Chapitre 22 : Le cœur a ses raisons…

Convoquée dans le bureau de Tricard après être passée une nouvelle fois au vestiaire, Avril avait raconté au divisionnaire la visite que Laurence et elle avaient effectuée à Neuville et la découverte du corps sans vie d'Andréa Loisier, l'informatrice de Prizzi. Devant la gravité des faits et le piège tendu par Bernardin pour tuer Laurence, Tricard avait pris un air soucieux et n'avait cessé de répéter que cette histoire allait beaucoup trop loin...

Pas étonnant qu'il se sente dépassé ! Lille n'était ni Marseille, ni Paris, mais le grand banditisme s'y était implanté insidieusement et donnait des sueurs froides au divisionnaire. Des têtes allaient tomber, avait dit le Préfet de police, et Tricard voyait déjà la sienne au bout d'une pique !

Avril était davantage lucide à présent et se rendait compte du piège mortel auquel Laurence et elle venaient d'échapper. Si elle n'avait pas miraculeusement chuté au bon moment, se disait-elle, le policier ne serait probablement plus là... Finalement, il y avait un Dieu pour les maladroits ! Au delà de cette pirouette ironique du destin, elle avait sauvé l'infaillible et orgueilleux Laurence ! Involontairement, certes, mais cela comptait tout de même ! Pour la première fois, il avait été obligé de la remercier, avec plus ou moins de sincérité, mais c'était une victoire personnelle qui brossait l'ego meurtri de la journaliste depuis toutes ces années d'humiliation. Le sauvetage du policier si imbu de lui-même valait au moins un dîner !

Elle éprouvait également un soulagement sans nom qui la questionnait sur son rapport à l'amitié avec lui. Alice était loin d'être une idiote et avait pris conscience que Laurence occupait désormais une place à part dans son cœur, et plus seulement dans sa vie quotidienne. Des liens forts s'étaient tissés avec lui ces derniers jours, qu'elle ne comprenait pas encore pleinement, mais qu'elle refusait d'étouffer dans l'œuf, parce qu'elle aimait cette sensation d'exister enfin à ses yeux.

Alice savait intuitivement qu'elle avait raison quand elle disait que son regard avait changé sur elle mais elle n'arrivait pas à l'expliquer. Peut-être l'avait-elle touchée avec son histoire récente et sa détresse ? Laurence s'était-il senti coupable de l'avoir entraînée une fois de trop dans les ennuis ? Volatile comme il était, elle doutait que ce changement soit permanent.

Même si l'attitude du commissaire avait été pour le moins cavalière dans la voiture, bizarrement, elle lui cherchait des excuses et ne le blâmait pas totalement. Comme elle, il n'avait sans doute pas eu les idées très claires après sa chute et avait réagi sous le coup du stress et de l'adrénaline.

Quelque part aussi, Alice reconnaissait qu'elle avait cherché la petite bête en le poussant à bout. Défier Laurence pour voir jusqu'où il était prêt à aller, semblait être devenu son jeu favori depuis Douvres. Elle se plaisait à l'emmener sur un autre terrain que leurs sempiternelles disputes, qui les laissaient tous deux en colère et souvent amers. Elle s'était attendue à ce qu'il l'envoie bouler, mais c'était lui qui l'avait surprise. Quelque chose avait changé en lui. Jamais il ne l'aurait embrassée autrement.

Bien sûr, Alice n'allait rien dire à Marlène. Inutile d'alerter son amie sur un baiser volé, et dont elle ne voulait accorder aucun sens dans ces circonstances particulières.

Tricard la libéra enfin. Elle allait pouvoir se poser et se remettre de ses émotions, en papotant tranquillement avec Marlène. D'ailleurs, elle aperçut la blonde qui marchait dans le couloir et l'interpella. Alice salua Carmouille au passage, qui l'ignora superbement. En revanche, l'agent de police fusilla du regard la secrétaire de Laurence.

« Dis donc, elle en fait une tête, Carmouille ! »

« Le commissaire l'a recadrée ce matin. Elle n'a pas apprécié. »

« J'ai l'impression que c'est après toi qu'elle en a. »

« Ah, oui ? Ignore-la. »

Alice fronça les sourcils. Il s'était passé quelque chose entre les deux collègues et elle en chercha la raison possible. Avec son racisme primaire, sans doute que Carmouille désapprouvait la relation naissante entre la secrétaire blonde et le légiste noir ? Cette attitude agaça la militante des droits et l'humaniste en Avril. En quoi ça regardait Carmouille d'abord ? Si Marlène confirmait, elle était prête à aller dire deux mots à l'agent.

Les deux filles pénétrèrent dans le bureau de Laurence, reparti à Neuville avec Glissant.

« Marlène, tu me cacherais pas un truc ? »

« Non, Alice, qu'est-ce qui te fait dire ça ? »

« Tu as dîné avec Glissant l'autre soir et Carmouille te fait la gueule. Ça se voit que quelque chose la défrise ! » Elle montra ensuite le bouquet. « Tim t'a même offert des roses ! Raconte ! Tu le vois, alors ? »

Marlène fit la grimace, encore partagée. A quoi bon mentir ? Richard allait venir la chercher tout à l'heure. Il avait insisté de peur que quelque chose de fâcheux lui arrive également. Alice le rencontrerait à coup sûr. C'était la première chose dont son soupirant lui avait parlé ce matin pendant le trajet qu'ils faisaient désormais à pieds pour passer du temps ensemble. Le soulagement qu'elle avait lu sur les traits de Richard quand il avait su qu'Alice était saine et sauve ! C'était vraiment un ange !

Marlène prit une décision :

« Alice, j'ai quelque chose à te dire, mais il ne faut pas que tu en parles au commissaire. »

« Franchement, Marlène, tu m'as déjà vu lui dire des trucs qui ne regardent que nous ? »

« Des fois quand tu es énervée après lui, il t'arrive de t'emballer, mais là, c'est vraiment important pour moi… Promets-moi de ne rien lui dire. »

Alice se mit à sourire.

