Chapitre 20 : Il y a des jours et des nuits

« … J'ai bien noté votre numéro pour vous joindre, et je dis à Arlette de vous appeler dès que possible… Oui, commissaire, bonne fin de journée à vous aussi. »

Marlène raccrocha. Laurence était rendu en Belgique, à Ostende plus précisément, sur la piste des pierres. La police belge recherchait activement les trafiquants et surveillait les réseaux criminels pour découvrir qui allait les aider. L'alerte était notamment maximale autour d'Anvers.

Quand elle avait demandé des nouvelles d'Alice, le policier lui avait succinctement répondu que la journaliste était rentrée en France, sans précisions supplémentaires, puis il était revenu à ses instructions. Cela sentait le clash entre ses deux amis et elle soupira. Allaient-ils enfin s'assagir un jour et admettre qu'ils s'appréciaient un peu, au delà de leurs egos et de leurs différences ? Probablement pas, mais l'espoir faisait vivre.

La secrétaire s'inquiétait pour son amie qui traversait une période de sa vie particulièrement difficile. Cette fuite en avant dans laquelle Alice se projetait pour ne pas affronter ses problèmes, n'allait pas l'aider. A un moment, la rousse allait craquer. Peut-être d'ailleurs était-ce déjà fait ? Marlène n'arrêtait pas de penser à elle et se sentait un peu coupable de traverser quant à elle, une phase de bonheur inédite où tout lui souriait enfin.

Quatre jours qu'elle connaissait Richard et elle était sur un nuage ! Hier soir, il l'avait embrassée pour la première fois, et ça avait été un moment magique ! Si ce soir il recommençait, elle ne dirait pas non s'il envisageait de la raccompagner chez elle… Cette pensée la fit frissonner d'anticipation.

Le téléphone sonna à nouveau. Cette fois, c'était Alice et elle paraissait enjouée.

« Tu es rentrée depuis quand ? » Demanda Marlène, quand elle put en placer une.

« Même pas dix minutes que je suis chez moi ! On peut se voir tout à l'heure ? Je viens te chercher ! »

« C'est que je… »

Marlène se retint in extremis de lui dire qu'elle avait rendez-vous avec Richard qui, comme tous les soirs après le travail, l'emmenait au Café du Théâtre prendre un chocolat chaud. Là, ils refaisaient le monde comme on dit, et ils se découvraient petit à petit.

« Ouais ? T'as quelque chose de prévu ? » Demanda Alice.

« Je... dois passer chez le teinturier pour récupérer une de mes robes à six heures ! »

L'excuse bidon... même à ses propres oreilles, elle sonnait faux, pourtant Alice ne releva pas, preuve qu'elle n'était pas totalement lucide.

« C'est pas grave, ça peut attendre demain, Marlène. Je passe te prendre et on ira casser la croûte après ! »

« Mais, Alice... »

« J'ai des trucs sensas à te raconter ! Tu vas pas me croire ! »

Alice raccrocha et Marlène soupira. Il fallait qu'elle prévienne Richard que leur afterwork comme il disait, allait tomber à l'eau. Elle chercha dans son sac et sortit la carte que Richard lui avait donnée le jour de leur rencontre, avec le numéro de téléphone où le joindre. Une secrétaire la fit patienter, pour finalement lui annoncer que Monsieur Lemaître n'était pas disponible. Alors Marlène laissa un message.

Dix huit heures arriva. Marlène entendit toquer et s'étonna. Jamais Alice ne frappait à la porte du bureau de Laurence. Et pour cause ! C'était Richard, son cher et tendre, un bouquet de roses blanches délicates à la main, armé d'un sourire éclatant.

Émerveillée par tant d'attention, la blonde le remercia et il lui glissa un chaste baiser sur la joue en entrant. Il s'était permis de venir car il savait que la secrétaire était seule au bureau.

« Tu es prête ? »

Marlène réalisa soudain qu'il y avait un malentendu et fut embarrassée.

« Richard, je suis ravie de te voir, mais ta secrétaire ne t'a pas dit ? »

« Dit quoi ? »

« Que je ne pouvais pas venir ce soir à notre rendez-vous. Ma meilleure amie est rentrée d'Angleterre aujourd'hui. Elle va arriver d'une minute à l'autre. »

Richard ne parut pas contrarié de voir ses plans pour la soirée s'effondrer.

« Parfait. Tu vas me la présenter. »

« Non, pas maintenant ! C'est encore trop tôt ! »

« Trop tôt ? »

« Oui. Je ne veux pas que mes deux amis sachent que je te fréquente. Ca n'a rien à voir avec toi, c'est juste que... »

« Oui ? »

« Alice est plutôt sympathique, mais elle a tendance à classer les hommes en deux catégories. Ceux qui courtisent, au risque d'être ennuyeux à mourir, et ceux qui couchent dès le premier soir, pour ensuite s'enfuir comme des lâches le lendemain matin. »

« Je vois. Et tu ne veux pas qu'elle croie que j'appartiens à l'un de ces deux clubs? »

« Je ne veux pas qu'elle te fasse entrer dans une quelconque catégorie ! Toi, tu es à part ! Tu es gentil, et attentionné, et tellement merveilleux... »

En riant, Richard s'approcha de la blonde et la prit par la taille.

« Et toi, Marlène, tu es un ange. Tu es adorable, si craquante et si belle… J'ai l'impression de ne plus toucher terre depuis quatre jours. Je n'en reviens toujours pas de la chance que j'ai... »

Richard se pencha pour donner un baiser à la secrétaire, mais cette dernière esquiva habilement la manœuvre en riant.

« Pas ici. »

« Allez, ton terrible patron n'est pas là ! »

« Oui, mais il y a Bubulle… »

« Bubulle ? »

Marlène indiqua du regard son poisson rouge. Richard leva un sourcil, puis s'approcha du bocal.

« Ah, c'est toi le fameux Bubulle ? Je suis Richard, le nouvel ami de Marlène… » Il posa un doigt sur ses lèvres. « Tu ne diras rien, hein ? C'est notre secret à tous les trois, d'accord ? » Il pencha la tête et sembla écouter quelques secondes. « Tout à fait d'accord… » Puis il se tourna vers la secrétaire, qui avait enfilé son manteau. « … On a passé un marché. Il veut bien que je t'embrasse. »

Marlène eut un sourire radieux et Richard la prit à nouveau par la taille pour l'attirer à lui. Puis il dévisagea la blonde, fasciné par l'éclat de ses yeux qui brillaient intensément et par le dessin de la courbe rouge et tendre de ses lèvres qui l'attiraient irrésistiblement.

Sous cet examen, Marlène sentit son cœur s'emballer dans sa poitrine. Richard se pencha vers elle et commença à l'embrasser dans le cou, en remontant lentement vers le lobe de l'oreille. Marlène ferma les yeux en s'abandonnant. Une véritable décharge électrique secoua le corps de la blonde, depuis trop longtemps privée de telles attentions.

A la réaction immédiate de sa compagne, Richard comprit que ce soir serait le soir. Sans cesser de l'embrasser tendrement, d'une main posée sur ses reins, il pressa son corps contre le sien, continuant de la caresser de l'autre, le bout de ses doigts effleurant sa nuque, puis son dos, descendant vers ses hanches…

« Richard... » souffla Marlène, en train de perdre ses moyens, tandis qu'il parcourait sa nuque de baisers brûlants.

