Chapitre 16 : Faussaire ? Vous avez dit faux-airs ?

Dès leur arrivée au poste de police de Douvres, les policemen escortèrent Tourneur et Gordon vers les salles d'interrogatoire, sans passer par la case cellules.

Calmement, Barton communiqua ses ordres avant de passer voir Laurence qui s'était isolé dans le bureau qu'on lui avait attribué avec Avril.

Homme d'ordinaire placide, le policier anglais n'avait guère apprécié l'intervention musclée de son collègue français, dictée il est vrai, par la nécessité de sauver la journaliste d'un danger éventuel. Sur le trajet retour vers Douvres, l'explication entre les deux hommes avait été franche et rapide, même si Barton n'avait pu blâmer Laurence au vu des résultats obtenus. Le détective anglais regrettait seulement les méthodes expéditives de son homologue, tout en reconnaissant qu'il ne manquait ni de perspicacité dans ses raisonnements, ni d'efficacité sur le terrain.

« Laurence, les interrogatoires vont commencer dans un quart d'heure, après les formalités d'usage, prise d'empreintes, photos, etc.… »

Il jeta un regard vers Alice Avril qui s'était octroyé le tableau et l'observait avec fascination.

« Ah ! Dites à la journaliste de nous rendre la copie du Sisley, c'est une pièce à conviction. »

Laurence s'approcha d'Avril, assise dans un coin du bureau. La toile lui plaisait indéniablement.

« Vous avez entendu le Détective, Avril ? »

« Il ferait bien dans ma piaule, vous trouvez pas ? » Demanda la rousse.

« Autant donné de la confiture à un cochon... Vos goûts en matière de décoration sont tout à fait immondes. »

« Ah, revoilà le mufle, ça faisait longtemps ! »

Amusé, le policier se contenta de tendre la main et elle comprit ce qu'il voulait. Il récupéra la toile.

« Je ne pourrais pas l'avoir quand ce sera fini ? » Demanda t-elle avec insistance.

« Non. elle va rester sous scellés pendant des années, et puis, un jour, elle sera détruite. »

« Dommage… En même temps, c'est pas un tableau de Maître, c'est juste une copie. »

« Pour l'instant, c'est une preuve à verser dans un dossier à charge pour le juge Cassel, au même titre que les autres faux, retrouvés dans l'atelier de Tourneur. »

Avril prit un air rebelle et décida de le titiller un peu.

« A propos, qu'est-ce qu'elle devient cette chère Anne-Marie ? »

« Je ne vois pas en quoi ça vous regarde ! » répondit-il sèchement.

« Vous passez tellement de temps au téléphone avec elle que ça en devient indécent, Laurence. Vous lui racontez votre vie ? »

« J'ai des comptes à lui rendre, figurez-vous. D'ailleurs, cette chère Anne-Marie, comme vous dites, va vous convoquer dans les jours prochains pour que vous apportiez enfin votre témoignage au sujet de Vallieri et des événements chez Prizzi. »

Le sourire d'Avril disparut.

« Je suis obligée de tout lui raconter ? »

« Sous ses airs de dragon, c'est une femme, elle... Elle comprendra. »

Alice leva les yeux au plafond, lassée par sa sempiternelle remise en cause de sa féminité.

« Vous lui avez dit quoi ? »

« La stricte vérité... Mais j'ai passé sous silence la partie concernant votre agression. Je vous laisse le soin d'en parler. »

« Omission, ça peut vous coûter cher, non ? »

« Elle me convoquera à nouveau. Ce sera une occasion de la revoir. »

Alice l'observa. Il rangeait quelques papiers sur son bureau sans paraître le moins du monde inquiet.

