant ce qu'elle savait à présent. Rapidement, elle passa en revue ses options et bien vite, se décida avec un sourire.

Le karma est une garce, cher Laurence, et vous allez l'apprendre à vos dépens...

oooOOOooo

« Dis-moi que tu rentres déjeuner ce midi, » murmura Emily entre deux baisers.

« Pourquoi ? »

« Je ne tiendrais jamais jusqu'à ce soir ! »

Emily déposa un nouveau baiser sur les lèvres de Laurence, mais ce dernier était déjà tourné vers sa journée de travail et resta de marbre.

« L'attente a aussi ses vertus pour attiser le désir. »

« Je n'ai jamais eu de patience. »

Laurence eut un sourire.

« Peut-être que personne ne te l'a jamais apprise correctement ? »

« Aurais-je affaire à un expert ? »

« Qui sait ? J'ai bien attendu vingt ans ! »

« Ne me fais pas trop languir cette fois ou tu risques de le regretter ! »

Avec un sourire charmeur, Laurence se détacha d'elle et passa son manteau. L'anglaise admira l'élégance de son amant et lui sourit une dernière fois :

« On se voit plus tard ? »

Après un dernier hochement de tête, Laurence sortit, soulagé d'échapper aux assauts entreprenants d'Emily. Il descendit l'escalier en ressentant de la tension dans tous ses muscles. Certes, il s'était battu la veille, mais tout n'était pas à mettre sur le compte du corps à corps avec l'Italien. Il avait dû payer de sa personne ensuite pour combler la blonde à l'appétit insatiable, une expérience somme toute plutôt agréable et plaisante, mais énergivore !

Où avait-il donc parqué cette fichue voiture ? Laurence s'arrêta, indécis, et la chercha du regard, persuadé de l'avoir garée à l'endroit précis où il se trouvait, près d'une boîte à lettres rouge de la Royal Mail. Il faisait nuit noire quand il était rentré mais tout de même, il avait beau cherché un peu plus loin dans la rue, il ne la voyait pas.

Un doute l'effleura et il fouilla brusquement dans les poches de son manteau, en pure perte évidemment… En un clin d'œil, le policier avait compris. Cette chameau d'Avril lui avait subtilisé les clés et était partie avec la voiture Dieu-sait-où ! Il retint avec peine un juron bien senti et gronda :

« Avril, cette fois, vous avez dépassé les bornes ! »

oooOOOooo

Alice Avril jeta un dernier coup d'œil sur la ferme Gordon à l'aide de la paire de jumelles qu'elle avait trouvée dans la voiture de Laurence. Elle s'était garée dans un chemin ombragé et de là, elle pouvait voir toute la propriété.

C'était une longère avec un grand cottage à droite et des écuries sur la gauche. Trois palefreniers nettoyaient les boxes, y rentraient et en sortaient. Ils s'activaient autour de quelques chevaux, attachés dans la cour. C'étaient les seuls mouvements qu'elle voyait mais ça ne voulait pas dire qu'il n'y avait personne dans les autres bâtiments.

La rousse se mordit la lèvre en essayant de mettre au point un plan pour pénétrer discrètement dans la maison. Sans rien précipiter, elle s'en approcha furtivement en suivant le chemin et en bénissant les feuilles d'un vert tendre qui la protégeaient des regards.

En fait, Alice ignorait ce qu'elle venait y chercher. Le message que le policier lui avait remis pour Laurence, indiquait qu'un vieil homme en état d'ébriété avait été arrêté tard hier soir. Ce pochetron notoire racontait à qui-mieux-mieux qu'il avait vu deux hommes mettre le feu à un camion. L'ivrogne avait ensuite vu les incendiaires prendre la fuite à bord d'un véhicule dont il avait mémorisé le numéro d'immatriculation. Les Bobbies n'auraient probablement pas écouté les divagations du vieux si une voisine ne les avait pas appelés en pleine nuit pour leur signaler également un feu près de chez elle.

Les flics s'étaient donc rendus sur place avec les pompiers. Une fois l'incendie maîtrisé, l'un des jeunes policiers, fils d'un garagiste, avait examiné les décombres et était parvenu à identifier le modèle du camion dont il ne restait pas grand chose à vrai dire. Cependant, le lien fut vite établi avec le signalement lancé par la police de Douvres. C'était probablement le camion qui transportait les pierres précieuses qu'on avait voulu faire disparaître.