« J'aime t'entendre prononcer mon prénom... » Dit-il d'une voix devenue rauque.

Il remonta le long du visage de Marlène, et déposa de petits baisers sur son front, puis sur ses paupières, puis à nouveau sur ses joues. La secrétaire eut l'impression de fondre dans ses bras. Richard prit alors ses lèvres avec passion et glissa sa langue dans la douce intimité de sa bouche, l'envahissant sans la brusquer. La blonde se mit à gémir d'aise et de plaisir, répondant à ses baisers avec la même ardeur. Il l'embrassait toujours plus fougueusement, puis quittant ses lèvres, fit courir sa bouche jusqu'au creux de son cou pour s'enivrer de son parfum. Marlène s'accrochait à lui dans une étreinte qui en disait long sur l'émoi qu'elle ressentait, en gémissant et en embrasant les sens de Richard, qui n'en revenait pas de sa bonne fortune.

Si quelqu'un les découvrait ainsi… Avec un soupir, Marlène s'arracha aux baisers enflammés de son compagnon, le souffle court et les jambes en coton. Richard eut un gémissement de frustration qui alla droit dans les entrailles de la blonde. Mon Dieu ! Qui aurait cru que de simples baisers puissent la laisser autant transie de désirs, révélant un trop plein d'amour, si longtemps réfréné ?

Avec surprise, ils s'écartèrent en s'observant comme s'ils n'en revenaient pas eux-mêmes de leur alchimie et du désir qu'ils lisaient dans les yeux de l'autre. Marlène rougit en tentant de reprendre contenance, tandis que Richard était subjugué, incapable de détacher son regard vert de ses lèvres pulpeuses.

« Marlène, je ne veux pas que tu crois que je suis d'ordinaire ce genre d'hommes… » Richard déglutit très nettement. « … mais j'ai très envie de toi… Là, maintenant... »

Les pupilles de Marlène se dilatèrent à ces mots, et elle se mit à maudire silencieusement Alice qui allait les empêcher de sublimer ce moment d'intimité partagée.

« Moi aussi, Richard, mais Alice va arriver d'un moment à l'autre… Je te promets, bientôt… »

« Après ton rendez-vous avec elle ce soir ! Dis-moi l'heure, et je viendrais te rejoindre ! »

« Tu sais, Alice ne va pas très bien en ce moment, alors je vais sans doute rester avec elle pour parler un peu… Ne m'en veux pas, je t'en prie. »

Richard cacha sa déception du mieux qu'il put et inspira pour reprendre ses esprits. Elle avait raison, cela allait trop vite entre eux, et même s'il avait le désir chevillé au corps, il voulait plus que cela avec Marlène. Elle lui avait redonné l'envie d'être à nouveau avec quelqu'un, de partager les mêmes choses, de ne plus être seul, à ressasser le passé et à se morfondre... Il eut finalement un sourire et hocha la tête :

« Si tu savais comme les heures vont me paraître longues sans toi... »

Marlène et Richard se dévisagèrent à nouveau et se retrouvèrent d'un commun accord dans les bras l'un de l'autre, en train de s'embrasser, de manière brouillonne et précipitée cette fois, comme si la perspective d'être séparés pendant quelques heures, était une torture pour leurs sens exacerbés.

« Tu me rends fou, Marlène, tu me rends fou... » Répéta Richard.

« Toi aussi ! Mon dieu, c'est tellement bon et si… si... ! »

« … Fort ? »

« Oui… »

La porte du bureau s'ouvrit sans prévenir à cet instant et ils sursautèrent brutalement, encore tendrement enlacés, pendant qu'Arlette Carmouille entrait en brandissant de la paperasse.

« Marlène, je voudrais… ? »

L'agent de police s'interrompit tout net. La blonde s'écarta immédiatement de son chevalier servant en rougissant adorablement, pendant que Carmouille dévisageait le couple, interdite. Il y eut un silence gênant. Richard s'éclaircit la voix et lança :

« On frappe, Madame. »

Carmouille redressa la tête, douchée par le ton froid de l'inconnu.

« Pardon de vous avoir dérangés, je vais vous laisser… »

« Non, Arlette ! Restez ! Je voudrais vous présenter l'homme que je... fréquente. »

Marlène la rejoignit. Le visage de Carmouille se transforma alors et un sourire vint barrer son visage, alors qu'elle faisait un signe du menton vers le bureau d'habitude occupé par Laurence, et lui murmurait :

« Ca y est ? Vous n'êtes plus amourachée de votre Casanova de pacotille ? »

Marlène s'offusqua :

« Enfin, Arlette, on ne parle pas ainsi du commissaire ! »

« Et comment voulez-vous que j'en parle ? C'est un odieux personnage qui se comporte comme un queutard avec les femmes, pourvu qu'il ait l'ivresse ! »

Carmouille ignora la mine choquée de Marlène, jeta un œil vers Richard et poursuivit tout bas :

« … Vous les aimez grands et bruns, Marlène. »

La blonde roula des yeux, et tenta un sourire.

« Venez… Arlette, voici Richard… Richard, je te présente l'agent Carmouille. »

Le banquier eut un sourire crispé alors que le visage d'Arlette se tendait également. Encore un qui avait oublié d'être moche ! pensa t-elle en le fixant impitoyablement. Richard ne se laissa pas démonter par la matrone et soutint son regard noir.

Marlène sentit que les choses pouvaient déraper, alors elle s'empressa d'alléger l'atmosphère devenue pesante, en détournant l'attention :

« Vous aviez quelque chose à me dire, Arlette ? »

« Ah oui ! Ça m'a pris toute la journée pour tout éplucher, mais j'ai un nom ! »

« Votre... taupe ? »

« C'est une certaine Andréa Loisier, domiciliée à Paris. J'ai cherché dans le fichier central, je n'ai rien trouvé à son sujet. »

« Vous avez prévenu le commissaire ? »

« C'est fait. Je dois chercher encore, m'a t-il dit, mais je ne sais pas par où commencer. Il m'a dit de vous en parler, que vous sauriez comment faire et à qui vous adresser ? »

« Moi ? Mais... je ne sais pas ! Je ne connais personne à Paris ! »

« Réfléchissez-y et je reviens vous voir demain... »

Marlène hocha la tête et il y eut à nouveau ce silence lourd, où Carmouille se sentit nettement de trop.

« Bon, je vais rentrer, Ernest a fait sa fameuse carbonnade. » Carmouille fit un sourire à Marlène et chuchota : « Merci encore pour hier. »

« C'est tout naturel… Et justement, si vous pouviez ne rien dire à personne au sujet de Richard… Même à Ernest ! Que ce soit un secret entre filles, vous voyez ? »

« Ne vous inquiétez pas, Marlène, motus et bouche cousue ! Par contre, je veux être là quand vous l'annoncerez à Laurence. Je veux voir la tête qu'il fera quand il aura compris que vous n'êtes plus sa chose !... » Carmouille se mit à rire. « … Ça lui apprendra à ce prétentieux qui se croit au dessus de tout le monde ! J'espère que votre Richard est quelqu'un de bien ? » Elle glissa un regard vers l'intéressé et le dévisagea en parlant plus fort : « … Sinon il aura affaire à moi ! Bonne soirée, Marlène ! »

« Bonne soirée, Arlette. »

Carmouille s'en alla. Marlène rejoignit Richard qui lui ouvrit la porte galamment.

