Chapitre 30 : L'arrestation de Bernardin et de Dussart
Arrivée à Termonde, Alice arrêta le moteur de la Triumph, non loin de l'adresse qu'elle avait récupérée. Les gangsters avaient bien choisi leur planque, un peu à l'écart du centre du village, dans une rue peu passagère. Ainsi, il leur était facile de surveiller les allers et venues.
Précautionneusement, elle avait cherché aux alentours la Facélia des yeux sans la trouver. Pourtant, elle était prête à mettre sa main au feu que Laurence était là, quelque part à surveiller les lieux. Peut-être même l'avait-il déjà repérée ?
Psssstttt… Pssssttttt...
Tiens, quand on parlait du loup… Machinalement, Avril leva la tête vers l'origine de l'appel insistant. Là, elle découvrit Antoine Bardet en haut d'un escalier extérieur, caché des regards de la planque par le pignon d'une vieille grange en bois noir. Il lui faisait des signes pour qu'elle contourne le mur en lui indiquant probablement une entrée…
Elle suivit ses instructions, pénétra dans la cour d'une ferme, et se retrouva au pied de l'escalier, avec un inspecteur clairement embarrassé.
« Je préfère te prévenir. Il n'est pas content que tu sois là. »
« Rien qui change de l'ordinaire. Vous avez quoi ? »
« Pas un seul mouvement depuis qu'on est arrivé il y a deux heures. On n'est même pas sûr que les deux criminels soient bien à cette adresse. »
Dans le grenier, l'air fleurait bon le foin sec. Laurence accueillit cependant Avril avec froideur, le visage clairement tendu. Finie l'entente cordiale et les instants de complicité partagée, il était en mode professionnel et comptait bien le lui faire comprendre.
« La prochaine fois, garez-vous devant le pavillon directement, histoire que l'on vous repère encore plus facilement ! Ah, la discrétion et vous, ça fait deux ! »
Elle s'apprêta à ouvrir la bouche, mais il l'interrompit :
« Et je ne veux même pas savoir comment vous avez appris que Bernardin et Dussart se trouvaient ici ! »
« Je ne vous l'aurais pas dit de toute façon ! » lui rétorqua t-elle sur le même ton. « Alors, ça donne quoi ? »
« Rien pour l'instant, mais l'attente fait aussi partie du métier de policier ! Comme la patience n'est pas votre fort, Avril, vous pouvez partir comme vous êtes venue, je ne vous retiens pas ! »
Le mufle était de retour. Alice lui fit un sourire complaisant.
« Arrêtez tout de suite votre char, Laurence, je bougerai pas d'ici ! »
Et elle déposa son sac et ses vêtements chauds pour la moto sur le sol à ses côtés, puis croisa les bras pour bien lui montrer sa détermination, sans se laisser démonter par son regard intimidant.
« Je vous prends au mot alors. Vous resterez ici tant que je ne vous dirais pas le contraire... Bernardin et Dussart sont des petits malins qui pourraient s'enfuir. Je n'ai pas l'intention de vous laisser tout faire capoter, c'est compris ? »
« Hé, franchement, faut vous détendre un peu… Ils vont pas vous échapper cette fois ! »
« Merci pour cette confiance aveugle, mais quand on n'y connaît rien, Avril, il vaut mieux se taire ! »
« Oh, quel peine-à-jouir vous faites ! »
« AVRIL ! »
« Quoi, Laurence ? Vous vous sentez concerné ?
Furieux, le commissaire fit jouer sa mâchoire et lança un rapide coup d'oeil vers Bardet qui détourna prestement le regard et fit comme s'il n'avait rien entendu. Avec colère, il dévisagea ensuite la journaliste qui souriait innocemment, en voulant clairement lui arracher la langue. Vous allez me le payer… Semblait-il dire à la jeune femme.
Avril souriait, amusée. Si Bardet n'avait pas été là, elle était sûre que Laurence se serait empressé de lui montrer de quoi il était capable en la couchant dans ce foin si accueillant… Bon sang, l'heure n'était pas au batifolage ! Elle chassa prestement l'image de leurs deux corps enlacés et revint aux affaires courantes :
« Et Prizzi ? Vous l'avez aperçu ? »
Laurence ne répondit pas et reporta son attention vers le jeune inspecteur :
« Bardet, vous avez eu Peeters au téléphone ? Il nous envoie du renfort ? »
« Pas avant une heure au moins, le temps d'arriver, commissaire. »
« Il faut plutôt compter deux heures… » grommela Laurence, qui reprit la surveillance de la maison en face.
Avril s'approcha de lui et observa les lieux par une petite anfractuosité. L'endroit en face ne payait pas de mine, sans doute parce qu'il n'y avait personne pour faire l'entretien régulier de la pelouse et des haies. La maison n'était guère en meilleur état avec son toit sur lequel il manquait des tuiles et sa façade grise qui aurait également eu besoin d'un bon coup de pinceaux.
« Comment vous savez s'il s'agit bien de vos deux gugusses ? » reprit Alice, après un moment de silence.
« La propriétaire de la ferme a semblé reconnaître Dussart quand je lui ai montré les photos. Apparemment, ce serait lui qui sort le plus souvent pour effectuer le ravitaillement. Ils sont arrivés il y a quelques jours et sont discrets. Ça correspond. »
« Et vous comptez vous y prendre comment pour les arrêter ? »
« Sonner à la porte, comme tout le monde. »
« Mais vous pensez quand même pas avoir affaire à des gens raisonnables ? » Demanda Avril, clairement consternée. « Au point où ils en sont, ils vont tirer d'abord et poser des questions ensuite ! »
Laurence inclina la tête sur le côté de façon comique, fronça les sourcils et eut un rictus moqueur.
« Prudence¹ serait-il devenu votre second prénom, Avril ? »
« C'est vous qui n'arrêtez pas de me dire de faire attention ! Si vous faites n'importe quoi maintenant... »
« Vous m'avez déjà vu faire n'importe quoi ? Quand Bernardin et Dussart vont se savoir cernés, ils vont tenter de négocier, pour finir par se rendre, c'est aussi simple que cela. Il n'y a pas d'autres alternatives. »
Enfin, il y en avait une autre, mais Avril ne pouvait pas envisager que des hommes préfèrent mourir à cause de quelques cailloux, ou même pour s'éviter des années de prison. La journaliste partait du principe qu'ils connaissaient les sanctions qu'ils encouraient avant de se lancer dans une entreprise criminelle, à eux d'en accepter les conséquences quand l'heure de faire les comptes arrivaient.
