Chapitre 25 : Jeu de séduction
« Alice, le commissaire se doute de quelque chose… »
« A quel propos ? »
« Richard ! Il m'a interrogé tout à l'heure : depuis quand tu le connaissais, si tu étais attachée à lui ? »
« Génial, ça veut dire qu'il marche à fond dans la combine ! Tu vas être tranquille et filer le parfait amour avec ton banquier ! »
Marlène secoua la tête, perturbée.
« Oui, mais il agit comme… Je sais que ça va te paraître bizarre... mais c'est comme s'il était jaloux ! »
« Jaloux ? Mais de quoi ? »
« De qui, plutôt… Il est très suspicieux vis-à-vis de Richard ! Et s'il découvrait qu'on lui a menti ? »
« Il va bien finir par l'apprendre un jour ! Tu vas pas vivre éternellement cachée ! »
« Oh, Alice, comment tu crois qu'il va réagir ? Il ne va jamais me pardonner ! »
« Mais non, ça va aller… »
« Mais Alice, tu l'aurais vu ! Il s'est mis en colère d'un coup, seulement parce que je ne voulais rien lui dire ! »
« Bah ! Tu connais son humeur merdique. »
« Oui, mais il s'en fiche quand c'est toi qui sors avec quelqu'un d'habitude ! Il se doute de quelque chose, je te dis ! »
« Il est sur les nerfs avec cette affaire, et c'est juste un prétexte pour évacuer ses frustrations. »
Marlène fit aussi part d'une autre inquiétude :
« Il travaille bien trop... Tu verrais sa mine, ça se voit qu'il ne dort pas beaucoup. Pauvre commissaire ! »
« Ah non, Marlène, tu vas pas te remettre à le dorloter, hein ! C'est fini, cette lubie avec lui ! Maintenant, tu as Richard ! »
La blonde afficha un grand sourire rêveur. Alice grogna intérieurement en se maudissant d'en avoir parlé. Après les révélations de Marlène à mots couverts et à force de rougissements, elle en avait déjà assez de ses "Richard par-ci, Richard par-là"...
« Ecoute, je suis ravie que ça colle entre vous deux, mais tout ce bonheur, là d'un seul coup, c'est un peu écœurant… comme quand tu manges trop de sucreries, tu vois ? »
Alice fit la grimace, pendant que Marlène la regardait avec indulgence.
« Tu verras, un jour, toi aussi, tu nageras en pleine idylle et tu ne toucheras plus terre. »
« Oui, ben alors ça, ça m'étonnerait ! Façon, j'y crois pas à ces trucs, là ! Et il est pas né celui qui me transportera comme ton Richard ! »
Marlène se saisit du magazine, ouvert à la page du dossier qu'elle lisait plus tôt.
« Tiens, lis ça ! Cet article parle de notre conscience et de notre rapport au monde. Il y est dit qu'il faut s'ouvrir pour être réceptif et embrasser l'univers ! Et surtout, que l'amour est partout et au dessus de tout ! »
« Tu lis un truc sur les hippies, toi ? »
« Enfin, Alice, c'est tendance ! Même le commissaire l'a lu ! »
« Il a bien dû rigoler ! Tes hippies, là, ils ont surtout tendance à abuser de substances illicites ! Le L.S.D, ça leur fait voir des éléphants danser en tutus roses ! »
« Oh, tu crois ? »
« Pas qu'un peu ! »
« Ne me dis pas que tu as essayé ? »
« Ben, je te le dis pas... »
« Alice ! »
« Une fois, Marlène ! J'voulais juste savoir ce que ça faisait ! »
La porte s'ouvrit au moment où elle prononçait ces mots, et Laurence entra. Il fronça les sourcils en apercevant la journaliste.
« Qu'est-ce que vous avez expérimenté, Avril ? Une petite robe avec des escarpins ? C'était sans doute beaucoup trop classe pour vous ! »
Alice leva les yeux au plafond et lui sortit la première chose qui lui passait par la tête :
« Un saut en parachute. »
Laurence eut un sourire suspicieux et fronça les sourcils.