« Dis donc, il ne faut pas la contrarier, ta gardienne de la paix ! Elle serait du genre à semer la zizanie plutôt que de faire régner l'ordre ! »

« Arlette a du caractère et des principes, mais elle n'est pas méchante au fond. »

« Si tu le dis... »

« Allez, viens, je te raccompagne. Il ne faut pas qu'Alice te voit avec moi, sinon elle va me harceler toute la soirée pour que je lui raconte tout ! Et je ne suis pas prête ! »

Ils sortirent dans la rue en marchant côte à côte. Richard lui serra la main doucement.

« Je voulais te dire pour tout à l'heure. Il n'y a pas une minute où je ne pense pas à toi. Tu comptes énormément pour moi, Marlène. »

« Toi aussi, tu comptes pour moi. »

Ils se perdirent encore l'un dans l'autre avec un sourire et restèrent là, sans rien dire, seuls au monde sous leur arc-en-ciel, alors que tout n'était que gris flouté autour d'eux.

Un crissement aigu de pneus leur fit tourner brusquement la tête simultanément sur leur droite. Marlène aperçut Alice à une trentaine de mètres, qui avançait à pieds vers eux, sans les avoir remarqués, semble t-il. Comme eux, la journaliste tourna la tête et s'arrêta, alors que deux hommes en gris sortaient d'une voiture et se précipitaient vers elle en courant. Avant qu'Alice puisse faire un geste, ils s'emparèrent d'elle et la traînèrent de force vers le véhicule. La rousse tenta bien de résister, mais seule contre deux, avec son gabarit poids mouche, elle fut jetée dans la voiture en criant, AU SECOURS !

Marlène hurla ALICE ! et se mit à courir machinalement vers eux, mais il était trop tard. La portière arrière du véhicule fut claquée par un troisième homme et la voiture démarra en trombe, puis s'éloigna rapidement. La scène n'avait pas durée trente secondes.

« ALICE ! NON ! NON ! »

« C'était ton amie ? » Demanda le banquier quand il arriva à sa hauteur.

« C'est affreux, Richard ! On vient d'enlever Alice ! »

« Attends, j'ai mémorisé la plaque d'immatriculation… »

Richard sortit un papier et un crayon et griffonna les numéros à la hâte.

« Tiens, prends-le. »

« Il faut prévenir le commissaire ! Viens ! »

Ils firent demi-tour et retournèrent au commissariat en toute hâte.

oooOOOooo

Quand Marlène l'avait appelé, Laurence n'avait pas voulu en croire ses oreilles, mais le ton paniqué de sa secrétaire l'avait convaincu. Alice Avril, enlevée en plein jour dans la rue, à deux pas du commissariat de Lille, devant une dizaine de témoins, choqués par la brutalité de la scène ? C'était à peine croyable… Il y avait bien quelque chose de pourri au Royaume du Danemark…

Laurence avait immédiatement compris qui était l'instigateur de l'enlèvement : Prizzi. Comme il l'avait fait pour lui, le malfrat avait découvert l'identité d'Avril. Comment ? Il l'ignorait encore mais se doutait qu'ils avaient dû être vus ensemble, puis surveillés et suivis.

Sans se poser de questions, il avait sauté dans une voiture prêtée par la police Belge. Certes, ce n'était pas sa Facelia mais il avait avalé les kilomètres à une vitesse folle, ne s'arrêtant brièvement à la frontière que pour le contrôle d'identité.

En moins d'une heure, Laurence fut à Neuville, à l'adresse de la planque de Bernardin. C'était une maison bourgeoise de taille respectable, avec un petit parc, à l'écart du bourg. La grille d'entrée donnant sur la route était cadenassée avec une lourde chaîne, aucune lumière ne filtrait par les volets fermés de la maison un peu plus loin, bref, l'endroit semblait désert.

Un chemin longeait le mur de la propriété et Laurence le suivit à pied. Il y avait suffisamment de lune pour y voir clair, et il chercha un moyen d'accéder. Il trouva une porte cadenassée également, mais il y avait moyen de franchir le mur en s'aidant du lierre grimpant.

Lestement, il sauta de l'autre côté. Des chiens se mirent à aboyer, mais ce n'était pas à proximité. Il traversa une zone d'arbres, puis déboucha sur une allée qui donnait sur une cour. Sur le côté de la maison, Laurence distingua un vaste garage à deux emplacements et s'en approcha. La clé était dans la serrure et il pénétra à l'intérieur. Grâce à son briquet, il trouva l'interrupteur et l'actionna. Pas d'électricité. L'endroit sentait la poussière et l'huile de vidange, mais il n'y avait aucun véhicule. Comme il n'y trouva rien d'intéressant, il ressortit.

Il fit précautionneusement le tour de la maison. Tout était silencieux et son instinct lui criait qu'il n'y avait personne à cet endroit. Avait-il fait fausse route en pensant qu'Avril s'y trouvait ? Il aurait fallu y pénétrer pour en avoir le cœur net. Au bout de cinq minutes, il se rendit à l'évidence : il avait besoin d'outils.

Il retourna à son véhicule et ouvrit le coffre. Rien, pas même un démonte pneus. Il pesta et referma rageusement le hayon arrière. Les chiens se remirent à aboyer, mais rien d'autre ne troubla l'isolement des lieux.

Il devait être vingt heures trente à présent. Avril avait été enlevée deux heures plus tôt et Neuville ne se trouvait tout au plus qu'à vingt minutes du centre de Lille. Ce n'était pas cohérent. Avril n'avait pas été conduite dans cet endroit, il perdait son temps. Il prit le chemin du retour.

Un quart d'heure plus tard, Laurence débarqua au commissariat et fit irruption dans son bureau, à la surprise des trois personnes présentes, Tricard, Marlène et Glissant. Ce dernier tentait d'apaiser les craintes de la secrétaire, en la serrant d'un peu trop près. Cela agaça prodigieusement le policier qui ne s'embarrassa pas de politesses, même après une semaine d'absence et aboya de méchante humeur :

« Vous avez des nouvelles, Tricard ? »

« Aucune. Le signalement de la voiture et sa plaque ont été diffusés dans la région » répondit le divisionnaire avec empressement. « Des barrages ont été mis en place sur les grands axes, mais pour l'instant, personne ne les a vus. Ils se sont volatilisés dans la nature. »

« Enfin, quoi ! On ne disparaît pas comme ça, nom de dieu ! » hurla Laurence en exprimant toutes les frustrations amassées depuis des heures. « … Et vous Glissant, vous n'avez pas un macchabée en réserve qui nécessite votre expertise ? »

Le message était clair. Glissant s'écarta de Marlène, qui en profita pour se précipiter vers son patron :

« Commissaire, j'étais là, j'ai assisté à la scène ! Alice marchait tranquillement pour me rejoindre et cette voiture a surgi de nulle part. Elle n'a même pas pu se défendre ! Qui a pu faire une chose pareille ? Pourquoi s'en sont-ils pris à elle ? »

« Ce sont ceux-là même que j'essaie d'arrêter, Marlène. Je pense qu'ils ne vont pas tarder à appeler pour annoncer leurs conditions. »

« Ces criminels, vous croyez qu'ils vont faire du mal à Alice ? »

Laurence ne répondit pas, refusant d'envisager le scénario catastrophe. Devant sa mine sinistre, Tricard et Glissant échangèrent un regard alarmé, pendant que Marlène avait soudain les larmes aux yeux.

