Chapitre 26 : Le dilemne d'Avril

Les Belges n'avaient pas lésiné sur leurs effectifs, avait assuré Laurence. Par conséquent, partout où Alice posait son regard sur la Grand Place d'Anvers, elle avait l'impression de voir des policiers, bien qu'ils soient tous en civil. Ce marchand ambulant, par exemple, ou bien ce cycliste qui discutait avec une femme ? Ou encore cet ouvrier qui lisait son journal tranquillement assis sur un banc ? Et pourquoi pas cet homme sandwich qui faisait la publicité d'un grand magasin en déambulant un peu plus loin… Tous des flics ?

Présentement, la journaliste se tenait près d'une fenêtre et observait la place en silence, pendant que le commissaire discutait en retrait avec son collègue belge, autour d'un plan de la brasserie Medzinger. Ils se trouvaient au premier étage d'une boutique toute proche, réquisitionnée à cet effet.

Toutes les issues étaient cernées. Personne ne pourrait sortir sans être arrêté. Zakarian, le commanditaire du casse, était bien arrivé quelques minutes auparavant avec Maître Duchêne. Il ne restait plus qu'à attendre l'arrivée de Van Houtten, le diamantaire, en compagnie de son propre avocat, et la nasse se refermerait sur les deux principaux protagonistes.

La veille, Laurence s'était fait passé pour Tourneur et avait appelé l'avocat de Zakarian, pour confirmer sa venue avec le tableau de Sisley. Le faussaire avait pleinement collaboré et lui avait donné les instructions à suivre pour reprendre contact. Si l'arrestation était un succès, alors le juge Cassel avait consenti à revoir à la baisse les chefs d'inculpation de Tourneur, et notamment son implication dans l'assassinat de Germain. Le faussaire n'écoperait plus alors que d'une dizaine d'années derrière les barreaux, avec une possibilité de libération anticipée pour bonne conduite, en lieu et place de la perpétuité.

Un crachotement en provenance d'un des walkies-talkies posé sur la table interrompit la conversation. C'était le guetteur chargé de surveiller les entrées et les sorties de la brasserie.

« Commissaire Peeters ? C'est Mathias, répondez ? »

« Oui, Mathias ? »

« Van Houtten et Tournelle viennent de pénétrer dans la brasserie. »

« Attendez mon signal, nous arrivons. »

Alice se tendit et croisa le regard vigilant de Laurence. Peeters se tourna vers le policier français :

« Quand vous êtes prêt, commissaire ? »

« Ne faisons pas attendre ces messieurs, alors. »

Peeters hocha la tête et parla dans le transmetteur en français et en flamand.

« A chacun : tenez-vous prêt à empêcher toutes sorties. N'entrez qu'à mon signal. »

Il fit un signe et ils descendirent tous au rez-de-chaussée. Avant de sortir dehors, Laurence retint Avril par le bras et lui glissa :

« Vous restez près de moi, toujours derrière. Pas de prise de risques inconsidérées, c'est compris ? »

« D'accord. »

Laurence, Peeters et Avril traversèrent la place sans se presser, mais de façon déterminée. Des hochements de tête furent échangés avec d'autres flics en surveillance, relayés ensuite vers d'autres policiers. Mis à part les quatre individus à l'intérieur de la brasserie, personne n'avait remarqué la présence d'hommes de main. C'était un simple rendez-vous d'affaires entre gens bien élevés.

Le petit groupe de Laurence pénétra dans la brasserie, à la suite de trois inspecteurs qui discutaient entre eux et qui attendirent dans un coin en observant la salle. Un client assis dans un coin fit un signe discret de la main et indiqua l'étage.

Le commissaire Peeters se présenta au bar et montra sa carte de police au barman qui regarda Laurence et Avril tour à tour, surpris de voir une femme accompagner ces messieurs.

