Chapitre 27 : Fuis-moi, je te suis...
« Laurence ? Vous êtes là ? »
Pas de réponse. En désespoir de cause, Alice actionna la poignée et à sa grande surprise, la porte s'ouvrit sur une chambre vidée de son occupant. La valise du policier n'était plus là. Tout était rangé, comme si personne n'avait occupé les lieux précédemment. Laurence avait même fait son lit avant de partir, alors que le service d'étage n'était pas encore passé pour changer les draps. Trop flippant !
Déçue, Alice rentra dans sa propre chambre et prépara le départ à son tour, mais elle se sentait frustrée de ne pas avoir pu parler au commissaire.
Parfois, une fille intelligente et trop vive comme elle pouvait se révéler sa pire ennemie. Son réveil matinal après une mauvaise nuit n'avait pas arrangé son humeur et elle n'était clairement pas en état de prendre une décision concernant l'attitude à adopter vis-à-vis de Laurence. Plus perturbée qu'elle ne l'aurait admis, elle était allée marcher pour organiser ses idées avant de commencer la rédaction de son livre, pensait-elle. Peu à peu, cependant, elle avait été parasitée par les images d'un certain policier. Agacée qu'il prenne autant d'importance désormais, elle avait fini par abdiquer devant leur persistance.
Et moi qui me croyais immunisée contre lui après toutes ces années de brimades et de harcèlements ! Quelle ironie ! Impossible même pour elle de nier que Laurence avait de l'allure et de la classe. Seulement, jusqu'à peu, elle était persuadée qu'il n'était pas son genre de mec. Comment se faisait-il alors que soudain, des petits détails lui sautaient aux yeux, l'interpellaient et... lui plaisaient ?
Peut-être tout simplement parce qu'il y avait en lui deux Laurence... avait-elle fini par en déduire.
Il y avait la figure publique, celle que l'on voyait d'ordinaire, engoncée dans un costume impeccable qui soulignait sa silhouette élancée, image même de la séduction et du machisme, sûr de lui, avec son côté Bad boy arrogant qui plaisait tant à la plupart des femmes, et qui l'insupportait, elle, au plus haut point ! Monsieur se donnait un genre et s'affichait avec ses cohortes de conquêtes ! Il n'avait qu'à se pencher pour les ramasser ! Comme pour se rassurer, comme pour ne pas se voir vieillir, en réalité... Le chant du « cygne » en quelque sorte...
Et il y avait le Swan Laurence caché, le sensible, "la pépite", comme lui avait dit un jour Alexina, la propre mère du commissaire. Tellement enfouie, qu'il fallait creuser encore et encore avant de la découvrir ! Mais une fois qu'on la savait là, on ne voulait plus qu'une chose : la mettre à jour. Alice s'en mordait les doigts aujourd'hui. Elle aurait mieux fait d'écouter la vieille dame fantasque à l'époque, plutôt que de se moquer de ses propos. Après tout, n'était-elle pas la mieux placée pour connaître son fils ?
Et maintenant, elle avait l'air de quoi avec ce débat entre l'être et le paraître ? Alice avait toujours su instinctivement qu'il y avait autre chose derrière les apparences, et ce, depuis qu'il l'avait sauvée la première fois et qu'il lui avait montrée un peu d'intérêt, sans avoir l'air d'y toucher. Bien sûr, jamais il ne l'aurait admis, mais ses actes avaient toujours été plus explicites que ses paroles, surtout quand ces dernières les contredisaient totalement ou qu'il râlait après elle !
Tout comme Alice, malgré ses défauts rédhibitoires, il avait des qualités humaines rares. Du courage associé à une redoutable intelligence, une qualité d'écoute et beaucoup de générosité quand on s'attaquait à ce qui lui tenait à cœur (même s'il le niait farouchement) et ce lien d'amitié à toute épreuve. Avril le testait quotidiennement à son extrême, et pas une fois en sept années, il n'avait fait défaut.
Malgré son égoïsme notoire, Laurence avait été là pour elle dans les moments difficiles qu'elle avait vécus ces derniers jours, essayant maladroitement de l'aider, montrant une compassion inhabituelle, s'inquiétant sincèrement, repoussant les limites qu'il s'était lui-même fixées vis-à-vis d'elle. Avec le recul, Alice se rendait compte qu'il avait fait des efforts considérables. Elle aimait le sentir plus présent, montrant à sa façon qu'elle comptait pour lui.
Instinctivement, la rousse s'était accrochée à lui, comme on s'accroche à une bouée quand on est sur le point de se noyer. Elle avait aussi voulu être plus proche de lui, partager davantage, échanger enfin avec cette personne qui n'était plus un monolithe froid et insensible. Elle le trouvait désormais touchant dans ses maladresses et attachant dans sa volonté de plaire… S'il devait partir un jour ou s'éloigner d'elle, elle se sentirait abandonnée une seconde fois.
