Chapitre 18 : Un jeu de dupes

Pub The White Horse, Douvres, 19 heures.

Laurence et Avril s'étaient donnés rendez vous au White Horse, près de la citadelle de Douvres. Le policier y attendait Avril depuis une vingtaine de minutes en regardant les habitués plaisanter au bar et d'autres, jouer aux fléchettes en riant dans un coin. Une horde de touristes bruyants, des français pour la plupart, terminaient leurs visites de la vieille ville avec une bonne bière, assis à quelques tables, heureusement loin de lui.

Après une journée épuisante de tensions suite aux interrogatoires, il avait commandé un double whisky et fumait, en se laissant emporter par toute cette agitation. Le cérébral calme et solitaire qu'il était d'ordinaire avait besoin d'un peu de distractions.

Régulièrement, il consultait sa montre aviateur. Le temps filait vite, Avril était bien évidemment en retard. Il attendit encore un peu, espérant presque qu'elle ne vienne pas, pour ne pas avoir à subir sa curiosité malsaine. Au moment où il s'apprêtait à mettre les voiles, elle arriva enfin, les joues roses, légèrement essoufflée et le sourire aux lèvres.

« Désolée, j'ai fait des photos sur la falaise et j'ai pas vu le temps passer ! »

« Vous, au moins, vous avez pris du bon temps… »

L'humeur du policier était maussade, rien qui ne changeait en somme. Alice prit sur elle et eut un sourire compatissant. Il commanda deux bières et la journaliste attaqua par ce qui l'intéressait de prime abord :

« Et ces interrogatoires ? C'était comment ? »

« Un cauchemar d'ennui répétitif. »

« A ce point ? Tourneur a parlé ? Vous avez appris quelque chose ? »

Laurence consentit à s'exprimer un peu sur le sujet mais Alice le sentait sur la retenue, sans doute las de parler également. Il termina ses explications en lui faisant promettre de ne rien publier sur l'arrestation de Tourneur pour le moment, ce qu'elle accepta sans discuter, un fait qui l'étonna un peu.

D'ailleurs, Laurence la trouva bien conciliante par la suite et se tint sur la défensive. Ce comportement cachait indéniablement quelque chose. Il avait bien lancé quelques piques pour la faire réagir mais elle n'avait pas relevé. Il eut confirmation qu'elle préparait un mauvais coup, lorsqu'enfin, elle lui dit :

« J'ai quelque chose pour vous... »

Alice fouilla dans son sac et en sortit un petit paquet recouvert de papier kraft marron. Intrigué et méfiant, Laurence la dévisagea avec suspicion alors qu'un léger sourire jouait sur les lèvres de la rousse.

« Je n'aime pas les surprises, surtout les vôtres » la prévint-il.

« Ouvrez-le ! »

Il s'exécuta sans grand enthousiasme, clairement sur ses gardes. Sa mine devint encore plus sombre quand il découvrit le contenu du paquet. Il releva lentement les yeux et les planta froidement dans ceux d'Alice, un brin moqueurs.

« Vous vous fichez de moi ? »

Il se saisit du petit cintre et agita le mini costume bleu marine taillé pour une poupée, mais qui ressemblait à s'y méprendre aux siens ! La journaliste se fendit d'un sourire devant son air sinistre.

« Allez, Laurence, soyez beau joueur. Ce midi, vous m'avez dit de remplacer votre costard ! C'est ce que je fais ! »

« Un costume à ma taille, Avril ! »

« Vous n'avez pas précisé. Vous m'avez demandé un costume, je vous offre un costume ! Nous sommes quittes. »

La journaliste jouait sur les mots. Elle continua de soutenir son regard courroucé en souriant légèrement et en savourant chaque seconde de la déconfiture du policier, qui faisait jouer sa mâchoire en serrant les dents.

Laurence était parfaitement conscient que sa demande était déraisonnable, qu'Avril n'avait pas les moyens de lui rembourser un costume fait sur mesure à près de mille francs. Mais il voulait lui donner une leçon pour qu'elle comprenne enfin que ses folies avaient un prix et qu'elle ne pouvait plus faire n'importe quoi.

Il n'avait pas une seule seconde envie de rire à la plaisanterie puérile et il n'allait certainement pas admettre qu'il s'était fait avoir, ni lui montrer combien il était furieux… Alors le policier la regardait stoïquement comme s'il voulait lui faire un trou dans le cerveau. Elle se contentait de sourire, sûre de sa victoire.

« Si vous en voulez pas, je le garde ! Comme ça, je me souviendrai toujours de votre tête quand vous avez ouvert le paquet... »

Certainement pas ! Résolument, Laurence jeta l'accessoire vers la cheminée toute proche pour se débarrasser du cadeau empoisonné. Malheureusement, il manqua son coup. Alice fut plus prompte que lui à se lever. Elle récupéra le petit costume avant qu'il puisse s'en emparer et le jette au feu à nouveau. Les regards des badauds se tournèrent vers eux et devinrent insistants lorsqu'ils se retrouvèrent l'un contre l'autre, en train de se battre pour un morceau de chiffon.

« Donnez-moi ça ! »

« Non ! Pas question ! »

Pendant quelques secondes, la lutte fut âpre mais la journaliste lui échappa avec son butin et recula souplement, tout en le narguant. Laurence refusa de rentrer dans son jeu, alors elle retourna s'asseoir, puis mit à l'abri l'objet de dissension dans son sac.

