Chapitre 31 : La fin de l'ennemi public n° 1

La nouvelle tomba le lendemain de façon abrupte et surprit Laurence au commissariat, alors qu'il interrogeait longuement Bernardin en compagnie de Bardet.

Jacques Prizzi venait d'être abattu par les douanes en tentant de franchir la frontière à Menin. Reconnu malgré un déguisement, le gangster avait voulu forcer le barrage routier. Deux douaniers belges avaient été grièvement blessés et leurs collègues français n'avaient eu d'autres choix que de tirer sur le véhicule en fuite pour l'arrêter alors qu'il fonçait sur eux.

Sans explications, Bernardin fut reconduit en cellule et Laurence se rendit sur place. Là, il retrouva Anne-Marie Cassel, venue comme lui constater le décès du Corse. De ce fait, l'enquête principale était bouclée avec tout le démantèlement du gang, mais il restait encore beaucoup à faire pour les deux protagonistes qui repartirent vers Lille et décidèrent de dîner ensemble pour faire le point.

Ils n'avaient pas le cœur à célébrer quoi que ce soit. Cassel était perdue dans ses pensées, elle devait probablement réfléchir à ses prochaines auditions ou à une nouvelle stratégie dans l'instruction du dossier à présenter au procureur. Laurence, quant à lui, avait l'impression d'être un boxeur, certes victorieux après un combat de douze rounds, mais il avait dû encaisser de nombreux coups avant d'en donner également, et il se sentait sonné. Il n'appréciait pas encore pleinement d'avoir atteint son objectif. La satisfaction du travail accompli viendrait plus tard.

En vérité, ils n'avaient guère d'appétit mais c'était l'occasion pour eux de se poser et de discuter dans un cadre informel. Ils demandèrent à être servis rapidement. L'ombre de Prizzi avec son destin funeste planait sensiblement sur eux.

« Voilà une fin à laquelle je ne m'attendais pas, je dois l'avouer... » Dit finalement Cassel. « … Elle nous simplifie la tâche en un sens, mais elle est tragique. Tu veux que je me charge de prévenir Jacqueline Santini ? »

« Non, je vais aller la voir tout à l'heure. C'est à moi de le lui annoncer. »

« Pauvre femme, elle n'avait certainement pas besoin de ça, en plus de ses malheurs. »

Laurence se mit à réfléchir à la situation tout en levant son verre de vin. Suggérer à Madame Santini de divorcer était la chose à faire. En attendant, elle serait à l'abri en prison, loin des griffes de son toxique de mari, qui lui ferait probablement payer sa trahison tôt ou tard.

« Te connaissant, tu dois probablement pouvoir l'aider ? »

« Je suis en contact avec la mère supérieure d'un couvent dans le Bordelais qui héberge des femmes rejetées par leurs familles, perdues, avec leurs enfants parfois, des victimes de violences comme Madame Santini, moyennant travail, bien sûr. Elle pourrait y être à l'abri et se reconstruire, après avoir purgé une peine minimum de prison. Ce sera à elle de décider. »

« Tu devrais proposer tes services à des œuvres humanitaire. »

« Blague à part, j'y ai songé, figures-toi... Il y a tant à faire pour les plus démunis et les plus faibles. »

Laurence lui adressa un bref sourire qu'elle lui rendit doucement. Il la retrouvait telle qu'en elle-même, touché par sa générosité et son désintéressement. Pourquoi n'avait-il pas renoué plus tôt avec elle ? Les vers de Jacques Prévert lui revinrent en mémoire, lui apportant la réponse :

Mais la vie sépare ceux qui s'aiment, tout doucement, sans faire de bruit.

Et la mer efface sur le sable, les pas des amants désunis.

Le passé était le passé, lui avait-elle dit. Elle avait raison. Tout était différent maintenant, ils avaient changé. Il n'était plus le même et probablement, elle non plus. Il chassa ses idées mélancoliques pour revenir au présent.