« Ben, dis donc, c'est du sérieux ! Evidemment que je dirais rien à Laurence ! Mais je voudrais bien voir la tête qu'il fera quand tu lui annonceras ! Il va tomber de haut quand il va comprendre qu'il n'a plus la côte et que c'est Tim qui a raflé la mise ! »

« Tim ? Non, il ne s'agit pas de Tim ! »

« Hein ? »

« Il s'appelle Richard. Je l'ai rencontré il y a quelques jours et il est... fantastique ! » Dit-elle dans un soupir, accompagné d'un grand sourire.

Alice ouvrit la bouche, surprise, puis fronça les sourcils.

« Oh-oh, minute ! J'ai déjà entendu ça, Marlène ! Pardonne-moi, mais tu es sûre que ce Richard n'est pas un psychopathe ? Il a pas quelques cadavres qui traînent dans les placards ? Pas d'histoires familiales secrètes ou tordues ? »

« Alice ! » S'écria Marlène, soufflée.

« Enfin, j'veux dire, il est normal, quoi ? »

« Tout ce qu'il y a de plus normal, enfin ! C'est un banquier ! »

« Ah ? »

« Jeune, beau, charmant, galant, intelligent, avec de l'humour. »

« Un banquier avec de l'humour ? Y a un truc qui cloche, là, non ? »

« Oh, Alice ! Tu ne vas pas devenir comme le commissaire et soupçonner tout le monde d'être un meurtrier ! »

« Excuse-moi, mais après avoir échappé à deux tentatives d'assassinat en vingt-quatre heures, je trouve la normalité très surfaite ! »

« Richard va venir tout à l'heure. Je te le présenterai et on ira boire ensuite un verre ensemble... Alice, il est important que le commissaire croie que je sors avec Tim ! Sinon, tu le connais, il va mener son enquête, me suivre et va tout faire pour que ma relation avec Richard capote ! »

« Je n'aime pas prendre son parti, mais la dernière fois, Laurence avait raison. »

« Et je ne l'en remercierai jamais assez ! Herbert était une erreur monumentale... »

Marlène baissa la tête à ce souvenir douloureux, puis se secoua résolument, elle avait assez versé de larmes sur elle-même et sur ce dangereux individu qui lui avait menti. Elle soupira :

« … Mais il faut bien admettre, le commissaire est quelque peu… protecteur ! »

« Jaloux, oui ! C'est comme si tu étais un bibelot précieux qui lui appartient, Marlène ! Tu vas bientôt finir en icône sacrée, sorte de vierge intouchable, accrochée au mur de ce bureau ! »

« Comme toujours, tu exagères. Je pense plutôt, qu'en tant qu'ami, il veut juste le meilleur pour moi. »

« Mouais, c'est ça… »

« Cependant, je ne me laisserai pas faire cette fois. Je l'empêcherai de tout gâcher ! »

« Ah, voilà la Marlène que j'aime entendre ! »

« Alors tu me promets ? »

« Evidemment ! Croix de bois, croix de fer, si j'mens, j'vais en enfer ! »

Marlène eut un sourire resplendissant. Alice s'installa en face d'elle, excitée comme une puce.

« Alors, Richard, il est comment ? »

« Toi d'abord, tu me racontes tout ce qu'il t'est arrivé depuis qu'on s'est quittées il y a quelques jours ! »

Et Alice lui fit le récit de ses aventures en Angleterre avec Laurence. Elle passa néanmoins sous silence le bref écart du commissaire avec Emily, pour ne pas faire de peine à la blonde au cas où. Puis, pour combler les trous, elle raconta sa rencontre avec le juge Cassel, qui lui avait rendue la pêche.

Marlène avait des paillettes dans les yeux quand Alice acheva son histoire une heure plus tard. Elle prit la main de la journaliste et la serra avec émotion :

« Je suis tellement fière de toi, Alice ! Tu as fait preuve de tant de courage et de persévérance pour t'en sortir ! »

« Tu sais, il y a une grosse part d'inconscience dans ce que je fais. Je réfléchis pas et je fonce sans me préoccuper des conséquences. Alors forcément, ça passe ou ça casse. »

Marlène ouvrit de grands yeux devant cette confession.

« Alice ? C'est toi qui dis ça ? »

« Ouais, je sais, il a fallu que Laurence agisse comme moi pour que je me rende compte à quel point j'avais un comportement dangereux pour moi-même, et indirectement, pour les autres ! » Alice haussa les épaules avec fatalisme. « Il m'a fait vraiment peur, je crois. »

Marlène eut un grand sourire.

« J'ai l'impression que vous vous êtes rapprochés, le commissaire et toi. Vous avez vécu des moments forts ensemble. Hier soir, il s'inquiétait réellement, même s'il n'en a rien dit. Tu l'aurais vu : il était tendu comme un arc. »

« Pour une fois ! » Alice se mit à rire. « Non, je suis injuste... Depuis dix jours, on est sur le fil du rasoir tous les deux. Il est assez caractériel, et moi, j'ai dû péter un câble une ou deux fois. Il n'y a qu'au pub, où on a pu se parler un peu. C'était différent, et bizarre en même temps... On est moins dans le conflit, plus dans la dérision. Ces épreuves, c'est comme si... je sais pas comment dire... »

« … Comme si vous étiez découverts l'un, l'autre ? »

« Comme si on s'était serré les coudes face aux difficultés, soudé plutôt que d'être contre-productifs, tu vois ? Oh, je ne me fais pas d'illusions ! Quand tout va repartir à la normale, il va réendosser son armure et redevenir l'odieux Laurence ! D'autant plus si toi, maintenant, tu as quelqu'un ! Il va se venger sur moi ! »

« Oh, Alice, non… »

« T'inquiète, je vais gérer, comme j'ai toujours fait ! Mais arrêtons de parler de lui. Dis-moi plutôt à propos de Richard ! Je veux tout savoir ! »

Et Marlène raconta à son tour en détail sa rencontre avec Richard et leurs attentes respectives. En rougissant, Marlène lui expliqua comment elle avait réagi à leur premier baiser, puis aux suivants. Même si la rousse fut surprise par l'ampleur des émotions de Marlène, son pessimisme naturel vis-à-vis de l'amour avec un grand A reprit le dessus.

