Chapitre 23 : Ces Messieurs de la Crim'
« Alors, tu as des nouvelles ? » Demanda Marc Bernardin.
Emile Dussart déposa son arme sur la table alors que le Lyonnais terminait calmement une réussite en fumant. Il s'installa face à son camarade et se servit une rasade de whisky.
« Laurence en a réchappé, ainsi que la fille. Ils ont trouvé le corps de Loisier. »
« Merde... »
« Ouais… Prizzi ne va pas être content. »
« Je me fous bien de ce que Prizzi pense ! Le problème, c'est qu'il devient ingérable. Il est obsédé par ce flic ! »
Il y eut un silence entre les deux hommes. Depuis quarante huit heures, ils étaient à l'abri dans un petit pavillon retiré, habituellement inoccupé, loué discrètement par un proche de Bernardin. Pour ne pas attirer l'attention sur eux, ils avaient refusé toute aide extérieure et restaient cachés.
Pour faciliter le dernier transport des pierres, les gangsters avaient reconditionné les caisses en de petits sacs en toile qu'ils avaient planqués un peu partout dans la maison, notamment derrière les plinthes, dans les sous-plafonds et dans les têtes de lit. Personne ne pensait jamais à chercher dans ces endroits insolites.
Tout était en permanence sous leurs yeux, ce qui facilitait la surveillance. Prizzi allait et venait, s'impatientait et pestait, leur mettant les nerfs en pelote. Heureusement, depuis le rapt d'Avril, il était retenu en France par des affaires qu'il devait régler en urgence. Les interventions croisées de la police orchestrées par Laurence l'obligeait à se réorganiser et lui faisait mal. Bon nombre de ses relations avaient été arrêtés. Certains s'étaient enfuis. Des traîtres l'avaient vendu, disait-il. Tout partait à vau-l'eau. L'enlèvement de la journaliste avait été un échec. Et maintenant, la bombe artisanale que Dussart avait posée dans la maison à Neuville n'avait pas eu les effets escomptés.
Pragmatique, Bernardin avait prévenu le Corse de cette possibilité, mais pour ce dernier, Avril et Laurence étaient déjà morts. Il fallait qu'ils soient morts… A présent, Prizzi devait être hors de lui.
« J'ai contacté Verdier » reprit Dussart. « Il peut nous faire sortir. »
« Verdier ? Je ne lui fais pas confiance. »
« Il me doit un service. »
« Désolé, Emile, pas lui… » Bernardin se servit un verre à son tour. « … L'Espagnol, lui, il peut nous aider. »
« Ramon ? Je le croyais encore en cabane ? »
« Remise de peine, il est sorti le mois dernier. Il doit avoir besoin de pognon, il acceptera. »
« Et comment comptes-tu nous extirper de ce merdier ? »
« Tu peux trouver rapidement un corbillard et trois gars ? »
« Ouais, ça doit pouvoir se faire… On fait quoi de Prizzi ? »
« On le laisse se débrouiller avec son flic. En attendant, la réunion entre Van Houtten et Zakarian a lieu dans quarante huit heures. Une fois qu'ils se sont mis d'accord sur le paiement, on livre la marchandise et on disparaît. Tes dispositions sont prises ? »
« J'ai eu suffisamment le temps pour y réfléchir. Catherine est déjà rendue à Galway. »
« Parfait. Tu sais comment me contacter au cas où, mais ce serait bien qu'on fasse les morts pendant au moins une année. »
« Entièrement d'accord… Pour tout te dire, j'imaginais pas que ça se passerait comme ça. »
« Moi non plus ! Il a fallu qu'on tombe sur le seul flic de la Brigade Criminelle qui est un crack. Laurence est un ancien des services secrets à ce qu'il paraît, et il vient du 36… Un malin et un dur à cuire. »
« Alors, il lâchera pas l'affaire ? »
« Non. »
Dussart écrasa sa cigarette en soufflant la fumée.
« S'il nous trouve ?… » Demanda Dussart.
« Alors, il nous trouvera. »
Le regard de Bernardin était déterminé. Dussart hocha la tête et remit son arme dans son holster. Oh oui, si les flics les trouvaient, ils allaient vendre chèrement leurs peaux et ne partiraient pas seuls en enfer !
