Chapitre 28 : Plus douce est la chute
"Les femmes nous aiment pour nos défauts. Si nous en avons suffisamment, elles nous pardonneront même notre intelligence."
Oscar Wilde
Mais qu'est-ce qu'il m'a pris d'accepter de faire un truc pareil ?
Alice roulait sur la Triumph vers l'aérodrome de Bénifontaine, la peur ancrée au ventre. Maintenant qu'elle était au pied du mur, elle ne pouvait plus se dégonfler sinon Laurence allait se payer sa tête à la moindre occasion. Pire, son orgueil lui criait qu'elle allait le décevoir si elle ne se montrait pas à la hauteur de son défi...
L'orgueil, et cette maudite fierté… Voilà qu'elle devenait comme Laurence en refusant de concéder quoi que ce soit ! Pire, plus l'enjeu était important, et plus elle s'enfonçait pour lui tenir tête ! C'était devenu l'escalade entre eux. Jusqu'où est-ce que cela irait ? La mort ?
Pour la énième fois, elle se dit qu'elle aurait mieux fait de se taire plutôt que d'inventer une histoire abracadabrante. Des idées encore plus folles lui traversèrent l'esprit, comme avoir un accident à moto, se casser une jambe, n'importe quoi qui puisse l'empêcher d'arriver à destination... Quitte à se tuer, autant choisir sa façon de mourir !
Si seulement il pouvait pleuvoir comme la veille… Elle avait eu beau invoquer le dieu ch'ti de la pluie hier, le ciel était complètement dégagé et d'un bleu magnifique, comme aux plus beaux jours d'été !
Alice arriva enfin à l'aérodrome de Bénifontaine et gara la moto devant l'une des deux pistes. Ici pas de béton, rien que de l'herbe d'un beau vert tendre, qui donnait l'envie de se rouler dedans, et quelques balises blanches pour que les avions se repèrent du ciel. Les bourdonnements des insectes, le chant des oiseaux et la douce brise printanière, tout cela était bucolique, presque féérique, et contrastait avec la tension interne qu'elle ressentait.
Derrière elle s'étendaient les hangars, ouverts pour la plupart. Des petits avions de tourisme étaient alignés sur le tarmac en attente de leurs pilotes. Qu'est-ce que je suis venue faire ici ? Se demanda t-elle pour la énième fois en se traitant de folle. Son estomac n'était plus qu'un nœud compact, une pierre qui pesait une tonne, mais elle ne pouvait plus reculer.
Les doutes s'emparèrent à nouveau d'elle et dix mille questions l'assaillirent en même temps : Vais-je réussir à sauter ? Est-ce que je vais paniquer ? Et si je vomis ? Pire, si je m'évanouis ? Et si le parachute ne s'ouvrait pas ? Et si ?... STOP ! Déjà qu'elle avait du mal à tenir debout tellement elle avait les jambes coupées… Au bord de la panique, elle s'assit sur le banc le plus proche, complètement oppressée, et fit quelques exercices de respiration pour se calmer, puis pensa à des choses positives. Petit à petit, elle se reprit et écarta toutes ces pensées trop anxiogènes en se répétant que ça allait bien se passer, que l'instructeur de vol allait la rassurer et lui dire quoi faire… Et surtout, elle allait montrer à Laurence ce qu'elle avait dans le ventre !
Perdue, Alice s'orienta brièvement et se dirigea vers le bâtiment indiqué "école de pilotage". C'était sûrement là qu'elle trouverait quelqu'un pour la renseigner.
Un quinquagénaire l'accueillit avec un grand sourire sympathique. C'était le responsable des pilotes, l'identifia t-elle quand elle vit sa photo au mur, un dénommé Jacques Carpentier.
« Bonjour Mademoiselle. Que puis-je faire pour vous ? »
« J'ai rendez-vous ici avec une connaissance pour faire un saut... »
« Mademoiselle Alice, c'est bien ça ?... » Avril acquiesça, surprise. « C'est votre première fois ?... » La rousse hocha à nouveau la tête. « … Ne vous inquiétez pas, tout va bien se passer. Il se pourrait même que vous adoriez ça. »
« Euh… Vous plaisantez, là ? »
Carpentier se mit à rire doucement.