Perdue dans ses préoccupations, assise sur le lit, Alice n'avait pas vu le temps passer et soupira en écartant des pensées devenue trop déprimantes. Elle entendit presque résonner le rire sarcastique du policier dans sa tête et exprima à haute voix ce qu'elle pensait :
« Je n'aurais jamais cru dire ça un jour, mais vous me manqueriez si vous partiez, Laurence... C'est vrai, vous me faites péter les plombs tout le temps avec votre cynisme, et il y a tant de choses que j'ai du mal à accepter chez vous… Pourtant, j'essaierai de trouver une solution parce que je préfère vous avoir dans ma vie tel que vous êtes... plutôt que de ne plus vous avoir du tout. »
Alice soupira à nouveau. Instinctivement, elle serra les bras sur sa poitrine comme pour empêcher son cœur d'éclater en mille morceaux face au déchirement suscitée par cette idée, une douleur dont elle ne pouvait pas, ne voulait toujours pas connaître la cause...
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Ainsi donc, Richard n'était pas le petit ami d'Avril, mais bien celui de Marlène... La journaliste lui avait menti de façon éhontée et couvrait les agissements - les dérives, plutôt ! - de sa secrétaire dans son dos. Sans doute parce que la blonde pensait que son patron l'empêcherait de sortir avec un autre homme…
Comme elle avait raison… ricana Laurence en son for intérieur, vexé de se voir supplanter par le premier venu aux yeux de Marlène. Peuh ! Un vulgaire banquier ! A compter qu'il le soit réellement !
La blessure profonde de la trahison le disputait au soulagement de savoir qu'Avril était libre et n'avait aucun autre homme dans sa vie. Très vite, cependant, l'ego meurtri de Laurence reprit le dessus et il jura de se venger des deux filles. Chacune à sa façon allait connaître un châtiment à la mesure de son orgueil de mâle bafoué. A aucun moment, il ne se fit la réflexion qu'il agissait en pur égoïste et qu'il ne pensait pas au bonheur de Marlène...
En attendant, Laurence avait un autre chat à fouetter. Il se concentra sur la route qui le ramenait à Lille et revint à son affaire. Il tenait enfin une piste concrète, le nom d'un homme qui aurait pu être en contact avec Bernardin ou Dussart. Le problème, c'est qu'il lui fallait trouver cet individu et que son temps était désormais compté après l'arrestation des deux principaux chefs du gang.
Après les interrogatoires, il avait épluché jusqu'à tard hier soir le dossier de ce Verdier sans trouver d'adresse récente connue. Il avait alors demandé à Bardet de chercher dans les relations de ce type qui vivotait de trafics divers, pièces détachées de voitures notamment.
Bardet l'avait renvoyé vers un certain Marcel Lebrun, un patron louche qui tenait une casse automobile à Tourcoing.
L'endroit était bien tel qu'il se l'imaginait quand il y arriva. Il y régnait un bazar incommensurable, des véhicules désossés étaient empilés les uns sur les autres dans un état de délabrement total, à l'abandon. C'était d'une telle saleté qu'il refusa de mettre une roue de sa Facelia sur le parking prévu à cet effet, de peur de salir la peinture de sa précieuse voiture ! Pour peu qu'il y ait en plus des clous cachés dans la boue !
Laurence pénétra dans la cour en regardant où il marchait. Un berger allemand plein de puces vint lui renifler les mollets avant que le policier lui fasse sentir qu'il n'était pas le bienvenu. Il continua à serpenter autour des flaques d'eau noires irisées d'hydrocarbures, d'ailleurs ça sentait l'huile de vidange et l'essence à plein nez. Une vieille grue à chenilles rouillée déplaçait dans un grincement assourdissant des carcasses et les menait vers une gigantesque presse hydraulique pour les broyer dans un fracas épouvantable de tôles tordues. Heureusement que les voisins les plus proches se trouvaient à plus d'une centaine de mètres !
Le commissaire aperçut enfin un employé en bleu de travail tellement tâché qu'on ne voyait plus sa couleur d'origine. Vieille casquette défraîchie vissée sur le crâne, Gauloise brune éteinte, accrochée aux lèvres, le quidam le regarda approcher avec son beau costume d'un air méfiant.
« Bonjour, vous savez où je peux trouver Marcel Lebrun ? »
L'homme ne lui répondit pas et se contenta d'indiquer d'un doigt crasseux une cahute branlante derrière Laurence. Ce qui servait de cabinet d'aisance, a priori…
Le message était clair, Laurence n'était pas le bienvenu. Le policier dévisagea l'homme sans se départir de son calme. L'autre mit les mains dans ses poches avec un sourire édenté dédaigneux, et bougonna très nettement un "sale bourge" alors qu'il passait près du commissaire.