Après un haussement d'épaule fataliste, Alice alla s'installer sous la verrière du grenier pour mettre de l'ordre dans ses notes. Tant qu'à utiliser le temps dont elle est disposait, autant le faire présentement.
A genoux, elle étala ses papiers sur le sol poussiéreux pour avoir une vue d'ensemble, sans s'apercevoir que Laurence avait tourné la tête vers elle et l'observait avec curiosité. Il fit un signe vers Bardet pour qu'il prenne le relais, puis il la rejoignit et s'accroupit à ses côtés sans rien dire.
Spontanément, il commença à lui donner les informations qui lui manquaient ou à lui préciser des points obscurs. La discussion s'engagea entre eux. Concentrée, elle notait rapidement les remarques de Laurence, ajoutait ses commentaires, et lui posait des questions, tant qu'il consentait à y répondre.
Il prit un malin plaisir à lire et à commenter ironiquement le récit de son évasion, qu'il jugea un peu trop "romanesque" à son goût, mais c'était l'heure de gloire d'Avril après tout. Quand la lumière fut insuffisante dans le grenier, Alice dut mettre un terme à sa prise de note. Dans la pénombre, il commença à lui rapporter certains raisonnements, certaines conclusions qui l'avaient poussées à agir de telle ou telle façon.
« Commissaire ? » Les interrompit Bardet, qui surveillait les alentours pendant la conversation. « … Venez voir, on dirait que ça bouge enfin dans la maison… »
Effectivement, un individu était sorti du pavillon et se dirigeait vers le garage au fond du jardin. Laurence ajusta ses jumelles, mais de dos, il lui était difficile d'identifier le quidam. L'inconnu ouvrit les portes sans se retourner, puis pénétra à l'intérieur de l'abri où se trouvait un véhicule dans lequel il monta.
« Bardet, vous allez rester là à surveiller la maison et à attendre l'arrivée de Peeters qui va se mettre en place avec ses hommes. Si ce type s'en va, Avril et moi, allons le suivre. »
Au travers des reflets du pare brise, Laurence essaya de distinguer les traits du conducteur, alors qu'il sortait la voiture du garage. Quand il s'apprêta à prendre la route, en direction du centre du village, le commissaire put le voir nettement et le reconnut :
« C'est Dussart ! Allez ! Allez ! On se bouge, Avril ! »
Bardet ouvrit rapidement la trappe au sol et Alice avisa l'échelle de meunier. Rapidement, ils descendirent au rez-de chaussée où la Facelia était garée, bien à l'abri des regards.
Laurence avait l'habitude de prendre des véhicules en filature et il avait étudié le plan de Termonde avant de venir. Il ne tarda pas à retrouver la Dauphine vert bouteille sur la seule route possible. Elle prenait la direction de Saint-Nicolas à la sortie du village.
Avril ne s'était même pas rendue compte qu'elle était tendue et relâcha inconsciemment un soupir de soulagement dans le silence de l'habitacle.
« Alors, Avril, remise de tes émotions ? »
Le ton était doucement provocateur. Avec le retour du tutoiement, il ne faisait pas seulement référence au saut en parachute, mais à tout ce qui s'était ensuivi entre eux.
« A peine... Qu'est-ce qu'il t'a pris de m'embrasser comme ça ? »
« Je pourrais te retourner la question. »
Elle soupira, lassée par ses habituelles réponses détournées.
« C'est si difficile de dire simplement que tu en avais envie ? »
« Le dire n'a aucun sens, Avril. Le montrer, en revanche, est beaucoup plus parlant. Surtout quand tu réponds de façon aussi enthousiaste à mes petites attentions ! »
« Tu joues encore sur les mots... Depuis quand ressens-tu ça pour moi ? Et ne me dis pas que j'affabule, je sais quand un homme a envie de moi ! »
Laurence ne pouvait pas lui dire décemment que le ça en question datait de la fameuse soirée chez lui, alors qu'elle était si fragile, touchée dans sa chair et dans son âme. La voir accidentellement en nuisette noire ce soir-là l'avait frappé comme la foudre s'abat sur un arbre, parce qu'il était lui-même ébranlé par ce qu'elle avait subi et sacrifié pour les sauver tous les deux.
Dans son esprit, il n'avait pas rempli son rôle : c'était lui qui aurait dû la protéger, empêcher qu'il lui arrive quoi que ce soit. Il aurait du être là pour elle. Or, il avait failli. Il avait voulu qu'elle aille mieux, qu'elle guérisse en quelque sorte et s'était rapprochée d'elle en conséquence. C'était un cocktail explosif de culpabilité et de désir qui l'avait mené là où il en était maintenant.
Il avait passé le cap où tout nier en bloc était encore crédible. Cela n'aurait fait qu'ajouter à ses frustrations. Il resta donc flegmatique, concentrée sur la route, et sur son objectif.
« Ma proposition tient toujours. Sans doute pas ce soir, mais un autre ? »
« Tu es toujours aussi direct avec les femmes ? »
« Epargne-moi le ridicule de te courtiser... » répondit-il sèchement. « … tu n'es pas du genre romantique, Avril. »
« Peut-être, mais j'ai la tête suffisamment froide pour savoir que jamais tu ne m'aurais embrassée si quelque chose n'avait pas changé entre nous. »
Il resta silencieux cette fois.
« Je pourrais penser que tu as des sentiments pour moi, Laurence, seulement... »
« … J'ai un cœur de pierre, tu l'as toi-même souligné... » Finit-il sur un ton cynique.
« C'est surtout impensable, vu ton enthousiasme à mon sujet… Au fait, tu as gardé mon galet porte-bonheur ? »
Impassible, Laurence se contenta de secouer doucement la tête en se mordant la lèvre inférieure. Peut-être pour ne pas faire une réflexion ? Difficile à dire avec lui. Alice interpréta sa réaction de façon positive et eut un petit cri de ravissement.
