Chapitre 24 : Dissonances et autres petites contrariétés

Après avoir honoré son invitation et fait plus ample connaissance avec Broussard, Laurence était allé interroger Fabre. Comme il s'y attendait, le restaurateur de tableaux n'avait aucune connaissance de l'identité des truands pour lesquels il travaillait. Son seul contact était Pierre Tourneur, qui l'avait engagé pour sortir la toile de Sisley du musée, et faire l'échange avec la copie réalisée par le faussaire. Le processus était ingénieux et quasi sans risques. A part faire expertiser le tableau, tout le monde n'y aurait vu que du feu.

Laurence avait ensuite quitté le 36, soulagé et renforcé dans sa décision de ne pas y revenir malgré l'invitation cordiale d'Ottavioli. Il avait déjeuné à Saint Germain des Prés avec un ami de longue date - il lui en restait quelques uns, tout de même ! - puis il avait repris la route de Lille dans l'après-midi.

Sur le chemin du retour, Laurence se fit mentalement un récapitulatif de sa matinée bien chargée. Il était allé de bonne heure à la Prison de la Santé. Au parloir, le policier avait vu Matteo Santini qui n'avait guère été bavard. Le policier avait donc fait la conversation et lui avait proposé un marché. Le truand avait écouté sans rien trahir, peut-être intéressé par une réduction de peine, si les informations recueillies s'avéraient payantes. Laurence lui avait laissé vingt quatre heures pour réfléchir et l'avait autorisé à téléphoner à sa femme, Jacqueline, en signe de bonne volonté, persuadé aussi que madame serait le lien entre Santini et lui.

Laurence était présentement en route pour rencontrer Jacqueline Santini. Il avait chargé Bardet de la mettre à l'abri, après l'avoir sortie des griffes de Prizzi. De cette femme, il ne savait que peu de choses, uniquement ce qu'Avril lui avait raconté de sa brève conversation avec elle.

La quinquagénaire l'attendait calmement dans le salon de l'appartement réservée pour elle, pas le moins du monde inquiète, et lui jeta un regard appréciatif quand il entra, accompagné de Bardet :

« Vous êtes beaucoup mieux au naturel, sans cette cicatrice affreuse qui vous barrait le visage, commissaire. »

Il eut un sourire poli et sut qu'il avait en face de lui une femme qui savait encore user de ses charmes. Cela changeait singulièrement la donne et l'orientait vers une hypothèse qu'il avait émise un peu plus tôt en voiture.

« J'ai vu votre mari ce matin, Madame Santini, et je lui ai fait une proposition. Il ne tient pas à être connu comme un informateur, alors je suppose qu'il vous a chargé d'être son porte-parole ? »

« C'est exact... Je vais vous faire une réponse qui va vous étonner, mais mon époux refuse votre offre, commissaire. »

En vérité, Laurence n'était pas surpris par ce revirement, certes fâcheux pour lui. Son hypothèse semblait se confirmer.

« Et vous ? Vous ne voulez pas le voir sortir plus tôt ? »

« Peu importe ce que je veux. Le jeu n'en vaut pas la chandelle, selon lui. »

Laurence la considéra quelques secondes en inclinant légèrement la tête sur le côté.

« Au contraire, je crois que c'est d'une importance capitale. Avril, ma… collaboratrice m'a rapportée votre conversation lors de cette soirée où nous étions présents. Vous jouez un rôle trouble dans cette histoire, Madame. »

Jacqueline Santini se redressa, soudain plus alerte.

« Qu'est-ce que vous entendez par là, commissaire ? »

« Vous avez clairement fait entendre que vous étiez otage de Jacques Prizzi, qui faisait ainsi pression sur votre mari pour ne pas qu'il fasse de révélations à la police. Pourtant, vous semblez être devenu proche de votre geôlier, madame Santini… Très proche même... »

La femme se troubla et se détourna de lui brusquement.