« Marlène, c'est normal que tu réagisses ainsi. Depuis combien de temps n'es-tu pas sortie avec un homme ? »

« Et bien… ça va faire deux ans. »

« Deux années sans faire frotti-frotta ? Marlène, t'as pas signé pour être nonne tout de même ? »

Marlène s'agaça de sa remarque :

« Je ne suis pas comme toi, moi ! J'ai besoin de connaître un homme avant de pouvoir coucher avec lui ! »

« Arrête de rêver au grand amour ou au beau mariage ! Tu attends le prince charmant depuis trop longtemps ! Prends ce que ce type a à offrir et éclates-toi avec lui ! »

« Cela ne fait que cinq jours qu'on s'est rencontrés ! »

« Bon sang, Marlène, vous vous plaisez ! Alors envoies-toi en l'air, et ensuite, vous verrez bien si vous voulez poursuivre votre relation ! »

« Je ne veux pas qu'il croit… que je suis une fille facile. »

« Et alors ? Qu'est-ce que ça peut faire ? Tu as envie de lui, oui ou non ? »

Marlène se mit à rougir furieusement.

« C'est la première fois que je ressens ça… je veux dire, à ce point, combien c'est organique. »

« Tu vois ? Et Richard te fait oublier Laurence, tu te rends compte ? Tu vas pouvoir t'affranchir de lui et lui montrer que, toi aussi, tu peux avoir une vie privée amoureuse intense... une vie privée de lui, surtout ! Laurence qui prend tout pour acquis, ça va lui faire les pieds ! »

« Je ne fais pas ça pour me venger du comportement du commissaire, Alice. Toutes ces femmes qu'il fréquente pour un soir, une nuit, ne comptent pas pour lui. »

« Je sais, mais tu en souffres quand même. Maintenant, tu dois penser à toi, Marlène. Il est temps de te montrer égoïste à ton tour et surtout de te faire plaisir, selon les élans de ton cœur ! »

La porte s'ouvrit sur ces entrefaites, et le juge Cassel pénétra dans le bureau, suivie par Laurence. La magistrate fut surprise de trouver la journaliste et la salua :

« Alice ?... Comment allez-vous ? Swan m'a raconté vos faits d'armes. Deux sauvetages en moins de vingt quatre heures, bravo ! »

« Bah, ce sont les circonstances, un hasard malheureux et un peu de chance, il en faut quand même... »

Avril échangea un regard prudent avec le policier. Qu'avait-il été raconté à Cassel ? Le connaissant, il n'avait pas dû chanter ses louanges !

« Encore ? Il va pourtant falloir que vous arrêtiez de jouer les trompe-la-mort tous les deux, où ça va mal se terminer ! J'en serai sincèrement désolée, pour l'un comme pour l'autre, croyez-moi. »

« Avril y a pris goût. Depuis que vous l'avez remontée comme une pendule, madame le juge, on ne l'arrête plus... » ricana Laurence.

« Je l'avais pourtant mise en garde contre vos agissements plus que limites, commissaire. »

« Des avertissements, dont elle se moque éperdument, comme vous pouvez le constater. »

« Alice n'est pas la seule à n'en faire qu'à sa tête, si je me rappelle bien les faits ! Vous ne me contredirez pas sur ce point, n'est-ce pas Laurence ? » rétorqua vertement Cassel, en fixant impitoyablement le commissaire de ses yeux bleus.

Le fonctionnaire et la magistrate se dévisagèrent en se défiant et Laurence, rabroué, fit jouer sa mâchoire devant sa supérieure hiérarchique. Une tension palpable entre eux s'installa. Sans doute avaient-ils déjà eu une conversation houleuse à ce sujet précédemment ?

Laurence lâcha finalement l'affaire et se dirigea vers son bureau sans un mot. Sa colère était cependant palpable sous la surface policée. Alice et Marlène échangèrent un regard empli d'interrogation, soupçonnant que ça avait dû chauffer en privé entre les deux fortes personnalités. Laurence avait apparemment trouvé à qui parler, et ne l'avait pas digéré.

« Vous devez être Marlène ? » Demanda le juge, avec un sourire retrouvé.

« Oui, c'est bien ça, Madame. »

Le juge hocha la tête et porta un regard appréciateur sur la jolie secrétaire. Swan l'avait bien choisie, pensa t-elle, en ignorant qu'il n'en était rien, mais qu'elle était l'une des raisons pour lesquelles il était resté à Lille après sa première enquête.

« Puisque vous êtes là, Alice, vous allez pouvoir répondre à quelques questions informelles, sans que je vous convoque dans l'immédiat… Venez-vous installer pendant que le commissaire prend des nouvelles de l'arrestation de Fabre à Paris. »

« Le complice du musée d'Orsay ? »

« Oui... Alors, racontez-moi ce qu'il s'est passé hier soir. Qu'avez-vous vu ? »

Pendant que Laurence s'informait au téléphone, Alice fit un rapide résumé de son enlèvement et précisa des points quand le juge lui demanda des détails.

« Prizzi vous a interrogé ? Menacé ? »

« Oui, mais je ne lui ai rien dit. Je savais que je n'étais qu'un instrument entre ses mains. J'ai même compris rapidement qu'il ne me laisserait pas repartir vivante. Il fallait que je trouve un moyen de sortir le plus vite possible. »

Alice raconta alors comment s'était passée ensuite son évasion. A son bureau où il rédigeait un rapport, Laurence écoutait les deux femmes discuter. L'heure tournait et Marlène voyait approcher dix huit heures avec angoisse.