« J'ai fait mon enquête, vous savez ? Elle était à Paris il y a une dizaine d'années, pas spécialement appréciée par ses pairs, à ce qu'il paraît, ni par les flics… Trop pointilleuse, trop chiante, trop autoritaire, trop de tout, quoi !... Mais c'est l'une des rares femmes à exercer ce métier, ceci explique sans doute cela. »

« La toute première, c'est exact, mais il en faut bien une... Pourquoi vous êtes-vous renseignée sur elle ? »

« Son parcours est fascinant et atypique, c'est un modèle pour toutes les femmes qui veulent se faire une place dans des professions réservées aux hommes. J'ai l'intention de l'interviewer quand cette enquête sera finie. »

« Vous pouvez toujours courir, Avril. Ce n'est pas le combat pour la liberté des femmes qui l'intéresse. »

« Qu'est-ce qui la branche alors ?... A part un chaud lapin teigneux qui veut la mettre dans son lit ? »

Laurence ne fit aucun commentaire mais n'en pensait pas moins au vu du regard meurtrier qu'il lança vers Avril. La journaliste souriait innocemment devant sa plaisanterie douteuse.

« Le droit et la recherche de la vérité. C'est une excellente juriste, bien meilleure que bon nombre d'hommes qui occupent ce poste. »

« Vous la connaissez bien, hein ? »

Laurence tiqua cette fois et eut un rire sarcastique.

« Pourquoi ma relation avec le juge Cassel vous intéresse t-elle autant ? »

« Vous comptez remettre le couvert avec elle ? »

Avril voulait tester sa réaction et/ou sa patience. Pourquoi ne testerait-il pas les siennes en instillant le doute en retour ? Cette fois, Laurence prit un air entendu et ironique qui pouvait être interprété comme une possibilité.

Bingo ! La rousse venait de froncer les sourcils. S'il lisait correctement en elle, l'idée la perturbait suffisamment pour qu'il en vienne à s'interroger sur les vraies motivations d'Avril, car ce n'était pas que de la simple curiosité. La journaliste n'approuvait pas, ce qui était une première en soi, vu qu'elle se moquait de ses fréquentations d'ordinaire... Emily, et puis Anne-Marie maintenant… Intéressant.

« C'est bizarre. Je ressens comme un vide d'un coup… » Soupira Avril en changeant de sujet, pressentant instinctivement qu'elle en avait probablement trop dit. « … J'ai l'impression d'être un ballon de baudruche qui s'est dégonflé... »

Laurence connaissait bien cette sensation familière à la fin d'une enquête, mais c'était la première fois qu'il entendait quelqu'un d'autre l'éprouver et en parler à voix haute. Il accueillit le changement de conversation avec soulagement.

« C'est l'adrénaline, Avril… Vous étiez sur votre petit nuage de tension et d'euphorie et c'est en train de retomber. Vous relâchez la pression. »

« Ben, j'aime pas ça ! C'est tellement déprimant que ça me donne envie d'aller me saouler ou de m'envoyer… »

Elle rougit et s'éclaircit la voix en se rappelant à qui elle parlait. Laurence ne cacha pas son amusement et prit un malin plaisir à insister.

« Oui, vous dites ? »

« Rien ! »

Il laissa passer un temps pour profiter de son embarras.

« Comme la seconde option est inenvisageable, je propose que nous allions prendre un verre au pub ce soir tous les deux. Avec modération, bien sûr. »

Avril le dévisagea avec surprise. Il était extrêmement rare qu'ils aillent ensemble boire quelque part, même pour célébrer la clôture d'une enquête résolue.

« Vraiment ? Et votre… hum… » Partenaire ? Maîtresse ? Coup d'un soir ? pensa t-elle, avant de dire : « … conquête ? »

« Vous voulez dire Elodie ? »

Laurence l'avait fait exprès. Alice secoua la tête :

« Nan, mais vous êtes terrible, Laurence… »

« Emily attendra. »

Alice nota avec satisfaction qu'il faisait passer sa…quoi qu'elle soit... après elle.