Comme il continuait à la dévisager debout en ruminant une prochaine vengeance, Alice sortit un autre objet de sa poche et le déposa sur la table. C'était un simple galet blanc qu'elle avait ramassé sur la plage et sur lequel elle avait dessiné un soleil. Il revint prendre place en face d'elle en fronçant les sourcils.

« C'est quoi, ça ? »

« Un ami m'en avait donné un à son départ de l'orphelinat. Pour que, dans les périodes difficiles, je me rappelle les bons moments passés en sa compagnie. Celui-là est pour vous. »

« Je n'ai pas besoin d'un caillou pour me rappeler l'enfer permanent que je vis avec vous, espèce de branquignole ! »

« C'est aussi un drapeau blanc pour cesser les hostilités et un porte-bonheur. Ça me ferait plaisir que vous l'ayez. »

« Je ne crois pas à toutes ces sornettes, Avril ! C'est Marlène qui vous a soufflée toutes ces inepties ? »

Alice ignora son commentaire et poursuivit comme s'il ne l'avait pas interrompue :

« Essayez, vous verrez bien. Ne serait-ce que le côté souvenirs, ça fait un bien fou… Et puis, ça n'engage à rien. Vous pouvez... »

Il ne l'écoutait plus. Avec méfiance, il soupesa le galet, en se disant que le meilleur usage qu'on pouvait en faire, c'étaient en ricochets sur l'eau, ou bien, sur un bureau, sous forme de...

« … presse-papiers. » dit-elle, pragmatique, en haussant les épaules.

Cette fois, un léger pincement étira les lèvres de Laurence, alors qu'elle venait de formuler à haute voix ce à quoi il pensait. Alice s'en aperçut.

« Vous voyez, ça marche déjà… vous avez retrouvé le sourire ! »

« C'est juste la perspective de vous fracasser le crâne avec votre fichu galet qui vient de m'effleurer l'esprit. »

Alice roula des yeux.

« Je préfère croire que c'est de la déformation professionnelle. Bon sang, Laurence, c'est juste un cadeau ! »

« C'est juste une pierre inutile et encombrante que je vais m'empresser de jeter à la mer !... Mon Dieu, qu'est-ce que j'ai fait pour mériter quelqu'un comme vous ? Tout ce sentimentalisme dégoulinant de mièvreries, cette avalanche de glu émotionnelle... »

« Vous avez failli mourir et je voulais vous faire savoir que je tenais à vous, malgré votre misanthropie congénitale ! »

Voilà, c'était dit. Le policier encaissa la nouvelle sans broncher et resta à la contempler quelques secondes en silence. Puis il croisa les bras et l'observa en plissant les yeux :

« Ça ne m'empêchera de vous mettre demain matin dans le premier ferry en partance pour la France ! »

Les épaules d'Alice s'affaissèrent d'un coup. L'opération charme qu'elle avait minutieusement mise sur pied pour le mettre dans sa poche, venait d'échouer lamentablement. Au delà de cet échec somme toute prévisible, les mots étaient sincères et elle se sentit affectée par son refus d'accorder du crédit à ses sentiments. Malgré tous ses efforts, c'était comme si ça ne comptait pas pour lui ! Ravalant sa déception, Alice protesta :

« Vous n'avez pas le droit de m'obliger à partir ! »

« Dois-je demander à Barton d'intervenir pour vous expulser d'Angleterre ? »

Alice se figea.

« Vous oseriez pas ? »

« Je vais me gêner ! »

Quelle sale bête ! Alice comprit qu'il ne lui laissait plus le choix et qu'elle était coincée. Il lui fallait se plier à sa volonté, une nouvelle fois. Elle tâcha d'encaisser sa défaite du mieux qu'elle put, pour ne pas lui donner l'opportunité de triompher.

Amère tout de même, la rousse ne réussit qu'à grimacer en désignant le galet.

« Mon cadeau est parfait. C'est une pierre que vous avez à la place du cœur ! »

« Moi ? Mais pas du tout ! » S'exclama t-il avec toute la duplicité dont il était capable.

« J'ai été honnête avec vous et en échange, je ne reçois que du mépris et de l'arrogance ! Vous avez vraiment la capacité émotionnelle d'une petite cuillère, Laurence ! »

La jeune femme le dévisagea, vexée. Le visage soudain grave, Laurence l'observa. Visiblement, elle était malheureuse à l'idée de rentrer. Il sentait lui-même une chape de plomb peser sur ses épaules. Peut-être devrait-il renoncer à la renvoyer ?

Le commissaire s'agaça de souffrir de cette soudaine contradiction. Enfin quoi ! D'un côté, Avril devait partir pour qu'il puisse continuer à enquêter sans avoir à se préoccuper d'elle. De l'autre, il avait envie qu'elle reste pour veiller sur elle !

Le policier n'avait jamais su faire de compromis et il était bien en peine de décider ce qu'il convenait de faire, coincé entre sa raison et ses sentiments. Comme bien souvent dans ces cas là, l'orgueil de l'homme de tête prenait le dessus et il se réfugia derrière de prétendus prétextes pour éloigner la jeune femme. Lâchement, il décida de reporter sa décision à plus tard, en espérant que le dilemme se résolve de lui-même avec le départ d'Avril.

« Rentrons, nous devons nous lever de bonne heure demain matin. »

« Allez-y tout seul. En plus, votre Dulcinée vous attend. »

Le mal être d'Alice s'amplifia à cette pensée, mais sa blessure d'amour-propre était bien trop fraîche pour qu'elle se rende compte qu'elle n'avait réagi que par amertume et désillusion.