« Vous avez sauté en parachute ? »
« Ben, ouais ! Ça vous en bouche un coin, hein ? »
« Et vous vous imaginez que je vais vous croire ? »
« Je le refais quand vous voulez ! »
« Avril, je totalise près d'une centaine de sauts. Je vous prends au mot en vous emmenant à Bénifontaine samedi. »
Avril se sentit soudain coincée, pâlit et bafouilla :
« C'est gentil, mais je suis déjà prise ce week-end… »
Laurence la dévisagea avec roublardise et secoua la tête.
« Vous êtes sûre de ne pas vouloir me montrer de quoi vous êtes capable ?
Encore cette note de défi dans la voix de Laurence qui titilla la rousse. Ils se dévisagèrent et Alice sentit qu'elle ne pouvait pas reculer, qu'elle ne pouvait plus se défiler, surtout quand les trois quarts du temps, elle voulait lui prouver qu'elle valait mieux que ce qu'il pensait d'elle.
Elle prit une profonde inspiration et fit taire la petite voix qui la traitait d'imbécile :
« D'accord... »
« Alice, tu es sûre ? » Demanda Marlène avec une inquiétude bien légitime. « Tu peux dire non, tu sais ? Le commissaire ne s'en offusquera pas. »
« Laurence se la pète encore ! Faut lui montrer qu'une femme n'est pas une petite chose fragile et qu'elle peut tout faire comme un mec ! »
« Tout, non. Il y a bien quelque chose que vous ne ferez jamais, mais la décence m'interdit de le dire ! »
Alice fit la grimace et échangea un regard avec Marlène pendant que Laurence s'installait à son bureau et compulsait quelques documents.
« Au fait, vous étiez là pour quoi ?
« Vous proposer un plan pour retrouver Bernardin et Dussart. »
« Tiens donc ?... Je vous écoute. »
« Emmenez-moi avec vous en Belgique quand vous allez y retourner et servez-vous de moi comme appât pour les attirer. Ils vont forcément se découvrir. »
Laurence se mit à rire.
« Encore une de vos brillantes idées, Avril ! C'est insensé de bêtises, sans compter les risques !... C'est non. »
« Oui, ben, une idée qui n'est pas dangereuse ne mérite pas d'être appelée une idée ! »
Laurence leva un sourcil.
« Vous citez Oscar Wilde maintenant ? »
« C'est de moi, Laurence ! Enfin, quoi ? Vous faites surtout du chichi parce que c'est moi qui vous ponds un plan d'enfer alors que vous n'en avez pas ! Puisque vous êtes plus malin que tout le monde, proposez donc quelque chose ! »
Le policier secoua la tête et répondit calmement :
« Pas en vous mettant en danger. »
« Mais on s'en fout ! »
« Non ! On ne s'en fout pas, Avril ! C'est ma responsabilité qui est engagée ici. »
« Ça ne vous dérangeait pas jusqu'à ce que Cassel vous le fasse remarquer ! Au contraire, vous vous gêniez pas avant pour m'envoyer au charbon ! »
Le policier grinça des dents.
« Marlène, réservez dès aujourd'hui une concession au Cimetière de l'Est au nom d'Alice Avril, s'il-vous-plaît ! J'avance les frais de ses funérailles ! »
« Oh, commissaire, vous ne pensez pas ce que vous dites ?! »
« A votre avis ? »
Alice croisa les bras, vexée :
« Et voilà ce qu'on récolte quand on essaie d'aider ! Vous n'êtes qu'un ignoble ingrat, Laurence... »
« Les emmerdes, ça vole toujours en escadrilles, alors abstenez-vous de m'en rajouter, Avril ! »
« Va pourtant falloir trouver une solution, Laurence ! Bernardin et Dussart vont pas vous tomber bien gentiment dans le creux de la main ! »
« J'y travaille. »
Alice le vit ranger rapidement son bureau. Elle flaira aussitôt quelque chose :
« Vous allez quelque part ? »
Il prit un air sévère et leva un doigt.
« Ne vous avisez pas de me suivre ! »
« Mais… »
« Avril, je suis sérieux. »
Alice fronça les sourcils, puis réalisa soudain :
« Zakarian et Van Houtten ! Vous allez les arrêter ! »
Laurence se redressa de façon caractéristique, la mâchoire serrée. Avril avait vu juste. Il prit son manteau, passa devant elle et se dirigea vers la sortie.