Impassible, Laurence n'insista pas, il ne voulait pas se salir les mains. Il se dirigea vers un baraquement en bois et y frappa avant d'entrer. Un homme entre deux âges buvait une chicorée près d'un vieux poêle à bois et le regarda des pieds à la tête, en levant les sourcils de surprise. Il ne devait pas voir un col blanc tous les jours dans la casse ! Cette fois, Laurence sortit sa carte de police en se présentant :
« Commissaire Laurence. Je cherche Marcel Lebrun. »
L'inconnu fronça les sourcils, méfiant lui aussi.
« Vous l'avez devant vous. Que me vaut l'honneur, Votre Magnificence ? »
Laurence ne releva pas la moquerie sous-jacente.
« Juste vous poser quelques questions à propos de Louis Verdier. »
« J'connais personne de ce nom. »
« Pas de ça avec moi, Lebrun. Je sais que vous êtes régulièrement en affaires avec lui. Il est venu vous voir récemment ? »
L'homme ne répondit pas tout de suite, alors qu'il se roulait tranquillement une cigarette avec du tabac brun.
« Je l'ai pas vu depuis des mois. »
« Allez, Lebrun, faites un effort. Il traîne toujours par ici. »
« Non, plus depuis qu'il m'a planté avec un client important. Et il a pas intérêt à pointer son sale museau par ici, il va être bien reçu ! »
« Qu'est-ce qu'il a fait ? »
« Qu'est-ce qu'il n'a pas fait, plutôt ! Il disait qu'il avait un tuyau fiable, des pièces de rechange pour la compagnie des bus de Lille. Soit disant que c'était du gâteau à obtenir ! Il voulait que je m'associe avec lui. J'ai avancé l'argent pour finalement ne rien voir arrivé et j'ai perdu un gros contrat avec la ville ! »
« Et comment il comptait se les procurer, ces pièces ? »
« Ça, il m'a pas dit ! »
« Comme vous n'êtes pas très regardant sur leur origine, vous n'avez pas voulu insister » Ironisa Laurence, pas dupe. « Il vous a donné quoi comme explications ? »
« Un autre type l'aurait coiffé et le marché lui aurait échappé... Après, il a disparu pendant deux mois. Quand il est revenu, il m'a remboursé la moitié de ce que j'avais avancé en me disant qu'il me rembourserait tout, même les intérêts ! Dix mille francs quand même ! »
« Et vous l'avez cru ? Un type qui n'a jamais eu un centime devant lui et qui flambe tout ce qu'il gagne au jeu ? »
« Ça m'a un peu interpellé, quand même, mais pour preuve de sa bonne foi, il a voulu me refiler des pièces de camions militaires gratos ! J'ai refusé, vous pensez bien ! Et depuis, j'attends toujours mon fric ! »
Laurence sentit que Lebrun mentait. Le patron de la casse n'aurait pas refusé une offre si généreuse, seulement il n'allait pas l'admettre alors que Verdier avait probablement soudoyé quelqu'un dans un dépôt militaire... Mais au delà du mensonge du casseur, il venait de faire un rapprochement.
« C'étaient des pièces de camion Berliet ? »
« Ouais ! Comment vous savez ? »
Les deux camions utilisés pour transporter les pierres et les métaux précieux à Douvres étaient des Berliet de l'Armée française maquillés. Verdier avait dû les fournir à la bande de Prizzi, en même temps qu'il s'était procuré les fameuses pièces détachées. On avait dû le payer grassement pour ses services. Laurence tenait le bon bout.
« Savez-vous s'il est en affaires avec un certain Bernardin ou un certain Dussart ? »
« Aucune idée ! Je connais même pas ces types ! »
Laurence inclina la tête et dévisagea Lebrun. Cette fois, le propriétaire de la casse ne mentait pas. Bernardin n'aurait jamais pris le risque de se faire connaître directement auprès d'un troisième couteau comme Lebrun.
« Dernière question : vous ne sauriez pas où je peux trouver Verdier ? »
« Voyons, commissaire, c'te carambouilleur se garde bien de me dire où il crèche ! »
« A tout hasard, s'il reprend contact avec vous dans les jours prochains, vous pourriez me le faire savoir ? C'est important. »
L'homme prit sa carte et acquiesça.
« Merci Lebrun. »
« Mais c'est tout naturel, Votre Grandeur… »
Laurence s'en alla et retourna au commissariat, satisfait de ces quelques informations. Comme on n'était jamais trop prudent, il allait envoyer un inspecteur surveiller Lebrun en espérant que le poisson morde à l'hameçon.