Laurence leva un sourcil en revanche. Il venait de confirmer ce qu'il soupçonnait sur la jalousie latente d'Avril. Il accueillit avec une joie mauvaise la nouvelle en se disant qu'il avait enfin matière à faire tourner en bourrique la journaliste, qu'il allait pouvoir la faire enrager en s'affichant avec d'autres femmes. Seulement... qui disait jalousie, disait possessivité et... amour ? Non, Avril n'était pas amoureuse de lui, il en était certain. Elle ne réagissait comme ça que parce qu'elle se sentait incomprise et rejetée.

« Pas question que je parte seul d'ici. Vous allez en profiter pour me filer entre les doigts. »

Il me connaît trop bien… Alice lui fit un sourire complaisant à laquelle Laurence répondit également par l'un de ses regards calculés. Elle baissa les yeux et remarqua alors qu'il avait repris le galet dans sa main et qu'il jouait machinalement avec, en le faisant glisser dans sa paume… Secrètement, elle se prit à vouloir qu'il le conserve.

« Vous comptez faire quoi ici, dans les prochaines quarante huit heures ? » Lui demanda Alice, pour relancer la conversation sur un autre sujet.

« Aller enquêter à Ramsgate demain pour interroger des témoins éventuels. Mais, je n'y crois pas. Nos malfaiteurs sont déjà en Belgique, d'après Tourneur. Si c'est le cas, ils vont être très prudents et se planquer quelque part. »

« Vous croyez qu'ils vont attendre que ça se tasse ? »

« Probablement. »

« Vous n'avez pas une idée où ils pourraient se trouver ? »

Laurence fit non de la tête, mais ce n'était pas ça qui inquiétait le plus le policier. Van Houtten attendait la livraison du Sisley en guise de paiement final dans quelques jours. Il ne fallait pas que l'arrestation de Tourneur se sache d'ici là, sinon le rendez-vous entre Zakarian et l'homme d'affaires belge tomberait à l'eau. Même s'il faisait surveiller ces receleurs, Laurence voulait les coincer tous les deux en flagrant délit et couper la tête du gang.

Anne-Marie Cassel avait été catégorique : pas question une seule minute que Laurence participe à cette réunion et s'expose. Le risque était trop grand. Si les trois autres, Prizzi, Bernardin et Dussart, étaient présents ce soir-là, Laurence serait en danger de mort. Elle l'avait menacé d'une mise à pied disciplinaire immédiate, ordonnée par le procureur, s'il procédait ainsi… à compter qu'il soit encore vivant, s'était-il permis d'ajouter, un brin sarcastique.

Madame le juge était alors sortie de sa réserve professionnelle et il avait eu l'impression de se faire sermonner comme un petit garçon. Amusé, il avait laissé passer l'orage avant de consentir à ne pas se lancer tête baissée dans les ennuis. Il lui avait promis de réfléchir à une autre solution pour piéger les malfaiteurs.

« Vous partirez enquêter en Belgique ensuite ? »

« Oui. »

« Je pourrais venir avec vous ? »

Quel pot de colle… Laurence préféra s'en amuser cette fois et secoua la tête, désabusé.

« Vous n'abandonnez jamais, hein ? »

« Pas plus que vous. »

Le ton avait subtilement changé entre eux et ils se dévisagèrent en silence. Finalement, Laurence se pencha en avant et lui glissa sur le ton de la confidence :

« Si vous êtes sage, j'aurai peut-être une mission à vous confier dans quelques jours. »

« Quoi ? » Demanda t-elle, en se jetant sur l'idée, comme une morte de faim.

« Vous verrez bien. D'ici là, vous vous tenez tranquille et vous vous faites oublier. »

« Vous avez une idée derrière la tête ? »

Encore une fois ce regard appuyé, et Alice eut la très nette impression qu'il était en train de se jouer quelque chose entre eux. Etait-ce le fait que Laurence se tenait très en avant, les avant-bras appuyés sur la table, l'une de ses mains proche de la sienne ? Ou bien était-ce son visage, pour une fois ouvert, dénué de toute tension, presque… intéressé ?

Il la dévisageait comme dans la cour du commissariat, quand tout avait commencé. Une éternité alors qu'il ne s'était écoulé que… cinq jours ! Tout était allé si vite depuis ce fameux soir, tant de choses avaient basculé qui les avaient rapprochés, tant d'événements qui les avaient jetés l'un et l'autre dans l'aventure… Vivre à cent à l'heure la faisait se sentir vivante. Probablement éprouvait-il aussi cette impression vertigineuse ? Elle finit par se troubler en ressentant une vague de chaleur se répandre doucement en elle et se fustigea de réagir ainsi à sa présence charismatique.

« Vous me faites pas marcher, là, hein ? »

« Pour vous amadouer ? Ce n'est pas mon genre, Avril. »

« Si vous essayez de m'entourlouper, je vous jure que vous allez le regretter. »

« Ah oui ? Comment ? »

Le ton était joueur, signe que le défi était accepté. Elle s'avança à son tour et posa les coudes sur la table.

« Si je vous le dis, ça ne sera plus drôle. »

« Vous ne devriez pas jouer contre plus fort que vous. »

« J'ai pas l'intention de vous faciliter les choses. »

« J'y compte bien, sinon ma victoire sera beaucoup moins gratifiante. »

« Vous m'écartez, mais je suis loin d'avoir dit mon dernier mot. »

Laurence la dévisageait à présent avec un sourire qu'il réservait aux femmes avec lesquelles il flirtait et elle se demanda comment leur conversation avait basculé sur un mode intime qui ne leur ressemblait pas. Elle fronça les sourcils et se recula un peu.