« Non… »

« Marlène, il est inutile de se faire des nœuds au cerveau pour le moment et d'imaginer le pire ! » S'énerva t-il.

« Tout de même… » Intervint Tricard, « … S'ils ont enlevé Avril, c'est pour faire pression sur vous et vous éloigner de l'affaire. »

Laurence fit la grimace. Si c'était même une évidence pour le divisionnaire...

« Vous êtes prêt à tout abandonner pour sauver Alice, n'est-ce pas ? » Demanda Marlène.

Encore une fois, Laurence ne répondit pas. Le téléphone sonna dans le silence pesant et chacun le contempla en redoutant le pire. Finalement, le commissaire décrocha, son sang froid retrouvé.

« Laurence, j'écoute ? »

« Renoncez, commissaire, et il ne sera fait aucun mal à la journaliste. »

« Relâchez-la, Prizzi. Son enlèvement est une mesure désespérée de votre part, qui trahit votre impuissance. Vous êtes fini… »

« Vous n'êtes pas en mesure d'exiger quoi que ce soit, Laurence. Pliez-vous à notre demande, et elle aura la vie sauve. »

« Rien ne me garantit que vous ne la tuerez pas, si j'obtempère. »

« Effectivement. Appelez ça... un acte de foi. »

« Je suis dessaisi de l'affaire, et après, vous comptez faire quoi ? Un autre flic prendra la relève, le juge d'instruction ne vous lâchera pas et Interpol vous poursuivra partout. Pour tout l'or du monde, jamais vous ne coulerez des jours paisibles, même dans l'endroit le plus reculé de la Terre ! J'y veillerai ! »

« Et vous n'avez que la guillotine à me proposer en contrepartie, Laurence… Pardon, mais je préfère encore tenter ma chance, je n'ai rien à perdre, contrairement à vous, et tant pis pour les dommages collatéraux. »

« C'est de la folie ! Arrêtez tout quand vous le pouvez encore ! »

« Non, c'est moi qui fixe les règles du jeu et qui décide quand ça s'arrête ! Chacun a son rôle à jouer, et en ce moment, je ne voudrais pas être à votre place, commissaire... La vie d'une jeune femme est entre vos mains. Voulez-vous la sacrifier, au profit de votre ego ? C'est toute la question ! »

Laurence tenta de rester de marbre, mais là résidait tout le dilemme pour lui. Il laissa passer l'orage sous son crâne et posément, répondit :

« Je voudrais parler à Avril. »

« Elle n'est pas en état de s'exprimer pour l'instant… A moins que vous considériez ces borborygmes de colère comme une preuve qu'elle est encore en vie ? » Laurence entendait effectivement des gémissements étouffés en fond sonore. « … Nous avons dû la bâillonner. Elle a un vocabulaire, pour le moins... fleuri. »

« Je veux l'entendre. »

Il y eut un silence, puis la voix d'Avril résonna aux oreilles de Laurence qui accueillit pour une fois ses paroles emplies de fureur avec soulagement :

« Lâchez-moi, bande de décérébrés à deux balles ! Je vais tellement vous en faire voir de toutes les couleurs et vous pourrir l'existence que vous allez regretter d'être nés…Rhaaaaa ! Mmm-mmmm-mmm-mmmm !... »

« Elle est fatigante, votre amie... » Reprit Prizzi quelques secondes plus tard, en reprenant le combiné. « … Franchement, la tentation de me débarrasser d'elle est très, très forte... »

Laurence prit une profonde inspiration. Il ne doutait pas un instant que Prizzi passe à l'acte. Le criminel avait déjà prouvé précédemment qu'il ne reculerait devant rien pour parvenir à ses fins. La bataille fit rage en lui, et il réprima l'envie d'envoyer son poing dans le mur devant lui. Il devait cependant céder… d'autant qu'il ne fallait pas compter sur la patience d'Avril pour apaiser les tensions.

« Très bien, j'accepte vos conditions... Je laisse tomber l'affaire. J'avertis le juge dès ce soir et vous aurez une confirmation demain, en conférence de presse. Ça vous convient ? »

« Ainsi, vous tenez à elle ? »

« Il y a une vie en jeu qu'il est de mon devoir de tenter de sauver. Vous ne croyez pas que vous avez fait assez de victimes comme ça, Prizzi ? »

« A ce propos, je n'ai plus de nouvelles de Vallieri .Que lui est-il arrivé ? »

Les images effrayantes de l'Italien brandissant un couteau au dessus de lui surgirent dans la tête de Laurence. Le policier se tendit et les chassa prestement. Le silence se prolongea.

« Il est mort, n'est-ce pas ? »

« C'était son choix » répondit Laurence, en restant le plus neutre possible.

Il y eut un nouveau silence, lourd de menaces.

« Très bien, j'attends de vos nouvelles... » dit finalement Prizzi, en ne trahissant rien. « Je vous rappellerai après avoir relâché la journaliste. D'ici là, ne tentez rien contre nous ou vous ne retrouverez jamais son corps. »

Avant que Prizzi ne raccroche, Laurence entendit les gémissements d'Avril s'intensifier. Brièvement, il ferma les yeux devant son impuissance et l'angoisse l'étreignit, en pensant que la jeune femme devait être proprement terrifiée.

Il reprit son sang froid et raccrocha, puis se tourna vers les trois autres, le visage à nouveau fermé. Tricard, Marlène et Glissant l'observait, tendus, dans l'expectative.

« Alors ? Il a dit quoi ? » Demanda Glissant.

« J'ai gagné un peu de temps, mais... il n'a pas une seconde l'intention de relâcher Avril. »

Les trois échangèrent des regards angoissés. Laurence avait été diplomatique à cause de Marlène, mais Glissant et Tricard comprirent ce que le commissaire impliquait : Prizzi allait tuer Avril.

« Vous allez abandonner l'affaire ? » Demanda le divisionnaire.

Pour toute réponse, Laurence reprit le téléphone et composa rapidement un numéro.

« Laurence à l'appareil. Tu l'as eu ?... Très bien… Vas-y, je note… Merci, Geoffrey, je te revaudrai ça. »

Il raccrocha, sous les regards ahuris des trois autres et se dirigea vers la porte qu'il ouvrit en appelant :

« Carmouille ? Vous pouvez venir un instant ? »

« Oui, commissaire ? »

« Cherchez-moi l'adresse correspondant à ce numéro, et faites vite, merci ! »

« Qui avez-vous appelé, commissaire ? » Demanda Marlène, quand il revint vers eux.