« Vous risquez d'être surprise. En parachutisme paradoxalement, on n'a pas la sensation de tomber, on vole comme un oiseau, et ça, c'est indescriptible à moins de l'avoir vécu… » Il porta la main à sa tempe. « ... Tout est dans la tête. Votre instructeur va vous l'expliquer. Il est parti s'entretenir avec le pilote. Il ne devrait plus tarder. »
Les démons du vide rattrapèrent Avril et elle n'eut plus qu'une envie : s'enfuir d'ici… Angoissée à nouveau, elle n'y tint plus. Il fallait qu'elle s'en aille.
« Vous savez si Monsieur Laurence est là ?... Parce que si vous le voyez, vous pouvez lui dire que je suis passée ? Et que je suis repartie, quand je ne l'ai pas trouvé ? »
« Calmez-vous, jeune dame, comme je vous l'ai dit, tout va parfaitement bien se passer. Vous êtes entre de bonnes mains et vous allez vivre l'expérience de votre vie. C'est un gros défi que vous vous êtes lancée et vous allez être sacrément fière de vous quand vous aurez dompté votre appréhension. »
« A ce stade, c'est plus de l'appréhension, c'est de la trouille à l'état pur ! »
« Alors, on va respirer calmement et souffler pour évacuer tout ce stress, ok ? Vous faites comme moi… »
Carpentier lui montra comment faire et elle l'imita pendant la minute qui suivit. Puis il engagea la conversation sur un autre sujet pour détourner son attention.
« Je vous ai vue arriver en moto. Ça va être comme la première fois que vous êtes montée sur cette bécane, vous vous en souvenez ? » Alice opina vivement du chef. « Ok. C'est une Triumph, hein ? »
« Ouais… »
« Ah, les belles anglaises, j'en garde des souvenirs émus… »
L'œil de l'homme pétillait de malice. Alice sut qu'il ne parlait pas uniquement des motos.
« Fermez les yeux. Vous avez ressenti quoi quand vous avez chevauché cette moto ? »
Alice se concentra et eut un sourire en se rappelant très exactement ses sensations quelques jours plus tôt.
« Des frissons partout... Quel pied de la faire vrombir, de sentir toute cette puissance en roulant... Dominer ce genre d'engin et le sentir vibrer sous soi, c'est excitant ! »
Carpentier leva un sourcil amusé devant son vocabulaire équivoque, mais ne fit aucun commentaire, il était bien trop poli.
« Alors, comme ça, vous aimez la vitesse ? » Reprit-il.
« J'adore ! »
« Vous n'êtes pas une fille ordinaire, vous… Vous le connaissez depuis longtemps, le capitaine ? »
« Le capitaine ? »
« Laurence ! Je l'appelle comme ça de l'époque, où il était mon chef de réseau dans la Résistance ! »
« Ah, vous étiez avec lui pendant la guerre ? Il était comment ? »
« C'est une longue histoire. Si vous avez le temps, je vous la raconterai après votre saut, devant un jus de tomate. »
« Un jus de tomate ? » Fit Alice avec une grimace de dégoût éloquente.
« La boisson des héros parachutiste ! Et vous, ça fait longtemps que vous le connaissez ? »
« On travaille ensemble depuis quelques années. Je suis journaliste à La Voix du Nord à la chronique criminelle. On enquête sur des meurtres. »
« Impressionnant. Et vous êtes aussi son amie ? »
« Amie, c'est vite dit ! On se tolère, on va dire. »
Carpentier la dévisagea étrangement et Alice eut un moment de trouble.
« Ah non, pas amie comme vous l'entendez ! Nous sommes juste collègues ! »
« Je le vois mal emmener une simple collègue faire du parachutisme avec lui… » déclara le pilote avec scepticisme. « A ma connaissance, vous êtes la première personne qu'il invite ici. »
« Vous me dites ça eu égard à sa légendaire sociabilité ? » Ironisa Avril.