« Arrêtez de sourire comme un idiot et de faire les yeux doux ! Vous pouvez flatter vos juments avant de les monter, mais ça ne marche pas avec moi ! »

Laurence éclata de rire, pas le moins du monde choqué par les propos extrêmement douteux de la journaliste.

« Quelle romantique vous faites, Avril ! Je comprends mieux pourquoi vous faites fuir les hommes avec votre langage de charretier ! »

Son hilarité redoubla et elle se mit à grommeler quelque chose qu'il ne comprit pas.

« Oui ? »

« Au final, c'est ce que vous obtenez, non ? »

« Ça n'empêche pas d'y mettre les formes, espèce de sauvage ! C'est même tout ce qui fait son charme ! Que vous ne soyez pas sensible à la séduction ne m'étonne qu'à moitié, vous êtes une rustre ! »

« J'y suis sensible, mais pas quand ça vient d'un Dom Juan macho et sexiste tel que vous ! »

Elle fit une grimace explicite, alors qu'il continuait à l'observer, franchement amusé.

« Chacun ses armes. En amour comme à la guerre, tous les coups sont permis. D'ailleurs, je suis curieux... »

Il baissa les yeux sur la table et sembla brièvement réfléchir. Alice attendit jusqu'à ce qu'il la regarde à nouveau, non sans un brin de malice.

« En théorie, je dis bien en théorie, qu'est-ce qu'un homme doit faire pour vous séduire... Alice ? »

La rousse nota l'utilisation ironique de son prénom et les yeux de Laurence qui pétillaient d'un éclat particulier, qu'elle ne parvenait pas à définir.

« Probablement se montrer plus gentil que vous ne l'êtes, ce qui n'est pas compliqué en soi, vu que je n'ai jamais rencontré quelqu'un d'aussi odieux que vous ! »

« Simple hypothèse, admettons qu'un homme se montre intéressé par vous… Je ne vois pas trop comment, mais bon... Est-ce que vous attendez qu'il montre des signes clairs d'intérêt pour vous ou c'est vous qui faites le premier pas ? Doit-il déployer certains charmes ou au contraire, ne rien faire ? Et s'il déploie une batterie d'artifices en vue de vous séduire, a t-il des chances de parvenir à ses fins ? »

« En quoi ça vous intéresse ? »

« Simple curiosité, répondez. »

« Je suis pas un suspect que vous interrogez ! »

Laurence ignora totalement son commentaire.

« Qu'est-ce qui vous trouble le plus chez un homme ? Son physique, sa beauté, certains de ses traits ? Ou des éléments plus spirituels comme son caractère, son humour, son intelligence, l'étendue de sa culture, ou même son degré d'empathie ? Ou carrément matériels, comme sa situation financière ? Son milieu ? Son éducation ? »

« Mais enfin, Laurence, vous faites une enquête pour l'INSEE ou quoi ? »

« Répondez. »

Alice soupira et sentit qu'il n'allait pas en démordre. Pour une raison qui lui échappait, il voulait savoir ce qu'elle aimait chez un homme. A elle de répondre habilement afin d'éviter d'être par la suite la cible de ses railleries.

« Pour faire simple, il ne doit pas être tout ce que vous êtes, arrogant, égoïste, méprisant, macho et sexiste. Je déteste les coureurs de jupons donneurs de leçons qui pensent que toutes les femmes sont à leurs dispositions pour satisfaire le moindre de leurs caprices ! Ça vous va comme réponse ? »

« Elle est très incomplète. »

« Ouais, ben, vous pouvez aller vous faire voir chez Plumeau ! »

« J'oubliais un élément important. Êtes-vous toujours amoureuse d'un homme quand vous couchez avec lui ?

Cette fois-ci, Alice se troubla et ne sut honnêtement pas quoi lui répondre. C'était tellement personnel !

« Oui… Non... Enfin, je veux dire… mais ça vous regarde pas, d'abord ! »

« Donc vous, en tant que f… peu importe, vous pouvez coucher avec un homme sans éprouver d'attachements ? Vous acceptez de sortir avec lui uniquement pour, disons, prendre du bon temps et vous détendre ? »

Alice fronça les sourcils et essaya de lire son langage corporel. Comme dans bien des cas, il reportait ses problèmes sur son interlocuteur, alors qu'en bon égoïste, il parlait de lui en réalité. Son regard fuyant et ses manières biaisées le trahissaient, mais pas là… Il était calme et semblait réellement parler d'elle, alors quoi, ça l'intéressait vraiment de savoir ?

« Ecoutez, vos partenaires d'un soir veulent toutes une histoire sans lendemain, non ? Le prince charmant et tout le toutim, elles en sont revenues ! Les besoins sont les mêmes pour nous, les femmes, sauf que nous en parlons moins que vous, les hommes ! »

« Je n'en parle jamais. »

« Qu'est-ce qu'on voit défiler vos ex en revanche ! » Répliqua Alice avec acidité en contre-attaquant. « Vous faites pas mystère de vos ruptures avec vos roses rouges ! A croire que c'est un concours ! On dirait que vous voulez absolument éviter que vos compagnes d'un soir soient les premières à rompre avec vous... Dites-moi, c'est une question d'ego ou un principe que vous vous êtes fixé dans la vie, rendre les femmes malheureuses ? »

« Qui vous dit qu'elle sont malheureuses ? »

Elle hocha la tête d'un air entendu.