« Depuis que Prizzi m'a appelé la première fois, j'ai fait placer ma ligne sous surveillance. C'est une nouvelle technique des services secrets pour tracer les appels... » Laurence consulta sa montre. « … Le problème, c'est qu'à cette heure, Carmouille va avoir des difficultés à trouver quelqu'un pour la renseigner... Tricard, ce serait bien que vous fassiez jouer vos relations avec le préfet de police pour accélérer les choses ? »

« Je vais voir tout de suite ce que je peux faire ! »

Le divisionnaire quitta immédiatement le bureau. Marlène frissonna très nettement. Toujours à ses côtés, Glissant frotta doucement le dos de la secrétaire pour la rassurer.

« Ça va aller, Marlène. C'est une battante, notre Alice ! Le commissaire va tout faire pour la sortir de là. Elle va tenir le choc ! »

Malheureusement, Laurence n'en était pas si sûr que ça. L'état psychologique fragile d'Avril ne plaidait pas en sa faveur. Quant au sien, par extension… Depuis trois heures, il bataillait ferme avec sa culpabilité et regrettait d'avoir renvoyé Avril le matin même. Jamais cela ne serait arrivé si elle était restée à ses côtés. L'inquiétude initiale avait cédé la place à une peur sourde, mais il refusait d'aller par là, et d'y céder.

Il n'était même pas sûr que son plan pour la sortir du pétrin, allait fonctionner. Ce qu'il savait en revanche, c'est que jamais il ne se pardonnerait s'il lui arrivait quelque chose de fâcheux...

oooOOOooo

Les malfaiteurs avaient enfermé Avril dans la cave. Au moins, ils lui avaient laissé la lumière mais il y faisait un froid de canard. Alors la journaliste marchait en faisant les cents pas et en essayant de chercher une solution pour s'échapper.

Prizzi avait appelé Laurence pour lui dicter ses conditions, et après avoir assisté à l'entretien, Alice ne donnait pas chère de sa peau. Elle devait absolument trouver un moyen de sortir de cet endroit, et ce, sans attendre que Laurence la retrouve... A compter déjà qu'il sache où elle était !

La rousse avait tapé à la porte pendant de longues minutes et un homme avait fini par venir. Elle lui avait réclamé une couverture et il l'avait sommé de faire moins de bruits, en la menaçant de l'attacher et de la bâillonner à nouveau. Inutile d'espérer quelque chose de ce côté-là, l'homme avait refermé la porte et n'était pas revenu.

Curieuse, Alice commença par faire le tour de la cave qui courait sous une bonne partie de la maison. Il n'y avait pas d'ouvertures extérieures, à part quelques bouches d'aérations. Dans un angle, elle avait poussé une porte et avait découvert la chaudière qui ronflait pour chauffer les pièces à l'étage. Au moins, il y faisait meilleur et elle pouvait s'installer là en attendant. Dans un coin, un tas de charbon attira son attention. Il s'étalait jusqu'à ses pieds, et à y regarder de plus près, Alice aperçut une ouverture dans le mur par où le charbon se déversait. Elle dégagea le tas pour progressivement mettre à jour le trou. C'était sa chance. Probablement, personne n'avait pensé à refaire le plein du galetas, et le stock de combustible était épuisé.

En se contorsionnant, Alice parvint à se glisser à l'intérieur du réduit à l'air vicié. En levant la tête, elle devina la trappe au dessus d'elle. La lumière de la lune à l'extérieur était suffisante pour en dessiner les contours. En tendant les bras, elle pouvait toucher les deux murs opposés. Résolument, elle appuya ses pieds contre la paroi et poussa sur son dos, puis commença à grimper, comme quand elle était môme à l'orphelinat. Les cloisons glissaient tout de même un peu, mais Alice l'avait fait tellement de fois que la technique revint rapidement. En moins d'une minute, elle fut au niveau de la trappe deux mètres plus haut.

La rousse sortit son canif et précautionneusement, glissa la lame sous la targette du loquet situé à l'extérieur. Puis elle fit levier tout en poussant la petite porte. Alléluia ! Elle réussit du premier coup et prit une bonne bouffée d'air frais. En équilibre précaire, Alice rangea son canif. Il ne lui restait plus maintenant qu'à se glisser par l'ouverture, à peine assez grande pour elle.

Ce ne fut pas chose aisée, mais elle y parvint à force de gesticulations et de volonté. La rouquine était enfin dehors. Rapidement, elle referma le loquet, puis longea en courant la maison plongée dans le noir. Il lui fallait trouver une voiture à présent.

Alice avisa deux véhicules garés près d'un autre bâtiment. Elle s'en approcha en faisant le moins de bruit possible et tenta d'ouvrir les portières. En vain, elles étaient verrouillées.

Alice la vit alors. C'était une moto anglaise, puissante, la toute nouvelle Bonneville de chez Triumph, et la clé de contact était restée dessus ! Elle n'en crut pas ses yeux et n'hésita pas une seconde. Elle enfila le casque un peu trop grand pour sa tête, ajusta les lunettes, puis enjamba la grosse cylindrée en priant pour qu'elle démarre au premier coup de kick.

Son cœur battait à se rompre dans sa poitrine, et elle se força à respirer pour se calmer. Il fallait d'abord qu'elle fasse quelques routines avant de démarrer. A tâtons, elle vérifia la bougie. Le bloc moteur était encore tiède, un bon point. Elle ouvrit l'alimentation d'essence, puis secoua comme elle put le lourd engin. Il y avait ce qu'il fallait dans le réservoir.

C'était l'instant décisif. Elle vérifia le starter et tourna la clé de contact. Le phare s'alluma et elle l'éteignit prestement en jurant tout bas. Rien ne bougea autour d'elle. Résolument, elle monta sur les cales et se laissa tomber de tout son poids sur le kick. La moto se mit à pétarader immédiatement et le bruit lui parut infernal.

Elle embraya immédiatement et accéléra. Rien à voir avec sa Lambretta, elle ressentit immédiatement toute la puissance de l'engin, dont la roue arrière dérapa, puis accrocha le pavé...

Alice poussa un cri de victoire ! Elle fonça en avant, passa la seconde et s'engagea dans l'allée en faisant vrombir le moteur. Elle fit une cinquantaine de mètres avant de devoir freiner brusquement et s'arrêter devant le portail fermé. Elle entendit des portes claquer et vit des lumières s'allumer derrière elle

Non sans mal, la rousse ouvrit l'un des vantaux et remonta sur la moto. Elle se lança alors sur la route de campagne sans savoir où elle allait, mais en éprouvant la meilleure griserie du monde. Alice avait toujours aimé les deux-roues, mais cette expérience-là, elle allait s'en souvenir !

La moto monta dans les tours et Alice sentit qu'elle en avait sous la pédale. Elle avait rallumé le phare et la lune qui brillait lui permettait d'y voir clair dans les champs environnants. Elle roula sans se préoccuper de savoir si elle était poursuivie. La vitesse était grisante, la route sèche, tout allait pour le mieux. Sauf qu'elle n'était pas couverte suffisamment et avait froid avec son petit blouson.

