Malgré toutes les descriptions de son père et de ses manuels, Luna n'aurait jamais imaginé que le terrain de Quidditch fût aussi grand. Surpassant de loin la taille de son jardin, même lorsqu'elle y ajoutait la superficie de sa maison — et pourtant elle habitait la campagne, son domaine était largement convenable — il tenait la comparaison avec les terrains de football moldus.

Quand on se tenait en son centre, c'était une magnifique étendue d'herbe, circulaire, qui nous englobait. La verdure s'étendait si loin que la Première Année n'était pas certaine de pouvoir distinguer nettement un objet sur une extrémité si elle se trouvait à l'autre. Les gradins aussi avaient la folie des grandeurs : ils se dressaient à une dizaine de mètres de hauteur, frôlant les nuages. Taillés de bois sombre, imposants, ils semblaient écraser sa silhouette bien frêle, seulement grande de onze années. Il était évident, en les contemplant de la sorte, que le Quidditch ne pouvait se jouer qu'à balais. Aucun sport ne pourrait rivaliser de prestance, sinon celui qui volait plus loin encore… Comme les équipes devaient se sentir minuscules avant le coup d'envoi, mais puissantes une fois le match engagé, quand elles fendaient l'air de leurs pirouettes graciles. Et comme les attrapeurs et attrapeuses devaient avoir de bons yeux pour repérer un Vif d'or qui se cachait n'importe où ! Vraiment, il y avait de quoi rêver en observant ce terrain digne comme un trône, dont les bancs étaient autant de marches à gravir pour le toucher.

Il était encore vide en ce début de semestre, les équipes commençant à peine leur entraînement. En venant, le chemin de Luna s'était emmêlé avec celui d'une troupe de Gryffondor partagés entre excitation et déception, qui revenaient les sélections. Quelques bribes de paroles fatiguées lui permirent d'esquisser une session particulièrement longue et haletante, où les rouge-et-or avaient exécuté plus d'une lubie sous les ordres de marbre du capitaine.

Celui-ci s'activait d'ailleurs encore sur un banc, seule ombre dans l'éclat du soleil. Celle fraîchement répartie à Serdaigle reconnut aisément sa coupe brune, si courte et perfectionnée qu'elle avait dû être mesurée à la règle. Elle trottina jusqu'à lui, toute fière dans son uniforme.

— Bonjour, glissa-t-elle doucement. Alors tes stratégies de cet été ont payé ?

L'adolescent sursauta et arracha ses yeux ennuyés à ses notes, pour se tourner vers elle. Ses traits baignaient de réflexion intense et décevante, mais parurent quand même contents de la revoir.

— C'était un désastre, geignit le garçon. D'abord il a fallu que j'aille les réveiller un par un, et je ne te raconte pas la galère pour les filles, vu que je ne peux pas entrer dans leur dortoir ! J'ai essayé d'attendre qu'une d'elles, ou leurs camarades, descende pour lui demander de réveiller les autres, mais c'est à croire que tout le monde fait la grasse matinée le dimanche matin… Du coup j'ai envoyé mon hibou avec un petit mot, mais va faire comprendre à Parkin que sa destinataire est réellement endormie… Puis, quand j'ai pu rassembler tout le monde dans les vestiaires, leur expliquer toute la tactique a mis tellement de temps que le soleil était bien levé à notre sortie… Alors qu'il faisait encore gris à notre entrée. Ensuite, un petit gamin de Première Année n'arrêtait pas de prendre Potter en photo, de lui demander de regarder dans telle direction, de prendre une pose… Pas que j'ai quelque chose contre les Première Année, ajouta-t-il à son intention. Simplement, lui était vraiment envahissant. Et quand enfin il a compris qu'il devait se tenir tranquille, les Serpentard ont débarqué avec un mot du professeur Rogue leur permettant d'utiliser le terrain, alors que je l'avais réservé exprès à l'avance… En plus, Malefoy a insulté Granger donc tout le monde a commencé à se battre, Weasley en tête. Une de ces galères ! On n'a même pas pu s'entrainer du coup, acheva-t-il avec un soupir.

— Oh. Les Serpentard. Je vois plein de disputes entre les Gryffondor et eux depuis que je suis là… Leur Maison est si horrible ?

Olivier eut un mouvement de dédain.

— Ils sont terriblement mauvais joueurs, ne reculent devant aucun coup bas pour gagner. L'année dernière Malefoy et ses acolytes s'étaient déguisés en Détraqueurs pour effrayer Harry. Heureusement il leur a envoyé un Sortilège, très stylé j'avais jamais vu ça, qui leur a fait peur, et ils se sont pris une retenue par McGonagall. Ils espionnent les autres équipes aussi, refusent de prendre des filles dans l'équipe… Enfin, le bon vieux cliché des familles hyper traditionnelles.