Le numéro d'immatriculation que le vieil ivrogne avait fourni, fut examiné, mais sans grand espoir. Il se trouvait qu'il était exact et que le véhicule appartenait à un certain Henry Gordon, propriétaire de chevaux de course, à Westfield, dans le East Sussex. Le message se terminait par l'adresse du haras.

Alice avait cherché Westfield sur la carte routière. C'était à une heure de route de Douvres. Sa décision prise, la rousse s'était lancée dans l'inconnu avec une énergie nouvelle.

Et elle en était là maintenant, à observer la maison qui se trouvait à cinquante mètres. Elle se disait que si les trois hommes se trouvaient dans l'écurie, elle pourrait profiter qu'ils soient à l'intérieur pour essayer de rentrer sans se faire remarquer dans le cottage. Lentement, la rouquine contourna les bâtiments par derrière en veillant à ne pas se montrer. Alice prit son temps et arriva enfin à une porte à l'arrière. Elle était bien entendu fermée. Elle vérifia ensuite les fenêtres mais là encore, elle ne trouva pas d'issue. Devait-elle se résoudre à passer par la cour ?

Elle entendit des voix et elle n'eut que le temps de se cacher derrière un bosquet. Deux hommes venaient de sortir de la maison et discutaient en anglais avec un fort accent auquel elle ne comprenait rien. La fumée de leurs cigarettes parvint à son odorat. Oh, Seigneur, ils allaient bien en avoir pour un moment...

Alors Alice patienta. Dix minutes, un quart d'heure, vingt minutes passèrent… Enfin, les voix s'atténuèrent, la porte fut ouverte et les deux hommes rentrèrent dans le cottage. La rousse hasarda la tête hors de son massif. Ils étaient bien partis.

Inutile de compter explorer la maison puisqu'il y avait du monde à l'intérieur. Elle contourna donc le bâtiment et jeta un œil dans la cour. Les chevaux étaient toujours là et piaffaient, impatients. Les trois palefreniers sortaient la paille souillée des boxes dans des brouettes et emmenaient le fumier vers un tas à l'écart, hors de vue. Si elle se débrouillait bien, elle pourrait se cacher dans l'écurie et profiter de leurs absences pour reprendre ses recherches.

Les hommes finirent par faire une pause pour se rafraîchir et disparurent dans la longère. Alice se glissa dans l'écurie et se cacha dans un box vide et nettoyé pour pouvoir surveiller les entrées et les sorties du cottage en face, sans qu'on la remarque. C'était risqué, si on la découvrait, elle aurait du mal à justifier sa présence.

Les trois palefreniers revinrent. Ils s'activaient sur le dernier box en discutant de courses de chevaux, finit-elle par comprendre. Rien de bien surprenant. La dernière brouette de lisier fut sortie et un des hommes se mit à laver le sol à grande eau pendant que le dernier fumait à l'extérieur.

Alice se fit toute petite quand les deux autres palefreniers rentrèrent bruyamment rejoindre leur camarade qui avait fini. Ils se mirent à discuter ensemble en nettoyant et en rangeant les outils dans un coin. Avec maintes précautions, la rousse les observa. Maintenant qu'elle les voyait mieux, la journaliste avait l'impression d'en reconnaître un, mais elle était incapable de le situer.

Une main se colla soudain sur sa bouche en même temps qu'Alice se retrouvait coincée contre un corps définitivement masculin. Son cri étouffé, Alice paniqua et se mit à se débattre avec l'énergie du désespoir contre son mystérieux agresseur. Elle essaya de lui donner des coups de pieds et de libérer ses bras. Peine perdue, la poigne de l'homme contre elle était ferme et il resserra même son emprise sur elle en l'écrasant entre le muret et lui.

Il lui parlait à l'oreille mais Alice ne comprenait rien à ce qu'il lui disait, son cerveau paniquée n'arrivant pas à interpréter les sons qu'il entendait. Au bout de quelques secondes cependant, alors qu'elle ne parvenait plus à bouger, elle entendit enfin la voix qui lui murmurait urgemment :

« C'est moi… Bon sang, Avril, calmez-vous ! »

Laurence… Elle cessa de vouloir se débattre, et se rendit compte qu'elle était à bout de souffle, le cœur battant à se rompre dans la poitrine. Lentement, l'étau de la main du policier se desserra et elle put se tourner vers lui, les yeux exorbités par la terreur encore présente en elle.