« Anne-Marie, est-ce que tu pourrais gagner du temps et obtenir du procureur qu'il ne fasse pas une annonce officielle à la presse avant demain ? J'ai besoin de pouvoir travailler encore sereinement pendant vingt quatre heures. »

« Je vais l'appeler et voir ce que je peux faire. Rends-lui tout de même tes conclusions sur la mort de Prizzi dès ce soir. »

« C'est bien mon intention. Je vais laisser à Tricard le soin de s'occuper des journalistes. Il s'en sort très bien d'ordinaire, même si la presse a tendance à réveiller son ulcère. »

« Alice ne viendra pas t'importuner ? »

« Avril a le nez dans ses notes à l'heure qu'il est ! » ricana t-il. « Elle est à fond dans la rédaction de son manuscrit, ça devrait la tenir occuper quelques semaines. »

« Je rêve ou tu n'as pas l'air spécialement ravi par cette perspective ? »

Étonnamment, Laurence faisait effectivement une drôle de tête, jouant avec la nourriture dans son assiette. Cassel fronça les sourcils et l'observa. Elle comprit soudain :

« Tu ne veux pas qu'on croit qu'elle profite de sa relation privilégiée avec toi pour obtenir des informations ! C'est pourtant ce qu'on va en déduire si vous… Oh !… »

« Jusqu'à hier, je n'avais pas vu les choses sous cet angle. Selon elle, je joue à un jeu qui ne porte pas à conséquences, du moins pour moi. En revanche, elle a laissé sous-entendre que pour elle... »

Il fit un vague geste de la main et Cassel comprit. Ainsi, ils étaient désormais conscients de leur attraction. Cela venait confirmer les doutes qu'elle avait eues hier soir quand elle avait surpris le regard suspicieux qu'Alice avait posé sur le commissaire quand il discutait avec Faustine.

Elle reprit doucement, en résumant le fond de sa pensée :

« … Son travail d'enquête serait totalement remis en cause, si vous deveniez intimes. »

« Je ne peux pas lui faire ça, Anne-Marie. Elle perdrait toute crédibilité journalistique. »

Cette fois, Cassel l'observa plus attentivement. Laurence contemplait ses légumes sans les toucher et reposa finalement sa fourchette, l'appétit coupé.

« C'est en ça que tu as changé, tu vois ? Tu ne t'embarrassais pas de tous ces scrupules à l'époque où nous étions ensemble. »

Il eut seulement un rire amer.

« Il semblerait que tu sois devenu moins égoïste en vieillissant... » Cassel marqua une pause. « … Ou tu es tout simplement amoureux ? »

« Certainement pas ! » nia t-il avec force. « Ne raconte pas n'importe quoi ! »

« Si c'est comme ça que tu vois les choses... » fit-elle, sans insister.

Il éprouva alors la nécessité de se justifier.

« J'ai assez d'ennemis comme ça sans en rajouter une de plus ! »

« Je croyais que vous aviez des rapports qui tendaient déjà en ce sens ? » Ironisa Cassel.

Laurence la foudroya du regard sans rien dire. Cassel prit une profonde inspiration et reposa les couverts à son tour.

« C'est très noble de ta part de ne pas vouloir totalement ruiner sa vie. Tu lui as suggéré d'écrire sous un pseudo ? »

« Avril ne voudra jamais publier sous un autre nom que le sien. Cette enquête, c'est la chance d'une vie ! Elle va lui ouvrir les portes des rédactions parisiennes ! »

Et tu la perdrais, sauf à revenir toi-même à Paris… Ce qui n'a qu'un pour cent de chance de se produire, vu ta fierté... Cassel le dévisagea sans exprimer à voix haute ce qu'il y avait sous la surface. Ce serait malvenu, elle le savait. Rarement, elle avait vu Laurence aussi partagé et aussi malheureux de devoir prendre une décision qui lui coûtait personnellement.

« Il va falloir que vous tiriez votre situation au clair tous les deux. Vous ne pouvez pas rester l'un comme l'autre dans une zone floue, ou alors votre amitié va finir par en pâtir. »

« Comme si elle n'était pas en permanence en danger… » ironisa Laurence de façon cynique.