« Alors, vous ne m'en voulez plus pour ce matin ? »

« Oh que si ! Qu'est-ce qu'il vous a pris de partir comme ça, sans m'avertir ? »

« Vous m'auriez empêché de venir avec vous ! »

Il ravala ce qu'il avait à dire, encore excédé par son comportement, et choisit encore une fois la pédagogie :

« Ecoutez-moi bien, Alice Avril, parce que je ne le répéterai pas... Je préfère vous avoir à l'œil que de vous voir disparaître toute seule et vous mettre en danger, comme vous l'avez fait une fois de plus, de façon totalement inconsciente !... C'est assez clair comme ça ou je dois prendre un marteau pour le faire entrer dans votre crâne, tête de bûche ? »

Repentante, Alice regarda par terre pour masquer un sourire. Malgré la menace, elle n'avait retenu qu'une chose : il préférait qu'elle soit avec lui, à ses côtés !

« Outre le remplacement de mon costume… »

Elle releva vivement la tête et commença à protester. Il leva l'index en l'air, signifiant qu'il ne ferait pas de concessions.

« … Vous repartez fissa par le premier bateau demain matin, et vous vous mettez au boulot ! »

« Ah non ! Vous pouvez pas me faire ça ! Si je ne suis pas avec vous, j'en ai pas, de boulot ! Ben oui, pas d'enquête, pas d'articles ! »

« A vous les joies des faits divers alors ! » dit-il en se délectant visiblement. « Entre Ouaikiki, le gorille qui s'enfuit du zoo de Lille, cette accro au jeu fofolle qui pille des bijouteries à Arras ou la femme trompée qui tue son mari à Armentières à coup de poêles sur la tête, il y a de quoi faire, non ? » Il croisa les bras et prit un air mystérieux. « … Peut-être même que la chronique du cœur vous tend à nouveau les bras ! »

« Et pourquoi pas l'horoscope pendant que vous y êtes ? »

« Avec toutes les salades que vous racontez déjà, vous avez certainement les compétences pour être Madame Irma ! »

Alice fulmina mais elle ne pouvait que s'en prendre à elle-même. Il se leva et s'apprêta à rejoindre Barton. Elle l'imita et écarta les bras comme pour montrer une évidence.

« Enfin, Laurence, on forme une bonne équipe tous les deux, non ? On est comme Batman et Robin ou… Laurel et Hardy ! »

« Vos analogies ne me font pas rire. Elles sont synonymes de catastrophes en tous genres ! »

Alice lui asséna son dernier argument :

« Vous avez tout de même besoin de moi pour infiltrer et enquêter en toute discrétion ! »

« La discrétion est une vertu silencieuse dont vous êtes totalement dénuée, Avril ! » Ricana t-il.

Sale langue de vipère !… Alice serra les poings et les dents en le fusillant du regard. Nullement troublé par l'éclat dangereux dans ses yeux, Laurence avança d'un pas vers elle, comme pour la défier avant de s'arrêter.

C'était sa mauvaise foi qui l'avait poussée à dire ça car il n'aurait jamais admis oralement qu'il avait besoin d'elle, du moins pas comme elle l'entendait. Il valait probablement mieux pour lui qu'elle s'éloigne pendant un temps. Cet... intérêt pour la rousse devenait perturbant.

Tout à l'heure dans l'écurie, alors qu'il l'avait sentie tout contre lui, il avait eu envie de l'embrasser... La gifle magistrale qu'il se serait prise s'il était passé à l'acte, sans compter toutes les questions sur son état mental que ce geste aurait engendré !… Oui, mieux valait qu'Avril s'en aille, même si pour la première fois, il n'envisageait pas son absence de gaieté de cœur.

« ... »

La journaliste lui avait parlé, mais pour lui dire quoi ? Avril s'aperçut de son trouble.

« Ah ! Vous voyez ? Vous ne dites plus rien ! »

« Demain matin, premier bateau. »

« Rhaaaa, non !… Je vous déteste, Laurence ! »

« Un jour, vous me remercierez d'être encore vivante avec des trémolos dans la voix... »

« Plutôt mourir ! »

« … Et vous parlerez de moi en bien à vos petits enfants ! »

« Jamais de la vie ! »

Seul un rire sarcastique résonna alors qu'il s'en allait rejoindre Barton, le tableau sous le bras. Alice resta seule à ressasser sa rancune au milieu du bureau avant de se rendre compte qu'elle n'avait aucun moyen de transport pour rentrer à la pension. Tant pis, elle irait à pieds. Alors qu'elle rassemblait ses affaires, elle observa le bureau et le petit paquet de papiers qu'il avait rangés soigneusement. La tentation fut trop forte.