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Ce mufle m'a laissée tomber !… Depuis deux heures, Alice courait après Laurence pour finalement apprendre qu'il était rentré à Lille directement ! Et il ne lui avait rien dit, pas même laissée un message ?! Elle espérait pour le commissaire que c'était une urgence, sinon il allait entendre parler du Plat Pays dès qu'elle rentrerait !
Laissée à elle-même comme aux plus beaux jours de leur "collaboration", la journaliste n'avait plus qu'à se débrouiller et à prendre le train ! A la gare d'Anvers, elle remarqua les forces de police déployées largement et les contrôles sur les quais. Ça ne rigolait pas !
Elle s'installa dans un compartiment vide et rongea son frein. Trois heures pour rentrer, trois heures de perdue, alors qu'elle avait mieux à faire que de lui courir après… L'un dans l'autre, cela signifiait que Laurence avait découvert quelque chose ou que l'un des gangsters avait parlé. L'enquête avançait… mais sans elle !
Toutes les cinq minutes, elle consultait sa montre. Le temps passait beaucoup trop lentement. Il y eut enfin un coup de sifflet et son train s'ébranla dans la minute qui suivit. Enfin, ils partaient...
D'autres coups de sifflets frénétiques retentirent soudain et il y eut de l'agitation sur les quais. Alice se leva et vit un jeune homme courir parmi la foule. Au moment où un autre train arrivait sur le quai opposé, l'individu sauta sur la voie, juste devant la locomotive. Elle poussa un cri d'effroi.
Vif comme l'éclair, entraîné par son élan, l'homme traversa sans encombre alors que le conducteur de la motrice freinait de manière réflexe dans un grincement assourdissant. A cause de son inertie, le train ne s'immobilisa pas et continua à rouler sur sa lancée, heureusement sans toucher l'individu.
Elle suivit l'homme des yeux alors qu'il s'engouffrait dans son train. Immédiatement, Alice se rendit dans le couloir encore encombré de monde. Il fallait qu'elle sache si elle connaissait le fuyard. Elle remonta le wagon en le cherchant des yeux, puis passa dans le suivant.
Elle avait eu le temps de mémoriser son visage, mais elle ne croisa personne qui correspondait à son profil. Après avoir vérifié deux fois, elle revint dans son compartiment et en fut pour une surprise : le jeune homme était là, assis en train de fumer tranquillement. Il tourna la tête vers elle et lui fit un sourire en écrasant immédiatement sa cigarette pour s'excuser.
Que faire ? S'installer ou aller dans un autre compartiment ? Elle opta pour prendre place en face de lui et le surveiller. Elle croisa encore une fois son regard, qui cette fois-ci, la détaillait de façon intéressée et ressentit un malaise confus.
Alice décida de l'ignorer et prit le journal qu'elle avait acheté. Elle se perdit dans sa lecture jusqu'à ce qu'elle entende un peu plus tard les paroles du contrôleur dans le couloir. La journaliste chercha dans ses poches son billet en prévision.
Pas le moins du monde inquiet, le jeune homme ne broncha pas alors qu'il n'avait probablement pas de titre de transport sur lui...
« Bonjour messieurs-dames, tickets, s'il-vous-plaît. »
Alice le tendit au contrôleur qui le composta. Puis il se tourna vers l'inconnu, qui, surprise, lui tendit un billet… Intéressant.
Intriguée, Alice laissa de côté la question qu'elle se posait et reprit sa lecture, jusqu'à ce qu'elle entende un éclat de voix quelques compartiments plus loin…
« Mais puisque je vous dis que j'ai acheté un billet !... » S'écriait un voyageur. « J'ai dû le perdre, bon sang ! Enfin, quoi ! »
Alice jeta un œil vers le jeune homme en face d'elle. Il lui retourna un regard malicieux, non dépourvu de charme, et elle se cacha derrière son journal en rougissant. Elle avait en face d'elle un habile voleur…
La banquette se creusa à ses côtés. L'individu s'était déplacé pour venir s'installer près d'elle. Elle tourna la tête vers son voisin qui lui fit un grand sourire :
« Bonjour, vous pouvez m'appeler Max. C'est comment votre petit nom à vous, jolie demoiselle ? »
Quel aplomb ! Pendant quelques secondes, elle en resta sidérée, puis se reprit :
« Alice… »
« Enchanté. Je me demandais, charmante Alice, si vous alliez me dénoncer quand les policiers vont monter dans ce train à Bruxelles ? »
Ainsi il avait remarqué son manège...
« Qu'est-ce que vous avez fait ? »
« A part emprunter le billet de ce pauvre voyageur ? Rien… »
« Rien… Vous dites toujours ça aux inconnues que vous croisez, en espérant qu'elles vont vous croire ? Ou c'est votre technique de drague habituelle ? »
« Je les laisse penser ce qu'elles veulent. Elles m'imaginent entouré d'une aura mystérieuse et se disent : qui est cet homme qui m'aborde ? Est-ce un dangereux criminel ? Que me veut-il ? »
Alice pouffa. Nan, mais c'était quoi ce dragueur ringard ? Elle décida cependant de rentrer dans son jeu.