La rousse arriva en vue d'un village et s'y engouffra. Devant l'église, elle ralentit et avisa des panneaux qui lui indiquèrent la direction de Lille. Sans réfléchir, Alice remit les gaz et fonça. Parfois, elle se retournait pour voir si elle était suivie. Au bout d'une longue ligne droite, elle avisa les phares de deux voitures. Ils gagnaient du terrain, alors elle accéléra encore.

Aux croisements, elle s'arrêtait pour chercher les directions. Elle se trompa une fois. Ce fut ensuite une partie de cache-cache où elle s'arrêtait de temps en temps, à l'abri dans des chemins, pour laisser passer les rares voitures qu'elle croisait.

Par des détours, des chemins, Alice finit par atteindre l'agglomération lilloise. Elle se repéra et fonça vers le centre ville. Pendant le trajet, elle avait réfléchi. Pas question de retourner chez elle où on l'attendrait probablement, le mieux était encore d'aller au commissariat, où Laurence devait se trouver.

Elle se gara à côté de sa place usuelle et courut vers l'entrée dans laquelle elle s'engouffra. A la pendule du hall, elle vit qu'il était près de minuit...

oooOOOooo

Laurence avait pourtant prié Marlène de rentrer chez elle, mais la blonde n'avait rien voulu savoir. Il savait qu'elle ne restait avec lui que pour ne pas être seule chez elle, laissée à elle-même. Il n'avait pas insisté. Il ne voulait pas être seul non plus à attendre des nouvelles ou des réponses qu'il n'espérait pas obtenir.

Lui qui avait considérablement réduit sa consommation de tabac depuis quelque temps, enchaînait cigarettes sur cigarettes. C'était la seule concession à l'inquiétude qu'il s'autorisait.

Il avait bien essayé de travailler un peu, de poser des notes sur papier mais il n'arrêtait pas de penser à Avril. Et il en revenait toujours à ce moment, quand ils s'étaient vus pour la dernière fois sur le quai, le matin même. Ils s'étaient quittés fâchés, en désaccord, dressés l'un contre l'autre. Comme il regrettait à présent qu'ils ne s'entendent pas mieux, qu'ils ne se soient pas parlé. Il aurait dû le lui dire hier soir… Quoi, au juste ? Il ne commençait seulement à concevoir le tour que prenait leur relation que depuis qu'il avait appris l'enlèvement de la jeune femme et que sa vie était sérieusement en danger. Il allait perdre Avril au moment où il était prêt à s'autoriser à… Même en son for intérieur, ce n'était pas clair, mais il n'arrivait pas à penser avec lucidité, à cause de cette peur omniprésente. Lui d'habitude si maître de lui, n'arrivait pas à évacuer cette sensation de catastrophe imminente et ces incertitudes insupportables. Quant à ce qu'il ressentait, il n'avait même pas envie de l'envisager avec honnêteté. Il préférait encore se la raconter, plutôt que de s'avouer qu'il avait failli dans sa mission de protéger Avril.

Et il était là, assis à son bureau, à attendre impuissant, un hypothétique renseignement ! Chaque minute qui passait était une minute de perdue pour Avril ! Sa culpabilité fut telle qu'il se leva brusquement et arpenta rageusement la pièce sous l'œil inquiet de Marlène.

La porte s'ouvrit brutalement et ils tournèrent simultanément la tête pour découvrir le nouvel arrivant en espérant des nouvelles…

« Salut, c'est moi ! »

« ALICE ?! »

Marlène poussa un immense cri de joie en reconnaissant Avril, malgré la poussière de charbon qui la couvrait, ses mains noires et son visage maculé. Spontanément, la secrétaire se leva et se précipita vers son amie pour la serrer dans ses bras, faisant fi de sa crasse, pendant que Laurence ouvrait la bouche, surpris. Un sourire sincère se dessina cependant sur ses lèvres alors qu'il éprouvait un soulagement sans nom et qu'il restait à la contempler, littéralement émerveillé par un miracle qu'il ne comprenait pas. Inconsciemment, il avança vers Alice, prêt à la prendre également dans ses bras pour la serrer contre lui…

« Oh, Alice, c'est merveilleux. Tu es là ! Tu vas bien ? Dis-moi que tout va bien !»

« Oui, Marlène, t'es en train de me broyer les côtes, là ! »

« Pardon, mais on s'inquiétait tellement, le commissaire et moi ! »

A cet instant, Avril dévisagea Laurence, dont le sourire s'effaça brutalement. Soudain peu désireux d'afficher ses sentiments, il reprit son habituelle expression désagréable. La rousse s'aperçut qu'il venait de relever ses barrières et ne résista pas à l'envie de le titiller :

« Vous vous êtes déjà fait courser par un écureuil, Laurence ? »

Il fronça les sourcils.

« Non, pourquoi ? »

« Parce que vous avez une tête de gland, commissaire ! »

« Très drôle, Avril, mais vous n'êtes pas dans une pâtisserie* ! » Répondit-il avec un brin de cynisme. « Vous pouvez m'expliquer comment vous êtes là, alors qu'on vous cherche partout ? Et c'est quoi, toute cette saleté ! Vous sortez d'une bowette* ou vous avez fait exprès de vous crotter avant de venir ici ? »

« Ben, c'est un peu ça, mais j'vous expliquerai plus tard ! Marlène, j'ai une de ces dalles ! Vous auriez pas un p'tit quelque chose à manger ? Et je sens plus mes mains, bordel ! Je suis gelée ! »

« Tu claques des dents, Alice ! Viens te réchauffer près du radiateur ! »

« Pas de refus. »

Laurence sortit du bureau et revint presque aussitôt avec une couverture, pendant qu'Alice s'était installé le dos contre le radiateur. Marlène n'avait pas attendu le retour du commissaire pour sortir la bouteille de whisky et des gâteaux secs.

« Allez-y mollo quand même... » Protesta Laurence en voyant la dose généreuse que versait Marlène dans le verre.

Il posa lui-même la couverture sur les épaules d'Alice, en faisant fi du blouson au sol qui salopait tout… La rousse tremblait de façon incontrôlable, mais souriait, touchée par leurs attentions. Elle prit avec reconnaissance le verre que lui tendait Marlène et trempa ses lèvres dans le liquide ambré, tout en grignotant les crackers.

« Je vais te faire un café bien chaud, Alice. »

Pendant que Marlène s'exécutait, le policier prit une chaise et s'installa cavalièrement en face d'elle, les avant-bras appuyés sur le dossier.

« Maintenant, si vous m'expliquiez ? »

« J'ai réussi à m'enfuir. Après votre coup de fil, ils m'ont enfermée dans la cave. Je me suis échappée par une trappe à charbon, d'où mon état lamentable, et j'ai volé une moto pour venir jusqu'ici. »

« Vous savez où ils vous ont retenue prisonnière ? »

« A cinq-dix minutes d'un village, qui s'appelle Houraing. »

« Houraing, c'est en Belgique, non ? » Demanda Marlène qui revenait avec une tasse brûlante.