« Et Tourneur ? t'as des nouvelles ? »
« Aucune, mais il n'est pas sensé reprendre contact. On va pas lui faire le reproche d'être discret compte tenu des circonstances, hein ? Le mec veut pas se griller. »
Dussart poussa un soupir.
« Vivement jeudi qu'on mette les voiles... »
Dans le silence, seul le tic-tac du balancier de l'horloge lui répondit.
oooOOOooo
La matinée parisienne de Laurence avait plutôt été fructueuse, malgré un accueil froid au 36. Son retour au mythique siège de la Police Judiciaire avait soulevé des réactions diverses. Il y avait d'abord eu ceux qui avaient été étonnés de le voir là, et puis ceux qui n'avaient pas caché leur hostilité à sa présence en ces lieux, et qui lui avaient lancé quelques réflexions à son passage dans les couloirs étroits et encombrés de la PJ.
Quand il était entré dans l'une des salles de débriefing au dernier étage, dans laquelle se tenaient une vingtaine de flics, un silence de mort s'était installé progressivement. Stoïquement, il avait affronté les regards hostiles de ses anciens collègues, ou ceux curieux de la nouvelle génération, pendant que Pierre Ottavioli, le patron de la brigade de voie publique (plus tard rebaptisée répression du banditisme), fendait le groupe et venait vers lui tout sourire :
« Bienvenue à la Grande Maison, Laurence, ça fait plaisir de vous revoir dans ces murs ! »
« Ottavioli. »
Les deux anciens collègues se serrèrent la main. Petit homme sec d'origine corse, le chef de service était autant un homme de réflexion que de terrain. Apprécié de ses subordonnés qui le surnommait affectueusement "Otta", il menait ses troupes d'une main de fer dans un gant de velours, en se jouant des manigances politiques environnantes.
Être reçu par Ottavioli était un symbole fort pour le paria qu'était Laurence. Les deux hommes avaient travaillé un temps ensemble et s'appréciaient, un fait suffisamment rare pour être noté. Le connaissant, Laurence soupçonnait que Ottavioli voulait faire passer un message, impression confirmée quelques secondes plus tard :
« Messieurs, voici l'homme qui met à mal en ce moment même le grand banditisme dans le Nord et au delà de nos frontières, chez nos voisins britanniques et belges ! Les gangsters n'ont qu'à bien se tenir quand le commissaire Laurence, digne représentant de la police d'enquête, prend des initiatives inédites ! Saluez comme il se doit le meilleur flic de France actuellement, et qu'il soit une source d'inspirations pour vous tous ! »
Il n'y avait aucune moquerie dans les propos du charismatique chef de service. Les hommes présents rendirent un hommage poli à leur pair en le saluant, puis reprirent leurs conversations interrompues, sans plus s'occuper du banni.
« Venez, Laurence, je veux vous présenter mes collaborateurs, et une jeune pousse prometteuse. »
Ottavioli l'emmena vers un groupe formé de trois trentenaires très différents qui discutaient en fumant.
« Voici François Le Mouël, il nous arrive de son commissariat de banlieue avec des idées révolutionnaires sur la façon de gérer les troupes… Pour lui, le maître mot avec les criminels, c'est l'anticipation. »
« Révolutionnaires, c'est vite dit… Il faut toujours s'inspirer des méthodes de nos aînés, soient-elles marginales... » S'exclama l'intéressé en serrant chaleureusement la main de Laurence. « … Si vous avez un moment tout à l'heure pour que nous discutions des vôtres ? »
« C'est simple, je travaille seul. Mes méthodes ne conviennent pas dans une organisation comme la vôtre. »
Ces propos furent suivis d'un silence.
« Je vous avais prévenu, Le Mouël... » Dit Ottavioli, non sans ironie. « La méthode Laurence est unique ! »
« Ça a le mérite d'être clair, mais j'aurai essayé ! » Affirma le jeune commissaire en souriant, pas le moins du monde vexé par le refus poli de Laurence.