« Quatre hommes en costume-cravate, se sont donnés rendez-vous ici. Ils sont là-haut ? »

« Oui, m'sieur... Au fond, dans le salon de chasse. »

« Pas un mot de plus, mon brave. Continuez comme si de rien n'était. »

Peeters fit un signe au groupe d'inspecteurs en indiquant l'escalier. Ces derniers passèrent devant, alors que d'autres policiers entraient à leur tour dans la brasserie, au cas où des échanges de coups de feu auraient lieu.

Les trois hommes étaient sur leur garde. Ils s'avancèrent sans faire de bruits en écoutant attentivement, et très vite, ils perçurent les bruits d'une conversation dans une pièce au fond. Le dernier de la section fit signe au commissaire Peeters. Laurence et Avril le suivirent et trouvèrent les policiers en place dans le couloir, armes aux poings, prêts à intervenir.

Laurence hocha la tête et s'approcha de la porte à laquelle il frappa doucement. Les conversations s'arrêtèrent immédiatement à l'intérieur et un inconnu ouvrit.

« Oui, c'est pourquoi ? »

« Service d'étage. Puis-je vous déranger ? »

Laurence fit jouer sa haute stature pour s'imposer en faisant un pas dans la pièce sans y être invité. L'inconnu qui devait être l'avocat de Van Houtten recula machinalement. Peeters et ses hommes s'engouffrèrent également dans la brèche sous les regards surpris des trois autres individus présents. Alice leur emboîta le pas.

« Mais enfin, monsieur, que signifie cette intrusion ? » Demanda un Zakarian perplexe.

« Commissaire Laurence... Je voudrais vous poser quelques questions à propos du vol de pierres et de métaux précieux à bord du cargo Rijger il y a quelques jours. Après tout, n'êtes-vous pas les principaux instigateurs de ce casse historique ? »

« Qu'est-ce que vous racontez ? Vous êtes fou ! » S'exclama Van Houtten en riant. « Nous n'avons rien à voir là-dedans ! »

« Vos hommes de main, Prizzi, Bernardin et Dussart sont en cavale et recherchés, ce n'est plus qu'une question d'heures avant qu'on les arrête. Coupez les têtes pensantes de l'hydre, et le monstre s'effondrera... » Il se tourna vers l'avocat de Zakarian qui le fixait, pâle comme un mort. « … Alors, Duchêne, vous me remettez ? »

« Vous connaissez ce policier, Armel ? » Demanda Zakarian.

L'avocat ne répondit pas immédiatement et dévisageait Laurence comme s'il avait vu le Diable en personne. Il fit non de la tête alors que tout indiquait le contraire.

« Je n'ai jamais vu cet homme de ma vie. »

Alice s'avança alors :

« Menteur ! Et moi, vous me reconnaissez ? »

« La journaliste ! » Bafouilla Duchêne.

« Oui, la journaliste qui n'était pas sûre que c'était vous, après vous avoir aperçu dans le couloir de cette maison où j'ai été conduite lors de mon enlèvement... » Alice se tourna vers Laurence. « … Il était bien présent, et pas pour prendre le thé ! »

Laurence eut un sourire, satisfait par la tournure des événements, tandis qu'Alice réalisait soudain quelque chose. Brusquement, elle se précipita sur l'avocat.

« Mais j'y pense ! Cette ordure n'a pas levé le petit doigt pour dissuader Prizzi de me faire disparaître ! »

Laurence s'interposa entre les deux in-extremis et retint énergiquement la jeune femme en la prenant à bras-le-corps.

« Avril ! »

« Il va pas s'en tirer comme ça ! »

« Non ! »

Laurence échangea un regard significatif avec la jeune femme, puis il la relâcha et se tourna à nouveau vers l'avocat. Alice croisa les bras, mauvaise.

« Tentative d'assassinat, vous venez d'un coup d'aggraver votre cas, Duchêne. »

« C'est elle qui le dit ! »

« Le principal témoin et la victime de l'enlèvement ? Vos dénégations ne tiendront pas cinq minutes devant un juge. »

Laurence ramassa les papiers posés sur la table.