« C'est pas vrai, tu l'as sur toi ! Où ? Dans ta poche ? »
Elle chercha machinalement des yeux un renflement dans son pantalon et sa veste… qu'elle ne trouva pas, mais tant pis. Laurence ne disait rien, ne trahissait rien, mais justement, c'était un signe certain qu'elle avait raison ! Alice afficha un franc sourire qu'il aperçut du coin de l'œil.
Peut-être devrait-il plus souvent la rendre heureuse ? Elle était positivement radieuse. Cela changeait agréablement de son rictus insolent, qui le faisait littéralement bondir… quand elle ne faisait pas la gueule, à cause de sa mauvaise humeur quasi-permanente !
Laurence jouait avec elle, mais Alice n'en avait cure. Elle se sentait bien, en accord avec elle-même. Oui, quelque chose avait définitivement changé entre eux, le sarcasme et les piques n'avaient plus la même saveur acide, remplacés par des petits moments privilégiés, comme ces quelques minutes grappillées un peu plus tôt, comme des sortes de clins d'œil dans une amitié toujours chaotique, il est vrai, mais qui révélaient une nouvelle entente.
Loin de se laisser divertir, Laurence suivait toujours Dussart à bonne distance. Il savait que sa Facelia, voiture d'exception, bordeaux de surcroît, passait difficilement inaperçue. Pourtant, l'autre ne semblait pas l'avoir aperçue. Ils pénétrèrent dans Saint-Nicolas et le commissaire laissa trois voitures entre Dussart et lui. La conduite en ville exigea plus d'attention et le silence se fit alors qu'Avril se tendait à nouveau.
« Dussart vient de se garer devant ce parc ! Arrêtes-toi ! » S'écria Alice à un moment.
Le commissaire s'exécuta. Le criminel descendit de voiture et pénétra dans le jardin public après avoir jeté un regard à la ronde. Laurence avait empêché Avril de sortir. Il donna enfin le signal et ils s'empressèrent de le suivre, toujours en veillant bien à ne pas se faire remarquer. Le bandit marcha quelques minutes avant de se poser sur un banc désert, près d'une pièce d'eau. Là, il jeta un oeil autour de lui sans sembler remarquer le couple qui s'était arrêté à quelques dizaines de mètres de l'endroit où il se trouvait.
Laurence lui tournait le dos et camouflait en partie Avril qui observait Dussart à la dérobée. Elle commentait ce qu'il faisait jusqu'à ce que Laurence lui indique un banc libre sur lequel ils s'assirent. Il y avait un journal dans la poubelle proche. Sans se démonter, Avril s'en empara et l'ouvrit, en faisant mine de le lire et en les dissimulant partiellement avec.
Laurence sortit ses lunettes de soleil et passa un bras autour des épaules de la jeune femme, qui se rapprocha de lui. Instinctivement, ils adoptaient les attitudes d'un couple amoureux, alors qu'ils ne quittaient pas Dussart des yeux.
« Il attend quelqu'un, à ton avis ? » Demanda Avril.
« Peut-être un complice venu les aider, Bernardin et lui ? Ou sa femme ? Elle a disparu depuis un moment. »
Après de longues minutes d'attente, ils virent un homme tout de noir vêtu, s'asseoir à proximité de Dussart et le reconnurent simultanément :
« Prizzi ! »
« Ça se corse ! » Ironisa Avril. « Bon sang ! Qu'est-ce que je donnerais pour savoir de quoi ils vont parler ! »
Alice exprima parfaitement ce que Laurence pensait et il fit la grimace en se tendant. La rousse crut qu'il allait se lever et posa la main sur son bras.
« Attends ! »
« Avril, ôte ta main… » La prévint froidement le policier entre ses dents.
« C'est pas le moment de jouer au héros, Laurence ! »
« Je n'en ai pas l'intention ! » Grinça t-il. « Ils vont forcément repartir chacun de leur côté. Comme on sait où trouver Dussart, on suit Prizzi dès qu'il s'en va. »
« D'accord avec toi. »
« Vraiment, Avril ? »
Alice roula des yeux.
« Oh, ne commence pas !...
« Peuh ! »
Le silence s'installa entre eux. Alice avait gardé sa main sur le bras du policier et il ne fit aucun geste pour se débarrasser de sa présence intrusive. Les deux hommes sur leur droite poursuivaient leur conversation qui dura une quinzaine de minutes, sans rien remarquer.
Prizzi se leva enfin, salua son compagnon et repartit comme il était venu. Dussart passa devant le couple caché derrière le journal et s'en alla vers sa voiture. Dès qu'il fut un peu plus loin, Laurence bondit et marcha à grandes enjambées dans la direction que le Corse avait prise.
Ils retrouvèrent le gangster un peu plus loin. Prizzi était sorti du jardin public et s'était engagé sous des arcades. Le plus tranquillement du monde, il se dirigeait vers la Grand-Place et son hôtel de ville, dont on apercevait le beffroi par dessus les toits. Alice trottinait derrière Laurence pour se maintenir à sa hauteur.
« Je vais m'approcher de lui... » Lui lança Laurence. « Toi, tu vas rester à distance raisonnable. En aucune circonstance, je ne veux que tu t'approches de lui, c'est bien compris ? »
« Mais Prizzi est probablement armé et dangereux ! »
« Justement. Tu restes en dehors de tout ça. »
Il accéléra le pas et lâcha Alice, avant qu'elle puisse protester. La rousse le regarda s'éloigner avec inquiétude, pendant qu'il se faufilait à présent autour des stands. C'était jour de brocante et dans cette foule de fin d'après-midi, Laurence zigzaguait entre les uns et les autres en faisant tout pour ne pas perdre le malfrat des yeux.
A un moment, Prizzi s'arrêta pour observer l'étal d'un antiquaire. Il y avait là quantité de bibelots divers et de meubles. Une peinture flamande avait attiré l'oeil de l'amateur d'art qu'il était et il prit le temps de l'observer. Après un examen minutieux, il en demanda le prix au marchand et discuta avec l'homme.