« C'est purement de l'ego, donc. Vous aimez vous faire désirer, hein ? »

« Pas vous, peut-être ? »

« Toutes ces femmes qui défilent dans votre lit, ça vous flatte ? Ça vous rassure aussi sans doute, hein ? Du genre : est-ce que j'assure toujours au pieu ? »

Dans un premier temps, il se tendit face à la remise en cause implicite de ses capacités. Mais comme tout allait bien sur ce plan-là, il ne mordit pas à l'hameçon et se contenta de lui sourire énigmatiquement en ne faisant aucun commentaire.

« Tout ça n'est que vanité de votre part, Laurence. Dans mon expérience, une seule nuit avec un étranger n'est jamais gage de réussite. En amour comme en d'autres domaines, il faut laisser le temps au temps pour pleinement l'apprécier et le développer. »

« En amour, l'homme est toujours prêt à ce qui n'engage à rien, Avril.»

Alice grimaça en feignant le désaccord, alors que pour une fois, malheureusement, il ne faisait qu'énoncer une triste vérité. Il poursuivit :

« … Il vaut mieux se retirer et laisser un bon souvenir, plutôt que d'insister et de se transformer en quelque chose de pesant. J'appelle ça un "repli stratégique"... »

« Et moi, "Courage, fuyons !" »

« … De cette façon, on ne perd pas ce qu'on n'a jamais eu, on ne garde jamais ce qui n'est pas à nous et on ne peut pas s'accrocher à ce qui ne peut pas rester. »

« Loi de l'emmerdement minimum, en somme. Au fond, vous avez peur de quoi, Laurence ? Qu'une givrée ravisse votre cœur de pierre ? Pas de danger que ça arrive, aucune ne voudra de vous avec votre caractère de chien, votre misogynie et votre lâcheté ! »

Délibérément, Laurence laissa passer quelques secondes en fixant la rousse.

« Savez-vous pourquoi les femmes couchent avec moi ? »

Alice se couvrit les yeux avec les mains et murmura :

« Cette conversation est surréaliste !... » Plus haut, elle ajouta : « … Ecoutez, je me fiche de le savoir ! Personnellement, je dirais qu'elles ont de la merde dans les yeux ou alors des goûts tous pourris ! »

« Avril, faites un effort, bon dieu ! Vous faites baisser le quotient intellectuel du pub entier ! »

« Elles sont complètement désespérées et au bord du suicide affectif ? »

Laurence secoua la tête.

« Toute femme qui prend un amant tient plus compte de la manière dont les autres femmes voient cet homme, que de la manière dont elle le voit elle-même. »

« Hein ? »

« Certaines femmes aiment se sentir plus attirantes, plus désirables que d'autres. Rien de tel qu'un peu de concurrence, de curiosité et surtout de jalousie pour inciter une femme à vivre une histoire sans lendemain. Outre ce physique d'Apollon qui me sert avantageusement… »

« Nan, mais cette atrophie du bulbe ! J'hallucine... »

Laurence l'avait fait exprès pour la provoquer et il continua sur le même mode ironique :

« … ma réputation d'homme à femmes joue en ma faveur. Je suis ce qu'on appelle un piège à filles à moi tout seul ! »

Alice se mit à rire de bon cœur cette fois.

« Arrêtez de fumer l'herbe à chat du balcon de votre voisine, Laurence ! Jalousie, compétitions entre femmes ? Allons bon, elles en sont pas à arracher leurs vêtements et à se battre entre elles pour être les premières à ouvrir les cuisses ? ! »

« J'en ai connu pas mal qui… »

« Stop ! Ne me dites pas ! C'était purement rhétorique ! Mon Dieu, surréaliste… »

Laurence se mit à rire doucement.

« Pour la jalousie, vous voulez parier en voyant la réaction d'Emily ce soir quand nous rentrerons ensemble ? »

« Certainement pas ! Je veux pas être mêlée à vos histoires ! »

« Ah, moi non plus, je ne veux pas ! Dom Juan n'a jamais reculé devant un défi féminin, mais avec vous, il aurait fait vœu de chasteté ! »

« Haha… mon cher commissaire, franchement je ne vois pas ce que vous trouvez à cette greluche d'Emily, elle a autant de charisme qu'un coton-tige ! »

Laurence leva un sourcil moqueur alors qu'Alice se rendait compte de la façon dont ses propos sonnaient. Elle se troubla en réalisant qu'elle apparaissait désormais comme l'une de ces femmes jalouses d'une rivale, et qu'elle lui donnait indirectement raison… La rousse ferma les yeux et secoua la tête en comprenant enfin : depuis le début, elle avait été baladée sur son terrain de jeu favori. Laurence eut un petit rire et fit remarquer :

« Depuis quand suis-je votre cher commissaire, Avril ? »

« Oh… Laissez tomber... »

Il termina sa bière et l'observa avec un grand sourire. C'était une victoire écrasante pour lui, point final.

« Ça y est, vous vous êtes suffisamment payé ma tête ? » Grinça Alice.

« Je ne m'en lasserai jamais. »

Avec un dernier rire satisfait, Laurence se leva et alla payer les consommations au bar, puis ils sortirent, sans revenir sur le sujet brûlant de la soirée. Alice avait faim et mal aux pieds après sa journée de crapahutage dans la campagne, et elle embraya sur ce qu'elle rêvait de manger au repas du soir et sur son lit qu'elle rêvait de retrouver.

La nuit tombait et ils déambulèrent tranquillement dans les rues de Douvres pendant les dix minutes nécessaires à leur retour à la pension en profitant de la douceur du soir et en parlant cuisine, sans se rendre compte qu'un individu leur avait discrètement emboîté le pas à la sortie du pub.