« Mon adjoint perquisitionne en ce moment même chez vous, Maître, avec l'aide du Crabe… Vous savez de qui il s'agit ou je dois vous rafraîchir la mémoire ?... Amédée Henri ? Après tout, vous avez défendu ce cambrioleur de haut vol en lui évitant la prison… Seulement voilà, Amédée s'est fait pincer il y a peu... »

Avril ne put s'empêcher de glousser. Laurence lui lança un regard noir. Alice leva une main et s'excusa :

« Pardon... »

« Aucun coffre-fort ne résiste aux doigts du magicien Amédée. Il ne fait aucun doute que votre ancien client va venir à bout du vôtre et qu'on va y découvrir des documents compromettants… Quant à ces contrats, il doit y avoir matière à accusations… »

« Je veux un avocat ! »

« Vous prononcez-vous incompétent pour plaider votre cause, Maître ? » Demanda avec ironie Laurence.

Duchêne tenta de faire bonne figure, mais baissa la tête face à ses deux accusateurs. Laurence se tourna vers le commanditaire et observa Zakarian :

« Je ne suis pas le seul client de Maître Duchêne. J'ignorais ces... manigances. »

« J'ai toutes les preuves de votre implication, Zakarian. Il m'a suffit de suivre l'argent qui transitait par les comptes de Maître Duchêne en provenance d'une de vos sociétés, vers l'un de ceux que détient Prizzi, pour découvrir toutes vos magouilles. Les sommes sont conséquentes et ce depuis quelques mois... »

« Je ne nie pas ces versements. Nous sommes effectivement en affaires. Mais il n'y a rien d'illégal dans ce que nous faisons, je peux le prouver. »

« Nus allons creuser… J'ai par ailleurs trouvé trace des paiements que vous avez effectués directement auprès d'Andréa Loisier, votre informatrice, retrouvée morte assassinée… Une femme que vous avez séduite pour mieux la manipuler, n'est-ce pas ? »

Zakarian serra les dents et se tendit.

« Je n'ai jamais ordonné les assassinats de qui que ce soit ! »

« Vous reconnaissez cependant être à l'initiative du braquage et l'avoir financé ? »

L'homme d'affaires ne répondit rien.

« Mon client n'a rien à voir avec cette histoire de vol ! » S'exclama soudain Tournelle, l'avocat de Van Houtten. « Nous ignorions que monsieur Zakarian... »

« Ne vous donnez pas cette peine, Maître... Nous savons qu'en échange de ses services, monsieur Van Houtten souhaitait entrer en possession d'une œuvre de Sisley, volée au Musée d'Orsay. Le faussaire chargé de vous l'apporter est tombé entre mes mains… »

Laurence fit une pause et observa leurs réactions.

« Tourneur a tout avoué. Zakarian, vous êtes celui qui a financé le casse. Van Houtten, vous êtes celui chargé de trouver des tailleurs de pierre clandestins, puis de fourguer les pierres précieuses, via votre réseau d'orfèvres. Vous avez été trop gourmands, messieurs. »

« Ce Tourneur vous a raconté n'importe quoi ! »

« S'il m'avait raconté n'importe quoi, je ne serai pas en train de vous parler en ce moment. »

« C'est lui qui vous a dit où nous trouver ? » Demanda l'Arménien.

« Non, pas tout à fait. C'est plutôt l'imprudence de Maître Duchêne qu'il faut incriminer… Je me suis fait passer une première fois, pour le secrétaire de Monsieur Van Houtten, pour que vous me confirmiez au téléphone l'endroit du rendez-vous et préciser l'heure... Ensuite, une seconde fois, en me faisant passer pour Tourneur pour vous assurer de sa venue et du maintien de la réunion, de façon à ce que nous puissions vous cueillir tous ensemble… »

« Cela ne prouve rien ! Mon client s'est fait abuser par un homme qu'il croyait de bonne foi ! » Protesta Tournelle.