On frappa à la porte. Laurence releva la tête et pria la personne d'entrer. C'était Richard. Le sourire de Marlène se crispa et elle jeta un regard alarmé vers Alice.

« Oui ? C'est pour quoi ? » Demanda Laurence, qui n'avait pas remarqué l'échange de regards entre les deux amies et observait l'inconnu en costume et imperméable qui s'encadrait dans la porte.

« Bonsoir. Je viens cher... »

« Richard ! » S'écria Avril, soudain enjouée.

Le quadragénaire élégant tourna la tête vers Alice au moment où elle se précipitait dans ses bras pour le serrer contre elle, sans lui laisser le temps de parler ou de réagir autrement qu'en la réceptionnant.

« Tu as pu venir ! C'est génial ! Je suis si heureuse de te voir ! »

« Euh… oui ? »

Surpris, Richard fit un grand sourire à la rousse qu'il découvrait pour la première fois.

« Il m'est arrivé de ces trucs, tu vas jamais me croire quand je vais te raconter ! Oh, je suis trop contente ! »

« Et bien, moi aussi ! Je suis ravi de voir... que tu t'en es sortie... »

Alice le serra encore une fois avec effusion contre elle, alors qu'il jetait un regard ahuri vers Marlène, toujours aussi crispée derrière son bureau.

« Avril, vous pourriez m'expliquer ce qu'il se passe ? » Interrogea Laurence d'une voix tendue

Pour toute réponse, Alice se tourna vers lui en lui faisant signe qu'elle allait sortir.

« Excusez-nous un moment… Madame le juge, je reviens tout de suite ! »

Alice poussa fermement Richard dehors, alors que Laurence se levait, interloqué. Qui était cet homme qu'Avril traitait bien familièrement et dont il ignorait tout ? Il avança vers la sortie, prêt à faire toute la lumière sur cette histoire, lorsque la porte s'ouvrit à nouveau et qu'Alice interpella Marlène en lui faisant signe de venir également.

« Avril ! » S'écria Laurence.

« Hein ? Oui ? »

« Qui est cet homme ? »

« Mon petit ami, pourquoi ? »

Alice vit littéralement le visage de Laurence se décomposer, alors qu'il fronçait les sourcils et la regardait avec perplexité et confusion. Avril se méprit sur les raisons de cette déconfiture.

« Vous inquiétez pas ! Je risque rien ! C'est un banquier ! »

« La belle affaire ! » cracha t-il avec dérision.

« Pétez un coup, Laurence ! Il va pas me kidnapper au milieu du commissariat ! Je reviens, j'vous dis... Marlène, tu bouges ? »

La porte se referma sur les deux femmes pendant que Laurence enregistrait enfin qu'Avril avait une aventure. Mais quand avait-elle eu le temps de ramasser un homme ? Cela devait remonter à bien avant son départ en Angleterre. Avec effarement, il comprit la nature de cette nouvelle tension qui était brusquement montée en lui et qu'il reconnut...

Tel un poison qui se répandait insidieusement dans son être, la jalousie s'infiltra en lui et il se rendit compte avec consternation et horreur de la place qu'Avril occupait désormais dans son cœur. Il tenta bien de refouler l'émotion parasite en se traitant mentalement d'idiot, mais son imagination prit un malin plaisir à faire jaillir des images d'Alice dans les bras de cet autre... Inconsciemment, Laurence serra les poings et ravala un juron bien senti. Et si la rousse était amoureuse de ce type trop bien habillé et plutôt avenant ? Un banquier pour Avril ? Allons bon, et pourquoi pas un Prix Nobel, pendant qu'on y était ?

Quelqu'un chassa les pensées acerbes de Laurence en s'éclaircissant la gorge. Le policier tourna la tête trop tard vers Cassel dont il avait totalement oubliée la présence. La magistrate, habituée aux confrontations et observatrice redoutable de l'âme humaine, n'avait pas perdu une miette du drame, assise aux premières loges. Et elle avait reconnu l'expression à la fois tourmentée et furieuse de son ancien amant.

« Et bien, et bien... cette histoire prend un tour inattendu... »

Laurence mit les mains dans ses poches et prit un air détaché. Il essaya surtout d'écraser la colère qu'il ressentait, en évitant de la reporter sur Cassel, qui n'y était pour rien malgré son commentaire provocateur. Et pourtant, ce n'était pas l'envie qui lui manquait de se défouler sur le juge !

« Je ne vois pas du tout ce que tu entends par là ! » bougonna t-il.

« Oh, arrête ton char ! J'ai bien vu comment tu la regardes ! Alice est devenue beaucoup plus qu'une amie, bien que le terme soit fortement biaisé en ce qui te concerne, n'est-ce pas ? »

« Mais pas du tout ! Je m'inquiète juste un peu pour elle, c'est tout ! Après ce qui lui est arrivé depuis vingt quatre heures, c'est normal, non ? Et en plus, tu l'as placée sous ma protection ! »

Cassel soupira devant son habituelle mauvaise foi. Ce trait de caractère qui lui était propre, ne lui avait pas manqué du tout !

« Tu devrais lui dire ce que tu ressens, avant qu'elle ne s'intéresse sérieusement à ce garçon ! »

Laurence balaya d'un rire le conseil et secoua la tête, alors que sous son crâne, la rage prenait le pas sur la raison. Anne-Marie avait vu juste, comme toujours. La lucidité de cette femme l'avait toujours fasciné, sauf qu'à cet instant, il la trouvait dérangeante et plus que mal venue.