Laurence et Avril prirent une collation rapide au calme, la plupart des pensionnaires était déjà monté se coucher. Ils parlèrent peu. L'une dévora littéralement tout ce qui lui tomba sous la langue, et l'autre était circonspect, pensif, à tel point qu'il ne se formalisa pas de la vorace assise en face de lui.

Même si elle n'en disait rien, Alice se prenait à surveiller la réaction d'Emily qui les avait vus arriver ensemble et les avait accueillis avec un sourire glacial et des regards mauvais. Etait-ce possible que Laurence ait raison ? Bizarrement, ça ne la gênait pas de faire enrager l'anglaise.

Probablement allait-il tester sa théorie à un moment ou à un autre ? Ce fut quand elle partit se coucher. Laurence l'arrêta au bas de l'escalier, alors qu'elle venait de monter la première marche. Pour une fois, Alice faisait la même taille que lui et pouvait le regarder dans les yeux, sans qu'il la prenne de haut.

« Je vous réveille à cinq heures, Avril. »

« Cinq heures ? Il va falloir sonner du clairon, Sergent ! »

« J'oubliais que c'est l'heure où vous vous couchez d'habitude… » Il fit un sourire narquois. « … Si vous n'êtes pas levée dans les dix minutes qui suivent, je défonce la porte, c'est compris ? »

« Vous forceriez la chambre d'une jeune femme célibataire, au risque de réveiller toute la maisonnée ? Mais qu'est-ce qu'on va penser de vous, Commissaire ? »

Il ne répondit pas à la question d'Avril et lui fit un nouveau sourire complaisant.

« A Lille, vous vous tiendrez tranquille... »

Elle soupira en croisant les bras sur sa poitrine, façon "je fais ce que je veux". Il lui retourna un regard ombrageux.

« … En clair, vous ne cherchez pas les embrouilles, vous n'allez pas vous fourrer dans des situations impossibles dont vous seule avez le secret, car je ne serai pas là pour assurer vos arrières. »

« Comme si j'avais besoin de vous ! »

Il pencha la tête sur le côté d'un air entendu et s'avança d'un pas en pénétrant dans sa sphère intime, pour la regarder droit dans les yeux. Alice sentit les effluves épicées de son eau de toilette qu'elle commençait à apprécier et se sentit ravie de cette proximité nouvelle. La voix de Laurence baissa d'un ton, se fit velours et il détacha chaque syllabe :

« Si je vous retrouve dans le pétrin, Avril, je ne vous sauve pas... je vous achève ! »

« Ah, comme c'est beau l'amour ! » Se moqua t-elle délibérément.

Ils se dévisagèrent en mesurant combien ils étaient proches l'un de l'autre, mais Alice n'avait pas l'intention de céder d'un pouce en reculant. Dans ce duel de volontés, de son point de vue, cela aurait été encore perdre la face. Alors pourquoi ne pas utiliser d'autres armes de dissuasion ? Tous les coups n'étaient-ils pas permis ? Peut-être devrait-elle encore faire semblant de vouloir l'embrasser, comme cette fois où ils avaient échangé quelques "amabilités" devant Alexina, la mère de Laurence ? C'était lui qui avait abdiqué dans leur confrontation.

Le policier n'avait pas la moindre envie de faire un pas en arrière, mais comment gagner dans cette situation sans issue ? Sa seule parade n'était que de lui montrer un intérêt feint qui horripilerait suffisamment Avril pour qu'elle s'enfuie, la queue entre les jambes.

Il adopta alors l'un de ces petits sourires séduisants qu'il réservait d'ordinaire aux femmes qu'il draguait, et Alice porta inconsciemment son regard sur ses lèvres en sentant à nouveau son ventre se tordre délicieusement. Il jouait avec ses nerfs et cela commençait à la tenter dangereusement.

A voir la façon dont le regard de Laurence s'était aiguisé, elle comprit que lui aussi était en proie à une singulière tension. Le moment s'étira… sans que l'un ou l'autre ne fasse un geste, et pourtant, il s'en fallait d'un rien pour qu'ils succombent à la tenta...

« Swan ? »

Le charme fut rompu. Ils sursautèrent et tournèrent tous les deux simultanément la tête vers Emily qui venait de les surprendre. Avec empressement, ils se reculèrent d'un même mouvement, comme pris en faute. La blonde anglaise passa successivement de l'un à l'autre en essayant de comprendre ce qu'il se tramait.

Agacé par cette arrivée intempestive, Laurence fut le premier à ressaisir et se tourna vers la journaliste en hochant la tête.

« Vous n'avez pas à vous inquiéter, ça va passer. »

S'inquiéter, mais de quoi ? Machinalement, Alice répondit la première chose qui lui passait par la tête.

« Vous croyez ? Ça fait un peu mal quand même. »

« Mettez du vinaigre dessus… Bonne nuit, Avril. »

« Euh… Bonne nuit. »

Emily croisa les bras sur la poitrine, en fronçant les sourcils. Laurence la rejoignit pendant qu'Alice montait les escaliers, curieuse tout de même de savoir ce qui allait se passer ensuite entre les deux amants. En réalité, elle s'arrêta dès le palier passé, et continua à piétiner comme si elle montait à l'étage. Puis elle se mit à les écouter.

« Swan, c'est quoi, cette histoire ? »

« Avril s'est fait piqué par un insecte. Je vérifiais si c'était grave. »

« Tu te fiches de moi, là ? Tu allais l'embrasser ! »

« Certainement pas ! Enfin ! Cette journaliste est mon pire cauchemar, je ne peux pas la voir en peinture ! La simple idée que je… Ah, non ! »

Quel hypocrite ! Avril rongea son frein en l'entendant. Si Emily n'était pas arrivée, elle en était encore à se demander ce qu'il se serait passé entre le policier et elle. Lentement, elle se déplaça pour les apercevoir sans être vue.