« Je pense qu'il sera toujours adepte du "il vaut mieux vivre seul, que mal accompagné". » Affirma Carpentier en souriant. « Pourtant, si je me souviens bien, il avait toujours des créatures ensorcelantes à son bras. »
« Peuh ! Aucune originalité ! Des filles qui sortent toutes du même tonneau ! »
Carpentier secoua la tête.
« Vous ne seriez pas jalouse, des fois ? »
« Hé ! Mais je n'ai rien à leur envier ! »
« Ma foi, non… Une belle rousse qui n'a pas froid aux yeux, on n'en croise pas tous les jours… D'ailleurs, je pourrais vous donner un cours d'initiation au pilotage gratuit si vous voulez, histoire de voir si ça vous plaît... »
Il détourna les yeux une seconde, alors qu'Alice se faisait la réflexion que les hommes étaient décidément tous les mêmes.
« Ah, votre ami le commissaire arrive… On en reparle après ? »
Mais Alice ne l'écoutait plus. Elle se retourna et découvrit Laurence engoncé dans une combinaison militaire qui allongeait singulièrement sa silhouette. Des Ray Ban noires d'aviateur et des rangers noires aux pieds complétaient l'ensemble et lui donnait vraiment fière allure. Pourquoi fallait-il toujours qu'elle ait l'impression qu'il sortait directement d'un magazine de mode masculin ?
En entrant, le policier lui fit un sourire éclatant. Inconsciemment, Alice se tendit. Laurence, de bonne humeur ? Ce malade préparait un mauvais coup, dont elle allait faire les frais, elle en était sûre…
« Alors, Avril, c'est le grand jour ? » Lui lança t-il, non sans ironie.
Alice haussa les épaules et se prit à regretter franchement d'être venue. Il fronça les sourcils en la dévisageant.
« Vous me semblez un tantinet pâlichonne... » Fit-il remarquer suavement.
« Hahaha… Vous jubilez, hein ? Et bien, oui, j'ai le trouillomètre à zéro, si vous voulez savoir ! J'ai envie de me pisser dessus, sauf que ça va pas arriver, parce que je m'en vais ! Franchement, qu'est-ce qu'il m'a pris de venir ? Je n'ai vraiment pas envie de mourir ! »
« Personne ne va mourir, Mademoiselle. » Protesta Carpentier.
« Si, moi… J'en connais un qui ne rêve que de ça ! Vous avez vu son petit air triomphal ? Il a enfin trouvé un moyen de se débarrasser de moi en faisant passer ça pour un accident ! »
« Vous déraillez complètement, Avril… » Se moqua le commissaire.
« Je déraille !… Ciao, Laurence ! A la revoyure ! »
Elle passa si près de lui qu'elle lui donna volontairement un léger coup d'épaule. L'arrogant comprit le message mais ne s'en laissa pas compter :
« Et Anne-Marie qui m'avait presque persuadé que vous aviez une paire de couilles ! Tout ceci n'est qu'esbroufe et fanfaronnades de votre part, Avril, comme à votre habitude ! »
Alice s'arrêta nette, la main sur la porte. Lentement, elle se retourna et fusilla le policier du regard. Ce dernier enfonça le clou :
« … Toujours tentée de dire que les femmes sont les égales des hommes ? » Continua t-il de façon sardonique.
Alice serra les poings en sentant la colère prendre le dessus. Non, elle ne devait pas céder devant les insultes de Laurence…
« C'est bien ce qu'il me semblait ! Espèce de clown ! »
« Laurence, vous dépassez les bornes… Alice est effrayée, vous ne pouvez pas la forcer… »
Laurence se contenta de lever la main pour faire taire Carpentier. Il secoua finalement la tête, déçu, en murmurant : Bouffon ! suffisamment fort pour qu'Alice l'entende, puis il lui tourna le dos dédaigneusement, sans plus lui porter d'intérêt.
Ce fut l'ultime goutte qui fit déborder le vase chez Avril. Qu'il la considère comme une trouillarde, passe encore, mais qu'il la traite avec indifférence et mépris, elle ne pouvait pas le tolérer, c'était revenir à leur situation initiale, et ça, c'était inconcevable, même pour elle.