Laurence s'approcha, tout en réfléchissant à sa stratégie. Comme à son habitude, il n'était pas armé. Il n'avait donc pour lui que l'effet de surprise. Il devait agir vite et surgir quand le criminel avait encore le dos tourné, c'était sa seule chance.
Malheureusement, Prizzi se retourna brusquement et posa sans hésitation les yeux sur Laurence, trahi par un miroir vénitien posé là. Les deux adversaires croisèrent le regard et le Corse prit immédiatement ses jambes à son cou, sans demander son reste.
Prizzi était véloce et rapide, Laurence désavantagé par sa haute taille. Il y eut de l'agitation autour d'eux alors que le policier perdait du terrain à la course en voulant éviter les badauds qui s'agglutinaient. Des personnes bousculées protestaient sur leurs passages et maudissaient les deux hommes en costume en train de se poursuivre.
Comme un fou, Prizzi traversa sans regarder une rue encombrée de voitures. Miraculeusement, le criminel parvint à passer sans encombres. Laurence, quant à lui, perdit de précieuses secondes en évitant de justesse un camion qui klaxonna vivement. Le conducteur dudit véhicule lui adressa de copieuses insultes en flamand, mais Laurence ne s'en soucia pas et repartit de plus belle.
Prizzi avait une avance conséquente à présent et continuait de creuser l'écart. Laurence redoubla cependant d'effort jusqu'à ce qu'il ne voit plus le Corse. Aussi improbable que ça puisse paraître, le gangster venait de s'engouffrer dans la cour d'un grand bâtiment situé le long de la rivière, et qui n'était autre que le Palais de Justice de Termonde !
Laurence suivit le même chemin et faillit se faire renverser par une voiture qui en sortait. Prizzi n'était déjà plus dans la cour. Il avait dû ressortir sur le quai par l'autre entrée. Essoufflé, Laurence déboucha sur la voie de circulation le long de la rivière et dut se rendre à l'évidence : il avait perdu de vue Prizzi, ou alors le malfrat n'était pas allé par là. Il traversa la route et jeta un oeil en contrebas, sur les quais. Le bandit n'avait pas sauté à l'eau pour s'échapper à la nage.
Le commissaire revint en arrière et réfléchit. L'homme ne pouvait être qu'ici, perdu dans les dédales de couloirs et d'escaliers du Palais de Justice, c'était sa meilleure stratégie pour disparaître. Il avisa un gendarme belge qui le regardait bizarrement et à qui il montra sa carte de police française.
« Je poursuis un dangereux criminel qui s'est enfui. Vous l'avez vu ? Un type habillé tout en noir qui courait ? »
L'homme était Flamand et ne le comprit pas. Laurence s'exprima en anglais puis en allemand, sans plus de succès. En désespoir de cause, il chercha des yeux une autre personne et courut vers un magistrat en robe noire à qui il montra sa carte.
« Police ! Faites boucler le Palais de Justice, un dangereux individu vient de s'échapper ! »
L'homme le comprit et accepta de donner l'alerte. Il fallut cependant une dizaine de minutes pour que les portes soient bouclées, encore une vingtaine pour que les premiers renforts de police arrivent et que la fouille du tribunal commence réellement.
Au bout de deux heures de recherches infructueuses, Laurence se rendit à l'évidence. Il avait bel et bien perdu la trace de Prizzi.
oooOOOooo
La nuit était tombée. Assise dans un bar en face du parc, Alice aperçut enfin Laurence revenir vers la Facel Vega. Elle paya précipitamment ses consommations et le rejoignit. En s'approchant, elle comprit immédiatement à sa tête des mauvais jours que rien ne s'était passé comme prévu.
Avec sa cravate défaite et son air renfrogné, Laurence donnait l'impression d'avoir subi un revers humiliant. Il devait être à prendre avec des pincettes. Cependant, il y avait quelque chose dans son attitude, dans son regard qui en appelait involontairement à l'empathie d'Alice... Elle fit un pas en avant vers lui, mais il recula en levant la main, refusant toute familiarité.
« Avril, ce n'est vraiment pas le moment ! »
« Je suis juste contente qu'il ne te soit rien arrivé... » Comme elle le voyait se tendre, elle ajouta doucement : « … Viens prendre un café, tu vas me raconter. »
Il secoua la tête en refusant, sans plus d'animosité.
« Il me reste Bernardin et Dussart à appréhender. Peeters a mis ses hommes en place, il m'attend. »
Alors qu'il s'apprêtait à monter dans sa voiture, Alice l'arrêta :
« Ne bouge pas d'ici, j'en ai pour deux minutes ! »
Intrigué, le policier la regarda filer en courant vers le petit estaminet. Qu'avait-elle encore inventé ? Quelques instants plus tard, la journaliste en ressortait avec, dans les mains, une thermos et des sandwiches.
« Tu en auras besoin si la négociation s'éternise. »
Les femmes… Laurence la dévisagea de façon désabusée, mais convint intérieurement qu'il y avait bien longtemps que quelqu'un n'avait pas eu un geste aussi généreux et spontané à son encontre. Alice souriait légèrement, sûre de son coup, contente d'elle.
Secrètement touché, il eut un soupir qui résonna comme une douce acceptation. Si cela suffisait au bonheur d'Avril, alors cela suffirait au sien...
oooOOOooo
Tout était bouclé autour du pavillon à Termonde. La rue était interdite dans les deux sens et des plantons armés déviaient la circulation au carrefour. Le champ derrière le terrain était investi par les forces de l'ordre, et les deux maisons voisines avaient été évacuées de ses habitants pour éviter une prise d'otages.
Un peu plus tôt, avant l'arrivée de Laurence à la ferme, un échange de coups de feu avait eu lieu. Les policiers s'étaient mis à l'abri et depuis, c'était le statu quo. En arrivant, Laurence avait retrouvé Anne-Marie Cassel, présente pour arrondir les angles avec les autorités belges, et eu une longue conversation avec le commissaire Peeters. Avec calme, il avait exposé à son homologue belge ce qu'il savait des deux hommes pour qu'il approuve son intervention.