« Vous n'êtes pas seulement trempé dans cette affaire, Van Houtten. La Baronne et Mademoiselle Julie ? Ces noms doivent vous dire quelque chose ? Vos fréquentations sulfureuses se sont mises à table et ne tarissent pas d'éloges sur la qualité de vos soirées libertines. » Ironisa Laurence.

Le commissaire belge fit un pas en avant et se présenta.

« Peeters, Brigade Mondaine de Bruxelles… Je monte un dossier sur vous depuis deux années, Van Houtten. Vous étiez apparemment intouchable jusqu'à ce que le commissaire Laurence ait eu la courtoisie de me faire partager certaines informations concernant un individu qu'il a arrêté, un certain Ricky Gueule d'Amour, proxénète notoire, qui vous fournissait des filles… »

« Affabulations ! Vous n'avez rien contre moi ! »

« Ceux qui ont bénéficié de vos largesses parlent du champagne qui coule à flots, des filles à profusion, quelques unes mineures, de vos salons privés où se déroulent de véritables orgies… Beaucoup de politiques et de personnalités sont mouillés et vous ont lâché. C'est un gros scandale, Van Houtten, vous êtes fini ! »

« Je suis l'ami personnel du Ministre de la Justice ! » S'écria l'intéressé avec orgueil. « Vous pouvez dire adieu à vos carrières tous les deux ! »

« Notre Ministre étant lui-même au cœur de cette affaire de mœurs, il va s'empresser de démissionner avant d'être inculpé... Vous vous imaginiez à l'abri mais vous allez tomber pour des histoires sordides. » Il fit un signe à ses inspecteurs. « Embarquez-moi ces truands, je ne veux plus les voir ! »

« Avant que vous ne partiez, Zakarian, il serait dans votre intérêt que vous me fassiez part de l'endroit où je peux trouver Prizzi et ses acolytes… De même pour vous, Duchêne… »

« Je ne vous le dirais pas ! » S'exclama Zakarian.

« C'est terminé pour eux. Ils ne pourront jamais faire tailler les pierres. Quant à quitter la Belgique, les frontières sont fermées, les aéroports et les gares sous surveillance constante. »

« Débrouillez-vous tout seul ! »

« Peut-être devriez-vous considérer les chefs d'inculpation qui vous attendent ? Assassinats, vol, piraterie, enlèvement, trafics divers, et j'en passe… Même si vous n'êtes pas l'exécutant, vous passerez le reste de vos jours en prison, Zakarian. »

« Quelle différence cela fera t-il si je vous le dis, Laurence ? Aucune pour moi, je le sais. »

Laurence considéra en silence le malfrat, puis hocha la tête en direction de l'inspecteur qui embarqua Zakarian. La pièce se vida et il ne resta plus que la journaliste et le policier français.

« Une affaire rondement menée, et sans effusion de sang ! J'adore ! » S'écria Alice avec un grand sourire. « Vous croyez qu'il va parler, le Zakarian ? »

« Non, il ne dira rien. Ce que j'ai contre lui, est plutôt mince en réalité… Je vais travailler sur Duchêne, en espérant que Bardet me trouve des preuves. »

« Et Van Houtten ? »

« Je le laisse à la justice de son pays. Il risque bien plus pour proxénétisme en bande organisée et trafic humain, que pour tentative de vol d'un tableau et contrefaçon. »

Laurence se tut, visiblement en train de réfléchir à une nouvelle stratégie pour obtenir des informations.