« Comment osez-vous dire une chose pareille, Monsieur ? Vous ignorez ce que j'ai vécu ! »

Jacqueline Santini sortit son paquet de cigarettes, en sortit une en tremblant des mains, un fait qui n'échappa pas à Laurence, et tenta de l'allumer. Elle s'y reprit à plusieurs reprises, avant que Laurence ne s'approche d'elle en lui tendant galamment la flamme de son briquet. Calmement, il expliqua :

« Vous ne seriez pas la première personne à qui cela arrive. On appelle cela le Syndrome de Fromm*. Vous nouez une relation d'empathie avec votre ravisseur, pendant que celui-ci éprouve dans le même temps des émotions positives vis-à-vis de vous, sa victime. Peu à peu, la confiance s'installe et de nouveaux sentiments se développent… des sentiments très forts... »

« Vous affabulez totalement, commissaire ! »

« Vraiment ? N'êtes-vous pas en train de protéger Prizzi en ce moment même, parce que vous êtes tombée amoureuse de lui ? »

« Vous êtes abject ! »

Il laissa passer un temps et mit ses mains dans ses poches.

« Vous auriez pu partir à n'importe quel moment depuis le vol, mais vous ne l'avez pas fait, comme si vous vous sentiez en sécurité, protégée par votre amant… Quand je suis arrivée ici, vous étiez calme. C'est ce qui m'a mis la puce à l'oreille… »

Jacqueline ne répondit pas et regarda ailleurs.

« … Avril a cru que vous aviez peur de Prizzi, mais en réalité, c'est votre mari que vous craignez. C'est pour cela que vous ne voulez pas le voir sortir de prison... Comment Santini vous traite t-il ? Se montre t-il violent avec vous ? »

Là encore, un silence farouche pendant qu'elle tirait nerveusement sur sa cigarette.

« Malgré l'ignominie de ses actes criminels, Jacques Prizzi s'est toujours montré un parfait gentleman avec vous. Il vous a traitée avec respect, peut-être même gentillesse ? Alors vous avez cédé à ses avances, n'est-ce pas ? »

Jacqueline Santini le regarda alors droit dans les yeux.

« Je n'en éprouve aucune honte ! Cet homme est bien plus honorable que bon nombre de ces semblables ! »

Laurence hocha la tête.

« Et vous ne le trahirez pas… Vous ne me direz pas non plus où se cachent ses complices ?

« Qu'est-ce que j'y gagne ? Rien… Je vais perdre l'homme que j'aime. Retourner à une vie d'esclave soumise, sous la coupe d'un misérable qui me fait vivre l'enfer. Même la prison me semble un plus doux châtiment, si tant est qu'avoir le malheur d'aimer un criminel fasse de moi également une criminelle ! »

Laurence hocha à nouveau la tête en comprenant.

« Je vais vous placer en état d'arrestation, madame Santini. Le juge Cassel vous interrogera et vous inculpera probablement. Je ne vous cache pas que vous encourez une lourde peine. »

« Quelle importance ? Il n'y aura pas de Et ils vécurent heureux jusqu'à la fin des temps pour Jacques et moi… Je l'ai compris dès que j'ai su qui vous étiez réellement. »

« Bardet ? »

« Oui, commissaire ? »

Le jeune inspecteur approcha.

« Passez les menottes à Madame Santini et emmenez la au commissariat... Vous y serez interrogée, madame, mais ma proposition tient toujours, si vous souhaitez bénéficier de circonstances atténuantes. »

Bardet la conduisit jusqu'au panier à salade, suivi par Laurence qui devait à présent trouver une autre solution pour coincer Bernardin et Dussart. L'inspecteur revint vers Laurence, la mine soucieuse. :

« Prizzi va être fou de rage quand il va apprendre que vous avez arrêté la femme qu'il aime. »

« Je compte bien là-dessus, Bardet. Il va fatalement faire une erreur, et je serai là pour en profiter à cet instant précis. »

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Alice était nerveuse, comme rarement elle l'avait été. Ce n'était que Laurence, se répétait-elle, cette peau de vache qui voulait montrer un visage un tant soit peu civilisé et daignait enfin la remercier en la conviant à un simple dîner…

Un simple dîner… Alors pourquoi n'arrêtait-elle pas de changer de tenue depuis tout à l'heure ? De rectifier son maquillage et de se recoiffer ?