Emily observait le commissaire avec suspicion et doute. Il lui fit alors un sourire irrésistible et l'attira à lui en riant doucement.

« Tu ne serais pas jalouse, toi, par hasard ? »

« Comme une tigresse. »

« Sais-tu que les trois quarts des crimes passionnels sont commis sous l'emprise de la jalousie ? »

« Ah oui ? Et tuer un homme avec un rouleau à pâtisserie, ça rentre dans cette catégorie ? »

« Violences domestiques, c'est l'autre quart… Aurais-tu l'intention de passer à l'acte ? »

« Peut-être, si tu continues à me mentir. »

« Pourquoi te mentirais-je ? »

« Parce que tu as envie de mettre cette fille dans ton lit. »

Laurence éclata de rire.

« Emily, je travaille avec Avril depuis sept années et crois-moi, c'est bien la dernière chose que j'ai envie de faire avec elle. »

« Alors pourquoi étais-tu si proche d'elle ? »

« Elle traverse une période personnelle difficile et a besoin du soutien d'un ami. » Il soupira. « Et je ne peux pas t'en parler, ce ne serait pas loyal vis-à-vis d'elle. »

Avril fulmina dans son coin. De quel droit se servait-il de son histoire personnelle quand ça l'arrangeait ? C'était vraiment un manipulateur de première ! Oh, elle aurait dû se douter qu'il agissait ainsi, même dans ses interactions sociales ! Il n'y avait qu'à le regarder faire sur une enquête, le voir tendre des pièges aux meurtriers pour les amener à faire des erreurs et ensuite pouvoir les arrêter !

Patience, Alice, ça va se payer ! Elle inspira profondément pour se calmer et les réécouta poursuivre leur conversation :

« … Mon lit n'a pas de barreaux, commissaire. »

« Le mien en a. »

Laurence attira Emily à lui et l'embrassa passionnément. Écœurée, Alice décida de les laisser. Le plus discrètement possible, elle monta les marches et disparut dans sa chambre, où elle se força à occulter toutes pensées relatives au couple.

Avec un plaisir manifeste, la rousse enleva ses chaussures, elle n'en pouvait plus. Elle se concentra ensuite sur le bouclage de sa valise et fit ensuite ses routines du soir, puis prit un livre et se coucha.

Au bout d'un moment, quelqu'un frappa à la porte de sa chambre. Interdite, Alice reposa le livre et se leva en grimaçant pour aller ouvrir. C'était lui. Encore habillé, il avait laissé tomber la veste et la cravate, et retroussé ses manches de chemise.

« Il n'est pas cinq heures, qu'est-ce qu'il y a encore ? »

« Je peux entrer ? »

« Bon sang, mais vous dormez quand ? »

Laurence ne répondit pas et semblait… perturbé. Avec un soupir, Alice s'écarta et le laissa entrer, puis elle croisa les bras et attendit, près de la porte encore ouverte. Comme rien ne vint, elle s'impatienta :

« Vous ne devriez pas être avec Emily en ce moment ? »

Laurence détourna le regard alors qu'il était clairement contrarié. Il tirait vraiment la tronche, et elle comprit qu'il venait probablement de se faire lourder. Quel petit garçon il pouvait être parfois, mais elle ne le plaignait pas ! Bien fait pour lui !

« Ben, vous vous en remettrez… Une de perdue, dix de retrouvée, non ? Allez, bonne nuit, Laurence ! »

Il se contenta de s'asseoir sur le lit, le visage grave, avec visiblement quelque chose à lui demander. Elle soupira et referma la porte de la chambre.

« Elle vous a jeté, et alors ? C'est pas la fin du monde ! »

« Ce n'est pas ça. »

« Alors c'est quoi ? Vous arrivez pas à dormir ? Faut que je vous raconte une histoire et que je vous borde ? »

« Ça vous est déjà arrivé de… de penser... à une autre… personne, quand vous êtes en train de… » Il s'éclaircit la voix et reprit : « … dans les bras de quelqu'un d'autre ? Enfin, votre partenaire qui... »

Il y eut comme un grand blanc dans le cerveau d'Alice. Sous-entendait-il que c'était Emily qui pensait à un autre homme quand il lui faisait l'amour, ou était-ce lui qui pensait à une autre femme ? Non, il n'avait pas assez d'imagination pour ça… Elle dut se mordre la lèvre pour se retenir de rire.

« Elle vous a appelé comment ? »

Il fit une grimace significative et regarda ailleurs. Bingo ! Alice jubila intérieurement. Oh, l'humiliation !… Attention où elle mettait les pieds, l'égo de Laurence venait d'en prendre un sacré coup !

« Pour répondre à votre question, évidemment que ça m'est déjà arrivé, faut être honnête… on a toutes des fantasmes sur un mec idéal, alors on projette quand on tombe sur un boulet… »

Devant sa mine franchement vexée, Alice se mit à rire cette fois. Pour un homme avec un ego surdimensionné comme Laurence, cela devait être un échec cuisant. Décidément, cette soirée prenait un tournant inespéré…

« Hé, oui ! Et vous, ça ne vous arrive jamais de penser à une autre ? »

« Je suis concentré sur ma partenaire et ce que je fais, figurez-vous ! Je ne suis pas fourbe comme vous, les femmes ! »

Elle nota avec plaisir qu'il la cataloguait enfin comme une vraie femme, mais n'apprécia pas la remarque sexiste associée.