Avec mille précautions et en surveillant le couloir, elle feuilleta ce qu'il y avait là. C'étaient des notes griffonnées à la hâte en anglais, comptes rendus d'interrogatoires pour la plupart, qu'elle déchiffra lentement sans rien apprendre de plus. Par contre, une adresse en France inscrite avec un gros point d'interrogation lui sauta aux yeux. Elle connaissait cet endroit, c'était proche de Lille. Comme un fait exprès, il ne lui en avait pas parlé. Elle la mémorisa, puis continua ses recherches. Au bout de quelques minutes, elle n'obtint rien de plus et décida de partir.

Marcher lui fit du bien, même si elle se sentait le moral en berne. La perspective de retrouver Marlène, de sortir le soir avec elle dans un bar, d'aller au cinéma ou au bal, d'écrire ses articles au calme dans son bureau, d'être un peu tranquille en somme, aurait dû lui faire plaisir, mais non... A l'énoncé de ce qu'elle trouvait rassurant et routinier dans sa petite vie solitaire, elle se rendait compte qu'elle n'avait pas plus envie de rentrer chez elle que d'aller se faire pendre ! Maintenant qu'elle avait goûté aux dangers aux côtés de Laurence, c'était bien trop grisant de vivre l'aventure à fond et d'éprouver le grand frisson !

Si elle rentrait, elle allait s'ennuyer de tout, de son quotidien peu glamour, de ses routines de survie presque, et pire, de lui. Surtout de lui. Alice grimaça à cette pensée et s'étonna que Laurence prenne désormais tant de place dans sa vie alors qu'elle était toujours autant partagée à son sujet.

Des réponses s'imposèrent spontanément à son esprit. Malgré toutes leurs prises de bec, il veillait sur elle, tel un ange-gardien. Malgré son caractère de merde, il avait tout de même été là quand elle avait eu besoin de son soutien. Et parce que, quand il disait Alice, c'était pour lui dire quelque chose de gentil et de sincère et que cela la remuait de façon singulière, car c'était un moment rare…

Aussi tordu que ça lui paraisse, il était clair qu'elle ne pouvait pas en dire autant de tous les autres mecs qu'elle avait fréquentés ! Des beaux gosses de passage, des hommes sensibles qui la touchaient mais qui ne restaient jamais, bien trop souvent des assassins, à croire d'ailleurs qu'elle n'était attirée que par des tarés !… Seigneur, que c'était triste en un sens !

« C'est même totalement déprimant… » Répéta-t-elle tout haut sans s'en rendre compte.

« Qu'est-ce qui est le plus déprimant ? » Demanda soudain un Laurence imaginaire dans sa tête, mais tout aussi sarcastique. « … De se rendre compte que les autres ne font pas le quart du tiers de ce que je fais pour vous, ou de s'apercevoir qu'au fond, vous m'aimez bien ? »

Et voilà que maintenant il envahissait ses pensées ! Alice grogna malgré elle.

« Dites-moi, Avril, s'il m'arrivait quelque chose de fâcheux, me regretteriez-vous ? » poursuivit la voix.

STOP ! s'écria t-elle en se crispant soudain.

Mais elle connaissait déjà la réponse. Pour la première fois, elle acceptait de regarder la vérité en face. Oui, elle avait peur pour lui. Oui, elle avait peur de le perdre ! Oui, il lui manquerait, pas seulement comme sparring partner dans leurs petites joutes quasi-quotidiennes, mais aussi, en tant qu'ami proche.

Et non, elle ne pensait pas à lui en des termes plus qu'amicaux, pas depuis un certain accident, somme toute insignifiant, survenu quelques heures plus tôt !