Il hocha la tête, le visage tendu. Lui aussi avait eu peur, peur qu'on entende ses cris et qu'ils soient découverts tous les deux. La main de Laurence était toujours sur la bouche de la rousse. Il ne l'enleva que pour garder un doigt sur ses lèvres et lui intimer l'ordre de ne rien dire.

Alice dévisagea Laurence alors que le regard du policier se tournait à présent vers les trois hommes qui discutaient toujours au fond de l'écurie. Ils n'avaient rien entendu et continuaient à parler. Les yeux du policier se reportèrent sur ceux d'Avril, à présent soulagée de le voir. Pour être sûr qu'elle n'allait rien dire, il secoua la tête et garda son doigt sur les lèvres d'Alice, puis il sembla écouter :

« de Blue Paradise… Starlight prendra trois longueurs à Morning Glory dans les trois cents derniers yards et il gagnera la course ! Qu'est-ce que tu paries, Charlie ? »

« On verra. Morning Glory est en forme ascendante. Même si la course est pipée et que Bailey le retient, ce canasson est capable de l'emporter. »

« M'sieur Gordon a fait le nécessaire... Bailey sait ce qu'il risque s'il ne suit pas les consignes cette fois. »

« Tu le connais pourtant ! Cet irlandais est plus têtu qu'une mule ! »

« Alors il se pourrait qu'il connaisse une chute malencontreuse avec une jambe cassée. P'têt' même qu'il remarcherait plus... »

« Je n'ai jamais compris cet attrait pour les courses truquées… » Intervint enfin le troisième homme avec un fort accent français. « … La moitié des bookmakers doit forcément être de mèche, non ? »

« Ils connaissent les rumeurs mais y'a tout de même une part d'incertitudes, alors les joueurs jouent les favoris en s'imaginant que c'est une valeur sûre qui va l'emporter. Des petits malins essaient bien de grappiller des infos mais elles sont colportées par des mecs payés pour les divulguer dans un sens ou dans l'autre. Plus c'est l'embrouille, mieux c'est. »

« Ouais, le système entier est pourri, et c'est pour ça que, perso, je… »

Laurence n'écoutait plus. Il venait enfin de reconnaître le français qui parlait aux deux britanniques. C'était…

« … Pierre Tourneur… » Murmura t-il.

« Quoi ? » Demanda tout bas Avril.

« C'est Pierre Tourneur, le faussaire !... Rappelez-vous chez Prizzi… »

« Oui… » Alice se souvenait à présent. « Mais qu'est-ce qu'il fait là ? »

Laurence l'ignorait et secoua la tête. D'autres questions avaient jailli simultanément dans sa tête, dont l'une d'une importance primordiale : ce type savait probablement où se trouvaient les pierres. Barton n'allait pas tarder à arriver avec les renforts. Il fallait coincer Tourneur pour l'interroger.

Le commissaire et Alice échangèrent un regard alarmé quand ils entendirent des pas approcher. Instinctivement, le policier se renfonça dans l'ombre du box, écrasant un peu plus Avril contre le muret, raffermissant sa prise sur elle en tentant de se faire plus petit.

Le nez dans l'épaule de Laurence, Alice étouffa un cri de surprise en le sentant se coller tout contre elle. A présent, le visage de Laurence était joue contre joue avec le sien. Il glissa un rapide chut ! à son oreille et elle passa un bras autour de sa taille pour maintenir son équilibre précaire. Tous deux retinrent leurs souffles quand l'homme passa à quelques mètres d'eux sans les voir…

« Dites donc, les gars, les chevaux sont attachés dehors ! Vous attendez quoi pour les emmener au pré ? »

« On y va, M'sieur Gordon ! »

Deux des palefreniers prirent la direction de la sortie et le troisième homme, celui avec l'accent français, resta à l'intérieur, rejoint par Gordon. Encore une fois, Alice sentit le poids de Laurence l'écraser inconsciemment au passage des deux anglais. Elle avait maintenant le nez dans son cou et respirait sa coûteuse eau de toilette. Heureusement que ce n'était pas une odeur désagréable, elle devait même admettre que cette Cologne exprimait toute sa masculinité et lui allait comme un gant.

« Vous me chatouillez, Avril. » chuchota t-il dans son oreille.

Sa voix grave lui procura une curieuse impression de déjà-vu, là encore quelque chose d'agréable et de rassurant.