« Vos efforts finiront bien par être récompensés un jour ! » Intervint l'un des deux hommes en costume cravate, l'un de ces Messieurs de la Crim' comme l'avait été Laurence huit ans plus tôt. Ottavioli le présenta :
« Marcel Leclerc, un breton comme on n'en fait plus avec un sens aigu de l'honneur et du devoir, il est aussi notre intello de service… Je n'arrête pas de lui répéter qu'il ira loin avec son opiniâtreté ! Plus têtu, tu meurs ! »
« Ottavioli, vous exagèrez toujours ! Content de vous connaître, commissaire. Vous faites un sacré bon travail en traquant Le Corse. Ne lâchez rien. »
« Merci. Je ne désespère pas de lui mettre bientôt la main dessus. »
« Il va falloir vous bouger davantage, Laurence… » grogna le troisième, un jeune homme avec un collier de barbe et un air arrogant.
Ce dernier dévisageait le commissaire avec condescendance. Il faisait partie de la jeune garde en blouson de cuir et blue jean qui devait considérer Laurence comme une relique du passé avec ses méthodes d'un autre temps. Laurence n'était pas loin de penser la même chose, tellement tout avait changé depuis son départ de Paris… mais il n'allait certainement pas se laisser insulter par le jeune blanc-bec :
« Et vous, il vous reste tout à prouver… » répliqua vertement Laurence. « … Vous n'êtes encore qu'un gamin qui joue au gendarme et au voleur en culotte courte, dans la cour pavée du 36 ! »
Piqué au vif, l'insolent serra les dents en se redressant, pendant que Ottavioli masquait un sourire et faisait enfin les présentations :
« Inspecteur Robert Broussard… grande gueule, instinctif, inflexible, avec des idées bien arrêtées, mais des qualités certaines de négociateur sur le terrain... Ne vous fiez surtout pas aux apparences avec lui, Laurence, il est redoutable. »
Les deux hommes se mesurèrent du regard sans un mot mais la tension était palpable. Ottavioli tenta de détendre l'atmosphère devenue soudain pesante :
« Allons, messieurs, vous vous ressemblez beaucoup trop tous les deux pour ne pas vous apprécier. »
« Ottavioli, qu'est-ce que c'est cet accueil ? » Demanda Laurence pour revenir à la raison de sa présence à la PJ. « Où est Fabre ? »
« Vous avez beau avoir quitté les lieux en vous faisant conspuer, vous n'en restez pas moins un bon flic, Laurence. Beaucoup ici ont tendance à oublier qu'on doit réfléchir avant de se lancer tête baissée dans une enquête. »
« Ah, je suis cité en exemple maintenant ! »
« Ça vous étonne ? Vos résultats encourageants à Lille nous parviennent et font pâlir nos statistiques. Il y a forcément des enseignements à en tirer. »
« Sans soulever de nouvelles jalousies ou des rancœurs ? Qu'en pense Garcès, l'architecte de mon départ ?
« Garcès nous quitte dans quelques mois, Laurence. Le Grand Ponte n'a déjà plus son mot à dire sur les décisions actuelles. »
« Qui va le remplacer ? »
« Moi. »
« Directeur de la PJ... Félicitations, Ottavioli. C'est mérité. »
Ottavioli se contenta de hocher la tête.
« Vous dirigez actuellement le groupe de Germain à Dunkerque, non ? »
« C'est provisoire. »
« Vous croyez ? J'ai eu l'occasion de parler à ce jeune inspecteur Bardet, c'est ça ? Il a été très impressionné par votre personnalité. Il m'a dit qu'il en avait appris plus en une semaine à vos côtés qu'en cinq années en tant qu'adjoint de Germain… »
« Encore une fois, je travaille seul et la formation de vos jeunes pousses comme vous dites, ne m'intéresse pas. »
« Si vous obtenez des résultats probants sur votre affaire, vous pourriez refaire une entrée remarquée ici et vous seriez amené à commander ces hommes. » Dit-il en désignant le groupe.
« Une perspective des plus réjouissantes, vu l'accueil qui m'a été réservé… » ironisa le policier lillois.