La magistrate se leva pendant qu'il arpentait le bureau de long en large, énervé, et rangea des papiers dans sa sacoche sans le regarder. Le langage corporel de son ancien amant n'avait pas changé en dix années. Il était en colère, mais pas encore suffisamment, pour tout nier farouchement. Elle le laissa mariner un peu, avant de reprendre calmement :

« Au début, je me suis franchement demandée ce que tu lui trouvais, mais il s'avère que c'est une fille incroyablement généreuse et courageuse... Elle ne manque pas de piquant non plus, et a une paire de couilles, comme peu d'hommes en ont ! »

« Anne-Marie, ton vocabulaire s'est singulièrement enrichi et élargi au contact des fripouilles de bas étage ! » grogna Laurence, certes sur la défensive, mais encore en état d'écouter ce qu'elle avait à dire. »

« Tu sais ce qui me frappe le plus ? »

Laurence croisa les bras et se contenta de soupirer, comme ennuyé par le tour que prenait la conversation.

« … Qu'un homme comme toi, avec toute la symbolique que tu représentes en termes de virilité et de machisme, de séduction et de charisme, soit ami avec des femmes !… Pas des hommes, non ! Deux femmes, dont l'une est une vraie bombe sexuelle, il faut bien le dire, et l'autre, tout à fait son opposée ! Alors ça, ça m'épate ! Et ça trahit tellement de ta vraie personnalité ! »

Il eut un geste d'agacement et grimaça, prêt à mordre si elle continuait dans cette direction. Elle leva alors la main pour prévenir toute réflexion et continua :

« Oh, non, je n'ai pas envie de me moquer, je trouve ça véritablement admirable et tout à ton honneur. Et tu sais pourquoi ?... Parce que ces deux femmes aussi différentes soient-elles l'une de l'autre, t'ont fait évoluer, Swan ! Tu as changé, et en bien !

Il baissa la tête et la secoua en ricanant, alors qu'elle continuait :

« Si, tu as changé... Tu es devenu plus attentionné et ouvert aux autres. Ton côté féminin trouve enfin à s'exprimer, derrière cette façade de testostérone exacerbée... »

« Non, Anne-Marie, tu te trompes ! Je suis toujours l'infâme salaud que tu as connu. »

« Oh, ça, c'est l'étiquette que tu aimes qu'on t'accole ! » Elle eut un sourire. « Tu sais parfaitement que ton humour noir et tes sarcasmes sont un prétexte pour prendre plaisir à humilier les médiocres, dire tout ce que tu veux qu'on croit que tu penses sur la nature humaine, et surtout, te protéger des autres en les éloignant ! »

« Exactement comme toi, avec cette réputation d'emmerdeuse chronique, qui n'est pas une légende en ce moment même ! »

Elle se mit à rire sincèrement devant le mordant de ses propos.

« Swan, toi et moi pratiquons depuis trop longtemps ce jeu de miroirs, pour savoir ce qu'il en est réellement. Et on se connaît bien trop par cœur. »

Ils se dévisagèrent, non sans une certaine nostalgie, et Laurence sentit l'étau de la colère et de la jalousie se desserrer grâce aux souvenirs de leurs rivalités amoureuses qui avaient bâti leur relation. Il consentit enfin à sourire quand il comprit sur quel terrain elle l'emmenait pour le détourner de ses préoccupations.

« Tu es toujours une redoutable adversaire, Anne-Marie. »

« Tu n'es pas mal non plus... » Elle eut un petit sourire. « … Et il y a peut-être une jeune femme qui attend de toi la même chose que ce que j'ai vécu, qui sait ? »

Laurence secoua la tête encore une fois. Cassel ignorait le cercle infernal de sa relation avec Avril, la profondeur du fossé qui s'était creusé entre elle et lui au fil du temps, un fossé qu'il avait contribué lui-même à établir. Le pire, c'est qu'il avait donné à Avril les armes qui étaient les siennes, pour qu'elle se défende bec et ongles contre lui... Une très grande réussite au vu des changements opérés chez la journaliste depuis leur rencontre initiale !

« Après huit années d'une amitié faite davantage de bas que de hauts ? J'en doute. » ricana t-il.

« Tu la toucheras probablement plus en lui révélant l'homme que tu es en réalité, qu'en jouant les machos insensibles et haïssables. »

« Aussi ignoble que je sois, elle doit pourtant m'apprécier, sinon pourquoi crois-tu qu'elle s'accroche à moi et m'emmerde continuellement comme elle le fait ? »

« Parce qu'Alice sait instinctivement qui tu es au fond... Qu'est-ce que tu veux y faire ? Tu ne peux pas empêcher les optimistes d'espérer et de croire dans les causes perdues ou désespérées ! Tant mieux en un sens ! Elle a bien le temps pour les désillusions qui viendront avec l'âge… Mais toi, qu'en est-il ? »

Sa récente expérience personnelle l'avait confronté à sa propre mortalité et Alice avait failli mourir pas plus tard que la veille et ce matin, révélant la fragilité et la force de leurs liens.

Pouvait-il encore s'autoriser à croire en quelque chose de fondamentalement humain, après ce qu'il avait vécu si intensément avec Maillol ? C'était là toute la question. Une cause perdue, avait dit Cassel ? Oui, il y avait de ça... Grave soudain, il soupira :

« On ne sait jamais ce qui peut arriver. Tu penses que le bonheur est à portée de main et il te glisse entre les doigts au moment où tu veux le capturer. »

Cassel avait entendu les rumeurs dans les couloirs du palais. Une des secrétaires, ignorant le lien qui les unissait, lui avait raconté ce qui se murmurait au sujet du commissaire Laurence : que l'éternel séducteur serait tombé amoureux d'une femme et qu'elle serait morte tragiquement dans un accident d'avion deux ans plus tôt, alors qu'il allait la demander en mariage. On n'avait jamais retrouvé son corps, mais le commissaire avait déposé une demande d'autorisation d'inhumation. Cassel avait vérifié auprès des services concernés et cela s'était avéré exact. Elle en avait été bouleversée. Cette inconnue avait dû réellement compter pour Laurence.