Cassel soupira. Être obligé de renoncer n'était pas dans sa nature. La pilule devait être dure à avaler.

« Vous allez trouver une solution, j'en suis sûre. »

Agacé, Laurence se leva, raide comme un piquet, signifiant la fin de la discussion.

« Si tu veux bien m'excuser, je vais régler l'addition. »

Cassel le regarda partir, tendu, et en éprouva de la tristesse. Elle rassembla ses affaires et le rejoignit quelques secondes plus tard, puis changea de sujet :

« Merci pour ce dîner… Tu ne m'as pas dit comment ça se passe avec Bernardin et Dussart ? »

« Ils ne se montrent pas très coopératifs, tu t'en doutes. Heureusement que j'ai accumulé suffisamment de preuves par ailleurs pour que tu puisses les inculper, mais il va falloir creuser encore. L'enquête est loin d'être terminée. »

« Et du côté des pierres, ça avance ? »

« Peeters continue à démonter la maison. Nous en avons retrouvé partout : les plinthes, les plafonds, le parquet, la cheminée… Des caches secrètes qu'ils ont aménagées… Même dans les lits ! »

« Les lits ? »

« Les têtes de lit, plus exactement. Peeters ignore si on va tout récupérer. Ces imbéciles du Cap n'ont pas fait de photographies et on n'a pas le détail de ce que contenait exactement chaque caisse. »

« Combien de temps estimes-tu qu'il leur faudra pour terminer ? »

« Quarante huit heures encore, histoire de ne pas passer à côté d'un endroit oublié ou négligé... Je te dépose chez toi ? »

« Avec plaisir. Gaston m'attend. »

« Gaston ? Tu ne m'avais pas dit que tu avais quelqu'un ? »

« Tu ne me l'as pas demandé non plus. »

« Et… ça fait longtemps que vous êtes ensemble ? »

« A peu près cinq ans. »

« Je comprends mieux tes réticences. Tu l'aimes ? »

« Évidemment que je l'aime ! Gaston est excessivement possessif et jaloux, mais c'est une boule d'amour inconditionnel, du moins, avec moi ! Pas de danger d'être déçue ! »

Cassel se mit à rire devant la grimace de dégoût que fit Laurence en comprenant.

« Un chat… »

« Tu sais, les animaux sentent l'hostilité… » Se moqua t-elle. « Il va te détester au premier regard ! »

« Ce sera réciproque ! »

« Tu n'es qu'un monstre. »

Laurence eut un léger sourire, puis reprit tranquillement :

« J'ai moi-même eu brièvement un chien, il s'appelait Marcel. »

« Toi ? Un chien ? Mais je croyais que tu ne les aimais pas ! »

« Absolument ! Mais impossible de me débarrasser de ce sac à puces ! Cette serpillière sur pattes me suivait partout, à longueur de journées ! Pire qu'Avril ! Les filles ont fini par dire que ce clébard m'avait adopté ! »

« Il a eu pitié de toi ! »

« Peuh ! Sans moi, ce bâtard n'aurait pas vécu une fin de vie paisible et heureuse. »

« Pauvre Swan... C'est si dur de recevoir de l'amour ? »

Laurence grommela quelque chose et Cassel se mit à rire doucement. Elle passa son bras sous le sien, une façon de faire la paix avec cet homme si compliqué et l'entraîna dehors en plaisantant :

« Laisse-toi faire ! C'est si bon de ne plus rien contrôler ! Tu es dans la dernière moitié de ta vie, alors fonce et jouis ! »

« Anne-Marie, si tu n'étais pas déjà en couple avec ton Gaston, j'envisagerais sérieusement de te demander en mariage ! »

« Rappelle-le moi dans quinze ans quand tu te seras assagi, peut-être que je te dirais oui à ce moment-là ? »

Leurs deux rires résonnèrent doucement de concert. Comme un vieux couple qui profitait de la douceur du soir, ils avancèrent tranquillement dans la rue et s'approchèrent de la Facélia dans un silence confortable, jusqu'à ce que… Laurence inclina la tête pour mieux distinguer…

Un type était en train de fracturer la serrure de la portière de sa voiture !