« D'accord, je le fais ! Mais après, je ne veux plus vous entendre me dénigrer sur quoi que ce soit ! »
« Vous pouvez toujours rêver... » Ricana Laurence, sans même se retourner.
Alice crut qu'elle allait exploser. Elle se tourna vers Carpentier qui semblait gêné par leur altercation.
« Dites-moi où je dois aller et ce que je dois faire, que je lui cloue le bec ! »
L'homme jeta un bref coup d'œil vers son ancien camarade de combat qui hocha la tête silencieusement.
« Venez, Alice, suivez-moi. »
Avant de partir, Avril dévisagea le policier. Ils s'affrontèrent du regard quelques secondes, puis la rousse s'en alla, la tête haute, sans voir les coins des lèvres de Laurence se relever légèrement en un sourire sarcastique.
oooOOOooo
C'était la première fois qu'Alice montait dans un avion. Le bruit du petit bimoteur était assourdissant et empêchait toute conversation sans crier, alors elle profitait du paysage, en voyant le sol s'éloigner. Fascinée, elle dévorait la carte postale sous ses yeux, les champs de colza jaunes, et les différentes teintes printanières de vert, des prés tendres aux forêts plus sombres. C'était magnifique surtout quand l'étendue d'eau d'un petit lac miroitait sous le soleil. Elle voyait à perte de vue, au-delà de l'horizon, semblait-il. Parfois, seul un monticule noir couvert plus ou moins de végétations, un terril, cassait l'harmonie de ce plat pays qui l'avait vue grandir.
On l'avait équipée d'une combinaison épaisse à peu près à sa taille, resserrée aux poignets et aux chevilles par du gaffer, d'un casque en cuir, de lunettes de pilote et de gants chauds. Assis à quelques mètres d'elle, Laurence revoyait quelques instructions avec Gabriel, l'instructeur d'Alice qui allait sauter en tandem avec elle. Le trentenaire lui avait tout expliquée, comment elle devait s'y prendre et se comporter en vol et à l'atterrissage. Sur le tarmac, elle avait pratiqué des simulations de positions corporelles et de gestuelles. Et surtout, Gabriel l'avait rassurée en répondant à ses moindres questions et en calmant toutes ses peurs irrationnelles.
Six autres parachutistes aguerris allaient sauter. Ils avaient tous été sympas avec Alice et l'avaient mise à l'aise en se souciant de son confort et en essayant de la distraire de ses préoccupations. C'était appréciable, surtout que Laurence l'ignorait depuis leur clash.
Plus l'échéance approchait, et plus Alice sentait la tension s'emparer d'elle à nouveau. Le pilote fit enfin un signe à l'adresse des passagers, et Alice vit les parachutistes s'apprêter en vérifiant une dernière fois leur matériel.
Gabriel ouvrit la porte et aussitôt un froid vif s'engouffra dans la petite cabine, accompagné d'une forte odeur de kérosène. Le bruit des moteurs devint infernal. L'instructeur revint vers Alice et lui donna les dernières consignes, notamment comment ils allaient sortir de l'avion ensemble.
Et puis, les parachutistes passèrent devant Alice en l'encourageant et en lui souhaitant un bon vol. Un à un, ils franchirent sans hésitation la porte, plus ou moins en vrac, tête ou jambes en avant. Gabriel fit un signe à Alice : il était temps pour elle de se sangler, dos à lui. Le cœur battant, elle s'exécuta en ayant l'impression de se mettre elle-même la corde autour du cou avant de monter sur l'échafaud. Un bref regard vers Laurence qui la guettait en mâchant du chewing-gum (!) et elle sut qu'elle ne pouvait plus reculer. Quoi qu'il arrive, elle allait se jeter dans le vide.