« Emmenez-moi avec vous ! »
« Non. »
« Je vous promets que je ferai tout ce que vous me demanderez ! Je lèverai pas un sourcil sans que vous me le disiez ! »
« Non. »
« Quand je pense que c'est vous qui m'avez dit que vous préfériez m'avoir à vos côtés plutôt que de me voir bourlinguer toute seule… »
Elle buta contre lui quand il fit brutalement volte face. Alice recula machinalement alors qu'il avançait vers elle de façon intimidante, en envahissant son espace personnel. Elle heurta le mur et il la domina de toute sa taille. A cet instant précis, elle ressentit une étrange exaltation dans le creux de son ventre, mélange de peur et d'excitation.
« Je vais vous suivre ! » Le défia t-elle encore.
« C'est du chantage de mercenaire, Avril… » Grinça t-il entre ses dents, en réfrénant l'envie de l'attraper par le col et de la traîner en cellule. « Et c'est totalement suicidaire ! »
« Prenez-moi avec vous alors, c'est tout ce que je demande… » Insista doucement Alice, pour faire retomber la pression entre eux. « … Je veux sincèrement vous aider. »
« Vous m'aiderez davantage en restant ici ! »
« S'il-vous-plaît… » Implora t-elle, cette fois.
« Alice a raison, commissaire. Si ça tourne mal, vous aurez sa mort sur la conscience ! »
Laurence dévisagea Avril en silence, visiblement partagé sur la conduite à tenir. Il fit jouer sa mâchoire alors que quelque chose d'indéfinissable passait dans son regard habité, quelque chose qui électrisa Alice. Sans qu'elle comprenne pourquoi, son estomac commença à se nouer délicieusement et son cœur se mit à battre plus fort. C'était quoi, ça ? De l'attraction ?
Quand il s'écarta d'elle enfin, visiblement chagriné de céder à sa demande, la délicieuse torsion s'évanouit et elle se surprit à regretter sa disparition. Elle avait déjà ressenti cette envie viscérale quelques jours plus tôt et elle se rendit compte qu'elle cherchait à la revivre depuis ce moment.
Comme il la dévisageait toujours, avec cette même expression pensive, Alice ne put s'empêcher de lui sourire sincèrement.
« Je serai sage comme une image. »
« Ne vous engagez pas dans des promesses que vous ne tiendrez pas. » Dit-il sèchement.
Laurence soupira enfin, puis se tourna vers sa secrétaire.
« Marlène, je vous appelle dès notre arrivée à Anvers pour vous donner mes coordonnées téléphoniques. Si tout se passe comme prévu, nous devrions rentrer demain soir au plus tard. »
« Bien, commissaire. »
Marlène et Alice échangèrent un regard victorieux et un sourire éclatant.
« Fais bien attention à toi, Alice. »
« T'inquiète, Laurence va me chaperonner… Hein, commissaire ? »
Laurence leva les yeux au ciel, déjà blasé, et se contenta d'ouvrir galamment la porte devant elle.
oooOOOooo
Au moins, Avril ne verra pas ce type… Se fit-il comme réflexion dans la Facelia qui les emmenait vers Anvers.
Laurence avait pris la décision d'avoir la rousse à ses côtés pour garder un œil sur elle, plutôt que de la laisser agir en électron libre, avec son lot prévisible d'impairs et sa bonne dose d'inquiétude. C'était une expérience que le policier n'avait pas envie de renouveler après le kidnapping dont elle avait été victime, et qui lui avait ouvert les yeux. Quand il additionnait ce qu'il éprouvait pour Avril - jalousie galopante, besoin de la savoir en sécurité et de s'assurer de son bien-être, désir ? - son comportement n'était plus uniquement amical, même s'il avait encore beaucoup de mal à l'admettre.