San sang ne fit qu'un tour. Il lâcha le bras de Cassel, surprise, et déboula sur le jeune homme qui n'eut pas le temps de s'enfuir. En deux temps, trois mouvements et un cri de douleur, le jeune homme se retrouva le nez plaqué contre le toit du véhicule, le poignet maintenu dans le dos par une solide clé de bras.

« Mais, lâchez-moi ! » S'exclama le voleur. « C'est ma voiture, enfin ! J'ai perdu mes clés ! »

« Ta voiture ? Tu ne manques pas d'air, gredin ! »

Laurence raffermit sa prise et il y eut un nouveau cri de douleur.

« Ton nom, sale petit voleur ? »

« Max ! »

« Alors, Max, vois-tu, c'est ton jour de malchance… On ne touche pas à ma voiture, surtout quand j'ai la courtoisie de raccompagner une dame chez elle ! »

La dame en question tendait une paire de menottes au policier. Surpris, il la prit avec un regard interrogatif. Elle lui retourna juste un sourire malicieux et faussement innocent, pendant qu'il secouait la tête, une lueur franchement amusée dans les yeux.

« Monte ! » Ordonna t-il, à l'adresse de Max, quand il eut ouvert la portière.

« Hé, hé, hé ! Il se passe quoi, là ? Vous êtes qui d'abord ? »

« Monte, je te dis ! »

Laurence força le jeune homme à entrer à l'arrière de la petite voiture. Ils s'installèrent ensuite et le commissaire démarra. Cassel se retourna vers le jeune homme :

« Pris en flagrant délit. Vous facilitez le travail de la police, Max. »

« Qui êtes-vous ? » Demanda t-il en les regardant, tour à tour. « Et où m'emmenez-vous ? »

« Au commissariat. »

« Oh non ! Il paraît qu'il y a un flic pas commode là-bas ! Il vaut mieux l'éviter, à c'qu'on m'a dit ! »

« Trop tard... » Annonça tragiquement Cassel.

Laurence se mit à rire doucement, rejoint par le juge. A l'arrière, Max les regarda sans comprendre et murmura :

« Peuh ! C'est pas drôle ! Pauvres malades ! »

« Taisez-vous, Max, vous aggravez votre situation ! Un conseil : ne parlez qu'en la présence d'un avocat. »

« Lui, avec un âne bâté de baveux commis d'office, tu plaisantes ? Il va prendre cinq ans ! »

« Cinq ans ? Tu es loin du compte ! Dix ans plutôt ! »

Leurs rires redoublèrent, alors que Max les observait tour à tour avec horreur.

« C'est pas vrai ? Je vais pas prendre autant, quand même ? »

« Si, si... » Confirma Cassel.

« Mais j'ai rien fait ! »

« Tu n'en es pas à ton coup d'essai, hein ? Tu as sans doute un casier ? » ricana Laurence. « En creusant un peu, les flics devraient trouver quelque chose, non ? »

Le jeune homme cligna des yeux, clairement inquiet, pendant que le silence se prolongeait. Au bout de quelques minutes, Laurence s'arrêta le long d'une avenue déserte. Il descendit de voiture et fit signe au jeune homme d'en faire de même, en l'aidant même à sortir.

« Tu as la clé des menottes ? » Demanda Laurence à sa compagne.

« Euh… Oui ! » Cassel chercha dans son sac pendant quelques secondes. « Enfin, non, je croyais, elle a dû rester sur la table de chevet dans la chambre… Désolée ! »

Max ouvrit de grands yeux, autant devant l'implication des propos de la dame respectable, que devant sa situation grotesque...