« Ils m'ont poursuivi en bagnoles, mais ils ont jamais réussi à me rattraper ! J'ai foncé comme une dingue sur ma bécane ! Et j'ai pris un de ces pieds ! »

Avril avait en effet un sourire radieux. Son visage couvert de poussière de charbon faisait ressortir l'éclat de ses yeux (induit aussi par l'alcool) et ses dents blanches. Laurence le remarqua et se retint de lui dire que, pendant qu'elle s'éclatait, comme elle disait, Marlène et lui se faisaient un sang d'encre !

« Qu'est-ce que vous pouvez me dire d'autres ? Sur Prizzi ? »

« A part qu'il avait l'intention de me tuer de toute façon ? Pas grand chose. Il m'a à peine parlée. »

« On ne s'embarrasse pas des parasites, c'est bien connu… »

Avril le fixa en ruminant, mais laissa passer l'insulte en buvant une gorgée du café infect de Marlène. Ça n'avait pas importance, il était chaud et c'est tout ce qui comptait dans son corps gelé jusqu'aux os.

« Bernardin et Dussart étaient là ? »

« Non. »

« Vous ne m'aidez pas beaucoup, Avril ! »

« Désolée, j'étais un peu occupée à sauver ma peau ! » Elle plissa les yeux avec fierté. « Vous avez vu, hein ? Je n'ai pas eu besoin de vous pour m'en sortir ! »

« Vous avez eu de la chance, c'est tout. »

« Non, non… Je me suis débrouillée comme une chef ! J'ai géré, René ! »

Laurence envoya un coup d'œil faussement sceptique à Marlène qui hocha la tête en souriant, entièrement d'accord avec son amie. Il soupira, l'admettant finalement avec réticence, et les filles se mirent à rire doucement.

« Maintenant, il va falloir que je vous mette en sécurité quelque part. »

« Chez vous ? »

« Non, trop simple. C'est là qu'ils vont chercher en premier. »

Il se mit à réfléchir. Marlène serra la main de son amie.

« J'imagine même pas comme tu as dû avoir peur, Alice. Et nous aussi, on a cru t'avoir perdue… »

Laurence dévisagea Alice sans rien trahir de l'angoisse qu'il avait ressentie. Cependant, il était clair pour la rousse, qui le connaissait suffisamment bien pour voir au travers des apparences, qu'il était soulagé de la voir. La jeune femme lui adressa un sourire rassurant et le regarda droit dans les yeux :

« Ouais… Je pensais moi aussi que je vous reverrai jamais plus… »

Alice se rendit soudain compte du ton intimiste et révélateur qu'elle avait employé, qui ne semblait s'adresser qu'à Laurence, et rougit. Elle ajouta vivement en tournant la tête vers son amie :

« … Tous les deux !... »

Pas dupe du tout, Laurence cacha tant bien que mal l'effet que les paroles d'Alice venaient d'avoir sur lui. Tout était oublié, pardonné. Leur mésentente n'avait plus aucune importance. Seule subsistait ce lien fort et nouveau entre eux, un lien qu'il souhaitait plus que tout approfondir, si elle le lui permettait !

Marlène, quant à elle, n'avait rien remarqué et souriait, heureuse de cette conclusion. Encore gênée d'avoir tant trahi, Alice bafouilla un peu :

« Bon, vous… vous prévoyez de faire quoi pour moi, Laurence ? »

« D'abord vous faire sortir d'ici discrètement... »

Il leur exposa alors son plan.

oooOOOooo

L'ambulance attendait dans la cour du commissariat, les portes arrière grandes ouvertes. Glissant et Martin sortirent enfin du bâtiment en portant un brancard sur lequel se trouvait un corps recouvert d'un drap blanc. Ils s'engouffrèrent dans le fourgon, puis les deux hommes ressortirent et Glissant ferma les portes.

Le légiste monta ensuite au volant et démarra. Tranquillement, comme tout bon infirmier l'aurait fait, il sortit et prit la direction de l'hôpital le plus proche.

Une voiture prit le fourgon en filature.

Cinq minutes plus tard, un groupe de policiers en uniforme sortit précipitamment et s'engouffra dans un autre fourgon garé là, en attente. Visiblement, il se rendait en intervention quelque part. Le véhicule démarra et s'engagea sur l'avenue, toute sirène hurlante.

Les occupants de la seconde voiture hésitèrent. Devaient-ils suivre ce fourgon ? D'autant qu'un autre groupe de flics se pressait également à l'entrée et s'apprêtait visiblement à s'en aller. Ils préférèrent attendre...

oooOOOooo

« Marlène, vous pouvez sortir... » S'exclama Glissant, en tapant du poing sur la porte de communication.

« Je me change et j'arrive ! »

Tim Glissant regarda par le rétroviseur et vérifia que le véhicule le suivait toujours à la même distance. La ruse de Laurence avait fonctionné. Il n'avait plus qu'à rouler vers l'Institut Médico Légal en faisant un ou deux détours et cela suffirait pour noyer le poisson.

« Ils ont mordu à l'hameçon... »

Trois minutes plus tard, Marlène ouvrait la petite porte intérieure et s'installait sur le siège passager, habillée en infirmière. Un vrai fantasme devenu réalité. Le légiste siffla en admirant la tenue de la blonde, et plus encore, sa plastique au niveau du décolleté.

« Marlène, vous feriez tourner la tête à plus d'un médecin ! Ça vous dirait un autre dîner cette semaine, quand Laurence va repartir ? »

Marlène se troubla et décida de mentir à demi-mots, en regardant droit devant elle :

« Alice traverse une période difficile et a besoin qu'on la soutienne. Maintenant qu'elle est rentrée, je vais passer plus de temps avec elle… Pas ce soir, parce qu'elle est avec le commissaire, mais les autres soirs, je crains de ne pas être disponible. »

Glissant comprit ce qu'il soupçonnait, que Marlène n'avait pas apprécié leur premier rendez-vous et qu'elle ne souhaitait pas poursuivre l'aventure. Il pesta intérieurement. Décidément, même éloigné, Laurence continuait à maintenir son emprise sur elle.

Le véhicule derrière eux les doubla. Glissant dut soudain freiner lorsque les bandits s'arrêtèrent en travers de la rue devant l'ambulance. Marlène s'accrocha avec un petit cri, vit deux hommes sortirent précipitamment de la voiture, les armes à la main, puis courir vers eux.

Les deux malfrats ouvrirent leurs deux portières et les prièrent de descendre. Le commissaire leur avait dit de ne pas jouer aux héros, aussi Glissant se laissa faire et fit comme on lui avait ordonné, sans protester. Le légiste ouvrit la porte arrière et laissa l'un des hommes monter.

Marlène avait tout rangé méticuleusement. La civière était vide. Avec des jurons, les bandits repartirent vers leur véhicule. Ils avaient été bernés. Glissant et Marlène purent baisser les bras et souffler quand leurs poursuivants quittèren les lieux.

oooOOOooo

Alice dévisageait Laurence assis en face d'elle dans le « panier à salade ». Encadrés d'autres agents, ils formaient une sacrée paire contrastée tous les deux. L'uniforme de Laurence était trop petit pour lui, étriqué aux épaules, trop court aux manches et aux chevilles. Le sien était un poil trop grand. Elle nageait dedans, devrait-elle dire. Comme il l'observait en retour, elle agita les bras en rentrant les mains, tel un manchot. Laurence secoua la tête en levant les yeux au ciel, et le képi trop étroit faillit tomber de sa tête. Elle fut prise de fou rire, sans doute une réaction nerveuse à tout ce qui lui était arrivé en ce jour.