Vouloir la mettre dans son lit juste pour une nuit était une chose, vouloir lui faire l'amour en était une autre... C'était pour l'instant une équation qu'il n'arrivait pas à résoudre. Le vil séducteur en lui, ennemi juré des sentiments, refusait de se laisser supplanter par l'être sensible, tapi au fond de lui, qui trouvait enfin une raison de sortir des oubliettes dans lequel on l'enfermait périodiquement. Celui qui ne jurait que par les aventures, fuyait comme la peste le mot engagement et c'était bien là tout le problème.
S'il voulait sortir avec Avril, il devait réussir à la convaincre qu'elle serait plus qu'un simple flirt d'un soir ! Cela n'allait pas être chose aisée avec son passif ! Lors du dîner de la veille, il avait bien tenté de suivre les conseils de Cassel en montrant à Alice qu'il pouvait s'intéresser à elle, être moins égoïste, plus ouvert, mais Avril ne l'avait pas cru. Comment aurait-elle pu ? Laurence avait tellement senti qu'il jouait la comédie avec elle qu'il n'avait pu être sincère. De plus, son maudit ego lui criait que cette attitude le mettait en position de faiblesse vis à vis d'elle !
Pourtant, il se forçait à être plus patient avec Alice, moins frontal, à orienter leurs conversations vers plus de légèreté. Ses tentatives d'humour désamorçaient parfois la mauvaise humeur d'Avril, mais pas toujours. Il devait persévérer dans cette voie et être davantage démonstratif. C'est sur son comportement et ses actes qu'elle le jugerait.
« Vous allez procéder comment pour arrêter Zakarian et Van Houtten ? »
La question d'Avril le sortit de ses pensées. Il tourna brièvement la tête vers elle et il eut l'impression qu'elle le fixait depuis un moment, comme si elle essayait de lire en lui.
« Tout simplement en nous invitant à leur rendez-vous. Maître Duchêne, l'avocat de Zakarian, a pris ce matin le train pour Anvers. Un de mes inspecteurs le file discrètement. De son côté, la police belge surveille l'avocat de Van Houtten. Si ce dernier se rend également à la Brasserie Medzinger sur la Grand Place d'Anvers vers quinze heures, alors la rencontre est maintenue. Ce sera l'occasion de tous les pincer en même temps. »
« Mais Tourneur ? Rien n'a transpiré de son arrestation ? »
« Tourneur est restée exprès au secret dans les geôles de nos amis anglais. Il sera transféré dans quelques jours à Lille quand tout sera terminé. »
« Au lieu de voir venir le faussaire avec le tableau, ce sera la police qu'ils verront arriver… Franchement, vous m'impressionnez avec toute cette organisation, je sais pas comment vous faites ! »
Laurence eut un mince sourire.
« Vous l'avez dit : le maître mot est organisation. »
« Et ça se passe comment avec vos subalternes ? Vous, le solitaire farouche, vous arrivez à déléguer ? »
« J'ai commandé des hommes dans la Résistance, Avril. Je transmets principalement mes instructions à Bardet. D'ailleurs, il va perquisitionner chez Duchêne cet après-midi, histoire de récupérer des preuves… Le filet se resserre. »
« Reste nos trois amis, Prizzi, Bernardin et Dussart… Comment vous allez vous y prendre pour les retrouver ? »
« Prizzi dépend de Zakarian. Ils doivent avoir un moyen de communiquer ensemble. Je compte sur le fait que l'Arménien ne voudra pas payer les pots cassés du Corse et qu'il parlera peut-être. Zakarian risque gros. »
Alice soupira.
« Quel panier de crabes ! Vivement qu'on retourne à nos assassins tordus ! »
« Déjà lassée ? »
« Je suis sûre que ça ne vous plaît pas plus qu'à moi ! »
Il eut un petit rire. Alice se tourna tout à coup vers lui, étonnée.
« Vous admettez ? »
« Je suis old school, Avril… Je préfère de bonnes vieilles énigmes à résoudre plutôt que d'avoir affaire à des truands sans foi, ni lois. »
Elle se mit à rire, contente d'être sur la même longueur d'ondes que lui pour une fois.
« Moi aussi ! C'est plus reposant ! »
Le silence s'installa à nouveau dans l'habitacle, confortable. Alice eut un sourire en pensant que les angles s'étaient considérablement arrondis avec Laurence. Il était moins critique, moins sarcastique avec elle, peut-être pas plus détendu, mais incontestablement plus indulgent.