Comme cette idée farfelue l'agaçait prodigieusement, elle l'écarta sans ménagement, sans même vouloir s'appesantir dessus. En déni total, elle se força à se concentrer sur sa journée de travail. Elle avait de nouveaux articles à écrire sur les arrestations à la fonderie et sur celles au haras Gordon. Ce seraient ses derniers sur cette enquête avant peut-être un moment, sauf si elle parvenait à trouver une solution pour ne pas embarquer le lendemain matin...

oooOOOooo

Depuis dix minutes, Laurence se heurtait à un mur de silence face à Tourneur. Le faussaire s'était tu et faisait mine d'ignorer les questions du policier français, qui décida de changer de tactique.

« Tourneur, je vais vous lire la liste des chefs d'accusation pour lesquels vous allez être inculpés, votre ami et vous… Vols en bande organisée, actes de piraterie, faux et usage de faux, escroquerie… Ces motifs seuls peuvent vous envoyer en prison tous les deux pour une quinzaine d'années, mais ils ne sont rien à côté du dernier… »

Laurence laissa passer un silence.

« … Assassinat d'un flic… Ce sont les Assises et l'échafaud qui vous attendent… La Veuve, Tourneur ! »

Le faussaire sursauta et eut enfin une réaction. Il lança un regard alarmé vers Laurence et protesta :

« Je n'ai rien à voir avec l'assassinat de Germain ! »

« Vous étiez au courant, ce qui fait de vous un complice. »

« Non, Prizzi ne nous a rien dit ! »

« Nous ? »

Tourneur s'agita sur sa chaise. Il se passa la main sur le visage, visiblement nerveux, puis soupira :

« Bernardin, Dussart et moi... »

« Racontez-moi. »

« Prizzi a chargé Vallieri de faire disparaître le corps de Santander après que vous soyez partis, la fille et vous... Il a parlé de mise en scène mais on ne savait pas que l'Italien allait tuer Germain, je vous le jure !... Je l'ai appris le surlendemain dans la presse quand son identité a été révélée... »

« Et quand vous l'avez su, vous avez fait quoi ? »

« Qu'est-ce que vous voulez que je dise ou que je fasse ? J'étais consterné, mais j'aurai levé le petit doigt, et c'était moi le suivant sur la liste, ou bien Henry ! Prizzi n'aurait reculé devant rien pour parvenir à ses fins. »

« Il vous a menacé... »

« Pas la peine. J'ai vu sa réaction quand il a compris qui vous étiez réellement. Il était comme un fou, il voulait vous faire la peau, mais Bernardin lui a dit que vous ne saviez rien, que ça n'avait pas d'importance, qu'il fallait s'en tenir rigoureusement au plan. »

« L'attaque du cargo ? »

« L'attaque tout court. J'ignorais à ce stade ce qu'ils avaient prévu de faire... Moi, je me suis dit qu'il fallait que je termine le Sisley vite fait et que je le livre pour ne plus être mêlé à tout ça… Je suis pas un assassin ! »

« Nous reviendrons sur votre rôle plus précisément tout à l'heure... Parlez-moi de l'attaque du cargo, quand vous avez su. Qui a tout organisé ? »

« Bernardin. Une attaque terrestre du convoi était trop risquée et vouée à l'échec alors il a proposé de faire une attaque surprise en mer. Prizzi, Dussart, Vallieri et lui ont tout mis sur pied depuis des semaines dans leur coin en limitant la divulgation des infos. »

« Vallieri savait ? »

« Oui, c'est lui qui a mené l'assaut contre le navire avec d'anciens mercenaires qu'il a recrutés. »

« Etait-ce ce qui était prévu initialement ? »

« Je pense que oui. Jusqu'au dernier moment, j'ai cru à un braquage quelque part en chemin vers Paris. Comme vous, je n'ai reçu que des instructions partielles, des appels téléphoniques à faire... Et puis, on m'a dit de rejoindre l'Angleterre la veille de l'arrivée de La Martingale à Douvres. Ça ne m'a pas surpris, je vis ici depuis deux ans. Et puis, je devais récupérer le Sisley. »