Bien évidemment, elle ne lui avait pas posé de questions quand ils s'étaient revus. Pudique comme il était, Laurence ne lui aurait pas répondue ou l'aurait envoyée paître. La même émotion qui l'avait saisie au moment où elle avait découvert la vérité, s'empara d'elle et elle lui sourit avec tristesse :

« Pour retomber amoureux, Swan, il faut s'autoriser à oublier le passé. Es-tu prêt à le faire ? »

oooOOOooo

« Désolée pour cette mise en scène... » Alice tendit la main vers Richard et se présenta : « Je suis Alice, l'amie de Marlène. »

« J'avais cru comprendre… Richard Lemaître. Et sincèrement heureux que vous ayez pu échapper à vos kidnappeurs. Comment avez-vous fait ? »

« Plus tard, Richard ! » S'interposa Marlène.

La blonde se jeta littéralement dans les bras de son cher et tendre et l'embrassa avec fougue. Surprise, Alice les regarda se rouler des pelles, là dans le couloir, heureusement déserté à cet instant, et murmura, gênée :

« Bon sang, vous devriez prendre une chambre ensemble... » Elle remua inconfortablement et s'éclaircit la voix : « … Je veux pas vous interrompre, mais si Laurence survient, ce que j'ai fait n'aura servi à rien !... Hé, vous m'entendez ? »

Finalement, Marlène se ressaisit avec difficulté et prit ses distances vis à vis d'un Richard qui la dévorait littéralement des yeux. Alice comprit qu'elle allait devoir les laisser tranquille pour la soirée, qui allait probablement se terminer rapidement à l'horizontale, vu la tension sexuelle existante entre ces deux-là...

« Pourquoi vous… tu as agi comme ça, d'ailleurs ? » Demanda Richard à Alice, après s'être repris à son tour.

« Le commissaire ne doit pas savoir pour nous deux, Richard, sinon il va tout faire pour saboter notre relation ! »

« Hein ? Pourquoi ? Il est amoureux de toi ? »

« Même pas ! C'est juste qu'il considère que Marlène est sa secrétaire et qu'à ce titre, elle lui appartient et qu'il a un droit de vie et de mort sur ses relations avec des hommes ! » Expliqua Alice avec humeur.

« Mais de quel droit il se permet ? Attends un peu... »

Marlène dut retenir Richard par le bras, car il partait dire quelques vérités bien senties à son mufle de patron !

« Richard, s'il-te-plaît… Laisse, ça n'a aucune importance ! Ce n'est pas lui qui va nous empêcher de nous voir. »

« Il ne manquerait plus que ça ! »

Alice approuva l'attitude vindicative de Richard. Elle ne le connaissait pas encore mais elle commençait à l'apprécier.

« Tu viens prendre un verre avec nous, Alice ? »

« Non, je vais y retourner, la juge m'attend… Et vous avez besoin d'être seuls tous les deux. »

« Demain soir, alors ? »

« Demain soir ?... Non, ça va pas être possible, j'ai un rencart. »

« Oh ? Quelqu'un que je connais ? »

Avril se retrouva soudain embarrassée pour une raison inconnue et mentit :

« Non... C'est pour le travail, en plus ! Ben oui, je peux plus écrire sur l'enquête, alors faut que je trouve autre chose à faire, sinon Jourdeuil va me sacquer ! »

La blonde déposa un baiser sur la joue de son amie.

« Une autre fois, alors... Merci, Alice, pour ton intervention. Je t'appelle demain. »

Marlène prit ensuite le bras de son prétendant et ils se sourirent, comme s'ils étaient seuls au monde, prêts à partir.

« Bonne soirée ! Amusez-vous bien ! »

Alice les regarda s'en aller en se sentant soudain seule et triste. Ils formaient un joli petit couple tous les deux et elle leur espérait le meilleur. Ah, si seulement elle pouvait se trouver un Jules régulier, avec qui elle passerait du bon temps sans se prendre la tête...

« Tiens, Alice ? Qu'est-ce que tu fais là ? » Entendit-elle soudain dans son dos.

« Tim ? Salut ! Euh… j'attends Laurence. »

« Ce n'est pas Marlène qui s'en va là-bas ? Et qui est ce grand type qui l'accompagne ? »

Alice fit nettement la grimace et prit le bras du légiste en l'entraînant vers son bureau.

« Tim, il faut qu'on parle... »

oooOOOooo

« Mon comportement avec toi n'a pas été des plus exemplaires » reconnut Laurence.

« Tu veux parler de tes infidélités ? »

Le policier se figea. La magistrate reprit doucement :

« Je n'ai jamais été dupe et je ne t'en ai pas voulu. On se voyait deux, trois fois par semaine, le reste du temps, tu faisais ce que tu voulais. »

« Pourquoi n'as tu rien dit, si tu savais ? »

« Quel droit avais-je sur toi, Swan ? Aucun, on ne s'était rien promis et tu étais l'amant d'une femme mariée… Je fermais les yeux sur tes aventures car j'avais peur de te perdre, si je te privais de cette liberté, somme toute sans importance... »

Elle s'approcha de lui en lui souriant.

« … Tu m'as fait vivre une année de bonheur intense, ce qui était déjà beaucoup demandé à un homme comme toi. »

Il y eut un silence.