« Comment ça, vous n'avez pas la clé ? Vous pouvez pas me détacher ? VOUS POUVEZ PAS ME DÉTACHER ?! » S'écria le jeune homme en s'agitant, les mains dans le dos. « Mais bon sang, je peux pas rester comme ça enfin ! Détachez-moi ! »

« Calmez-vous, quelqu'un va bientôt passer… »

Max et Laurence tournèrent la tête à droite et à gauche. Sous les rares lampadaires allumés, personne, pas un chat ! Et pas une voiture en vue…

« … Demain matin... » Ajouta Laurence, perplexe.

« Hein ? » Protesta Max. « Je vais pas passer la nuit ici tout seul ! »

« Bah, tu ne risques rien, il n'y a personne ! »

« Mais vous pouvez pas me laisser comme ça ! »

« Ah ! Qu'est-ce que tu es manchot ! » s'exclama vivement un Laurence agacé. « Fais du stop, débrouilles-toi à la fin ! »

Il remonta en voiture A ses côtés, Cassel se mordait la lèvre pour ne pas rire.

« Très drôle... Et je fais comment, hein ? »

« Tu as deux pieds ? deux jambes ? Alors, marche ! Bonne nuit ! »

Laurence ferma la portière et mit le contact.

« Mais il va partir, là ? Hé ! Me laissez pas là, s'il-vous-plaît ! Hé, s'il-vous-plaît ! »

La Facélia démarra et roula au grand damne du petit voleur qui les insulta copieusement.

Dans l'habitacle, Cassel n'en pouvait plus et se tenait les côtes. Laurence se joignit à elle.

« Tu es le seul avec suffisamment d'aplomb pour agir ainsi » dit-elle quand elle se calma.

« Ne m'encourage pas la prochaine fois... »

« Le pauvre, il n'a rien compris... » Se moqua Cassel. « Ah, si seulement cela pouvait lui passer l'envie de recommencer... »

« J'ai malheureusement dans l'idée que je vais le revoir, ce Max, il n'est pas très fute-fute. »

« Il va s'en rappeler mais il ne dira rien, tu es beaucoup trop intimidant... En tous cas, merci pour cette partie de rigolade, Swan. »

« Comme au bon vieux temps, Anne-Marie. »

Cassel le dévisagea affectueusement avec un brin de nostalgie. Sous cet examen, Laurence prit une profonde inspiration et son visage reprit sa gravité.

La tentation venait de l'effleurer, il devait se l'avouer. Ils échangèrent un regard significatif et Cassel posa la main sur celle de Laurence en la serrant doucement. Il hocha la tête en comprenant.

De toute façon, il lui restait encore une tâche désagréable et douloureuse à faire après avoir déposé son amie : annoncer le décès de Prizzi à Jacqueline Santini.

oooOOOooo

Mais où était-il donc passé ? Alice inspira et expira. Enfin, il était plus de vingt deux heures, un dimanche soir ! Casanier comme il était, Laurence aurait dû être chez lui, d'autant qu'il avait dû avoir une lourde journée d'interrogatoires ! Mais non ! Personne ! Elle contempla une dernière fois la porte de son appartement et repartit, déçue de ne pas l'avoir vu.

Après une courte période de sommeil le matin, elle avait écarté toutes pensées relatives à Laurence pour se concentrer sur son manuscrit, l'esprit en ébullition. Alice avait ainsi écrit non stop pendant huit heures, en oubliant même de manger, sans ressentir de fatigue. Et puis, elle avait éprouvé le besoin impérieux de le voir.

Alice avait conscience que débarquer chez lui à cette heure aussi tardive ne pouvait signifier qu'une chose. Consciemment, elle se disait aussi qu'elle ne venait pas pour ça, qu'elle avait juste besoin de lui parler, mais ce papillon dans l'estomac, persistant, et certaines images obsessionnelles… Clairement, son corps lui envoyait d'autres signaux, et cela devenait vraiment perturbant.