« Êtes-vous un dangereux criminel ? »
Max l'observa malicieusement et sortit tout à coup un bouton de rose de l'intérieur de sa veste, puis le lui tendit. Alice hallucina. Elle était tombée sur un champion du monde de la lourdeur… Du moins, pour elle, parce qu'elle se doutait qu'il y avait des filles qui succombaient à l'entreprise de ce genre de mecs.
« Je vais être honnête avec vous. Je connais quelques démêlés avec la justice. Rien de bien méchant, je vous rassure, mais les flics aimeraient me mettre la main dessus. Et moi, je ne veux pas aller en prison. »
« Pourquoi ? Vous avez fait quoi ? »
« Je suis peut-être… un voleur ? »
« Certainement un voleur… » Rectifia t-elle, amusée par le tour que prenait la conversation.
« Mais je ne suis pas méchant… J'ai un peu mal tourné, c'est vrai, mais je ne suis pas un vilain garçon. Je suis poli avec les vieilles dames, charmant avec les demoiselles, galant avec les femmes qui me plaisent… »
Il la dévisagea de façon insolente pour appuyer ses propos et Alice éclata de rire :
« Et sacrément beau parleur ! »
« Ah… J'ai la langue bien pendue, il paraît ! Pour mon malheur ! » Il la dévisagea. « Tu me plais bien, Alice… Tu descends à Bruxelles ? »
« Non, je vais à Lille. »
« Retrouver un amoureux qui se transit d'amour pour toi ? »
Alice pouffa en voyant surgir spontanément l'image de Laurence dans son esprit.
« Pas vraiment, non ! »
« Alors tous les espoirs me sont permis ! Que fais-tu ce soir, belle Alice ? »
Et bien, celui-là ne perdait pas de temps ! En même temps, un inconnu rencontré brièvement dans un train, il y avait matière à fantasmer, non ? Elle décida d'y mettre cependant le holà.
« Il y a un homme, c'est vrai… »
« Non ! Tu me brises le cœur en mille morceaux, ma chérie... »
« C'est un ami. »
« Un ami ? Un simple ami ? Mais alors, où est le problème ? »
« C'est un ami... qui compte. »
« Ah, d'accord ! Il ne le sait pas et tu aimerais qu'il te regarde différemment ? Parce que, moi, je te vois avec des yeux émerveillés et j'aimerais tellement en apprendre davantage sur toi... »
Alice ne l'écoutait déjà plus. Comment se faisait-il qu'elle venait d'avouer à un inconnu ce qu'elle ressentait exactement ? Elle en éprouvait presque du soulagement, tellement c'était la vérité. En réalité, elle avait toujours voulu que Laurence la voie autrement que comme une nuisance. Mais elle ne s'était jamais précisément penchée sur la nature du comment ? C'était tout à coup important pour elle de savoir quelle était désormais sa perception.
Il fallait vraiment qu'elle parle à Laurence.
« … S'il est incapable de voir à quel point tu es belle et intelligente, alors il ne te mérite pas. »
« Les goûts et les couleurs, tu sais ce qu'on dit… »
« Ouais… Tu l'aimes ? »
Encore une question fondamentale qui la remua étrangement. Alice en comprit la nuance alors que Max lui apportait un moment de lucidité. Aimait-elle Laurence ?
Elle tâcha d'écarter les pensées remparts qui avaient automatiquement surgies, tous ces "non, enfin, c'est Laurence !" derrière lesquels elle se réfugiait pour se protéger. Pourquoi réagissait-elle comme ça d'ailleurs, en brandissant un bouclier à peine l'idée effleurée ? C'était comme si elle avait peur de découvrir qu'elle ne le détestait pas tant que ça, qu'elle l'aimait bien au fond... Mais de là à l'aimer ?
A vrai dire, elle fut incapable de répondre à cette question épineuse. En fait, elle avait une théorie personnelle à ce propos : tant qu'on était incapable de dire je t'aime à une personne, c'est qu'on n'était pas vraiment amoureux.
Elle ne l'avait jamais prononcé, même devant Robert, son ex-mari. Serait-elle capable de le dire un jour à quelqu'un ? De trouver enfin celui qui la ferait vibrer de façon totalement irrationnelle ? Qui lui ferait perdre la tête et faire des folies ? Qui lui donnerait l'impression de n'appartenir qu'à lui ? A qui elle pouvait entièrement faire confiance sans crainte de souffrir ?