« Désolée, mais j'essaie de respirer, figurez-vous ! »

Il relâcha légèrement la pression et elle put relever la tête. C'est alors qu'elle glissa doucement la main sur les lombaires de Laurence par dessus sa chemise. Aussitôt, le policier se raidit contre le geste intrusif et terriblement intime. Alice se rendit alors compte de ce qu'elle venait de faire et stoppa son geste. N'empêche, il était trop tard… elle avait senti les muscles puissants du bas du dos de Laurence et le creux autour de sa colonne. C'était l'endroit qu'elle aimait sentir sous ses doigts chez un homme quand elle dansait et surtout quand ces messieurs lui faisaient l'am... ! Stop ! lui cria brutalement son cerveau devant l'image impudique suscitée. Un autre genre de panique s'empara d'elle et elle déglutit, pendant que Laurence relevait la tête.

Il venait probablement aussi de se rendre compte de l'intimité de leur position et de leur situation particulière… Était-il chatouilleux, ? Alice sentit ses joues s'enflammer à ce que cela évoquait en elle, et là encore, une délicieuse torsion née dans son bas-ventre se manifesta. Ce n'était franchement pas une sensation désagréable mais le moment était mal choisi, ainsi que la personne, objet de ce désir inconscient... !

Meeeeerde… Alice venait de réaliser qu'elle n'éprouvait plus de l'aversion à se sentir plaquée contre son meilleur ennemi. Non, non, c'est une réaction purement physique à un contact étroit ! lui cria sa raison. Elle n'osait pas lever la tête pour le dévisager. Qui sait ce qui allait se passer si elle croisait son regard ?

Laurence, quant à lui, avait totalement occulté l'endroit où il se trouvait pour ne plus se focaliser que sur le corps de la jeune femme collée contre le sien. C'était la seconde fois en deux jours qu'ils se tenaient l'un contre l'autre, enlacés d'une façon tellement intime cette fois, qu'elle en devenait gênante. Et ce geste involontaire de la part d'Avril qui pouvait mettre le feu aux poudres… D'ailleurs, il en était persuadé, Alice Avril n'osait pas le regarder de peur… Il prit une profonde inspiration… de peur qu'il pose ses lèvres sur les siennes. Il en avait envie, c'était une certitude. Mais le ferait-il ? Oserait-il ?

Un bruyant grincement le ramena à la réalité et l'empêcha d'approfondir la question. Le policier jeta un œil prudent en direction des deux hommes qui déplaçait une lourde table au fond de l'écurie. Le propriétaire des lieux sortit une clé de sa poche et ouvrit une porte qui semblait condamnée. Ils pénétrèrent ensuite tous les deux dans une petite pièce sans fenêtre.

« Qu'est-ce qu'ils font ? » Chuchota Alice, elle aussi intriguée.

« Ne bougez pas, je vais voir. »

« Non ! Restez ici ! »

La main d'Alice resta suspendue en l'air, non loin de son visage. Les yeux du policier exprimèrent de la surprise. Gênée, elle s'éclaircit la voix et baissa le bras mais l'intention avait été claire pour les deux protagonistes.

« Faites attention... »

Troublé, Laurence se contenta de hocher la tête. Il lâcha Alice qui frissonna soudainement de froid et d'appréhension. Le plus silencieusement possible, il s'engagea dans l'allée pour se rapprocher de la pièce.

Avec d'infinies précautions, il s'installa près de la porte. Si quelqu'un rentrait dans l'écurie, il serait immédiatement découvert. Au moins, il pouvait entendre ce que les deux hommes se disaient :

« … ne me reste plus qu'à l'emballer. »

« C'est une sacrée belle copie que tu as faite. J'aimerais bien l'avoir dans mon salon. »

« Désolé, Darling, mais ma toile part pour Orsay. Je t'en ferai une autre, promis. »

« Tu ne veux pas plutôt la donner à ton Belge et me rapporter le tableau original ? »

« Impossible, tu penses bien qu'il va le faire expertiser quand on va le lui donner. »

« C'est cher payé tout de même pour quelques cailloux… »

« Quelques ? » Le français se mit à rire. « Tu n'as pas vu tout ce que j'ai vu. Il y en a pour une fortune. Prizzi a dit que le tableau n'était qu'un faible prix à payer pour obtenir les services de ce filou de Van Houtten. »

« Quand dois-tu repartir en Belgique ? »

« Ce soir. »

« Déjà ? »

« Il y a eu du grabuge à la fonderie hier. Les flics ont arrêté tout le monde. Prizzi essaie d'avoir des infos, mais Vallieri n'a pas repris contact avec lui. »

Et pour cause, pensa Laurence avec cynisme.