Où pouvait-il se trouver ? L'image de la brunette s'imposa dans son esprit spontanément. Elle la chassa tant bien que mal, mais le poison insidieux de la jalousie se répandit en elle. Il n'était peut-être pas avec Faustine, mais avec une autre femme ?… Elle tenta de se raisonner. C'était exactement pour cette raison qu'elle ne pouvait pas, qu'elle ne devait pas lui céder !

Devait-elle remercier Faustine pour cette alerte sans frais, apprise à son insu ? C'était un rappel de ce qu'il était intrinsèquement et du jeu de séduction qu'il jouait sans se soucier des sentiments de ses partenaires. La vie allait devenir un enfer, si elle voyait Laurence simplement flirter avec d'autres femmes. Le doute existerait toujours même s'il n'était pas fondé. Pire, dès qu'il saurait qu'elle réagissait ainsi, il en abuserait, histoire de bien la torturer. Il ne fallait surtout pas qu'il l'apprenne !

S'enfermer chez elle jusqu'à ce que cela lui passe, c'était la solution. Ne plus sortir et travailler, travailler... Faire l'autruche n'était sans doute pas l'idéal, mais c'était mieux que de savoir et souffrir ! Elle s'en tiendrait uniquement à des relations amicales et professionnelles avec lui.

Pour commencer, elle ne le verrait qu'au commissariat, et en présence de Marlène. Cela allait singulièrement faire baisser la tension sexuelle entre eux. Si elle se retrouvait seule avec lui et s'il l'embrassait à nouveau, elle craquerait très probablement. Jamais elle n'avait pu résister au plaisir qu'un homme pouvait lui procurer.

Sur cette nouvelle résolution, elle enfourcha la Triumph et rentra chez elle.

oooOOOooo

Laurence alluma la lumière de son appartement et referma la porte derrière lui. Le silence le frappa quand il déposa les clés de contact sur le meuble de l'entrée, et la vacuité des lieux lui sauta aux yeux.

Il soupira et resta un moment, indécis, avant de finalement défaire son nœud de cravate et d'ôter sa veste avec lassitude. La solitude lui pesait terriblement et il alla se servir un verre de whisky qu'il avala d'une traite avec une grimace, en fermant les yeux. La brûlure de l'alcool était la bienvenue après la visite difficile à Jacqueline Santini. Il se servit à nouveau et resta à contempler les reflets dorés du liquide ambré dans son verre.

Il avait réussi, il n'avait plus à poursuivre les criminels les plus recherchés de France. La chasse était terminée et perdait ainsi tout son charme. Il ne restait plus que les à-côtés sans intérêts, les longues heures d'interrogatoires sans certitude de résultats, les recherches de nouvelles pistes avec des petits détails souvent inutiles mais qu'il fallait vérifier un par un, les rapports à rédiger, toute cette paperasserie administrative qu'il détestait, bien qu'il soit réputé concis et précis… Et surtout, il ne restait plus que la dépression qu'il ressentait inévitablement à chaque fin d'enquête et qu'il faisait passer en ayant le corps brûlant d'une femme dans son lit... Mais pas ce soir.

Laurence essaya de se secouer, de penser à autre chose que l'affaire, mais il se sentait trop impliqué, trop « dedans » encore. Si seulement Avril était à ses côtés...

Cette maudite journaliste lui manquait. C'était une sensation physique, mais pas seulement. Il avait envie de parler, de partager avec elle, de la taquiner, de sourire, de s'engueuler, de l'embrasser, puis de la porter dans son lit... n'importe quoi pour le distraire. Avec elle, finalement, il ne s'ennuyait jamais, même si ça tournait au vinaigre inévitablement à un moment.

Il porta le verre à son front et le frappa doucement plusieurs fois. Ce soir, c'était au-dessus de ses forces de se répéter que le jeu était fini entre eux. Il vida son second verre cul sec en fermant à nouveau les yeux. Il n'y avait qu'un moyen de faire disparaître l'image persistante de la rouquine : s'abrutir avec l'alcool.

Laurence mit un disque de Miles Davis et se posa dans le fauteuil, en laissant lentement la fatigue et l'ivresse faire son œuvre, alors qu'il vidait tranquillement la bouteille...