La vérité, c'est que tu ne cherches pas seulement à être présentable, admit-elle enfin en soupirant, les mains sur les hanches.

« Tu veux lui prouver que tu es belle ? Que tu peux plaire ? Alors sois toi-même, ma vieille… » s'entendit-elle dire à son reflet dans le miroir, déterminée. « … Et tant pis si ça le défrise ! »

Malgré cette résolution, Avril partit à son rendez-vous avec la boule au ventre et une nervosité tout à fait inhabituelle.

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Advienne que pourra… Laurence ajusta sa cravate et s'observa dans la psyché. Il est vrai qu'il n'avait pas à faire beaucoup d'efforts pour plaire, mais néanmoins, le Diable était dans les détails, comme disait son philosophe préféré, Friedrich Nietzsche.

Rarement avait-il été aussi indécis sur la conduite à tenir avec Alice Avril. Devait-il se comporter avec elle comme il l'avait toujours fait, au risque de faire capoter une soirée organisée tout de même au bénéfice de la rousse, ou bien devait-il lui présenter un visage avenant, et par là même, aller à l'encontre de sa nature ?

En bon égoïste, Laurence n'était pas homme à faire des compromis. C'est vrai, pourquoi changer ce qui était parfait ? Pourtant, la relation qu'il entretenait avec la journaliste était en train de changer de nature. Elle avait basculé le jour où il avait vu la jeune femme dans cette fameuse nuisette noire.

Il éprouvait des sentiments pour elle à présent, mais ne voulait rien en laisser paraître, avant d'avoir la certitude qu'Avril était réceptive à ses attentions. Comment initier une ouverture sans trop trahir ? Comment lui montrer un intérêt non feint, tout en le masquant ? C'était un équilibre précaire à trouver, d'autant qu'il y avait un autre homme dans la vie de la jeune femme…

La question l'avait taraudé toute la soirée précédente alors qu'il roulait vers Paris. Comment allait-il évincer un rival dont il ne savait rien, à part qu'il s'appelait Richard, que c'était un banquier et un homme marié ? Avril l'avait soustrait à son examen et à ses questions un peu trop rapidement à son goût, ce qui était étrange en un sens... La réaction de la jeune femme quand elle était revenue seule, l'avait également laissé perplexe… On aurait dit que la rousse était déçue que son amant la délaisse... Surtout après une semaine d'absence où elle avait failli mourir ? Non, ça ne collait pas... Ce Richard avait-il en réalité rompu en la plantant là hier soir ? Il ricana. Insupportable comme Avril était, elle ne devait pas réussir à tenir un amant plus d'une nuit...

Ou alors, le mal était-il plus profond ? Il se souvenait de la réaction de la rousse quand Bardet avait tenté de l'embrasser sur le ferry, comment elle l'avait repoussé. Sans doute n'était-elle pas prête à entreprendre une relation avec un homme après ce qu'elle avait subi ? Mais alors, pourquoi était-elle devenue plus familière, plus proche et tactile avec lui ? Seulement parce qu'elle avait une confiance aveugle en lui ?

S'il y avait de l'eau dans le gaz entre les deux amants, alors il devait en profiter et placer ses pions en bon tacticien. Ce soir, il consentait à se montrer tolérant vis à vis d'elle, à faire bonne figure pour la remercier de lui avoir sauvé la vie, mais dans une certaine limite... Si la journaliste dépassait les bornes - ce qui était fort à parier - il se montrerait impitoyable avec elle.

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« Vous n'êtes pas très loquace ce soir, Avril. Quelque chose vous tracasse ? »

« Non, mais vous non plus, vous ne dites pas grand chose. »

« Touché. »

« Qu'est-ce qu'il y a ? »

Laurence reposa son verre de vin rouge et sourit. Généreux, vif, avec une singulière touche d'âpreté dans les tanins, il avait finalement choisi un vin qui ressemblait beaucoup à la jeune femme assise en face de lui.