« Etiez-vous sur le Rijger ? »

« Non. Non, je n'ai pas participé au braquage sur le navire. »

« Mais vous étiez là quand la Martingale a accosté à Douvres ? »

« Oui… Je conduisais le second camion, celui qui a réussi à s'enfuir avec les pierres précieuses. »

« Où êtes-vous allés ? »

« A la fonderie Packard, comme prévu mais nous n'avions plus l'or et le platine. Vallieri et une partie de ses hommes de main estimaient qu'ils y seraient en sécurité, que personne ne viendrait les y chercher… De là, Prizzi, Bernardin et Dussart ont transféré les caisses avec les cailloux dans un autre camion et ils sont partis. »

« Où ça ? »

Tourneur se mordit les lèvres.

« Où ? »

« A Ramsgate… Ils ont repris un bateau pour Ostende hier soir. »

« Donc ils sont arrivés ce matin en Belgique. Où se cachent-ils ? »

« Je l'ignore. »

« Je crois au contraire que vous savez très bien où ils doivent se rendre. »

« Non. Là encore, je ne suis pas dans la confidence. »

Laurence l'observa attentivement et décida de ne pas insister pour l'instant. Il passa à autre chose :

« Vous deviez remettre le véritable Sisley à un homme d'affaires du nom de Van Houtten dans quelques jours… »

Laurence observa la réaction de Tourneur qui s'était à nouveau tendu.

« … A cette occasion, cet homme devrait rencontrer le commanditaire du casse, un dénommé Serge Zakarian, dans une villa à Saint Nicolas, à côté d'Anvers. »

Tourneur regarda Laurence comme s'il n'en croyait pas ses oreilles.

« Comment vous savez ? »

« J'ai mes sources, Tourneur… Bernardin et Dussart ne seront pas là, mais je sais comment les trouver… »

« Si vous savez où ils sont, pourquoi me le demander ? »

Mine de rien, Laurence tendit un papier sur lequel était inscrite une adresse.

« Cette maison, pas loin de Lille, à Neuville, plus précisément ? »

« C'est une de leur planque, à la frontière Belge. L'autre, je ne sais pas où elle se trouve. »

Laurence le fixa.

« Vraiment, je ne le sais pas. »

Le complice arrêté à la fonderie avait donc dit vrai. L'adresse était valable. Il allait faire surveiller cette maison discrètement. Quant à l'autre planque, elle devait se trouver en Belgique.

« Revenons à votre rôle. Vous faites une copie du Sisley mais l'original est sous bonne garde au musée d'Orsay. Comment comptiez-vous procéder pour échanger et sortir le tableau ?

« Un nettoyage de la toile dans les ateliers est prévu dans deux jours. Il y aurait eu une substitution à cette occasion. »

« L'un des restaurateurs donc. Son nom ? »

« Si je ne lui apporte pas la toile, il ne fera pas l'échange. »

« Son nom ? » Insista Laurence.

« Claude Fabre. »

Laurence nota. Tourneur hésita.

« Comment vous m'avez trouvé ? »

« L'incendie du camion. Deux témoins vous ont vu y mettre le feu. L'un d'eux a aperçu la plaque d'immatriculation du véhicule de votre ami et l'a transmise à la police. »

« Ecoutez, Henry n'a rien à voir avec tout ça. »

« Nous verrons. Si c'est le cas, il aura néanmoins affaire à la justice anglaise. Paris et courses truqués. Votre petit ami risque moins que vous, mais il peut passer quelques années à l'ombre... Vous vous écrirez. »

« Commissaire, des gens comme nous subissent toutes sortes de… violences, en cellules. »

« Ça, ça s'appelle la sélection naturelle, Tourneur. »

Le faussaire parut horrifié par le cynisme du commissaire et secoua la tête.