La sonnette retentit soudain en le sortant de sa douce léthargie.

Il se leva en ayant l'impression de peser une tonne. L'alcool anesthésiait ses réactions mais pas au point de perdre tout contrôle sur son corps.

La sonnette se fit insistante et il jeta un œil machinalement vers la pendule. Il était plus de vingt trois heures. Cela ne pouvait être qu'une seule personne.

Il ouvrit la porte et découvrit Avril sur le pas de la porte. Elle lui fit un large sourire, qui se transforma immédiatement en inquiétude quand elle étudia ses traits. Sans doute avait-elle aperçu ses yeux trop brillants ? Il détourna le regard et soupira.

« Est-ce que tout va bien? »

Laurence ne répondit pas et s'effaça pour la laisser entrer pendant qu'elle le dévisageait, indécise.

« Vous êtes là pour quoi, Avril ? » Demanda t-il en lui tournant le dos et en retournant au salon.

Le retour au vouvoiement produisit un pincement au cœur de la rousse.

« Je suis passée tout à l'heure. Vous n'étiez pas là, alors je me suis inquiétée. »

« J'étais avec Anne-Marie. Il y a eu un nouveau développement. Prizzi est mort. »

« Hein, quoi ? »

Alice l'avait suivi et aperçut le verre et la bouteille de whisky à moitié vide. Il avait clairement bu plus que de raison, même si cela ne se voyait pas au premier coup d'oeil. Elle fronça les sourcils, soudain angoissée à l'idée que quelque chose devait le dévaster, et réprima l'envie de s'approcher de lui.

« Qu'est-ce qu'il s'est passé ? »

Avec un débit de parole plus lent, il expliqua. Quand il eut fini son récit de la soirée, elle soupira, finalement soulagée. Il ne lui était rien arrivé de fâcheux, il était juste... fatigué.

« Vous avez réussi. L'enquête est close. Tout est bien qui finit bien, en somme. »

Il resta silencieux, perdu dans la contemplation de son verre. Il n'avait pas le courage de le lui dire, pas ce soir, pas alors qu'il ne désirait qu'une chose d'elle... Des images brûlantes passèrent devant ses yeux. Il fallait qu'elle parte, avant qu'il ne change d'avis...

Lourdement, il se leva et marcha vers la porte d'entrée. Elle le suivit du regard, intriguée, et se leva à son tour.

« Qu'est ce qui ne va pas, Laurence ? »

« Rien. »

« Si, il y a un truc qui vous chiffonne, je le vois bien. »

« Sortez, Avril... »

Elle s'inquiéta réellement de son mutisme et de son attitude soudainement froide et distante.

« Tu peux me le dire, tu sais ? »

Non, il ne le pouvait pas et c'était bien tout le problème.

« Il y a une autre femme ? » Demanda t-elle, hors de propos, comme si une idée subite venait de la frapper.

Laurence la dévisagea de façon incertaine. D'où est-ce qu'elle sortait ça ? Il se mit à réfléchir à une réponse appropriée alors qu'il réalisait qu'elle lui offrait sur un plateau une raison en or pour tout laisser tomber. Certes, il prenait tout le blâme, mais peut-être était-ce la solution de facilité ? Lâchement, il se tut.

Qui ne dit mot, consent... Le regard d'Avril devint brusquement ombrageux.

« Espèce de salaud ! » S'écria t-elle finalement. « Ah, tu t'es bien foutu de moi ! »

Alice lui jeta un regard méprisant alors que des larmes de honte et de trahison lui montaient aux yeux. Furieuse, après elle, après lui aussi, et non désireuse de lui montrer combien il l'avait blessée, la rousse quitta l'appartement au pas de charge.

Voilà, il avait obtenu ce qu'il voulait, il l'avait chassée et lui avait fait comprendre que le jeu était terminé... Laurence ferma les yeux, absolument pas soulagé. En réalité, il avait l'impression d'avoir déclenché un désastre, que tout lui glissait entre les doigts et qu'il sacrifiait encore une fois son bonheur. Sans réfléchir aux conséquences, il s'élança derrière la rousse et la poursuivit dans les escaliers.