« La criminalité a changé de visage, Laurence, comme vous avez dû vous en rendre compte avec Prizzi. Les voyous deviennent plus ambitieux, plus gourmands, plus durs aussi, ils s'organisent en bandes, développent des réseaux. Je suis en train de plancher avec Leclerc et Le Mouël sur la réorganisation des services de la PJ. Ils vont être refondus, spécialisés, d'ici à quelques années, et ce sera l'occasion de faire des propositions pour faire évoluer efficacement nos interventions. J'aurai besoin d'hommes comme vous pour diriger ces nouveaux groupes. Pensez-y dès maintenant. »
« C'est tout vu, Ottavioli, je ne reviendrai pas. Seul le terrain m'intéresse, pas la paperasserie, ni la politique, sinon je serai passé divisionnaire depuis longtemps. »
« Toujours aussi tête de mule, hein ? J'espère vous convaincre dans quelque temps quand mon projet de moderniser la police sera plus concret. Je vous en reparlerai alors en privé. »
Ottavioli consulta sa montre.
« Fabre doit être arrivé... Broussard, vous voulez bien conduire le commissaire Laurence vers le suspect pour qu'il puisse l'interroger ? »
Sans un mot, Broussard emmena Laurence par les couloirs vers une pièce mansardée et referma la porte derrière lui. L'inspecteur s'appuya contre le mur et alluma une cigarette sans en proposer une au commissaire. Le silence s'installa entre les deux hommes.
Avec indifférence, Laurence souleva quelques papiers sur une table qui avait connu des jours meilleurs. Les bureaux sous les toits étaient toujours aussi petits, mal équipés et inconfortables. En hiver, il se rappelait qu'on se les gelait, et en été, ils étaient de véritables fours irrespirables qui sentaient la sueur rance ! En huit ans, rien n'avait changé apparemment, surtout quand il voyait un vieux calendrier de 1955 encore afficher au mur !
La porte s'ouvrit enfin sur trois flics, deux inconnus, et un individu que Laurence aurait reconnu entre mille.
Avec ennui, Laurence mit les mains dans ses poches et sentit sous ses doigts le galet qu'Alice lui avait remis. Ce n'était pourtant pas le moment de penser à la journaliste alors il écarta ses pensées pour se concentrer sur l'affrontement à venir. Stratégiquement, les trois hommes prirent place autour de lui en l'entourant à bonne distance. Ils échangèrent des regards qui se voulaient intimidants et le commissaire comprit qu'ils n'étaient pas venus là pour faire la conversation et lui souhaiter la bienvenue. Curieux, Broussard n'avait pas bougé de son poste contre le mur et observait en silence.
Le plus âgé des trois, celui que Laurence connaissait, prit la parole :
« On t'avait pourtant prévenu, Laurence… Si tu remettais les pieds ici, on te cassait ta belle gueule d'enfoiré... »
Laurence eut juste un sourire qui étira légèrement ses lèvres et s'exprima enfin :
« Cette fraternité fait chaud au cœur… Décidément, Blondel, tu n'as pas changé, toujours aussi con ! »
Pendant qu'il parlait, Laurence avait enlevé sa veste, montrant par là même qu'il n'était pas armé, et l'avait posée délicatement sur le dossier d'une chaise. L'un des hommes avança résolument vers lui et fut cueilli par un coup de pied dans les parties et un crochet du droit au menton qui l'envoya au sol en se tordant de douleur.
Le second flic fut plus prompt et se jeta sur Laurence en lui donnant un uppercut au plexus solaire. Le policier lillois encaissa et riposta par un crochet du gauche, puis en parant une autre attaque vicieuse. Blondel lui sauta dessus et lui saisit les bras pour l'immobiliser.
Pendant quelques secondes, ce fut une foire d'empoigne entre les trois hommes, à deux contre un. Les coups tombèrent alors en déluge sur Laurence, retenu, sans défense, tous assénés au niveau de l'estomac et du foie. Pourtant, le policier réussit à échapper à son agresseur d'un coup de coude bien placé et se dégagea avec une nouvelle énergie.
Laurence enchaîna alors par des prises de jiu-jitsu malgré l'espace exigu. En quelques secondes, le second flic se retrouva au sol en se tenant l'épaule, démise probablement. Blondel réussit à lui porter quelques coups avant d'être neutralisé à son tour avec une clé de bras… Le flic se mit à gémir, mais Laurence ne le lâcha pas.