« Dites ? Votre Amédée Henri ? Pourquoi il est surnommé le Crabe ? »

« Il est doué avec ses pince-monseigneur, mais pas bien malin. Bardet l'a mis au défi d'ouvrir le coffre de Duchêne, ce qu'il s'est empressé d'accepter. Ce sera un jeu d'enfant pour lui. »

« C'est pas très légal tout ça. Cassel ne va rien dire ? »

« Le procureur a signé un mandat pour, je cite, "saisir tout ce qu'il était possible d'emporter". Le coffre n'est pas scellé au mur. Bardet va donc l'emmener lors de la perquisition. Il nous appartient de l'ouvrir de toutes les façons possibles. »

« Malin, très malin… »

Laurence ne releva pas et resta pensif.

« Je me prépare des heures d'interrogatoire, Avril. Peut-être devriez-vous rentrer à l'hôtel ou en profiter pour faire du tourisme ? »

« Vous me lâchez dans la nature ? »

« Vous voulez un garde du corps ? »

Elle secoua la tête.

« Nan… On dîne ensemble ce soir ? »

« Non, ne m'attendez pas… Et pas d'embrouilles, hein ? Je n'ai pas le temps de vous courir après. »

« Dommage… »

Alice le dévisagea avec malice. Laurence fronça les sourcils sans comprendre, puis soupira en s'en allant.

La rousse resta seule. Machinalement, elle s'empara d'un toast dans la corbeille et se servit une généreuse cuillerée d'un amas noir et brillant monté sur de la glace.

La vache ! C'était super bon ! Les petits globes gris foncé éclataient sur la langue, libérant un goût unique de poisson fumé, très salé. Elle n'avait jamais goûté un truc aussi parfumé et délicat. Elle s'en servit une autre généreuse cuillerée et finalement, termina le plat accompagné d'autres toasts en se goinfrant littéralement de caviar.

Enfin rassasiée, Alice Avril s'en alla comme si de rien n'était.

oooOOOooo

Laurence avait un mal de crâne carabiné et n'avait qu'une seule envie : aller se coucher et ne plus penser à rien. Il inséra la clé dans la serrure de la porte de sa chambre, lorsqu'il entendit celle contiguë à la sienne se déverrouiller.

Avril, encore habillée, passa la tête et lui sourit doucement.

« Ça va ? »

« Vous n'êtes pas encore couchée ? Il est plus de minuit ! »

« Je vous attendais. C'était comment ? »

« Avril, je n'aspire qu'à une chose : mon lit… Bonne nuit. »

« Vous voulez de l'aspirine ? »

Avril disparut avant même d'avoir sa réponse. Il temporisa. Elle revint et lui tendit un sachet qu'il accepta en la remerciant.

« Je voulais vous dire… Cette affaire, je vais en faire un bouquin. Un gros travail d'investigation… Je ne peux rien dire pour l'instant, m'a dit Cassel, mais je vais tout écrire pour que ça paraisse juste après le procès. »

« Formidable, Avril... »

« Cachez votre joie. On va en discuter, vous et moi. »

« C'est ça... Bonne nuit. »

Sans attendre de réponse, Laurence pénétra dans sa chambre et lui referma la porte au nez. Alice croisa les bras et considéra le vantail, presque tentée de le suivre, pas pour lui reprocher son comportement, mais pour s'assurer qu'il allait bien.

Finalement, avec un soupir, elle rentra dans sa chambre et jeta un œil vers la porte de communication entre les deux pièces. Bizarrement, un peu plus tôt dans la journée, elle les avait déverrouillées en espérant presque qu'il la rejoigne.

Ses motivations n'avaient pas été très claires sur le coup, mais plus elle y pensait, et plus elle se disait que ce serait une erreur monumentale qui gâcherait leur amitié. A d'autres moments, elle se disait que c'était peut-être l'aboutissement final, qu'un homme et une femme ne pouvaient être amis, que ça se terminait inexorablement à l'horizontal quand ils commençaient à s'apprécier.