Elle devait reconnaître que c'était presque agréable de travailler en tandem avec lui. Peut-être qu'elle devrait le taquiner gentiment plus souvent, sans le braquer, il avait l'air d'être moins coincé du cul, même si de temps en temps, le naturel reprenait le dessus...
Elle aimait par-dessus tout ce nouveau Laurence qui la challengeait. Elle pouvait voir ses yeux briller de plaisir quand elle relevait ses défis. Depuis le début de leur relation, il la poussait systématiquement dans ses retranchements pour la stimuler et la faire grandir, mais la barre était désormais plus haute. Malgré les risques, l'orgueil de la rousse l'empêchait de flancher, mais elle n'accepterait pas de le suivre si elle n'avait pas une totale confiance en lui.
« Ça fait longtemps que vous fréquentez Richard ? » Demanda soudain Laurence de façon neutre, les yeux fixés sur la route.
« Marlène m'a dit que vous l'aviez interrogée à ce sujet. Pourquoi ça vous intéresse tant ? »
« Peut-être parce que je n'aime pas vous voir traîner avec un inconnu qui apparaît fortuitement à ce moment dans votre vie. Que savez-vous de lui ? »
« Vous n'aimez pas ? »
« Si je peux vous éviter de tomber à nouveau entre des mains malveillantes qui vont vous utiliser contre moi dans cette enquête, je tiens à mettre toutes les chances de mon côté pour éviter les mauvaises surprises. »
Cette manie qu'il avait de tout ramener à lui ! Cependant, au vu de la dernière aventure que la rousse avait vécue, il marquait un point, même si son argument lui paraissait un peu tiré par les cheveux.
« Donc vous n'aimez pas Richard ? »
« Je n'ai pas à l'aimer ou à ne pas l'aimer. C'est juste un danger potentiel que je dois évaluer en toute objectivité. Vous continuez à le voir ? »
« Un danger ? Pour qui ? Vous ou moi ? »
« Vous, bien sûr ! »
« Je vous assure que je n'ai rien à craindre. En revanche, vous me donnez l'impression d'être aux abois. Il y a une autre raison particulière ? »
Alice l'observa attentivement alors qu'il se tendait involontairement. Il y avait bien quelque chose qui ne tournait pas rond. Marlène avait raison. Sa réflexion faisait écho à la réaction étrange de Laurence quand il avait écarté Bardet sur le ferry. Elle décida de tester le terrain pour voir comment il allait réagir et lui glissa avec un sourire :
« J'aime quand vous veillez sur moi… »
« Peuh ! »
« … Mais pas quand vous êtes jaloux. »
Il se troubla immédiatement, puis eut un rire forcé.
« Jaloux, moi ? De Richard ? Allons bon ! Vous pouvez bien sortir avec qui vous voulez, même le Pape si ça vous chante, je m'en fiche comme de ma dernière chemise ! »
« Mouais, c'est ça… C'est vrai, ce qu'on dit des petits garçons gâtés ? Nés sans propension au partage ? »
« Si je vous dis que je n'ai jamais aimé qu'on touche à mes jouets ou à mes affaires, vous allez encore mal interpréter mes intentions. »
« Ni Marlène, ni moi ne vous appartenons, Laurence. »
« Et voilà, qu'est-ce que je disais ? Dans mon cas, ce n'est pas de la possessivité, c'est plutôt... de la territorialité ! Richard empiète sur mon espace personnel, dans lequel vous et Marlène vous trouvez. C'est une mesure de protection ! »
« Cette mauvaise foi ! D'abord, dans ce cas précis, Marlène n'est pas concernée, il s'agit seulement de moi. Déjà en soi, c'est troublant… Ensuite, si vous voulez savoir, je suis ravie que vous vous intéressiez de cette façon à ma misérable peau, sachant que vous ne faites que me rabaisser d'ordinaire et que dans le meilleur des cas, vous m'ignorez ! C'est un réel progrès que j'apprécie ! »
Son commentaire n'était pas dénué d'ironie. Laurence se contenta de sourire doucement en se concentrant sur la route.