Le policier avait étudié les profils des malfrats. Il savait que Bernardin était réfléchi et agissait avec calme et détermination. Le gangster prévoyait tout, en planifiant à l'avance. Aucune victime n'avait jamais été déplorée sur les braquages qu'il avait organisés et menés à terme.
Le facteur inconnu était Dussart. Le braqueur avait au moins le sang d'un malheureux bijoutier sur les mains, rien qui n'avait pu être prouvé, puisque La Carpe, comme on le surnommait, n'avait jamais rien avoué quand on l'avait arrêté. Faute de preuves, il n'avait écopé que d'une peine minimale. Seuls les témoignages de ses complices auraient pu le faire condamner davantage. Ils étaient malheureusement tous décédés. On ne faisait pas de vieux os dans le crime organisé.
Laurence avait ensuite pris un porte-voix et s'était adressé aux deux gangsters retranchés. Les criminels n'avaient guère le choix et savaient qu'ils étaient perdus. Il leur appartenait à présent de se rendre ou bien de mourir.
Le commissaire leur avait laissés une heure pour réfléchir. Le temps jouait en sa faveur alors que la tension entre les deux hommes devait être à son comble. Laurence espérait ne pas en venir à une intervention musclée, comme cela avait été le cas à la fonderie, près de Canterbury. De nombreux blessés avaient été à déplorer dans les rangs de la police britannique, et lui-même n'avait dû son salut qu'à l'intervention inopinée de Bardet.
De son côté, Avril s'était mise dans un coin et observait les inspecteurs de la police belge en effervescence, attentive à toutes leurs conversations. Concentré sur le déroulé des opérations, Laurence ne l'empêchait plus d'écouter, ni de regarder comment ça se passait. La mémoire de la journaliste enregistrait tout. Elle prenait parfois quelques notes et écrivait des questions qu'elle lui poserait par la suite.
A un moment, Alice s'approcha de Bardet, qui semblait un peu perdu dans toute cette agitation, comme s'il ne savait plus quoi faire en attendant les instructions de son supérieur.
« Ça va, Antoine ? T'as l'air tout retourné ? »
« J'ai le cœur qui bat quand je la vois et j'ai une boule au creux de l'estomac… C'est la première fois que ça me fait cet effet avec une femme ! »
Avril suivit son regard et fronça les sourcils. Devant elle, le juge Cassel était en train de discuter avec le commissaire Peeters. Elle jeta un regard incertain vers le jeune homme qui semblait effectivement fasciné…
« Ben, mon vieux, je sais qu'elle a des yeux incroyables, mais elle a l'âge d'être ta mère ! »
« Hein ? » Bardet tourna la tête vers Alice sans comprendre. La rousse lui indiqua Cassel du menton et il se troubla : « … Mais t'es couillonne ! Je ne te parle pas du juge, mais de son assistante ! La brunette, là ! »
Bardet tira la manche d'Avril et elle découvrit une jeune femme cachée par Peeters dont le tour de taille imposant n'avait rien à envier à celui de Tricard. Elle était en train de discuter avec Laurence. Immédiatement, le sang de la journaliste se glaça. Les mains dans les poches, le commissaire souriait légèrement tout en parlant à l'assistante, en mode charme et séduction, une attitude qu'elle ne lui connaissait que trop bien pour l'avoir vue quantité de fois, quand il était intéressé par une représentante du sexe dit "faible".
« N'est-elle pas merveilleuse ? » Reprit Bardet, subjuguée.
Les yeux fixés sur le commissaire, Alice ignorait complètement la brune et serrait les dents en proie à ce qui ressemblait fort à de la jalousie. La sensation était désagréable, cuisante, d'autant qu'elle la prenait totalement par surprise. La rousse s'en agaça et refusa d'envisager ce qu'elle signifiait. En un quart de seconde, elle prit sa décision :
« Tu veux cette fille, Antoine ? Alors, écoutes-moi bien, j'ai un plan... »
Quelques minutes plus tard, Bardet discutait avec sa belle inconnue, tandis que Laurence était aux prises avec une Alice Avril, transformée en reporter sangsue, avide de tout savoir. En mode professionnelle, elle calmait sa fureur en l'abreuvant de questions, sans toutefois lui faire sentir la trahison qu'elle éprouvait.
Le commissaire en revanche commençait sérieusement à regretter sa présence en ces lieux et tentait de se débarrasser d'elle, en l'entraînant malgré lui dans son sillage...
« … Et vous allez encore attendre longtemps avant d'intervenir ? »
« Le temps qu'il faudra, Avril. »
« Et comment vous allez vous y prendre ? Y aller en force ou les pousser à sortir volontairement ? »
« Avril, j'ai encore dix mille choses à régler. On reprendra cette conversation plus tard, d'accord ? »
« Encore une question ! Est-ce que... »
« Plus tard, j'ai dit ! »
Impatient, Laurence la planta là en lui tournant le dos et rejoignit Peeters et ses inspecteurs. Au moins, elle avait réussi sa mission et l'avait détourné de la brune. Sur ces entrefaites, Cassel arriva à côté d'elle.
« Dites-moi, Alice, c'est Laurence qui ne peut plus se passer de vous ou c'est vous qui ne pouvez plus vivre sans lui ? »
Devant ce constat fort juste compte tenu de son attitude, la rousse se mit à rougir et biaisa en protestant :
« Je n'allais tout de même pas manquer l'épilogue de l'enquête, pas après tout ce que j'ai vécu ! »
« Je comprends votre volonté de vous battre bec et ongles pour la moindre bribe d'informations, mais laissez d'abord le commissaire faire son travail, d'accord ? »
Remise gentiment en place, Avril finit par hocher la tête.
« Vous savez qui vous me rappelez ? » Reprit Cassel sur un ton plus intime.