« Tu m'as perdu finalement, mais j'étais prêt à franchir le cap, tu le savais ? »

« Le cap ? »

« Te demander de quitter ton mari et de venir vivre avec moi... Ça n'aurait pas été une épreuve insurmontable, on aurait continué à ne faire que de se croiser… » remarqua t-il sur un ton sarcastique, puis il redevint sérieux : « … J'ai apprécié cette relation, en toute honnêteté, et je suis désolé de la tournure qu'elle a prise. Je sais que tu en as beaucoup souffert. Notre séparation forcée, ton divorce, et puis ton départ professionnel à Bordeaux dans la foulée, mon arrivée chaotique ici... »

« … Que tu as vécu avec raison comme une véritable injustice... Tu n'es pas responsable de la fin abrupte de notre liaison et des conséquences qu'elle a eues sur ta carrière. Je suis la seule à blâmer. »

Laurence eut un sourire triste.

« Anne-Marie, je n'allais pas t'en faire le reproche. Tu avais déjà pris cette mutation comme une punition méritée. »

« C'est ce que je croyais au départ, c'est vrai... En réalité, c'est la meilleure chose qui me soit arrivée ! J'ai passé neuf merveilleuses années à Bordeaux, j'ai enseigné à l'E.N.M. Je suis devenue une amie proche de Chaban-Delmas et j'ai pu tisser un réseau politique solide, sans lequel je ne bénéficierai pas de cette liberté de m'exprimer et de pouvoir faire mon travail correctement aujourd'hui. Je ne regrette rien, si tu veux savoir. »

« Tu me crois si je te dis que je ne regrette pas non plus d'avoir été parachuté à Lille ? Ne te méprends pas, tu as compté pour moi. Beaucoup... Comme je te l'ai dit, tu es l'une des rares femmes avec qui j'aurai pu envisager de vivre. »

« Mais ça ne s'est jamais fait, nous sommes partis chacun de notre côté, sans chercher à se revoir... Je t'ai aimé, Swan, comme on n'aime qu'une fois dans une vie. Je t'aime probablement encore, mais j'ai tiré un trait sur le passé. »

Il inspira profondément.

« Je comprends… Alors, notre dîner, ce soir ? »

« Ce ne serait qu'une chimère, qu'une tentative avortée de faire revivre quelque chose qui n'existe plus, et pour de mauvaises raisons qui plus est… Alice ne mérite pas ça. »

Laurence baissa la tête avec un sourire sans joie. Cassel avait raison. Qui avait-il cru pouvoir tromper ? Lui-même ? Il n'y avait qu'une personne qui l'intéressait présentement et elle s'appelait Alice Avril. Elle n'était pas libre, sans doute peu encline à s'intéresser à lui, mais ça ne l'empêchait pas d'espérer, lui, l'éternel pessimiste ! Quelle ironie !

Justement une furie rousse ouvrit résolument la porte et pénétra dans le bureau au même moment, les ramenant brutalement au présent.

« Je suis revenue ! Pardon encore ! »

Elle s'arrêta net en les voyant si proches l'un de l'autre, et si sérieux.

« Vous en faites une tête d'enterrement tous les deux ! Quelque chose est arrivée ? »

« Non, nous évoquions juste des souvenirs communs… »

Machinalement, Laurence s'éloigna de Cassel alors qu'Alice fronçait les sourcils. Visiblement, ils n'étaient pas très heureux, ces souvenirs… ou c'était de la nostalgie...

Cassel prit sa sacoche et sortit un objet de sa poche en s'approchant d'Alice.

« Tenez, ce sont les clés d'un petit meublé que je possède dans le Vieux Lille. Il est libre en ce moment. En attendant de pouvoir rentrer chez vous, vous pouvez l'utiliser pour vous cacher… »

« Merci, c'est très aimable à vous, mais… »

« C'est à deux pas du domicile du commissaire. Il se fera un plaisir d'accourir à votre secours, si vous êtes en danger, n'est-ce pas Laurence ? »

Le regard que Cassel lança au policier se fit insistant. Le policier serra la mâchoire mais ne dit rien.

« Et allez voir le juge Simon, ma proposition de travail tient toujours… »

« Ben, merci alors. »

« Je vous convoquerai à nouveau dans quelques jours au Palais pour prendre officiellement votre déposition. D'ici là, prenez soin de vous... » Elle se tourna vers Laurence. « Et vous, commissaire, vous savez ce qu'il vous reste à faire… Tenez-moi informée des avancées de votre enquête... Bonne soirée à tous les deux ! »

La porte se referma derrière elle et ils se retrouvèrent seuls, dans le silence ambiant. Soudain claquée, Alice s'assit devant le bureau de Laurence en se massant le cou et en étirant ses muscles endoloris par sa chute matinale. Ce soir, promis, elle allait tomber dans la bouteille de Synthol !

« Vous n'êtes pas sensée être avec votre petit ami ? » Demanda Laurence de façon neutre, sans avoir l'air d'y toucher.

« Pas ce soir, non… Richard ne faisait que passer. »

« Un homme marié ? Je croyais que vous ne faisiez que dans les célibataires ou les veufs ? »

Elle haussa les épaules et fit aussitôt la grimace.

« Les mecs sont pas livrés avec des étiquettes dessus ! »

Il haussa brièvement les sourcils et murmura un « Mon dieu... » lourd de signification, puis reprit plus haut :

« Et... ça fait longtemps que vous êtes avec lui ? »

« Quelque temps, oui… Et vous ? Vous ne deviez pas dîner avec Anne-Marie comme c'était prévu ?