« Vous ne pensez pas qu'il serait temps de faire preuve d'un minimum d'honnêteté, de reconnaître que nos rapports sont en train d'évoluer vers quelque chose de plus apaisé ? » Demanda Alice.
« Apaisé ? Non, rien n'est jamais calme avec vous, Avril… Même hors de ma vue, vous trouvez encore le moyen de me gâcher l'existence ! »
La rousse soupira. Quelle tête de mule !
« Très bien, alors je vais faire le premier pas en vous disant que j'aime beaucoup ce Laurence qui fait des efforts et qui se montre davantage attentionné à mon égard. Je vais même faire un vœu : qu'il reste comme cela le plus longtemps possible, même si je ne me fais pas d'illusions, l'affreux M. Hyde n'est jamais bien loin ! »
Comme il continuait à ne rien dire, elle ajouta :
« A votre tour, maintenant, dites quelque chose ! »
Le policier secoua légèrement la tête. Il n'aimait pas être contraint de cette façon, mais elle avait raison : il allait devoir débloquer la situation et faire un acte de foi s'il voulait lui montrer dans quelle voie il aimerait l'entraîner.
Il eut soudain une idée et sourit. Elle allait avoir matière à réfléchir... enfin, si tant qu'elle comprenne où il voulait en venir !
« La séduction suprême n'est pas d'exprimer ses sentiments, Avril, c'est de les faire soupçonner. »
Alice ouvrit de grands yeux sous la surprise. Troublée, elle resta un instant sans voix, alors que dans sa tête, elle tentait de donner un sens nouveau à ces paroles.
Etait-il en train d'impliquer ce qu'elle pensait qu'il sous-entendait ?
Oh, l'habile perfide ! Le troublant traître ! Tout prenait un sens maintenant ! Le sujet de leur discussion au pub, son intérêt pour elle, la jalousie d'Emily, leurs regards appuyés quand ils étaient proches, ce jeu du chat et de la souris qui s'était intensifié ces derniers temps, cette attraction cachée derrière de faux-semblants, cette envie d'être proche de lui…
Insidieusement, il essayait de la séduire !… Avec son caractère volcanique et explosif, elle aurait pu être outrée et révoltée par cette révélation, mais elle était bien trop surprise… et secrètement flattée ? Elle se mit à rougir et son estomac se tordit à nouveau délicieusement. La réaction de plaisir que cette confidence suscitait chez elle en disait long sur ce qu'elle était disposée à accepter désormais de la part de Laurence.
Méfiance, tout de même, lui cria une petite voix. N'était-ce pas un nouveau jeu pour cet éternel séducteur qui ne supportait pas qu'une femme, quelle qu'elle soit, lui résiste ? Jusqu'où le policier était-il prêt à aller ? Pas jusqu'à la mettre, elle, dans son lit quand même ? Enfin, il s'agissait de Laurence, pas de n'importe quel quidam ! Mais alors quel intérêt avait-il à agir ainsi ?
Elle s'éclaircit la voix et tâcha de reprendre le contrôle de ses émotions :
« Le rôle du poète ne vous va pas du tout, Laurence. »
« Parce que je préfère d'ordinaire celui de l'amant ? »
« Oui, celui qui séduit, mais jamais ne s'attache… Vous auriez dû me citer Dom Juan plutôt que… ? »
« Barbey d'Aurevilly. »
Alice se tut encore sous le choc. Laurence ne reniait absolument pas ses agissements, contrairement à ses habitudes, alors elle l'observa en douce pour se persuader qu'elle ne rêvait pas. Comme la première fois, il était calme, sûr de lui et un petit sourire satisfait flottait sur ses lèvres.
S'il avait fait ça pour la déstabiliser, alors il avait réussi ! Des centaines de questions se bousculaient dans son esprit. Franchement, comment devait-elle prendre cette affirmation ? D'accord, il n'avait rien dit, mais il laissait clairement entendre par son attitude qu'il s'intéressait à elle. Pourquoi ? Etait-ce un jeu ?