« Alors, Blondel, toujours envie de s'amuser avec moi ? »
« Lâche-moi, sale traître ! »
« C'est toi le traître, espèce de collabo ! Tu t'es planqué derrière Verneuil pendant des années ! Maintenant qu'il est à la retraite, tu n'es plus protégé ! Et si on remuait enfin la merde, hein ? »
« Personne va te croire, t'as pas de preuves ! »
« Oh si !... Je raconte à Broussard ce que tu as fait ? Où tu étais pendant la rafle du Vel' d'Hiv' avec tes copains du P.P.F. ? »
« C'est faux ! J'ai aidé des juifs à s'enfuir ! »
« Non, pas toi… Toi, tu les as parqués, puis fais monter dans des camions, direction Drancy et l'Allemagne ! Tes copains, Gillars et Terrasson, tu te rappelles ? Je les ai retrouvés et ils ont signé des aveux, dans lesquels ils te chargent ! Maintenant ils coulent des jours paisibles à l'ombre… Comment tu crois que Ottavioli va réagir quand je vais lui apporter ces témoignages, hein ? »
« On faisait que suivre les ordres, bordel ! »
« Argument inacceptable devant un tribunal désormais, et qui ne te dégage pas de tes responsabilités ! Tu vas aller en prison, Blondel et payer enfin pour toutes les magouilles que tu as faites ici en douce au fil des années ! »
Laurence lâcha le flic qui tomba à genou, la tête basse. Broussard n'avait pas levé le petit doigt mais il regardait Blondel avec consternation. Laurence fit jouer sa mâchoire douloureuse et remit tranquillement sa veste, pour une fois épargnée. Quand il se retourna vers la crapule, Blondel pointait son arme de service sur lui avec l'intention de s'en servir. Les choses étaient soudain mal embarquées…
« T'as toujours été qu'une sale enflure, Laurence ! Un putain de résistant de mes deux ! Tu te prenais pour qui avec tes grands airs supérieurs et bourges, hein ? Comme le sauveur de la Nation ? J'ai jamais pu t'encadrer ! »
« Baisse ton arme, Blondel » Demanda Laurence. « Tu ne vas faire qu'aggraver ton cas… »
« Ta gueule, ou je te colle un pruneau tout de suite !... Broussard, t'es avec moi ? »
Le jeune homme ne répondit pas immédiatement et regarda alternativement Blondel et Laurence en comprenant ce qui était en train de se jouer.
C'est donc ainsi que je vais finir... se dit Laurence en serrant les poings, persuadé que l'autre n'hésiterait pas une seconde à l'abattre. … Tuer par l'un de mes anciens collègues ripoux et collabo, et bien sûr, il va coller le crime sur le dos du pauvre Fabre, un innocent qui n'a rien demandé !
« Tu n'es pas obligé de faire ça, Blondel… » avança Laurence.
« Je vais me gêner… Alors, Broussard ? C'est le moment de prouver ce que tu vaux, petit ! T'es avec moi ou pas ? » Redemanda l'intéressé.
Le jeune homme s'approcha calmement de Blondel et se rangea à ses côtés en souriant de façon sinistre à l'encontre du policier lillois. Blondel eut un rire, pendant que Laurence se tendait en se disant qu'il vivait ses derniers instants.
« Tu vois, Laurence ? Rien n'a changé. T'es rien qu'une grosse merde qui va crever comme une grosse mer… »
L'arme de Blondel vola dans la pièce alors que Broussard venait de le désarmer d'un coup de pied magistral. Surpris, Blondel tourna la tête vers le jeune homme qui ne se gêna pas ensuite pour le cueillir au menton d'un crochet monumental. Le ripoux s'étala de tout son long et ne bougea plus.