Elle avait un cœur d'artichaut et s'entichait des hommes (en général) sur des coups de tête, mais ses amours ne duraient guère. En vérité, elle ne cherchait pas un partenaire, ni le grand amour, et se laissait guider par le hasard. Libre, elle voulait être sans attaches, surtout après l'échec de son mariage, ne pas se laisser commander par un mari qui aurait la volonté de fonder une famille et de s'installer dans une petite vie bien rangée, confortable. Elle ne voulait pas être l'épouse au chaud à la maison qui comblerait le moindre de ses caprices, telle une esclave soumise.
Alice voulait faire entendre sa voix, exprimer ses révoltes, vivre comme bon lui semblait, sans subir. Elle voulait mener son existence selon ses aspirations et pas qu'on les lui impose. C'était pour elle indispensable pour qu'elle puisse s'épanouir.
Si homme elle prenait, il devait être compréhensif, se moquer des conventions, la laisser faire à son idée, et surtout l'accepter comme elle était, et pas comme elle devrait être aux yeux de la société.
Un sacré challenge.
« Qu'est-ce que tu en penses ? »
Max la dévisageait dans l'attente. Comme elle ne répondait pas, il explosa de rire devant sa mine perplexe.
« Tu n'as rien écouté de ce que j'ai dit, hein ? »
« Désolée. J'ai la tête ailleurs en ce moment. »
« Alice, ma belle, tu es toute pardonnée… à la condition que tu acceptes de dîner avec moi ce soir. »
L'ironie de la situation la frappa soudain. D'un côté, elle avait un flic raide comme un piquet, antipathique au possible, mais avec une grande droiture, un sens de l'honneur poussé et un charme naturel à faire pâlir n'importe quelle star du grand écran... Et de l'autre, une petite frappe bavarde mais singulièrement sympathique, visiblement amorale, qui bafouait la loi à tour de bras sans se soucier de l'ordre établi.
En d'autres temps, ce comportement l'aurait probablement séduit par son côté non conformiste et rebelle. Mais ce n'était pas ce qu'elle recherchait à cet instant.
Alice en avait marre des plans galère qui tournaient courts, des éternelles frustrations engendrées par les échecs successifs, des promesses et des belles paroles. Elle voulait de la stabilité et de la confiance, pour s'élancer vers de nouveaux défis. Il n'y avait qu'une personne capable de les lui proposer à cet instant et c'était Laurence. Elle prit sa décision.
« Ecoute, je ne peux pas accepter ton invitation. Ni maintenant, ni plus tard... »
Alice se leva, ramassa sa valise, tandis que l'autre la dévisageait, interloqué.
« … Tu ne sauras jamais à quel point je te suis reconnaissante de m'avoir ouvert les yeux. Merci ! »
« Je ne sais pas de quoi tu parles, mais tant mieux… et tant pis pour moi, alors ! »
Alice sortit dans le couloir.
« Je ne dirais rien aux flics. Mais ne te fais pas prendre, ok ? J'en connais un à Lille à qui il vaut mieux ne pas avoir affaire ! »
« Merci pour le conseil. »
« Change ton style de drague aussi. Fais les choses... plus en rondeur, avec élégance. Ciao ! »
Alice s'en alla en laissant Max perplexe.
« En rondeur ? » Répéta le jeune homme en levant un sourcil. « Qu'est-ce qu'elle entend par là ? »
oooOOOooo
« Et voilà, c'est la vie… » Soupira Tricard, avec un brin de nostalgie dans la voix.
En catimini depuis le bureau du Divisionnaire, Laurence observait Marlène en train de quitter le commissariat au bras du dénommé Richard. Appuyée contre lui, elle riait à ses propos pendant qu'il lui racontait quelque chose de façon enthousiaste.
Le couple dut laisser passer deux voitures qui sortaient de la cour et en profita pour s'embrasser tendrement sous un parapluie, à l'abri des regards indiscrets, pensaient-ils. Inconsciemment, Laurence serra les poings puis se fustigea de ressentir une jalousie qui n'avait pas sa place ici.
Il aimait bien Marlène. Il l'aurait probablement mise dans son lit si elle n'était pas tombée immédiatement amoureuse de lui. L'amour compliquait tout, surtout entre deux collègues de travail aussi proches. Il n'était pas un tel salaud pour détruire sciemment la vie de sa secrétaire, en échange de quelques heures de plaisir égoïste. Non, il la respectait trop pour ça et ne voulait pas la voir souffrir, le cœur brisé. Et puis, elle était devenue une confidente au fil du temps, une amie qui le faisait sourire et lui apportait de la fraîcheur, qui combattait au quotidien son pessimisme naturel. Pour rien au monde, il ne voulait perdre cette légèreté et cette insouciance dont lui-même manquait terriblement.