« Aucune fourberie là-dedans ! Il paraît que c'est un mal pour un bien, que ça stimule le désir de votre partenaire, et donc par extension, le vôtre ! »

« Foutaises de psychiatres, pour libérer les coincées ! »

Finalement, elle eut pitié de lui, vint s'asseoir à ses côtés et passa de la pommade sur sa blessure d'amour-propre :

« Allez, faut pas vous mettre martel en tête, c'est pas grave ! De toute façon, vous repartez demain ou après-demain, non ? Dans un mois, vous l'aurez oubliée, cette gonzesse ! »

Laurence grogna, morose.

« Si ça se trouve, elle l'a fait exprès… »

Il tourna la tête immédiatement vers elle.

« Ne me dites pas qu'aucune femme ne vous l'a faite celle-là ? »

« Pour se débarrasser de moi ? »

« Non, vous rendre jaloux ! Vous obliger à vous surpasser la prochaine fois pour faire oublier l'autre !… Peut-être qu'Emily s'imagine que c'est différent, que vous allez rester pour ses beaux yeux ? »

« Le meilleur moyen de me faire fuir, au contraire… » Bougonna t-il.

« Quoi ? Vous ne seriez pas bien ici, avec une famille et une belle-mère aux petits soins qui vous considère comme le gendre idéal ? » Se moqua Alice.

Il la fusilla du regard et s'aperçut qu'elle se massait le pied. Il fronça les sourcils :

« Qu'est-ce qu'il vous arrive ? »

« C'est à cause de mes nouvelles bottes. J'ai marché toute la journée avec, et voilà le résultat ! »

« Vous voulez adopter le look de toutes ces petites anglaises, Avril ? Pull col roulé moulant, mini-jupe et bottes de cuir ? »

« Ben quoi ? Ne me dites pas que ça vous plaît pas, je vous ai vu reluquer les filles dans la rue ! Vous vous gênez pas pour vous rincer l'œil ! »

Laurence eut une grimace qui montrait qu'il n'en pensait pas moins de l'effet désastreux que cette tenue produirait sur elle.

« Je vous rappelle que ces filles ont trente ans de moins que vous, Laurence ! »

« Je regarde mais je ne touche pas. A ce propos, vous voulez que je vous raconte une histoire drôle ? »

« J'ai le choix ? »

Laurence secoua la tête doucement et commença :

« Un ami d'enfance de Charles le voyant, à cinquante-neuf ans, courir encore la minette, lui dit :

Mais s'il m'en souvient, mon cher ami, à l'âge où nous volions ensemble des pommes vertes dans le jardin de ton père, ce fut une femme de quarante ans qui devint l'objet de ton premier amour.

Ta mémoire ne te trompe pas, mon ami, lui répondit en riant Charles, mais ce que tu dis là ne prouve qu'une chose : c'est qu'en sortant du collège, j'aimais les pommes vertes et les femmes mûres, tandis que maintenant, à mon âge, j'aime les femmes vertes et les pommes cuites..." »

Alice éclata de rire et l'ombre d'un sourire joua sur les lèvres de Laurence.

« Ah, vous êtes bien tous les mêmes ! »

« Sauf que ce ne sont pas les gamines qui m'intéressent. »

Il y eut un silence confortable entre eux pendant lequel ils se dévisagèrent sans aucune animosité, complices à nouveau, puis Laurence se pencha lentement vers Alice.

La rousse vit son visage s'approcher du sien avec une anticipation inédite et sentit son cœur se mettre à battre plus vite. Tout en savourant la voluptueuse sensation dans tout son être, elle ferma les yeux et attendit que les lèvres du policier se posent doucement sur les siennes...

Alice sursauta brutalement quand son livre heurta le plancher. Elle était seule et la veilleuse était toujours allumée. Déçue d'avoir été interrompue dans son rêve au moment le plus intéressant, elle éteignit la lampe en grommelant et se tourna dans le lit, tout en pensant aux sensations extrêmement troublantes qu'elle avait ressenties et en les rejetant dans le même temps ! Elle n'était tout de même pas si désespérée que ça pour penser à Laurence en ces termes ! C'était sa faute aussi ! Quelle idée d'évoquer sa vie privée devant elle pour la faire réagir ! Voilà qu'il s'insinuait dans ses songes maintenant !

Peut-être que, finalement, mettre de la distance entre elle et lui, n'était pas une mauvaise chose, ne serait-ce que pour ne plus avoir de telles idées farfelues dans la tête ! C'est sur cette résolution rassurante qu'elle se rendormit.

A suivre…

Pas trop frustrées ? Pourtant, nos deux héros viennent de franchir un nouveau cap dans leur relation, l'un sans avoir l'air d'y toucher, et l'autre, de façon inconsciente.

J'adore l'idée qu'ils puissent gagner et perdre à tour de rôle, qu'ils aient suffisamment d'humour pour accepter de subir un revers ou d'être mis en position de faiblesse par l'autre, et se faisant, qu'ils apprennent à mieux se connaître, tout en restant fidèles à eux-mêmes. Ils sont joueurs tous les deux, leurs planètes devraient bien réussir à s'aligner prochainement... Enfin, si les malfaiteurs leur en laissent l'opportunité !

La petite histoire de Laurence est signée Adolphe Ricard. Je lui ai bien volontiers fait un emprunt, car il parle d'amour, des femmes, des hommes et d'adultère avec beaucoup de justesse !

La suite prochainement. Je vous embrasse.