Fascinée, Alice fixait l'ouverture devant elle, comme hypnotisée par le défilement du paysage devant ses yeux. Le nœud dans son estomac se serra. Elle était désormais solidement harnachée à Gabriel et sa vie dépendait d'un inconnu qui la poussait à présent vers le vide… Elle devait se mettre sur la pointe des pieds pour avancer. Encore quelques centimètres et elle se retrouva suspendue, en dehors de l'avion, au dessus de… rien ! Le sol se trouvait à quelques quatre mille mètres plus bas… Autour d'elle, le bruit de l'air était assourdissant, comme un appel déchirant pour les inviter à plonger.
« Prêt, Avril ? » Entendit-elle faiblement.
Le temps qu'Alice enregistre que ce n'était pas la voix de Gabriel dans son oreille, mais bien celle de Laurence, ils avaient déjà basculé dans le vide ! Alice s'entendit à peine hurler de terreur, tellement la claque du vent la gifla violemment ! Oubliant que Laurence était relié à elle, elle crut sa dernière heure venue. Ce fou l'avait poussée dans le vide ! Elle allait s'écraser !
Pendant deux secondes qui lui parurent une éternité, des milliers de questions assaillirent la jeune femme, alors que Laurence les stabilisait après plusieurs vrilles. Instinctivement, Alice adopta la position apprise et étendit ses bras, à son instar.
Et là, elle oublia tout. Elle était en l'air, dans l'air ! Et elle respirait toujours, elle était en vie ! Et c'était magique comme sensations fortes… Non, elle n'avait pas l'impression de tomber, elle flottait, elle volait vraiment comme un oiseau ! Tout était calme, paisible, à part le claquement du vent autour de leurs vêtements !
Alice s'entendit hurler de bonheur cette fois ! Elle savait que la chute libre durait environ cinquante secondes avant l'ouverture du parachute, mais elle n'avait aucune envie que cela s'arrête. Dans chaque cellule de son corps, elle se sentait vivante, comme jamais elle ne l'avait été auparavant, tous ses sens en éveil sous le coup de la décharge d'adrénaline !
Le paysage sous ses pieds était à couper le souffle, à la fois si prêt et si loin. Elle se rappela les paroles de Gabriel : Le ciel allait devenir son terrain de jeu, la faire se sentir humble et en même temps, puissante…
Au bout d'un laps de temps qui lui parut trop court, Laurence lui prit la main, et instinctivement, elle regarda l'altimètre accroché à son poignet. C'était la façon convenue pour la prévenir qu'il allait ouvrir le parachute.
Le choc fut rude et elle eut la sensation de sentir son estomac lui remonter dans la gorge. Il y eut quelques balancements puis le parachute se stabilisa et freina leur descente. Les hurlements du vent cessèrent soudain pour se faire murmures, et tout devint calme d'un coup autour d'eux. Ils flottaient au gré des courants.
« Ça va, Avril ? » Demanda Laurence,
« YOUHOOOUUU ! » Se contenta t-elle de crier, au comble de l'exaltation, et elle recommença encore. « C'était trop bon ! »
C'était la meilleure chose qui lui soit arrivée ! Elle s'était dit à la sortie immédiate de l'avion qu'elle allait tuer Laurence à l'atterrissage, pour lui faire payer sa mauvaise blague, mais tout était oublié. Un sourire jusqu'aux oreilles barrait son visage, et elle ne ressentait que du bonheur !
Le sol se rapprochait pourtant. C'était déjà la fin du voyage, pensa t-elle avec regret. Elle aurait voulu que ça ne s'arrête jamais.
« Vous vous rappelez les instructions à l'arrivée ? Vous ramenez vos jambes sur votre poitrine à mon top, ok ? »
« Oui ! »
Laurence tira sur les sangles plus fortement. Le parachute se cambra brutalement et prit une trajectoire horizontale à une cinquantaine de mètres du sol. Le vent les porta davantage et ils décrivirent une belle courbe pour leur atterrissage, face au vent.
Au signal, Alice fit comme lui avait conseillé Gabriel et ramena ses genoux sur sa poitrine. Laurence réussit à atterrir en supportant tout leur poids et en courant. Il s'arrêta enfin et Alice posa les deux pointes de pieds au sol en hurlant :
« Oh, la vache ! C'était génial ! On peut recommencer ? »
Laurence eut un rire dans son dos, alors qu'un coup de vent gonflait le parachute. Il lutta contre la voilure, mais perdit l'équilibre et ils basculèrent tous les deux en arrière. Alice poussa un cri qui se termina en rire quand elle tomba sur lui. Le parachute gonflé les traîna encore sur quelques mètres avant de s'arrêter.