C'était tout ce qu'ils avaient trouvé comme uniformes pour se déguiser. Dans les vestiaires du commissariat, elle avait pu faire un brin de toilette rapide et rêvait de prendre une bonne douche bien chaude, puis de se coucher pour mettre fin à cette journée infernale. Pourtant, elle n'avait pas sommeil, encore bien trop excitée par ce qu'elle avait vécu. Laurence semblait las, en revanche. Il s'était frotté les yeux à plusieurs reprises et il toussait, la gorge irritée par le tabac.

Martin les déposa devant l'Hôtel Ambassadeur, un établissement luxueux. C'était là qu'ils passeraient la nuit. Cachés derrière un kiosque à journaux, ils attendirent cinq minutes pour voir s'ils avaient été suivis. Les quelques voitures qui passèrent ne s'arrêtèrent pas. La voie était libre.

Le gardien de nuit fut surpris de voir deux agents de police, dont une femme, sonner à cette heure tardive. Quand il reconnut le commissaire, il le salua familièrement, lui donna une clé sans que le policier lui demande quoi que ce soit, puis laissa traîner ses yeux sur la silhouette informe d'Alice en levant un sourcil, carrément perplexe.

Alors qu'ils montaient le large escalier recouvert de velours rouge, Alice se retourna vers l'homme et le surprit à la mater, un petit sourire amusé aux lèvres. Pas de doute, il devait penser qu'elle était l'une des conquêtes de Laurence et qu'ils allaient jouer ensemble en privé à un petit « jeu de rôles » ! Cela la mit en boule :

« Vous gênez pas, surtout, continuez à vous rincer l'œil, espèce de pervers ! »

L'homme disparut derrière son comptoir en haussant les épaules. Laurence s'était retourné et regardait Alice sans comprendre. Cette dernière secoua la tête, furibarde.

« Laissez tomber ! »

Quelques minutes plus tard, Laurence ouvrit la porte et la laissa entrer la première. La chambre était vaste, confortable, avec une cheminée en marbre et une grande fenêtre aux lourds rideaux, sous une hauteur de plafond impressionnante. Un large lit à baldaquin – rien que ça ! – trônait presque au milieu de la pièce. Dans un coin, une méridienne, une table et deux chaises complétaient le mobilier. Une porte donnait sur ce qui devait être un petit cabinet de toilette.

A peine entré, Laurence enleva sa veste et se débarrassa de sa cravate. Elle fit de même et se fit soudain la réflexion qu'il n'y avait qu'un endroit où dormir… A moins de se coucher sur la méridienne ! Sans un mot, le commissaire s'était assis sur le lit et enlevait ses chaussures. Il n'allait quand même pas… Elle observa la banquette. Pas question qu'elle s'allonge sur ce truc qui avait l'air dur et pas confortable. Il n'y avait qu'une seule façon de savoir :

« Vous préférez le côté droit du lit ou le gauche ? » Demanda innocemment Avril.

Elle vit Laurence se raidir, jeter un œil significatif vers la méridienne, puis hésiter, avant de répondre :

« Comme vous voudrez. »

« Je prends le droit. »

Il hocha simplement la tête.

« Je vais prendre une douche. Vous voulez aller à la salle de bain avant ? Demanda t-elle encore.

Laurence accepta. Alice se trouvait sur son chemin et voulut s'écarter d'un côté, évidemment c'est celui qu'il choisit. Ils se retrouvèrent face l'un à l'autre, et s'écartèrent à nouveau du même côté en s'excusant.

« On peut danser longtemps comme ça… » Se moqua t-elle.

Laurence la surprit en lui prenant les poignets et en tournant autour d'elle.

« Je suis crevé, Avril, et franchement pas d'humeur à jouer avec vous. »

Il la relâcha et s'apprêta à filer, quand elle lui posa la main sur le bras pour l'arrêter.

« Ça va ? »

Ces deux mots tout simples, prononcés d'un ton sincère et inquiet, l'atteignirent en plein cœur et il n'eut pas envie de la railler. Cette nuit, il pouvait se permettre de lâcher du lest, d'être lui-même, de lui dire ce qu'il ressentait vraiment.

« Je suis content que vous vous en soyez tirée. »

Alice accepta ces paroles en hochant la tête. Avec un léger sourire, il se détourna d'elle et ferma la porte de la salle d'eau derrière lui.

La rousse afficha à son tour un sourire. Elle aimait quand ils étaient sur la même longueur d'onde et qu'ils partageaient leurs inquiétudes. C'étaient des moments précieux, car rares, et qui tranchaient dans leur quotidien fait de harcélements.

Rassurée, elle attendit en lisant quelques brochures laissées là par l'hôtel. Quelques minutes plus tard, Laurence sortit en baillant à s'en décrocher la mâchoire. Elle disparut alors dans la salle de bain en savourant d'avance le jet d'eau chaude sur sa peau.

Quand elle en sortit un quart d'heure plus tard avec sa chemise d'homme pour seul vêtement, toute propre et parfumée au savon, il avait éteint la lumière et s'était couché. Elle s'approcha du lit en faisant attention à ne pas faire de bruits.

La respiration de Laurence était régulière. Il dormait déjà ou faisait semblant. Alice se coucha sur le dos et essaya de trouver sa position sur le côté. Indistinctement, il marmonna quelque chose et elle ne bougea plus.

La rousse ferma les yeux et pria pour que Laurence ne se mette pas à ronfler. Elle espéra également ne pas être réveillée par ses cauchemars récurrents. Brièvement, elle repensa à son rêve de la nuit précédente et faillit pouffer. Si on lui avait dit le matin même qu'elle finirait dans le même lit que Laurence le soir suivant, elle aurait ri à gorge déployée. Jamais un jour, elle n'aurait cru dormir à ses côtés, même platoniquement !

Alice allait rester bien sagement dans son coin et espérer qu'il en fasse de même. Le matelas était confortable, elle avait chaud à présent et se surprit à bailler. Elle se tourna encore et sombra sur une dernière impression : elle se sentait merveilleusement bien.

A suivre…

Oui ! Ils ont bien mérité un peu de repos ! lol !

Il y en a pour tous les goûts dans ce chapitre, et ma foi, à part, maintenir la cohérence de l'ensemble, c'est assez plaisant à écrire.

Concernant les 2 renvois * :

- Une bowette (prononcée Bovette) est une galerie de mine en chti.

Mon regret dans cette série, c'est qu'il n'y ait pas eu quelques dialogues chtis ou avec l'accent chti, plus authentiques.

- Un commissaire a effectivement une tête de gland !

Un gland, autrement appelé un commissaire, est une pâtisserie (si, si, authentique). Elle était trop facile à faire de la part d'Avril ! Désolée !

P.S. : La prochaine mise à jour prendra plus de temps et arrivera probablement dans une quinzaine de jours. D'ici là, prenez soin de vous et sortez masqués ! Je vous embrasse !