« Je sais me défendre. J'ai peur pour Henry, pas pour moi. »

« Des mesures de protection peuvent être mises en place si vous estimez que vos vies sont en danger… » Laurence marqua une pause. « … Ces mesures peuvent être conditionnées à votre… volonté de coopérer avec nos services… »

« Mais c'est du chantage ! »

« Exact. Si vous me dites ce que j'ai envie de savoir, je pourrais intercéder auprès du juge notamment en ce qui concerne le plus lourd chef d'inculpation, l'assassinat, mais il faudra me dire la vérité… »

Tourneur hésita et se mordit la lèvre, visiblement partagé.

« … Si vous mentez, ne serait-ce qu'une seule fois, le marché tombe à l'eau et je vous jette en pâture chez les criminels les plus durs. Ils ne vous feront pas de cadeaux, croyez-moi, ni à vous, ni à votre ami… »

« Vous avez pas le droit de faire ça ! »

« Ah oui ? Qu'est-ce qui m'en empêche ? »

Tourneur n'avait pas de réponse à fournir.

« Vous acceptez de collaborer ou pas ? »

« Je vous ai dit tout ce que je savais ! »

« Non. Vous me cachez encore des choses. »

« Alors, demandez-moi ! »

« Très bien. Vous m'avez dit que vous aviez commencé à peindre le Sisley il y a trois mois. Durant cette période, vous avez été en contact avec Prizzi. Est-ce que le nom d'un informateur chez un joaillier a été évoqué devant vous ? »

« Non, je savais que Prizzi se procurait des informations mais j'en ignorais l'origine. »

« Aucun nom n'a jamais été mentionné ? »

« Pas devant moi en tous cas. Mais il y a bien eu une fois… »

« Oui ? »

« A la première réunion à laquelle j'ai assisté, j'ai entendu Bernardin évoquer quelqu'un en disant "elle". »

« Elle ?... Pour ce que vous en savez, il parlait peut-être de sa concierge ou de sa boulangère ! »

« Non, il a changé de sujet quand je suis arrivé vers le groupe qu'il formait avec Prizzi et Dussart et ils ont évoqué des banalités, c'est ce qui m'a mis la puce à l'oreille. Après, je n'ai pas saisi clairement leurs propos. »

« De quoi avez-vous parlé pendant cette réunion ? »

« Comme pour vous, il s'agissait d'une prise de contact entre nous et de coordinations de nos efforts. Sinon, tout se faisait par téléphone. »

« Téléphone, vous dites ? »

« Oui. »

Laurence nota de demander les relevés téléphoniques au PTT pour obtenir le nom du correspondant mystérieux de Prizzi, en cherchant éventuellement une femme. En bon chien policier, Carmouille allait se faire un plaisir d'éplucher, de décortiquer tout ça…

« Nous avons découvert d'autres toiles dans votre atelier. A qui sont-elles destinées ? »

« Ce sont des commandes pour des collectionneurs privés. »

« Ne me prenez pas pour un imbécile, Tourneur. Toutes ces œuvres figurent dans des musées. Vous comptiez les échanger contre les originales, n'est-ce pas ? »

Tourneur ne répondit pas.

« J'ai constaté la qualité de votre travail. Vous avez l'œil, vous n'êtes certainement pas un amateur éclairé, mais un artiste à part entière, un peintre en quête de reconnaissance... »

« Il est inutile de jouer les flatteurs avec moi, commissaire. »

« Qui sont vos clients ? »

Tourneur soupira et eut un geste de lassitude.

« Ça n'a rien à voir avec votre affaire… »

« J'ai tout mon temps, Tourneur… Recommençons depuis le début…Nom, prénom, âge, profession ?... »

A suivre…

Inutile de dire que le coriace commissaire obtient toujours ce qu'il veut… sauf avec Alice, bien sûr !

Désolée de prendre des détours mais j'accorde autant d'importance aux personnages qu'à l'histoire et l'enquête se poursuit.

Merci pour vos retours. Je ne réponds pas à chacun mais je lis chaque review avec plaisir.

Prenez soin de vous !