« Je n'ai pas envie de parler travail ce soir. Je préfère que vous me parliez de vous. »

« » De moi ?

Il hocha la tête. Machinalement, elle but également une gorgée du délicieux vin rouge qu'il avait commandé :

« C'est bien la première fois que vous vous intéressez à ce que je fais. Ça cache quoi votre comportement ? Où vous voulez en venir ? »

« Je suis sincère. »

« Alors là, permettez-moi d'en douter ! »

Il eut un petit rire.

« J'ai clairement établi que je suis sadique avec vous et qu'à ma très grande satisfaction, vous êtes devenue mon souffre-douleur. Toutefois… »

« Toutefois ? »

« Il m'arrive d'éprouver, disons… de l'intérêt pour vous. »

« Oui, quand je suis en situation de faiblesse ou à terre, vous vous engouffrez dans la brèche pour m'asticoter et bien me faire sentir combien je suis minable ! »

Il eut un sourire retors, seule concession au fait qu'elle avait raison sur ce point.

« N'ai-je pas fait preuve de compassion pour votre état ces derniers temps ? »

Il avait prononcé ce mot comme s'il n'y croyait pas lui-même. Alice pouffa devant sa mauvaise foi manifeste, surtout que comme hauts et bas, elle avait connu mieux. Douvres était vraiment un mauvais souvenir.

« Vous voulez dire, de pitié ? Pardon, Laurence, mais la compassion, c'est quelque chose qui vous est totalement étranger ! »

« Détrompez-vous, il m'arrive d'éprouver des... des sentiments altruistes ! »

Comme souvent, le langage corporel de Laurence était en complète contradiction avec ce qu'il affirmait. Alice remua vivement de la tête en signe de désaccord.

« De qui vous vous moquez ? Vous savez même pas ce qu'est l'empathie ! Au mieux, la souffrance d'autrui vous indiffère ! »

« En règle générale, oui, mais quand il s'agit de personnes proches, je ne suis pas… insensible, comme vous le dites. Demandez à Marlène. »

« Marlène n'oserait pas vous contredire. »

« Demandez à Carmouille, alors ! »

« Carmouille ? Qu'est-ce qu'elle a à voir avec la compassion ? »

Le commissaire s'éclaircit la voix et parut soudain gêné.

« J'ai joué... l'entremetteur entre Tricard et elle. »

Alice éclata bruyamment de rire. Ses voisins de table lui adressèrent des regards désapprobateurs qu'elle ignora royalement.

« Alors ça, c'est la meilleure de l'année ! Vous, un entremetteur ?! »

« Les problèmes de cœur ne sont pas à négliger quand ils ont une incidence sur la qualité de la relation de travail !... » Protesta Laurence le plus sérieusement du monde. « … Tricard et Carmouille avait besoin d'un coup de main pour avancer dans leur relation. J'ai poussé Carmouille à… à dévoiler ses intentions. »

« Bien sûr… Vous étiez le mieux placé pour l'aider ! »

Elle se remit à rire pendant que le visage de Laurence s'assombrissait.

« Pour une fois que vous avez voulu bien faire ! Bientôt, vous allez devoir donner du Madame la Divisionnaire à Carmouille ! »

Devant la mine horrifiée du commissaire, l'hilarité d'Alice redoubla.

« Désolée, Laurence, mais cette fois, vous avez décroché la timbale ! »

« Ça y est, vous êtes calmée ? » Demanda Laurence au bout d'un moment, vexé.

Alice essuya ses yeux larmoyants en évitant d'étaler son maquillage.

« Vous me ferez toujours mourir de rire ! »

« A défaut de vous faire mourir en vous étranglant » ricana-t-il.

« Ah c'est vrai… Menotter les femmes, les étouffer, c'est votre truc, hein ? Quel amant délicat et attentionné vous faites ! »

Elle se remit à rire alors que leurs voisins de table les regardaient avec sidération, en ayant encore entendu la fin de leurs échanges.