« Ce que je vaux ? Beaucoup mieux que toi, Blondel ! »
Broussard se pencha et lui passa les menottes dans le dos. Il lança des regards vers les deux autres flics qui n'avaient pas moufté dans leurs coins respectifs, puis revint vers Laurence qui le dévisagea avec un sourire cynique :
« Négociateur, hein ? »
« Empêcheur de tourner en rond et casse-couilles, aussi ! »
Laurence hocha la tête et lui tendit la main :
« Merci, Broussard. »
Le jeune flic s'avança et, cette fois, la lui serra chaleureusement :
« Pas de quoi, commissaire... Je vous ai mal jugé. »
« Moi aussi… Ne pas se fier à votre apparence, a dit Ottavioli ? »
« Ça fait un moment que Leclerc cherchaient à faire tomber Blondel pour toutes ces histoires pas claires... Désolé pour la mise en scène, mais le boss savait qu'il avait une dent contre vous, alors il a saisi l'opportunité... Tentative d'assassinat et collaboration, en plus de ce qu'il manigançait ici, ce salaud va passer quelques années au trou pour ses crimes ! »
Broussard ouvrit la porte et passa la tête dans le couloir pour appeler quelqu'un. Dans sa poche, Laurence retrouva le porte-bonheur d'Avril et le frotta doucement en éprouvant un immense soulagement.
D'autres flics envahirent la pièce et embarquèrent les trois hommes. Laurence et Broussard les regardèrent partir pour être interrogés.
« Je vous paie un verre tout à l'heure au Galway, inspecteur ? »
« Avec plaisir, commissaire. »
En l'espace de quelques minutes, une amitié était née.
A suivre…
Ce chapitre est un peu spécial, parce qu'il entremêle fiction et réalité. Je trouvais intéressant de mêler la petite histoire dans la Grande, comme un clin d'œil, une passation.
Ottavioli, Leclerc et Broussard sont des figures légendaires de la PJ des années 60/70. Ces trois policiers d'exception ont contribué à asseoir dès 1964 la police moderne, dite d'initiative, alors que Laurence fait figure de dinosaure, digne représentant d'une police d'enquête à l'ancienne, déjà dépassée par les changements qui s'opèrent dans le monde criminel à cette époque.
Ottavioli était un meneur d'hommes respecté et un visionnaire. Patron de la Brigade Mondaine, de la Brigade de Répression du Banditisme et de la prestigieuse Brigade Criminelle, il a initié de nombreux changements au sein de la PJ. Surnommé « Monsieur Anti Rapt » car il refusait de payer les rançons lors des kidnappings, il a été au centre de toutes les grandes affaires des années 60/70, marquées par la montée du terrorisme et le grand banditisme, qui culmine avec Mesrine.
Le Moüel a été à l'origine de la BRI, ce qu'on a appelé l'Antigang plus tard, avec pour moteur l'anticipation, c'est-à-dire la prévention si possible des crimes par la connaissance et l'identification des suspects, la recherche d'informations et la surveillance des criminels afin de les appréhender avant le passage à l'acte, si possible. Le droit français autorise l'arrestation par anticipation. C'est la police moderne que l'on connaît, la police d'initiative.
Quant à Broussard, le dernier survivant, il est lui aussi devenu le grand patron de la PJ, en participant à ces grandes affaires, mais il est surtout célèbre pour son bras de fer avec Jacques Mesrine.
Personnellement, enfin, j'avais envie d'évoquer mes rencontres avec ces flics pas comme les autres au début des années 2000. J'ai travaillé pendant neuf ans quai des Grands Augustins, juste en face du « 36, quai des Orfèvres ». Au Galway, où je déjeunais régulièrement avec mes collègues, nous croisions les inspecteurs du 36, armés de gros calibres sous leurs blousons*, qui nous dévisageaient avec insistance et méfiance quand nous entrions sur leur territoire. Je vous jure, on se serait cru dans un western, entrant dans un saloon, avec l'impression de ne pas être les bienvenus !
Toujours à voix basses, discrètement, ils profitaient de leurs pauses déjeuners pour faire le point sur leurs enquêtes. Parfois, des cadres en costume cravate étaient là. Avec le temps, des liens se sont tissés, on faisait plus que se saluer. Ces types sympas finalement n'étaient pourtant pas des tendres, dévoués corps et âmes à leur boulot, très fiers d'appartenir à l'élite de la police française et conscients de leur lourd héritage.
En souvenir de cette période, j'ai voulu leur rendre hommage à ma façon.
L'enquête reprend dans quelques jours…
* ils ne s'en cachaient pas ! Pour rappel, dans notre pays, le port des armes à feu est réglementé, et on ne voyait pas des militaires armés tous les jours dans la rue en 2000 !