« Non ? »
« Moi... Je ne me suis jamais laissée faire par tous ces machos qui se seraient bien satisfaits que je reste à ma place à la cuisine ou à élever des enfants. J'ai dû travailler plus dur, faire des sacrifices, imposer mes idées, faire mes preuves auprès de ces messieurs… Les hommes n'aiment pas que les femmes leur fassent sentir qu'elles sont plus intelligentes qu'eux, mais ça finit toujours par payer quand l'un d'entre eux reconnaît votre mérite… Et ça va finir par payer pour vous aussi. Je vous prédis des journaux parisiens qui vont s'arracher vos chroniques criminelles. »
« Si seulement ! Malheureusement, être déterminée ou avoir de l'ambition ne suffit pas dans cette société. Il faut que le regard des hommes changent et évoluent ! »
« Il faut aussi un petit coup de pouce du destin. »
« Vous l'avez eu, vous ? »
« On peut dire ça, oui. Mais je vous en parlerai plus tard, autour d'un café, quand toute cette tragédie sera terminée. »
« Tragédie ? Ça va mal se finir, vous croyez ? »
Cassel eut un regard sombre et ne dit rien, puis elle aperçut la fameuse brune qui répondait en souriant à d'autres policiers, sensibles eux-aussi à son charme.
« Il faut que je vous présente Faustine, mon assistante, celle avec qui le commissaire discutait tout à l'heure. »
Le coup d'œil moqueur de Cassel montrait qu'elle n'avait pas perdu une miette du drame qui s'était joué. Alice resta cependant impassible.
« L'inspecteur Bardet a eu l'air très impressionné par elle. C'est un gentil garçon au fond, je me suis demandée s'il oserait l'aborder, et vous êtes intervenue pour lui donner le courage nécessaire. C'était très généreux de votre part. »
Le ton était ironique. Bien sûr, la redoutable juge était observatrice et avait remarqué le manège du jeune inspecteur… ainsi que le sien par extension !
« Et dire que tous ces messieurs doivent seulement la considérer comme une belle plante… »
Trois hommes semblaient effectivement faire un concours pour s'attirer ses faveurs. Avril ne put s'empêcher de dire d'un ton acide :
« Un bel ornement de décoration, oui ! »
« Alice ! Je ne vous connaîtrais pas que je penserais que la jalousie vous fait dire des choses horribles ! Laurence a vraiment une mauvaise influence sur vous ! »
Aïe ! En présence du policier, Avril avait réussi à contenir son animosité pour ne pas dévoiler ses sentiments, et là, c'était sorti sans réfléchir ! La rousse se mit à danser sur place, gênée. Cassel fit mine de ne rien avoir vu, et expliqua :
« Faustine est brillante, bien qu'un brin arrogante, entre nous soit dit. Je fais en sorte que ça lui passe… Nous parlions d'ambitions tout à l'heure. Elle fait partie d'une génération de femmes sûres d'elles, conscientes de leurs atouts et qui s'en servent pour avancer. Mais il ne faut surtout pas la réduire à ça ou la sous-estimer. C'est une erreur de jugement que font beaucoup d'hommes. »
La belle brune hocha une dernière fois la tête en se débarrassant des importuns et chercha du regard quelqu'un. Pendant un instant, Alice crut qu'elle partait en quête de Laurence, mais non… La jeune femme s'avança résolument vers Bardet.
« Et le timide et romantique Antoine l'emporte… » Le juge eut un petit rire et parut satisfaite. « … Vous ne lui avez pas fait un cadeau. Il ne sait pas dans quoi il s'embarque ! »
« Pourquoi ? »
« Faustine est la filleule de Laurence et surtout la fille de son mentor. »
« Quoi ? »
« Swan l'a connue alors qu'elle était haute comme trois pommes… Ils ont sans doute dû évoquer le souvenir de son père, Henri Condé-Dulac, un éminent chef de la Résistance, compagnon de la Libération, et un personnage influent… Politique et journalisme ont toujours fait bon ménage, Alice. Devenez amie avec Faustine et vous verrez des portes s'ouvrir magiquement devant vous… Venez. »
Avril s'apprêta à protester mais suivit néanmoins le juge. Les présentations furent faites et les jeunes femmes engagèrent la conversation, jusqu'à ce que l'unique téléphone de la pièce sonne.
Le silence se fit progressivement. Le commissaire avait donné ce numéro pour que Bernardin l'appelle. Il décrocha.
« Laurence… »
Dans un premier temps, le policier écouta ce que l'autre avait à dire sans rien trahir. Laurence connaissait sa marge de manœuvre, aussi ne fut-il pas surpris par les demandes de Bernardin. La négociation commença néanmoins, âpre, mais le commissaire resta ferme.
Finalement, au bout d'une vingtaine de minutes de conversation, Laurence sembla satisfait par les conditions. Il raccrocha et se tourna vers Cassel.
« Alors ? »
« Ils sont conscients de leur situation désespérée. Si ce que je leur ai proposé leur convient, alors ils sortent désarmés d'ici dix minutes, sinon il faudra envisager une intervention. Ils clament leur innocence dans l'assassinat de Germain. »
« A vous d'établir la vérité en les interrogeant. Je veux des faits concrets, Laurence. »
« Il n'y a plus qu'à attendre qu'ils acceptent de se rendre. »
Les minutes s'égrenèrent alors que les instructions étaient transmises sur le terrain Tous les hommes se tenaient prêts à intervenir au cas où. Les dix minutes passèrent, puis quinze, puis vingt... et tout le monde se tendit. L'atmosphère devint électrique.
« Commissaire ! La porte vient de s'ouvrir ! »
« Ne tirez pas ! » S'écria Peeters dans son talkie-walkie.
Laurence se positionna près de la fenêtre avec ses jumelles. Bernardin sortit lentement les mains sur la tête, puis ce fut le tour de Dussart. Ils restèrent bien en vue, jusqu'à ce que quatre hommes, coordonnés par Peeters, sortent en les maintenant en joue avec leurs armes.
Les deux malfrats furent priés de s'allonger au sol sur le ventre et de ne plus bouger. Aussitôt, ils furent fouillés, menottés et emmenés sans ménagement vers la ferme où Laurence planquait. Pendant ce temps, d'autres hommes sous la conduite de Peeters investissaient la maison pour la fouiller.
Les hommes à l'intérieur purent enfin souffler et les conversations reprirent. Des rires soulagés se firent à nouveau entendre. Cassel s'approcha de Laurence et lui dit discrètement :
« C'est du bon travail, Swan. Ce soir, c'est une sacré revanche sur ceux qui t'avaient prédit une descente aux enfers et la fin prématurée de ta carrière. »
Alice, qui se tenait tout prêt du commissaire, tendit l'oreille, soudain intéressée.