Imperturbable, Laurence observa Avril, les yeux mi-clos, en imaginant avec délectation qu'il passait à l'acte. Il l'étranglait là, devant tout le monde, et les témoins finissaient par l'applaudir chaudement, alors que la rousse gisait, inerte à ses pieds, le teint blafard, les yeux grands ouverts sur le néant...

C'était avant qu'Alice le fasse revenir à la réalité par un :

« Hé, les frigides ? Mettez un peu de piquant dans vos couples, ça relancera les affaires avec vos Gérard ! »

Choquées, les intéressées regardèrent ailleurs. Nombre de couples se levèrent pour partir, outrés, sous les regards inquiets des serveurs et du responsable de salle. La soirée était ruinée. Laurence se frotta le front en fermant les yeux et en soupirant tout bas. Avril n'était décidément pas sortable.

« Et à part ça, comment vont les amours pour vous ? » Demanda innocemment la journaliste après cette sortie épique.

Le plus dignement possible, le policier jeta sa serviette sur la table et se leva en boutonnant sa veste.

« Au point mort ! J'envisage même de faire marche arrière. »

Il aurait dû s'en douter. Avril, parfois fine mouche, était incapable d'additionner un et un. Après tout, c'était sans doute trop lui demander…

Alice le regarda sans comprendre. Il jeta quelques billets sur la table puis s'en alla sans un mot, en la laissant dans la plus profonde confusion. Elle resta perplexe, puis haussa les épaules quand aucune explication à son départ brutal ne lui vint à l'esprit.

« Ça doit être la juge… Il s'est fait jeter ! Chapeau, Madame Cassel ! »

Alice leva symboliquement son verre à l'adresse de la magistrate, se leva et sortit du restaurant. Il n'était pas encore trop tard pour trouver un taxi.

oooOOOooo

« Pourquoi vous m'avez plantée hier soir ? »

Laurence ignora la sangsue qui lui courait présentement après. Un dossier sous le bras, il tentait de revenir vers son bureau en évitant Avril.

« Répondez-moi quand je vous pose une question, espèce de malotru ! »

Alors ça, c'était la meilleure !… Lui, un malotru ? Après l'attitude déplacée qu'elle avait eue hier soir au restaurant devant tout le monde ? Il s'arrêta net et se retint in extremis de lui dire ce qu'il pensait de son comportement devant ses subalternes :

« Je suis occupé, Avril... En fait, comme vous le voyez, je ne suis pas vraiment occupé... C'est juste une façon polie de vous dire de dégager ! »

Le visage fermé, il se remit en marche, bien décidé à l'oublier.

« Décidément, faire la gueule, c'est une seconde nature chez vous ! » Cria t-elle en lui recollant aux basques.

« Vous êtes pugnace, vous, hein ? »

« Vous m'avez traité de quoi, là ? » Commença t-elle à s'emporter, confirmant la réflexion du commissaire.

« Pugnace… »

Comme elle le regardait toujours avec la même expression d'incompréhension vengeresse, il ajouta :

« Pugnace, Avril ? Regardez ce que ça signifie dans un dictionnaire, vous vous coucherez moins idiote ce soir ! »

Et il repartit, la plantant là, indécise. Elle finit par le suivre et rentra à son tour dans le bureau pour saluer Marlène. Laurence secoua la tête et remit le nez dans ses papiers sans plus s'occuper d'elle.

« Ah, Alice ! Tu tombes bien, j'ai plein de trucs à te raconter !... Euh, ça n'a pas l'air d'aller ? »

« Je me sens comme quelqu'un de trahi ! » Lança t-elle en appuyant un regard furibard vers le commissaire. « Mais t'inquiète, Marlène, ça va se payer ! »

Marlène tourna la tête vers le commissaire en se doutant qu'il avait dû faire encore quelque chose pour énerver la journaliste.

« Ne me regardez pas comme ça, Marlène, je n'y suis pour rien ! » se dédouana Laurence en levant les deux mains en l'air.