« Arrêtez de bouger, Avril, je vais vous détacher… » Elle n'entendit que le bruit des sangles et le cliquetis des mousquetons pendant quelques secondes, et puis enfin un : « … C'est bon, vous pouvez vous relever. »
Au lieu de ça, elle enleva son casque et ses lunettes. Puis elle se retourna et s'allongea à côté de lui, les yeux rieurs et brillants, les joues encore roses, le souffle court.
Laurence la trouva belle, à cet instant, et s'aperçut qu'il ne pouvait détacher son regard de son visage exalté, tourné vers le ciel. Ses lèvres entrouvertes sur son merveilleux sourire brillaient, encore humides... Et il mourrait d'envie de l'embrasser.
Le cœur d'Alice battait toujours la chamade après la décharge d'adrénaline qui avait accompagnée la chute libre. Elle se sentait fabuleusement bien, là, allongée dans l'herbe, les yeux tournés vers l'azur. Le temps semblait suspendu, comme si elle était entrée dans une bulle hors du temps.
La rousse tourna la tête vers Laurence qui la dévisageait comme jamais il ne l'avait fait auparavant. Irrésistiblement attirée comme un aimant, elle se pressa contre lui dans une délicieuse sensation de flottement, jusqu'au moment où elle sentit des bras se refermer sur elle.
Swan Laurence l'embrassa.
Sa peau était fraîche après le vol aérien, mais dès que les lèvres de Laurence furent sur les siennes, Alice eut le sentiment que sa chair s'embrasait pour atteindre une température digne d'un brasier. Les baisers du commissaire avaient un goût d'infini et de liberté. Même dans ses fantasmes les plus fous, jamais Alice n'aurait imaginé un moment aussi sexy et aussi grisant.
Laurence la relâcha et ils se dévisagèrent en silence, tous deux surpris sans doute par l'intensité de leurs réactions. Elle frissonna.
« Tu as froid ? Demanda t-il aussitôt.
Le froid, l'excitation, le danger… Alice ne savait pas exactement ce qui lui donnait la chair de poule. Inclinant la tête, Laurence enfouit le visage dans son cou et souffla sur sa peau. Oh, le troublant scélérat savait ce qu'il faisait ! La rousse eut l'impression de fondre irrésistiblement de l'intérieur et frissonna de plaisir cette fois.
Un nouveau coup de vent gonfla la toile et Laurence fut séparé malgré lui d'Avril en jurant. Il fut traîné sur une dizaine de mètres alors qu'elle éclatait de rire en le voyant se débattre avec le maudit parachute. Se redressant, elle courut vers la voile et marcha résolument dessus. Le parachute se dégonfla lentement, pendant qu'il parvenait enfin à détacher le harnais et à se relever.
Laurence tourna la tête vers elle. Alice arborait toujours ce sourire radieux, tandis qu'elle lui tendait la main pour l'inviter à venir la rejoindre. Il avala les derniers mètres en quelques foulées amples et la souleva par la taille. Avec un rire, il la fit tournoyer pendant quelques secondes avant de s'arrêter, de la reposer au sol en continuant à la serrer contre lui. Elle passa immédiatement ses mains derrière son cou.
« Alors, le coup du parachute, on me l'avait jamais fait ! »
Il se mit à rire doucement pendant qu'elle se joignait à lui. Peu à peu, alors qu'ils se calmaient, une curieuse tension prit le dessus alors qu'ils réalisaient enfin ce qu'ils avaient fait. Laurence voulut se détacher d'elle.
« Non, attends ! Je voudrais te remercier encore. »
Alice se mit sur la pointe des pieds et posa ses lèvres à nouveau sur celles de Laurence. Lentement, elle les explora alors qu'il ouvrait la bouche pour mieux profiter de son baiser, lui caressant la langue avec une savante sensualité qui la laissa pantelante.