Tricard observait Laurence et l'avait vu se tendre comme un arc devant la vision des deux amoureux en train de s'embrasser. Le divisionnaire vit son subordonné ramasser son imperméable, prêt à les suivre, et l'arrêta en l'obligeant à le contourner. Tricard pouvait se le permettre avec son tour de taille imposant et le fait qu'il mesurait une tête de plus que lui.
« Ne lui faites pas de scène, Laurence, s'il-vous-plaît ! »
« Elle aurait dû m'en parler… » Grinça le commissaire, qui avait du mal à digérer ce qu'il venait de voir.
« Je ne l'ai jamais vue aussi heureuse que depuis qu'elle fréquente ce garçon… »
C'était ce qu'il ne fallait pas dire. Furieux, Laurence contourna son supérieur, clairement navré, et partit à la poursuite des deux tourtereaux. Il sortit à son tour du commissariat sous la pluie et les suivit à pieds à bonne distance. Son parapluie le protégeait de leurs éventuels regards mais le couple n'en avait cure, tout à eux deux. Après avoir marché une dizaine de minutes, ils rentrèrent en riant au Café du Théâtre et se posèrent à une table, sans se soucier de ceux qui les entouraient. Laurence pénétra également dans l'établissement et s'installa au bar, dans le dos de Marlène et les observa dans le reflet du miroir devant lui.
Il était dans l'ordre des choses que Marlène rencontre enfin un homme à même de l'aimer, comme elle le méritait. Alors pourquoi Laurence avait-il tant de mal à accepter que la blonde ait une vie ? Il se connaissait assez pour savoir qu'il n'était pas question ici que de contrôle… A aller là où ça faisait réellement mal et en regardant la vérité en face (ce qu'il faisait rarement en le concernant), n'avait-il pas plutôt peur qu'elle ne le voit plus avec les yeux de l'amour justement ?
Il avait besoin de cette flamme dans le regard de la blonde, qui s'embrasait joyeusement quand elle le voyait arriver chaque matin au bureau. La ferveur était encore là quand il résolvait une enquête et qu'elle lui montrait toute l'admiration qu'elle avait pour lui… Là aussi, quand il dépassait les bornes, Marlène l'observait alors avec des yeux accusateurs qui lui remettaient souvent les idées en place. L'indulgence qu'il y lisait alors, quand il rectifiait son comportement, lui permettait de se sentir mieux, et il savait qu'il était pardonné…
La vérité, c'est que Laurence avait besoin de la présence de Marlène pour s'aimer, de ce miroir qui lui renvoyait une image positive de lui-même, valorisée, c'était aussi simple que cela. Le désir éphémère des autres femmes ne lui suffisait pas et était illusoire.
Et il se mit à penser à Avril. Arriverait-il à faire naître en la rousse cette même petite étincelle ? Probablement pas...Ricana t-il, fataliste. Elle va encore plus me détester, mais au moins, je saurai pourquoi…
Laurence n'avait pas cette crainte de tout faire foirer entre la journaliste et lui. Pourquoi ? Peut-être parce que leur relation ne pouvait pas être pire que ce qu'elle n'était déjà ! Et s'ils ne se parlaient plus par la suite, ni ne se voyaient plus, cela lui ferait des vacances !
Après avoir attendu quelques minutes au comptoir, il décida de passer à la phase deux de son plan : faire comme s'il était là par hasard et les surprendre. Il se leva et passa à côté d'eux en dévisageant Richard jusqu'à ce qu'il accroche son regard.
Bingo ! Le banquier avait froncé les sourcils en le reconnaissant et en soutenant son regard une fraction de secondes de plus que nécessaire. Et voilà que Marlène tournait la tête vers lui et enregistrait sa présence avec un choc…
« Commissaire !? »
« Ah, Marlène, il m'avait bien semblé vous reconnaître… Mais vous êtes en compagnie du petit ami d'Avril, n'est-ce pas ? »
« Je m'appelle Richard. »
« Richard, c'est ça ! Vous ne devriez pas être avec l'étoile montante du journalisme ?
Le tout dit avec une ironie mordante. Marlène se troubla et détourna les yeux, alors que Laurence la dévisageait intensément. Richard vint au secours de sa chère et tendre.
« Alice est en Belgique, commissaire, à moins qu'elle soit rentrée avec vous. Depuis quand êtes-vous là ? »
« Je suis revenu en début d'après-midi. »
« Non, ce n'est pas ce que je voulais dire. Depuis quand êtes-vous ici, à nous espionner ? »
« Je ne vous espionnais pas. C'est le hasard qui m'a amené dans ce bar. »
« C'est faux. Je vous ai vu rentrer peu de temps après nous… Marlène, le commissaire nous a suivis. »
« Oh… » Dit simplement la secrétaire.