A l'orphelinat, Alice se souvenait de deux adolescents plus âgés qu'elle qui passaient du bon temps ensemble, sans être en couple. Elle les savait amis jusqu'à ce qu'elle les surprenne un jour, contre un mur, en train de s'envoyer en l'air avec enthousiasme… Quel choc sur le coup, mais plus tard, quand elle les avait vus, chacun de leur côté avec leurs petit(e)s ami(e)s respectif(ve)s, elle avait compris que les lignes n'étaient pas figées...

Des sex-friends, c'était comme cela que les américains les désignaient… Tous les avantages d'une relation sans les emmerdes, en somme ! Le sexe sans les sentiments, mais en toute confiance…

Sur le papier, Laurence semblait être le partenaire idéal pour ce genre de relations. A condition de respecter quelques règles de base, elle pouvait peut-être envisager de faire avancer les choses dans le même sens que lui. Elle hésitait tout de même mais l'attraction qu'elle ressentait désormais pour lui devenait plus pressante. A jouer avec le feu, on finissait par se brûler.

Méticuleusement, sur un brouillon, elle dressa une étrange liste de Pour et de Contre, sur ce qui lui semblait définir le statut de sex-friend.

1) Ne jamais tomber amoureuse...

Fastoche ! Il n'y a pas de danger que les flèches de Cupidon m'atteignent avec un macho aussi détestable que L., rempli à ce point de défauts ! Quant à lui, aucun risque que ça lui tombe dessus, vu ce qu'il pense de moi !

Façon, je finirai par le tuer ! écrivit-elle encore en commentaire, avant de cocher les deux cases "Pour".

2) Lui faire comprendre qu'on ne cherche pas une histoire…

Postulat de départ à établir dès le début, qui découle indirectement de la première règle. Pas de souci à se faire. Il a une trouille bleue de s'engager ! écrivit-elle encore, avant de cocher les deux cases "Pour".

3) Du plaisir et rien d'autre, tout en donnant à l'autre l'envie de revenir…

Elle mit des points d'interrogation à côté des cases. Seule l'expérience lui permettrait de savoir ce qu'il en serait de ce côté là. A en juger par la façon dont les dames s'accrochaient à lui, il ne devait pas se débrouiller comme un manche… mais il n'était plus très jeune !

Autant être bons, sinon, ciao bye ! Elle mit des "x" partout avec des "+++".

4) Ne pas se lier socialement avec son sex-friend...

Là encore, facile, mon unique dîner en tête à tête avec lui a été un fiasco ! On ne va pas au cinéma, ni au bal, on ne part pas en week-end, on ne sort pas ensemble, mais on va faire un saut en parachute... Pas vraiment l'activité la plus romantique et la plus folichonne de la Terre non plus ! Mais pourquoi ai-je accepté de faire un truc pareil ? Ça me tente et ça me fout la trouille en même temps…

Allez, on ne vit qu'une fois, soyons fous !

Elle cocha les deux cases "Pour".

5) Accepter la concurrence...

Avec un type comme Laurence, il valait mieux se mettre dans la tête qu'il y aurait d'autres femmes… Et elle-même ne se priverait pas de lorgner les mecs si d'aventure, elle en croisait un à son goût… Enfin, c'était avant. Aurait-elle le courage de faire confiance à un homme après ce qu'elle venait de vivre ?

Trop déprimant d'y réfléchir. Elle ne cocha qu'une case "Pour" et cocha la case "Contre".

Finalement, après réflexion, elle biffa la case "Pour" et ajouta une seconde croix dans les "Contre" et écrivit à côté : Pourquoi partager ?

6) Oublier le mot « chéri(e) »...

Elle tenta d'imaginer l'espace d'une seconde ce que cela ferait de s'entendre s'appeler "ma chérie" par Laurence... Nan, ça n'allait pas le faire, donc c'était parfait ! Quant à lui donner des sobriquets pour le faire enrager, pourquoi pas ?

Mon lapin ? Non, mon chaton lui convient mieux... Elle cocha chacune des deux cases en dessinant une tête de chat et une de lapin, avec un personnage souriant, et l'autre visiblement en train de trépigner de colère, des éclairs autour du crâne...