Alice crut défaillir de bonheur devant la vague de plaisir qui la submergea. Elle savait déjà qu'elle aimait se sentir plaquer contre son grand corps, mais lorsqu'il l'embrassait comme ça, elle lui rendait ses baisers avec l'ardeur d'une femme séduite. La rousse perdit toute notion de la réalité et gémit. Seul comptait ce désir presque désespéré qui s'était noué en elle, qui lui dévorait les entrailles.
Ils s'écartèrent finalement l'un de l'autre, le souffle court. Leurs regards aux pupilles dilatées se croisèrent et il n'en fallut pas plus pour qu'elle sente qu'ils étaient sur le point de faire la plus grosse bêtise de toute leur existence.
Il dut le sentir également, car il se détacha délibérément d'elle en se reculant. Reprenant le contrôle de ses émotions, il s'éclaircit la voix :
« Je crois... qu'on ferait mieux de rentrer. »
Incapable de lui répondre, elle se contenta de hocher la tête, totalement confuse, et l'aida en silence à plier le parachute.
C'était totalement surréaliste. Ils en étaient à s'éviter du regard dans un silence inconfortable à présent. Quelle hypocrisie ! Au bout d'un moment, Alice n'y tint plus :
« Ecoutez, Laurence, c'est pas grave… On va oublier tout ça, hein ? Et puis, on va reprendre nos habitudes, s'engueuler comme on sait si bien le faire, et tout va rentrer dans l'ordre... D'accord ?
Il s'arrêta et la dévisagea. Elle semblait indécise, anxieuse, comme si elle avait peur de la réponse qu'il allait lui faire. Il lâcha le parachute, s'approcha d'elle et la reprit par la taille.
« Laurence, c'est pas raisonnable, vous le savez... » Reprit-elle doucement.
« Qu'est-ce qui est sensé être raisonnable dans l'attirance ? »
Alice ouvrit des yeux comme des soucoupes et secoua la tête, pas sûre d'avoir bien entendu. Il se pencha à nouveau et l'embrassa longuement. Deux baisers ne l'avaient pas rassasié, bien au contraire.
Alice entrouvrit les lèvres et il s'empara de sa bouche comme s'il y buvait. La pressant contre lui, il laissa ses mains se perdre dans ses cheveux. Alice gémit devant tant de passion exprimée davantage par des gestes que par des mots.
Seigneur ! Quel cataclysme venaient-ils de déclencher entre eux ?
Il n'essaya pas de la retenir quand elle s'écarta, haletante, presque perdue.
« Arrête… » Dit-elle d'une voix rauque. « … Il vaut mieux en rester là... »
« Vraiment ? Ça va être compliqué désormais d'ignorer ce qu'il nous arrive. »
« Swan Laurence, qui m'embrasse passionnément ? » lui répondit-elle, mi sérieuse, mi ironique. « Mes certitudes viennent de voler en éclat ! »
« Alice Avril qui y prend plaisir contre toute attente ? » Ricana t-il en contre-attaquant. « Ça mérite de s'y attarder, non ? »
« Non. C'est carrément flippant !
Ils se turent mais continuèrent à se dévisager en se demandant quelle suite donner à ce moment unique.
« D'accord. Je ne m'attendais à passer un si bon moment avec toi cet après midi. » Admit-elle finalement.
« Je ne m'attendais pas à ça moi non plus. Tu as quelque chose de prévu ce soir ? »
Alice ouvrit la bouche, sidérée, puis secoua la tête en mettant les mains sur ses hanches. Ce type n'était pas croyable !
« Décidément, tu ne perds pas le nord, toi ! »
Il inclina la tête en levant innocemment les sourcils.
« Puisque tu aimes te mettre en danger, pourquoi pas ? »
« Ce n'est pas parce que tu m'as embrassée que ça change quoi que ce soit à ce que je pense de toi, Laurence ! »
« Un peu, quand même ? »
« Tu es toujours un salaud arrogant et un odieux macho, aussi méprisable que méprisant ! Et un sale traître aussi ! Tu t'es bien gardé de me dire que je sauterai avec toi ! »
Il eut un rire sadique.