Tiens, le banquier a de l'estomac... Une petite flamme rageuse dansa dans les yeux du commissaire alors qu'il protestait :
« Mais pas du tout ! J'étais là au bar, et c'est en me retournant que j'ai cru apercevoir ma secrétaire… avec la dernière personne au monde que je m'attendais à trouver ici avec elle ! »
Marlène avait pâli en entendant les accusations de Richard et elle sut en voyant le langage corporel de son patron que son petit ami avait dit la vérité. Laurence la fusillait à nouveau du regard.
« Laissez Marlène tranquille, commissaire. Les filles m'ont mis en garde contre vos agissements et votre possessivité maladive. Ce que je fais en privé avec votre secrétaire ne vous regarde en rien ! »
Laurence serra les poings, pris en défaut et contre-attaqua :
« Mes agissements ? Je n'ai pas pour habitude d'agir en douce derrière le dos de mes amies sans rien leur dire ou en leur mentant !
Cette mauvaise foi ! pensa la blonde, mais elle savait comment il était. Et il y avait un fond de vérité dans ses propos. Il était temps d'intervenir avant que les choses ne s'enveniment entre les deux hommes de sa vie.
« Richard, nous devons des explications au commissaire, c'est la moindre des choses… »
« Et aussi vous excuser... »
« Nous ne nous excuserons pas parce que nous nous fréquentons, Marlène et moi, et que nous nous aimons ! Nous n'avons aucun compte à vous rendre ! »
La blonde dévisagea le banquier avec un regard énamouré suite à son aveu. Laurence eut un grognement malgré lui devant cette tendresse affichée, ricanement que le compagnon de Marlène entendit. Richard se leva et se mesura d'homme à homme au policier qui ne recula pas d'un pouce, bien qu'il doive lever les yeux pour regarder son rival, un fait plutôt rare…
« Richard, attends ! Alice et moi avons menti au commissaire ! Enfin, Alice volontairement, et moi, par omission… »
Laurence attendit, le visage fermé. Marlène se leva à son tour et vint se placer à côté d'eux en posant sa main sur le bras du policier, de façon à se faire pardonner. Il tourna la tête vers elle.
« Je comprends que vous vous sentiez trahi. Alice a voulu me protéger, c'est tout. Je lui avais demandé de ne rien dire à personne. Je voulais que ce que nous vivions, Richard et moi, reste notre petit secret. Mais je vous l'aurais dit tôt ou tard, commissaire. »
Marlène implora son pardon du regard. Laurence grimaça.
« Le plus tard possible, hein ? »
« Je suis sincèrement désolée. »
Marlène se mit à rougir et Richard eut un mouvement protecteur en passant son bras autour de la taille de la blonde. Implicitement, en l'attirant à lui, Richard signifiait au policier que Marlène était à lui.
« Pour la dernière fois, commissaire, arrêtez d'intimider Marlène en profitant de sa gentillesse. Vous attendiez des excuses ? Elle vous en a faites. Maintenant, vous pouvez nous laisser tranquille ? »
Laurence fit jouer sa mâchoire et ravala son orgueil froissé. Il lui importait peu au final de s'être complètement fait leurrer, balader par la trahison de Marlène et son mensonge, somme toute minime… La véritable responsable, c'était Avril qui l'avait mis dans tous ses états en éveillant involontairement en lui une jalousie totalement infondée… C'était elle qui avait menti sciemment en lui faisant croire qu'elle sortait avec Richard…
Marlène adressa un petit sourire à Laurence. Elle vit bien avant que le policier ne tourne les talons qu'il n'en avait pas fini avec elle. Elle espérait que d'ici lundi matin, son patron se soit calmé, sinon elle allait passer une mâtinée pénible avec lui.
Marlène se trompait. Ce n'était pas après elle que le commissaire en avait. Demain, c'était samedi et il revoyait la rousse à Bénifontaine pour effectuer un saut en parachute. Il allait réserver à la journaliste une surprise qu'elle n'était pas prête d'oublier...
A suivre…
J'ai dû revoir la seconde partie de ce chapitre qui ne me convenait pas. Il m'apparaissait important de montrer en quoi Marlène était importante pour Laurence, et en même temps, qu'il se trompait de cible. Vindicatif il est, vindicatif il demeure, en ayant besoin de trouver un responsable à son trouble.
Franchement, en quoi l'amour de Marlène changerait quoi que ce soit à ce qu'elle pense de Laurence, en termes d'admiration, de pardon, d'encouragements ? Il reste avant tout son ami, et elle le soutiendra toujours, son affection pour lui n'ayant pas changé.
Je pense qu'en matière de cœur, Laurence peut être rendu aveugle par son égo et aussi par un manque de pratique évident. Il n'est pas omniscient dans le domaine des sentiments, loin de là !
Préparez-vous pour le grand saut ! Sensations garanties dans le prochain chapitre !