Il ne faisait pas mystère que la séduction était un plaisir et un passe-temps sans conséquences pour lui. S'était-il lancé ce défi à lui-même en tentant de la séduire ? Tordu comme il était, il en était bien capable ! Seulement, à un moment, il était bien obligé de la laisser entrer dans son jeu s'il voulait parvenir à ses fins. Devait-elle le laisser faire ? Jusqu'où était-elle prête à aller ? Qu'allait-il se passer si elle lui disait : on arrête là ? Avait-elle seulement envie de tout arrêter ? Acceptait-elle de prendre le risque de... ?
STOP !
Le salaud ! Laurence l'avait fait exprès pour la perturber ! L'esprit vindicatif d'Alice se révolta cette fois, et elle chercha un moyen de se venger quand elle se rappela que le policier n'aimait pas du tout quand elle lui faisait du rentre-dedans et qu'elle le draguait.
Voilà, c'était la solution ! S'il n'était pas honnête avec elle, alors il s'agacerait de son attitude et redeviendrait l'odieux Laurence, ce pauvre minable ! Elle saurait alors que tout ceci n'était qu'une vaste fumisterie.
Dans le cas contraire… Bah, elle allait devoir improviser, parce qu'un Laurence désireux de la séduire, c'était vraiment à des millions d'années lumière de ce qu'elle aurait cru possible ! A elle ensuite de voir si elle devait remettre les pendules à l'heure.
Alice se mit à réfléchir rapidement sur la conduite à tenir et se délecta d'avance du rôle qu'elle allait jouer… Elle se pencha vers lui avec un sourire canaille :
« Vous savez à quel point je vous hais, Laurence ? » Lui demanda t-elle d'un ton qui contredisait totalement ses propos.
« Moi, plus que vous, Avril. »
« Impossible ! »
Il fronça les sourcils devant le ton joueur de la rousse et accepta le challenge dans la voix d'Alice. Il tourna la tête vers elle et la dévisagea brièvement, avant de retourner à sa conduite :
« Petite écervelée, dois-je encore vous le prouver en vous traitant de tous les noms ? Dois-je me montrer odieux, en dénigrant la moindre parole ou le moindre de vos actes ? Vous décrier en public de la pire des manières qui soit ? »
« Vous n'en avez pas plus envie que moi. »
« C'est ce que vous croyez ? »
Elle hocha lentement la tête, alors que dans les yeux du policier, dansait les flammes d'un démon prêt à se repaître de l'âme de sa victime. Ca y est ! Il va craquer ! Se dit Alice. Tout ça n'est donc qu'une imposture ! Elle en était presque déçue et se prit à regretter qu'ils interrompent cette agréable distraction dans leurs vies si monotones.
Laurence reporta son attention vers la route :
« Imbécile heureuse… Tête sans cervelle… Petite teigne… Fouille-merde... Casse cou inconsciente…
Pas une once d'agressivité derrière les mots… Alice stoppa d'un geste le flot d'injures peu convaincantes et paniqua un peu. Son plan ne marchait pas tout à fait comme prévu…
« Je continue à déballer la liste de vos défauts ou ça vous suffit ? Demanda t-il d'un ton clairement amusé.
« Quel délicatesse, quel tact ! »
« Le tact ? Ne serait-ce pas cette petite poudre blanche qu'on met sur les fesses de nos phrases pour qu'elles soient plus douces ? »
« Oui, c'est bien ce truc qui vous est totalement étranger ! »
« On m'a toujours répété de prendre des gants avec les gens... » Il secoua la tête en faisant une grimace, pas vraiment convaincu. « … J'ai plus souvent envie de prendre une pelle ! »
Égal à lui-même... Alice gloussa et secoua la tête devant sa plaisanterie féroce. Elle le dévisagea avec une tendresse non dissimulée, en prenant plaisir à le voir aussi ouvert. Il lui retourna un sourire désarmant et charmeur. Merde… Il est vraiment à fond…
« Regardez la route, Laurence, ou vous allez nous envoyer dans le décor. »
« Ce serait dommage de manquer notre grand saut prévu samedi, n'est-ce pas ? »
Le visage d'Avril se décomposa pendant qu'il se moquait délibérément d'elle. Elle se renfrogna dans son coin. Il allait lui falloir une nouvelle stratégie pour le contrer... Mais en avait-elle réellement envie ?
A suivre…