« Ah oui ? C'est quand même pas ma faute si vous vous êtes fait larguer par Cassel ! A force de sauter sur la première bonne femme venue, vous récoltez ce que vous semez ! »

Hein ? Laurence fronça soudain les sourcils en n'y comprenant rien, puis secoua la tête avec dérision sans chercher à aller plus loin.

« Il m'a suffit de l'évoquer hier soir, et Môssieur Laurence est tout de suite monté sur ses grands chevaux, puis il s'est barré sans une explication !

« Ne l'écoutez pas, Marlène, c'est Avril qui se monte le bourrichon toute seule ! »

Il pivota la main plusieurs fois pour montrer à Marlène que ça ne tournait pas rond dans le ciboulot d'Alice, et articula très nettement le mot : Hys-té-ri-que... Ce à quoi Avril réagit en s'emportant :

« Hystérique ? Moi, hystérique ? Je vous en foutrais, espèce de débauché ! Vous savez quoi, Laurence ? Prenez du bromure pour calmer vos ardeurs, ça vous évitera de culbuter toute la population féminine de Lille ! »

Vexé, le commissaire se leva soudain et explosa :

« Anne-Marie Cassel n'a rien à voir là-dedans, Avril ! C'est votre attitude et vos paroles déplacées qui ont faits que je suis parti, pauvre cloche ! »

« Je vous ai juste demandé comment allaient vos amours ! Y'a rien de déplacées là-dedans ! »

Laurence se pinça l'arrête du nez et secoua la tête en se maudissant. La journée promettait d'être longue... Déjà, il sentait poindre un mal de crâne horrible...

« Laurence, j'ai bien réfléchi... »

« Ah oui ? Comme tous les miroirs, vous réfléchissez, mais vous ne PENSEZ pas, Avril ! »

Cette fois, la rousse serra les poings et avança résolument vers Laurence :

« Minable ! Ordure ! Je vais vous arracher la langue, pas plus tard que tout de suite ! »

La rousse fut devancée par Marlène qui s'interposa physiquement entre ses deux amis avant qu'ils n'en viennent aux mains…

« STOP ! Arrêtez tous les deux ! Je ne comprends rien à vos histoires ! »

Ils parlèrent tous les deux en même temps sur un ton énervé, en s'invectivant et en se traitant de tous les noms. Entre deux insultes, Marlène comprit qu'ils avaient tenté de dîner ensemble et que ça s'était terminé de manière abrupte sur un désaccord. Exaspérée, la blonde dut les interrompre encore une fois, en les repoussant physiquement l'un et l'autre.

« STOOOOP ! Arrêtez de vous chamailler !... Ce n'est plus possible de continuer comme ça ! Vous savez, il va vraiment falloir que vous travailliez sur vous-mêmes tous les deux ! Transformer toute cette rage et cette incompréhension en énergies positives, pour enfin arriver à la paix… au calme… à la sérénité… »

Des notes de sitar indien jaillirent de nulle part... Interloqués, Laurence et Avril levèrent les yeux vers le plafond en même temps, en cherchant à connaître l'origine de ces sons étranges, puis ils se dévisagèrent, incrédules. Alice haussa finalement les épaules alors que Marlène semblait avoir accédé à la plénitude, le visage baigné de lumière, les yeux clos… Laurence fronça les sourcils :

« Marlène ?

« Oui, commissaire ?

« C'est vous qui ?...

« Oui, commissaire… Maintenant, ouvrez vos shakras tous les deux… Inspirez profondément… Expirez lentement… Libérez-vous de vos énergies négatives… Ouvrez vos cœurs… Pensez amour… Vivez amour… Tout n'est qu'amour... »

Laurence sursauta violemment, et émergea alors qu'il piquait du nez sur la lecture d'un rapport ennuyeux écrit par l'un des ses inspecteurs. Il se secoua pour chasser les vagabondages psychédéliques de son esprit et regarda vers Marlène qui lisait un magazine, absorbée par un article. Elle n'avait rien remarqué, heureusement.