Marlène avait encore trop parlé. Sèchement, il répondit :

« Reporté. J'ai du travail. »

« Je peux vous aider ? J'ai rien à faire ! »

« Avril, qu'est-ce que Cassel vous a dit ?... Vous n'intervenez plus ! Je vais donc vous déposer à l'appartement qu'elle met gentiment à votre disposition et repartir travailler. »

« Je vais m'ennuyer, Laurence, et quand j'm'ennuie, je fais des conneries ! »

« Couchez-vous et dormez ! Ça vous évitera d'en faire ! »

Alice ne s'en laissa pas compter et releva fièrement le menton :

« Et qui va vous protéger ? Parce que c'est vous que Prizzi visait à Neuville, je vous signale ! Maintenant qu'il a loupé son coup, il va vouloir recommencer ! »

« Je n'ai jamais eu besoin de personne d'autres que moi-même pour assurer ma protection ! »

« Ah oui ? Je sais pas ce qui vous passe par la tête en ce moment, Laurence, mais depuis vous êtes rentré, vous êtes à côté de vos pompes ! Et s'il vous flingue dans la rue quand vous sortez ? Ou même quand vous êtes chez vous ? Ce taré n'en est pas à ça près ! »

Laurence ne releva pas sa remarque, car sa réflexion n'était pas dépourvue de bon sens. Il soupira :

« C'est pour ça qu'il ne me trouvera pas chez moi. »

« Vous retournez à l'hôtel ? »

Il la dévisagea, visiblement réticent à lui livrer des informations, puis lâcha finalement :

« Je prends la route pour Paris après vous avoir déposée. »

« Paris ? Vous allez interroger Fabre ? »

« Oui, demain matin, première heure, mais pas seulement… Vous vous rappelez Jacqueline, la femme à qui vous avez parlé chez Prizzi ? »

« Oui ? Ce tordu la retenait en otage, ou quelque chose comme ça ! »

Il prit son manteau et lui fit signe de faire de même.

« Elle s'appelle Jacqueline Santini. Je vais aller rendre visite à son mari à la Santé. Matteo Santini était associé avec Prizzi et il est tombé pour une sombre affaire de corruption et d'influences… »

Galamment, il lui ouvrit la porte et la laissa passer devant.

« … Prizzi a fait pression sur lui pour ne pas qu'il parle, en tenant Jacqueline. Elle, je l'ai retrouvée et fait mettre sous protection. S'il accepte de témoigner contre Prizzi à son procès, il bénéficiera d'un aménagement de sa peine. Quant à Jacqueline… »

« Oui ? »

« J'espère obtenir quelques compensations. Elle n'est pas insensible à certaines stimulations. »

« Vous entendez quoi par là ? » Demanda Alice en se raidissant soudain.

« Ce n'est pas ce que vous pensez, Avril ! J'espère seulement qu'elle va me dire où Prizzi et ses acolytes se cachent en Belgique ! »

« En échange de quoi ? » Insista t-elle.

« De protection, bien sûr !... Mais vous me prenez pour qui ? Je ne couche pas avec toutes les femmes que je croise ! »

Laurence la dévisagea avec colère et Alice fut surprise par sa soudaine animosité à son égard.

« En revanche, vous... » commença t-il.

Mais le policier s'interrompit brusquement et retint son commentaire peu flatteur en fermant les yeux brièvement. Il ne devait pas laisser transparaître sa jalousie, car il s'agissait bien de cela, et il venait de penser à elle en des termes bien peu élogieux. S'il le lui disait à haute voix, c'en était fini de leur amitié…

« Quoi, moi ? » contre-attaqua t-elle agressivement, en sentant venir la vacherie et en se préparant à lui répondre.

« Rien... »

Enervé contre lui-même, Laurence passa derrière l'accueil et ramassa quelque chose qu'il posa avec un claquement sec sur le comptoir devant Avril : c'était la clé de la Triumph. Elle le regarda sans comprendre.

« L'adresse de Cassel est au 26, rue Saint Etienne, au 2ème étage. Une fois que vous avez récupéré la moto au garage, vous sortez par la cour derrière... Bonne nuit, Avril ! »

« Attendez, Laurence ! »

Il l'ignora et elle dut courir pour se placer devant lui avant qu'il ne sorte dehors.

« Je sais pas pourquoi vous êtes en colère contre moi, mais je veux pas qu'on se quitte fâchés comme hier matin ! S'il vous arrivait quelque chose… » Elle déglutit très nettement, puis serra les poings, soudain féroce. « … je vous le pardonnerai jamais ! »

Laurence la dévisagea et ouvrit la bouche pour dire quelque chose, mais rien ne vint. Les mots restèrent coincés dans sa gorge, et il se contenta de hocher la tête en soupirant, toute colère subitement envolée.

« Vous ferez bien attention à vous, hein ? » Lui demanda t-elle, encore aux abois.

« Oui, maman... » Finit-il par lâcher avec sarcasme.

La rousse étouffa un rire et secoua la tête pendant qu'il la regardait avec des yeux qui pétillaient indéniablement de malice. Impulsivement, elle se jeta contre lui et le serra brièvement dans ses bras. Puis, elle se recula, un peu troublée mais ravie d'avoir fait la paix avec lui. Surpris, il hocha à nouveau la tête, s'éclaircit la voix et dit :

« On se voit demain soir... Bonne nuit, Alice. »

Alice… Laurence lui adressa un bref sourire, puis sortit dehors sans se retourner alors qu'elle le suivait des yeux, choquée et ravie. Il venait de l'appeler Alice, et c'était la chose la plus merveilleuse qu'il lui ait jamais dite ! Elle se sentait tout à coup heureuse, comme si ce simple mot magique suffisait à apaiser tous ses tourments, toutes ces tensions.

De prime abord, l'idée lui avait parue absurde, mais finalement, l'appeler Alice alors qu'elle n'était pas dans une situation de détresse et qu'elle ne s'y attendait pas, c'était un coup de génie… Le sourire radieux que la jeune femme lui avait adressé valait tous les déboires accumulés lors de cette journée pourrie !

Alors qu'il montait en voiture, un léger rictus calculateur s'afficha sur son visage et il se dit qu'il allait devoir se montrer prudent et ingénieux s'il ne voulait pas qu'elle découvre la vérité à son sujet. Pour rien au monde, il ne voulait faire l'objet de ses railleries si elle venait à réaliser ce qu'il éprouvait à présent pour elle !

A suivre…

Merci à ceux et à celles qui continuent à suivre les aventures de Laurence et d'Alice.

La suite prochainement…