7) Lui offrir uniquement des préservatifs, jamais de cadeaux…

Indispensable ! Il était probablement équipé et habitué avec toutes ses conquêtes, mais ça ne faisait pas de mal de le lui rappeler gentiment.

Sur un malentendu… Inutile de se retrouver enceinte ou affublée d'une maladie honteuse… Deux "Pour" de plus.

8) Toujours partir avant le petit-déjeuner…

Elle hésita. Elle avait toujours une faim de loup après l'amour... Finalement, elle cocha les deux cases "Pour".

Qu'irait-on franchement se raconter devant un café et un croissant ?

9) Ne pas se montrer insistante…

S'il n'est pas disponible, c'est qu'il n'est pas disponible. Le silence radio signifiera qu'il ne veut plus qu'on se voit. Ça me va... Deux "Pour".

10) Garder le secret…

Pas un mot à Marlène. Même en couple avec son Richard, elle pourrait être jalouse et mal le prendre… En même temps, ça se comprend... Deux "Pour".

Alice relut sa liste et fit le calcul. Une majorité de "Pour" en faveur de devenir sex-friends avec Laurence. A croire que cette situation convenait parfaitement à leur future relation...

Leur future relation ?! Tout à coup, elle se rendit compte que cette liste était ridicule ! Elle froissa le papier et le jeta en direction de la corbeille. Elle n'était pas plus avancée que depuis le moment où elle avait compris que Laurence s'intéressait à elle différemment.

La nuit portait conseil, disait-on, et il était désormais tard. Elle rangea les notes qu'elle avait prises pour son futur livre, ramassa les feuillets déjà rédigés et se coucha en espérant qu'elle y verrait plus clair le lendemain.

oooOOOooo

Au matin, Laurence frappa à la porte intérieure de la chambre d'Alice, prêt à descendre pour le petit-déjeuner. Il n'obtint aucune réponse et s'étonna.

« Avril ? Vous êtes debout ? »

Il frappa à nouveau, attendit, puis finalement tourna la poignée de la porte en passant la tête. Laurence constata en effet que le lit défait était vide et écouta si Avril se trouvait sous la douche. Prudemment, il hasarda un œil vers la salle de bain grande ouverte. Elle était déserte. Avril s'était levée plus tôt que lui ! Un exploit !

Rien n'était dérangé. Ses vêtements d'extérieur et ses bottines n'étaient pas là, elle avait dû aller marcher. Il vérifia que la porte qui donnait sur le couloir était bien fermée. Puis en observant le moindre détail qui aurait trahi un nouvel enlèvement, ses yeux se posèrent sur les feuillets manuscrits posés sur la petite table.

Sans gêne, il les parcourut rapidement. Le récit était relativement fidèle aux événements qu'ils avaient vécus. Il manquait des détails mais la mémoire de la journaliste était stupéfiante. Il voyait cependant en quoi elle avait besoin de lui parler pour se faire préciser certains faits dont elle n'avait pas eu connaissance. Après avoir lu, Laurence reposa tout comme il les avait trouvés pour ne pas qu'elle voit qu'il était passé par là.

En repartant, son pied heurta une boulette de papier au sol et la fit rouler…

Il s'agenouilla, la ramassa et avisa l'écriture nerveuse d'Avril. Il défit la boule où le titre écrit en majuscules « SEX FRIEND ? » l'interpella curieusement. Avec intérêt, il se mit à lire la suite...

1) Ne jamais tomber amoureuse...

A suivre…

Je vous laisse imaginer les diverses réactions de Laurence à la lecture de la prose imagée d'Avril… ça ne risque pas de tomber dans l'oreille d'un sourd en tous cas !

La petite graine qu'il a implantée dans le cerveau de la rousse va t-elle germer et donner enfin des résultats ?

Merci de votre fidélité.

La suite très bientôt.