Bon sang, son subconscient lui jouait encore des tours ! Il souffla lentement et se frotta les yeux. Il allait avoir grand besoin de vacances à la fin de cette enquête qui lui bouffait toute son énergie !

Tout n'est qu'amour… Tout n'est que foutaises, oui ! Pour chasser sa torpeur, il se leva et fit quelques pas dans la pièce, avant de prendre un café, qu'il avala avec une grimace.

« Ça ne va pas, commissaire ? »

« Je vais aller faire un tour dehors, Marlène… Prendre l'air… Si vous voyez Avril, je ne suis pas là. »

« Bien, commissaire. »

Avant de sortir, Laurence se ravisa. Avec l'incident au restaurant la veille, Avril et lui n'avaient pas eu le temps d'aborder une question clé : le petit ami de la rousse. Il revint vers Marlène, et lança la discussion de façon la plus neutre possible sur ce qui le taraudait :

« Autre chose… Ce Richard qu'Avril fréquente ? Ça fait longtemps qu'ils se voient tous les deux ? »

Marlène se troubla et rougit soudain en regardant ailleurs, très gênée. Oh, mon Dieu… Quoi lui répondre ? Fallait-il continuer dans ce mensonge ?

« Non, je… je ne crois pas. »

« Vous savez d'où ils se connaissent ? »

« Non, commissaire. »

« Qu'avez-vous appris sur ce parasite… enfin, je veux dire, cet individu ? Il est fiable, sérieux ? Avril y est… hum… attachée ? »

Paniquée, Marlène finit par soulever une épaule avec une mine perdue, incapable de lui répondre sans se trahir. Cela eut pour unique effet d'énerver encore plus l'irascible policier.

« Vous ne savez rien !? » S'emporta soudain Laurence. « Enfin, Marlène, ce n'est pas possible ! Avril est votre amie, et vous ne vous parlez pas ? Mais à quoi vous me servez, bon sang ? »

« Mais, commissaire, je vous jure … »

« Rhaaa, Marlène ! Ne me jurez rien ! »

Interdite, la blonde dévisagea Laurence alors qu'il quittait le bureau en claquant la porte, furieux, ce qui la fit sursauter. Que signifiait cette colère ? Allait-il lui en vouloir à mort quand il découvrirait la vérité concernant Richard et elle ? Devait-elle lui révéler la vérité dès à présent ? Au-delà de ces interrogations, Marlène se fit la réflexion que le commissaire avait un comportement très bizarre depuis qu'il était rentré d'Angleterre. Elle avait même l'impression qu'il marchait sur des œufs, lorsqu'il était question d'Alice, un fait suffisamment inhabituel pour être noté.

La blonde se promit d'en faire part à l'intéressée quand elle la verrait… Enfin, si elle y pensait ! Richard accaparait toutes ses pensées le jour. Et depuis deux nuits… Marlène en rougissait, rien que d'y penser… Richard avait ajouté une corde à son instrument en jouant une partition de plaisir sur son corps, avec toute la délicatesse et le savoir-faire d'un virtuose…

A suivre…

J'ai bien rigolé en écrivant ce chapitre et en imaginant les scènes, où les quiproquos s'installent… Sans compter le rêve tordu de Laurence !

Pour sa part, Avril a encore pas mal de chemin à parcourir ! Au moins, Laurence la fait rire, ce qui est en général, un premier pas dans la séduction pour un homme auprès d'une femme… Maintenant, acceptera t-il qu'elle continue à se moquer de lui, vu son sens de l'humour… si particulier ? C'est pas gagné d'avance !

* Le syndrome de Fromm est le nom sous lequel en 1963 on décrit le syndrome de Stockholm, du nom de cette célèbre prise d'otage datée de 1973. Pour simplifier, les otages prennent la défense de leurs ravisseurs si ces derniers les traitent avec humanité et les rallient à leur cause. S'établit alors une relation de confiance inconsciente où l'otage éprouve de l'empathie pour l'agresseur, voire le défend en échange d'une protection. Ce mécanisme de survie a été étudié par Erich Fromm dès 1940.

Merci pour votre soutien.

La suite prochainement.