« Merci pour ton soutien, Anne-Marie, mais tu crois vraiment que c'est à ça que je pense en ce moment ? J'ai tourné la page des griefs personnels... » répondit Laurence un peu sèchement. « … Et l'affaire n'est pas encore bouclée ! »
« Je sais que tu es frustré par rapport à Prizzi, mais l'étau se resserre autour de lui. Bernardin ou Dussart doivent savoir où il va se réfugier… Ce n'est plus qu'une question de jours avant qu'on parvienne à le capturer. »
« Il va falloir qu'on agisse vite. Prizzi va tenter de mettre les voiles avec Jacqueline Santini, j'en mettrai ma main au feu. »
« Tu la fais surveiller en ce moment ? »
« Oui. Néanmoins, je n'ai pas l'intention de faciliter la tâche de Prizzi. Les contrôles à la frontière franco-belge sont renforcés à l'heure qu'il est. A moins de faire comme Avril et de passer par des chemins détournés cette nuit, il ne devrait plus nous échapper. »
Soudain, il y eut un tumulte et tous les regards se tournèrent vers la porte qui s'ouvrit. Bernardin et Dussart pénétrèrent dans la pièce et ils furent conduits devant Laurence et le juge. Le policier affronta le Lyonnais du regard avec une certaine satisfaction.
« La partie est terminée, Bernardin, vous avez joué, vous avez perdu… Dussart et vous êtes en état d'arrestation. »
« Qui nous a balancés ? » Demanda le malfrat.
Laurence ne répondit pas. Cassel s'avança légèrement :
« Messieurs, il serait dans votre intérêt que vous collaboriez avec les services de police, afin que nous mettions la main sur celui qui est à l'origine de vos déboires… »
Avril apprécia la formulation du juge qui laissait entendre que celui qui les avait trahi n'était autre que Prizzi, alors qu'il n'en était rien. Il s'agissait de Verdier, mais les deux bandits l'ignoraient et étaient libres d'interpréter les propos de Cassel, qui reprit :
« ... Votre volonté de vous montrer conciliant peut être un élément déterminant que je prendrais en considération lors de vos dépositions. Vous cumulez de nombreux chefs d'accusations dont association de malfaiteurs, crime en bande organisée, acte de piraterie, vol, malfaçon, et j'en passe… Vous aurez une liste complète et précise au moment de vos mises en examen. »
« A vos yeux, nous sommes déjà coupables ! »
« Non, monsieur Bernardin, je ne vous condamne pas, je ne fais que rechercher la vérité. Seul le tribunal pourra vous reconnaître coupable. » Trancha Cassel. « … Vous êtes présumés innocents tant que nous n'avons pas apporté la preuve que vous êtes bien les auteurs des crimes qu'on vous reproche. »
« Mais Émile et moi n'avons rien à voir avec la mort de Germain ! »
« Ce sera au commissaire Laurence de reconstituer les événements en vous interrogeant. S'il s'avère que vous n'avez rien à voir avec ce qui est arrivé à Germain, alors cette accusation n'aura pas lieu d'être… En revanche, tentative d'assassinat sur les personnes du commissaire Laurence et de Mademoiselle Avril ici présente, vous n'y échapperez pas. »
« Vous n'avez pas de preuves ! » S'écria Dussart.
« Avec toutes vos empreintes relevées dans la maison à Neuville et sur les pièces mêmes de l'engin artisanal qui a explosé ? » Ricana Laurence. « Vous auriez dû porter des gants, Dussart... »
L'homme se mit à pâlir alors que Laurence le dominait de toute sa taille.
« … A la coopérative agricole près de Neuville, j'ai montré votre photo au brave homme chez qui vous êtes allé vous procurer de l'engrais, du nitrate d'ammonium pour être plus précis, un composé hautement explosif... Il a généralement affaire à des fermiers qu'il connaît, pas à un inconnu en col blanc. Il a été catégorique, il vous a reconnu tout de suite. »
« Et nous ne parlons même pas du kidnapping dont Alice Avril a été victime et dont vous êtes également les instigateurs avec Jacques Prizzi, d'après Maître Duchêne. » Précisa Cassel. « Hé, oui, certaines correspondances trouvées dans son coffre se sont révélées très utiles et il a avoué... Ce n'est pas pour rien que c'est un bavard² ! »
« Il ment ! »
« Les faits sont les faits, monsieur Bernardin ! On ne s'arrange pas de la vérité à sa guise ! »
« D'autant que certains de vos complices ont été arrêtés et devraient nous fournir des témoignages fiables... » Reprit Laurence.
« Je vous répète que nous n'y avons pas participé ! »
« C'est ce que l'enquête devra démontrer… Et maintenant, si vous nous disiez où l'on peut trouver Prizzi ? Où est-il parti se cacher après avoir quitté Termonde ? »
Les deux malfrats ne répondirent pas et Laurence hocha la tête.
« Où sont les pierres ? Qu'en avez-vous fait ? »
Toujours aucune réponse. Le commissaire fit un signe impatient vers les inspecteurs.
« Bardet ! Embarquez-les moi et maintenez-les sous bonne garde ! Je peux vous assurer que vous n'êtes pas prêts de sortir tous les deux... » Il affronta le Lyonnais du regard. « … A défaut de vivre de la plume³, Bernardin, peut-être vivrez-vous de votre plume en prison, quand vous publierez vos mémoires ? »
Le gangster serra la mâchoire, en appréciant moyennement l'humour de Laurence. Tout comme son camarade, il fut prestement emmené pour être transféré par des policiers belges sous la conduite de l'inspecteur Bardet.
Pendant ce temps, Laurence s'était tourné vers son homologue belge et le remerciait chaudement pour son aide. Cassel le remercia également et tout ce petit monde s'apprêta à prendre congé
Alice s'approcha de lui, un sourire satisfait aux lèvres.