« Avril, attends ! Reviens ! »

Laurence ne la rattrappa qu'une fois dans la rue, alors qu'elle allait prendre la moto.

« Alice ! Non, ne pars pas ! Ecoute-moi ! »

« Fiche-moi la paix, Laurence ! J'en ai assez entendu ! »

« Attends ! »

Alors qu'elle allait mettre son casque, il s'empara de son poignet et la retint :

« Il n'y a pas d'autres femmes ! Il n'y a que toi ! »

« Tu n'es qu'un baratineur et un menteur ! »

« Non ! C'est la vérité ! »

Comme elle le dévisageait en tentant de lire en lui, malgré tout, de voir s'il disait vrai, il ajouta vivement :

« Tu crois que je t'aurai couru après s'il y avait eu quelqu'un d'autre ? Si tu ne comptais pas un tant soit peu pour moi ? »

Ce ne fut que lorsque Laurence s'entendit qu'il réalisa ce qu'il venait d'avouer. L'alcool lui avait délié la langue et il afficha une telle confusion sur ses traits qu'Alice sut qu'il était sincère. Mal à l'aise soudain, il s'éclaircit la voix alors qu'un sourire inespéré éclairait lentement le visage de la rousse qui reposa le casque sur la moto.

« Tu tiens à moi, alors ? »

Misérable, il essaya crânement de faire illusion en reprenant contenance, tandis qu'elle souriait de façon moqueuse. Elle hocha finalement la tête plusieurs fois en faisant une moue désolée pour lui, et se rapprocha en posant les mains sur son torse.

Avec autorité, Laurence la prit par la taille et l'attira contre lui. Il se pencha vers elle et effleura les lèvres de la rousse, comme pour lui demander son assentiment. Elle passa les bras autour de son cou et ils échangèrent alors un long baiser sensuel, de ceux que l'on voit rarement dans les lieux publics fréquentés.

Chacun explora les lèvres de l'autre en les aspirant tendrement, puis en les relâchant. Laurence dictait le rythme délicatement et suavement, de façon à apprivoiser Alice, de façon aussi à attiser son désir. La rousse n'était pas en reste et caressait le bout de la langue de Laurence avec la sienne, doucement, comme si elle goûtait une glace en train de fondre, sans brusquer les choses, sans forcer ou aller plus avant. Dans leurs veines couraient en revanche deux rivières de feu qui allaient les consumer s'ils continuaient ainsi.

Ils s'écartèrent finalement l'un de l'autre, le souffle court. Le même éclat brillait dans leurs yeux aux pupilles dilatées et trahissait le désir brûlant qu'ils avaient l'un de l'autre.

« Je pense qu'il serait temps que l'on rentre avant de se donner en spectacle. »

« Ce serait plus sage, en effet. »

« Je n'ai pas envie d'être sage ce soir, Avril... »

Alice frissonna très nettement devant cet aveu prononcé d'une voix vibrante. Laurence lui prit alors la main et l'entraîna à l'intérieur.

La vitesse avec laquelle ils gravirent les escaliers aurait dû les alerter... Sitôt la porte de l'appartement franchie, Laurence et Avril avaient oublié leurs résolutions respectives et se jetaient l'un sur l'autre, avides d'assouvir enfin leurs désirs charnels... En autant de temps qu'il ne faut pour le dire, le pull d'Alice se retrouva au sol. La chemise de Laurence suivit peu après, ainsi que leurs autres vêtements…

Sans se séparer, ils parvinrent jusqu'à la chambre et tombèrent sur le lit… Ce ne furent alors plus que gémissements étouffés, bruits d'embrassades, grincements de ressorts et cris de plaisir qui allèrent crescendo de parts et d'autres, jusqu'à l'explosion commune de leurs sens exacerbés...

A suivre...