« Ecoute, Henry, je suis désolé de devoir repartir si vite, mais penses-y... Une fois toute cette histoire terminée, nous serons riches ! Tu pourras enfin t'acheter les meilleurs étalons et ton élevage deviendra l'un des plus prestigieux du Royaume ! Finis les courses truquées ! Et moi, je pourrais enfin vivre de ma peinture ! »

Laurence entendit les frottements de pieds au sol et s'écarta de la porte pour se réfugier au fond du premier box dans la pénombre. Quelques secondes plus tard, Tourneur sortait avec une toile sous le bras pendant que Gordon refermait derrière lui. Les deux hommes remirent la table en place sans même regarder une seule fois dans la direction de Laurence. Puis ils quittèrent l'écurie en discutant de leurs projets personnels.

A pas de loups, Laurence rejoignit Avril et s'accroupit à côté d'elle.

« Alors, qu'est-ce qu'ils ont dit ? »

« Plus tard, Avril… Il faut qu'on sorte d'ici... »

Alice se releva mais Laurence lui empoigna fermement le bras et l'obligea à se remettre accroupie. Elle grimaça en retenant un cri de douleur alors qu'il la fusillait du regard.

« Je vous préviens, vous ne vous en sortirez pas comme ça ! »

« Lâchez-moi, espèce de brute, vous me faites mal ! »

Laurence la libéra instantanément mais il semblait réellement furieux après elle. Tous les deux se redressèrent comme deux coqs prêts à se battre. L'attention du policier fut soudain attirée par autre chose et il bouscula la rousse en l'écartant violemment. Alice s'étala sur le pavé encore humide.

Le temps qu'Avril se redresse pour invectiver le mufle, Laurence se battait à nouveau au corps à corps avec l'un des palefreniers. Ils tenaient tous les deux le manche d'une fourche entre eux. Laurence bascula soudain en arrière et roula sur le dos, en plaçant sa jambe sous le ventre de l'anglais et en l'entraînant avec lui dans sa chute. Le palefrenier fit un soleil en criant et retomba lourdement sur le dos. Plus prompt à se relever, le policier lui assena ensuite un violent coup de pied circulaire au visage et l'autre s'effondra, inconscient.

Le combat n'avait en tout et pour tout duré que dix secondes mais Alice regardait Laurence avec sidération pendant qu'il quittait sa position de défense et refermait le bouton de sa veste, le plus naturellement du monde.

« Ouah ! Comment vous avez fait ça ? »

Alice mima les gestes des mains et du pied. Laurence tendit galamment la main vers la rousse et l'aida à se relever.

« Ju-jitsu, Avril. »

« Je voudrais apprendre ! »

Alice avait sorti ça spontanément et elle se rendit compte que Laurence allait se moquer d'elle. Mais non, il la regardait sérieusement, de façon énigmatique même.

« Mince, votre costume est foutu… »

Laurence découvrit avec désolation la manche déchirée à l'épaule. En vain, il tenta de réparer sommairement l'accroc, puis il fusilla à nouveau Avril du regard.

« Je me fiche de savoir combien de temps vous allez devoir travailler, mais celui-là, vous allez me le rembourser ! »

« M'enfin… »

« C'est de votre faute, Avril ! Point barre ! Et je ne veux plus entendre un seul mot sortir de votre bouche d'ici à ce que Barton arrive avec ses hommes, c'est compris ? »

Consciente qu'elle avait poussé le bouchon un peu loin cette fois, Alice ravala sa fierté et se tut. Elle suivit docilement Laurence jusqu'à l'entrée de l'écurie. Le policier jeta un œil dans la cour déserte, puis s'y engagea résolument en se dirigeant vers le cottage.

Alice hésita puis le suivit en se précipitant derrière lui.

« J'espère que vous savez ce que vous faites. On va se faire canarder, là ! »

« Vous n'êtes pas obligée de me suivre comme un toutou, Avril ! »

« Vous êtes complètement dingue. Si on nous voit... »

Et effectivement, le second palefrenier revenait du pré et les interpella. Il hâta le pas et s'approcha d'eux. Laurence s'adressa à lui en premier :

« Bonjour, je cherche Monsieur Gordon. »

« Il est pas là. Vous êtes ? »

« Sir Preston. Je suis éleveur de pur sangs anglais à Guildford. »

« Et vous ? »

« C'est mon jockey… » Répondit Laurence en devançant Avril. « … Emily. »

Hein ? Alice n'avait pas ouvert la bouche pendant la conversation en anglais. Elle jeta un regard furibard à Laurence dont l'œil pétillait de malice. Le palefrenier, quant à lui, fit nettement la grimace en désapprouvant.