« Voilà une affaire rondement menée ! » S'exclama la journaliste. « Je pensais qu'on allait y passer toute la nuit ! »
« Il est tout de même plus de deux heures du matin, Avril. »
« Vous rentrez ? »
« Pas encore... Bardet va raccompagner Anne-Marie et son assistante chez elles en suivant le fourgon jusqu'à Lille. »
« Et vous ? »
« Les pierres n'ont pas été encore retrouvées. Je vais retourner la maison de fond en comble avec Peeters pour mettre la main dessus. »
« Je peux rester avec vous ? Pour donner un coup de main ?»
Laurence soupira.
« Vous ne rêvez pas de retrouver votre cher cagibi, Avril ? »
« Je n'ai pas sommeil, pas après cette folle soirée… »
Laurence la dévisagea bizarrement.
« Nous n'avons pas la même définition de ce qu'est une "folle soirée", Avril. » Ricana t-il.
« Ah oui ? Pour vous, ça doit être un moment passé à écouter du jazz en sirotant un bon verre de whisky, les pieds dans vos charentaises, un suppo et au lit à vingt deux heures ! »
Avec un sourire canaille, Laurence se pencha en avant pour lui chuchoter :
« Une "folle soirée", Avril, ça ne s'explique pas... ça se vit ! »
« Ah oui ? Hâte de voir ce que vous proposez... Macramé ? Scrabble ? Bridge ? »
« Très drôle… Et pourquoi pas un concert ou une soirée dansante ?... »
Alice leva les sourcils, perplexe. Ils se dévisagèrent intensément et elle sentit naître la boule de chaleur au creux de son ventre.
« … Entre autre chose... » ajouta t-il sensuellement.
Elle se mit à rire de façon à le provoquer, mais quelque chose dans l'attitude arrogante de Laurence la déstabilisa. Il semblait si sûr de lui, si dominateur… Pas de doute, elle était encore sur son terrain et il lui réservait probablement encore une mauvaise surprise. Déjà elle sentait poindre une incertitude…
« Euh, on en reparle une autre fois, d'accord ? »
Il se mit à rire en la sentant rétro pédaler.
« Tu ne me fais pas confiance ? »
« Ha Ha ! La blague !... Non !... Surtout après le saut d'hier, où j'ai eu l'impression très nette que j'allais mourir ! »
« Je t'ai fait revivre au contraire… Tu as senti l'adrénaline qui courait dans tes veines ? Ton cœur qui battait à se rompre ? Tu ne t'es pas sentie vivante comme jamais ? »
Elle devait en convenir mais refusa de l'admettre ouvertement devant lui.
« Ce n'est qu'un jeu sans conséquences pour toi. »
Ainsi donc, c'était ça... Elle avait peur que leur éventuelle relation aille trop loin. Autant mettre les choses au clair entre eux avant de s'engager dans quoi que ce soit.
« Il en est de même pour toi, non ? »
Quelle mascarade ! Alice eut un sourire crispé et hocha la tête pour masquer le dépit qu'elle ressentait à ces paroles. Pourquoi donc réagissait-elle comme ça ? Ils ne s'engageaient à rien. Elle avait intérêt à se le mettre dans le crâne sinon elle allait au devant de grosses désillusions…
Laurence la regardait à présent comme un chat observe une souris.
« Cocteau dit que rien n'est plus sérieux que le plaisir. »
« Et tu parles en connaissance de cause, bien sûr ? »
« Le sexe peut-être envoûtant, Avril, surtout lorsque ça dure des heures, et que tu ignores si tu vas survivre à des sensations si puissantes qu'elles te font perdre toutes notions de la réalité. »
Alice ne put s'empêcher de déglutir à ces quelques mots qu'il venait de prononcer calmement d'une voix grave qui lui donna la chair de poule. Troublée, elle prit une profonde inspiration pour calmer les battements brusquement désordonnés de son cœur, tandis que son estomac se tordait à nouveau délicieusement. S'il pouvait faire ça sans la toucher, qu'est-ce que ce serait dès qu'il poserait les mains sur elle ?
« Euh… C'est intéressant… » dit-elle, clairement perturbée. Elle frappa dans ses mains pour chasser sa gêne. « … Bon, et si on allait visiter cette maison ? J'ai hâte de voir à quoi ça ressemble, un diamant ! »
Nullement dupe, Laurence accepta cette diversion. Il avait remarqué le trouble d'Alice, qui ne le laissait pas de marbre non plus. Écartant l'envie de l'emmener faire un tour dans le grenier, il se mit à ricaner :
« Vous êtes décidément toutes les mêmes ! Dès qu'on parle de diamants, vous avez les yeux qui se mettent à briller, et plus rien d'autre n'a d'importance ! »
Alice lui fit un clin d'œil appuyé et lui envoya un baiser du bout des lèvres, puis elle entonna doucement :
« A kiss on the hand may be quite continental, but diamonds are a girl's best Friend… »
Laurence soupira et leva les yeux au ciel, désabusé. En secouant la tête, il quitta la pièce alors qu'Avril le suivait, tout en continuant à chantonner l'air célèbre de Marilyn Monroe⁴ de sa jolie voix...
A suivre...
¹ Prudence (Tuppence) est le prénom d'un des personnages créé par Agatha Christie dans les enquêtes qu'elle mène avec son mari, Thomas (Tommy) Beresford.
Ironique, sachant que Prudence est d'une curiosité insatiable et qu'elle se fourre toujours dans des situations impossibles. Avril est clairement inspirée de ce personnage. Tuppence et Tommy Beresford sont également très différents de caractère, et sont complémentaires, comme le sont Avril et Laurence.
² Un bavard en argot est un avocat.
³ Pour les non initiés, une plume est aussi le nom d'un pied de biche qui sert à fracturer des portes, petit clin d'œil à l'activité favorite des cambrioleurs.
⁴ « Les Hommes préfèrent les Blondes » de Howard Hawks (1953).
En manque total d'inspiration, je dois vous avouer que j'ai eu un mal de chien à écrire ce chapitre. Comme quoi, les passages les plus difficiles ne sont pas toujours ceux que l'on croît.
Encore quelques chapitres et on s'achemine tranquillement vers la fin. Vous pouvez me laisser des petits commentaires, c'est toujours un plaisir d'avoir vos retours.
Bonne rentrée à tous !