« Où aurait été le plaisir sinon ? Allons, je sais que tu ne m'en veux pas, bien au contraire. Alors, pour ce soir, c'est oui ? »
« Je n'ai aucunement envie de coucher avec toi ! » Fit-elle, plus vexée de s'être fait avoir que réellement offusquée par sa demande.
Laurence fit mine de sentir quelque chose.
« Tu sens cette odeur ? C'est celle du déni… »
« Laurence, si tu t'approches de moi, je t'étripe ! »
Le visage du séducteur se fendit d'un sourire irrésistible… Minute papillon ! Depuis quand trouvait-elle que le sourire de Swan Laurence était irrésistible ? Alice se détourna de lui et marcha rapidement vers les hangars sans se soucier de savoir s'il la suivait ou non, trop préoccupée par l'ouragan émotionnel qui faisait rage dans sa tête.
Comment diable tout cela avait-il pu déraper de cette façon ? se demanda t-elle. Comment savoir si ce qu'elle ressentait pour lui, était sincère ou induit par cette ivresse des airs ? Jusqu'à quel point avait-elle perdu la maîtrise de ses sens ? Encore sous l'emprise de ses sensations folles, son ventre se tordit délicieusement et elle se fit la réflexion que rarement, elle n'avait ressentie autant de désirs pour un homme. Etait-ce le fait de lui résister qui déclenchait cette envie ?
Elle remarqua enfin quelqu'un qui s'agitait près des hangars et leur faisait signe. Elle se tourna vers Laurence qui avait également aperçu les gesticulations de l'homme. Ce dernier montait à présent à bord d'un mini-moke. L'engin roula dans leur direction. Etait-ce Bardet ?
Oui, c'était bien lui. Il ne prit pas la peine de saluer la journaliste et courut au devant de Laurence.
« Commissaire ! On a trouvé Verdier ! »
« Comment ? »
« On a suivi Lebrun comme vous nous l'avez dit ! Il nous a conduits à un bar où il avait rendez-vous. Devinez avec qui ? Verdier ! Un de nos gars l'a ensuite suivi chez lui… On a son adresse ! »
« Très bien ! Bon travail, Bardet ! »
Le jeune homme rougit littéralement et adressa un sourire à Alice. Laurence soupira.
« Mais ne restez pas planté là à bailler aux corneilles, Bardet ! Allez, on y va ! »
Laurence déposa le parachute et les harnais sur le siège arrière du Mini Moke, prenant de ce fait toute la place. A moins qu'Alice ne s'asseye sur les genoux du commissaire, elle allait devoir rentrer à pieds...
« Désolé, Avril, je dois y aller… » Il hésita. « … Je vous appelle, d'accord ? »
« C'est ça, défilez-vous ! Vous et moi, on va avoir une discussion sérieuse quand vous rentrerez, sur ce qu'il s'est passé ici. »
« Chaque chose en son temps, d'accord ? »
Alice se sentit curieusement vidée et déprimée d'un coup. Cette sensation en elle était atroce et elle le dévisagea avec une telle tristesse, qu'il ne la quitta pas des yeux jusqu'à ce que Bardet fasse demi-tour.
« Faites attention à vous ! » Lui cria t-elle encore.
Laurence lui fit un petit signe de la main sans se retourner. Laissée une nouvelle fois à elle-même, Alice eut la singulière impression d'être encore abandonnée. Elle se mit en marche en se disant qu'un jus de tomate était un breuvage comme un autre pour chasser sa déprime...
A suivre…
Parfois, il y a des vérités qu'il vaut mieux affronter ensemble. Alice en fait l'amère découverte, d'autant qu'elle ne sait pas à quelle sauce Laurence veut la manger. Le sait-il lui-même ?
Merci pour tous vos commentaires. La suite prochainement.
P.S. : Impossible d'aller à Bénifontaine sans boire la Bière Ch'ti qui est fabriquée à la Brasserie Castelain. L'abus d'alcool, etc... ;-)