« Une femme jockey ? En voilà une drôle d'idée... »

« Si votre patron n'est pas là, nous pouvons l'attendre quelque part ? »

« Ben, c'est-à-dire… »

« J'ai parcouru une centaine de miles pour venir ici. Nous devions parler affaires. Je ne repartirai pas sans l'avoir vu. »

Le palefrenier souleva sa casquette en hésitant visiblement. Peut-être était-ce important ? L'homme était plutôt bien habillé et courtois. Un gars de la haute, sans doute...

« J'vais voir s'il est rentré. J'étais au champ… »

L'employé se dirigea vers le cottage.

« Vous m'avez appelé comment, là ? » Demanda Alice en posant les mains sur ses hanches, prête à en découdre, pendant que Laurence adoptait sa nonchalance coutumière, les mains dans les poches.

« J'ai noté que vous aviez du mal avec ce prénom, Emily… C'est pourtant simple à retenir, non ? »

« Laurence, ne commencez pas ! »

« Voyons, Avril, ne prenez pas le mors aux dents… Franchement, je vais devoir m'interroger sérieusement sur les raisons qui vous poussent à détester cette femme. »

Sans doute parce que je la trouve tout bonnement antipathique, faillit-elle lui dire, mais Alice retint son commentaire, car en réalité, elle n'en savait rien elle-même, ou plutôt refusait d'ouvrir la porte à une vérité déplaisante.

Le palefrenier revenait vers eux et leur fit signe de le suivre. Avril arrêta Laurence par le bras et lui murmura :

« Mais Tourneur va nous reconnaître ! »

« Je compte bien là-dessus. Après tout, j'ai des questions à lui poser. »

« Il arrive quand Barton ? »

« D'une minute à l'autre. »

Cette affirmation rassura à peine Alice. Ils pénétrèrent dans le cottage et se retrouvèrent immédiatement dans un salon cossu avec deux énormes canapés Chesterfield au centre de la pièce, posés devant une cheminée immense. Gordon vint à leur rencontre pour les saluer.

« Sir Preston, c'est cela ? Je suis si confus, on a dû oublier de me prévenir de votre visite. Que me vaut cet honneur ? »

Tourneur venait au même moment de rentrer dans le salon. Il cligna des yeux en reconnaissant Laurence et Avril, puis il tourna immédiatement les talons et prit la fuite. Le commissaire s'y attendait et s'élança à sa poursuite.

« Tourneur ! Arrêtez-vous ! »

Gordon resta la main tendue, interloquée, et dévisagea la jolie rousse qui lui retourna un sourire tendu en haussant les épaules.

Les éclats de voix se poursuivirent tandis que le bruit de leurs courses s'éloignait. Tout à coup, il y eut un vacarme assourdissant qui les fit sursauter tous les deux, mélange de bris de vaisselle et de sons discordants de casseroles. Des han ! et des coups sourds furent nettement entendus, puis il y eut un craquement sinistre de meuble brisé. Alice fit une grimace de douleur en fronçant les sourcils. Et ce fut le silence.

« Pierre ? » Demanda doucement un Gordon inquiet.

Un frottement s'amplifia et Laurence revint dans le salon en traînant derrière lui un Tourneur sonné, le nez en sang. Négligemment, le policier le laissa tomber sur le tapis de laine. Gordon se précipita vers son amant, totalement en panique. A cet instant, les sirènes de police retentirent à l'extérieur.

« Mais vous êtes un grand malade ! Qu'est-ce que vous lui avez fait ? Pierre ! »

Alice leva un sourcil à l'adresse de Laurence. Il y était allé un peu fort et elle le lui fit comprendre.

« Ça, il faut pas énerver le commissaire quand son costume est froissé… »

Laurence eut un rictus, ses yeux lancèrent des éclairs et Alice crut qu'il allait mordre. Il se contenta cependant de siffler entre ses dents :

« Gordon ? Vous êtes en état d'arrestation… »

A suivre…

J'espère que vous avez apprécié ce chapitre, un peu plus long que d'habitude, et plus léger surtout. Je dois dire que je me suis bien amusée à les faire alternativement tourner en bourriques tous les deux, et aussi commencer à envisager les véritables raisons de leur comportement difficile l'un envers l'autre.

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Merci encore pour votre soutien, et prenez soin de vous et vos proches. #RestezChezVous