Il eut soudain une révélation, accompagnée d'un regard inquiet :

— Mais dis-moi, tu n'espionnes pas pour Serdaigle, hein ?

— Quoi ? Non ! Je ne suis pas dans l'équipe de Quidditch, et je n'y connais rien. Mais pour tes entrainements, poursuivit-elle après un temps, ne t'inquiète pas, McGonagall n'a pas l'air de laisser sa Maison se faire prendre le terrain sous le nez par les adversaires, les mots de Rogue ne marcheront pas éternellement. Et de toute façon, il faudra bien qu'ils révisent eux aussi…

— Moui… Je ne compte pas me laisser abattre, n'est pas né qui m'empêchera de jouer au Quidditch ! Je compte bien gagner la coupe cette année.

Cette dernière résolution fit sourire Luna, qui retrouvait bien le caractère passionné l'ayant déjà marquée l'été précédent.

— Une seconde ! s'exclama Olivier. Quand tu dis que tu n'y connais rien au Quidditch… Rien de rien ? Tu ne sais pas combien il y a de balles par exemple ?

— Non, répondit la fille ce qui eut pour conséquence de passablement choquer son interlocuteur.

— Ça ne va pas. Ça ne va pas du tout ! Il faut que je t'apprenne.

Il saisit son bras et, amusée, la rêveuse se laissa guider à travers le stade.

Pendant près de deux heures, le gardien lui expliqua les différentes positions, les rôles des balles, le comptage des points, les diverses figures et leur technicité. Il lui parla même de quelques joueurs célèbres, comme Parkin, le fondateur des Vagabonds de Wigtown, qui avait donné son nom à une figure et d'après lequel il avait nommé son hibou, ou Alejandra Alonso, célèbre Poursuiveuse de l'équipe nationale du Brésil. Luna l'écouta attentivement, essayant de retenir la multitude de détails qu'il lui donnait malgré l'ampleur de la tâche. Elle appréciait le voir plonger dans de longues diatribes énamourées, écouter ses tirades enflammées sur le tournoi mondial de 1964, ou commenter dans les moindres détails les techniques de jeux de chaque membre de son équipe. La Serdaigle en apprit ainsi plus qu'elle n'aurait jamais cru possible sur des célébrités dont elle ignorait le visage et des Gryffondor qu'elle ne faisait que croiser dans les couloirs. Dans le même laps de temps, le duo tournait dans l'arène, le capitaine s'interrompant parfois pour lui narrer l'histoire des objets qui se trouvaient devant elle à cet instant.

Finalement, les deux élèves décidèrent de poursuivre leur balade dans le parc, bien plus agréable. Un arbre touffu, dont les branches entrelacées leur créait un cocon à l'abri des regards, fut leur refuge.

— Tu ne m'as pas raconté comment Poufsouffle et Serdaigle s'étaient rencontrées au fait, lança Olivier à un moment où la conversation ralentissait.

— Tu veux la suite de la légende maintenant ?

— Oui. Il me faut une bonne excuse pour ne pas aller plancher sur mon devoir de Métamorphose.

Il dit cela avec un petit sourire, qui fit comprendre à la blonde que cela ne voulait pas du tout dire qu'il la voyait comme un alibi.

— C'est parti pour Poufsouffle alors.

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« Helga Poufsouffle, fille et petite-fille de cuisinières pour le Duc de Wolfstar, avait toujours vécu dans ces mêmes cuisines. Dès son plus jeune âge, elle avait été formée par le personnel à manier marmites, couteaux, flammes… Et baguette, la nourriture se faisant à l'aide de Sortilèges pour être prête à temps pour les banquets grandioses que donnaient le Duc, en compagnie de la plus belle noblesse des alentours. Elle fut ainsi l'une des rares personnes pauvres de Grande-Bretagne à en posséder une de belle facture, et à pouvoir l'utiliser avant même ses onze ans. En fait, Poufsouffle atteignait à peine les neuf printemps qu'elle savait déjà allumer magiquement un feu, découper les légumes, régler la température de l'eau, ou maintenir au chaud des plats sur le départ pour la salle de réception.

« A ce titre, l'enfant était privilégiée et s'en rendit vite compte, notant les œillades des garçons d'écurie, des blanchisseuses, qui ne dérogeaient pas à la règle. Aussi apprit-elle très vite à ne pas exhiber ses talents, et à toujours cuisiner gâteaux et merveilles dans le secret du sous-sol surchauffé, bruyant, de son lieu de travail. Elle adorait cela : allier les ingrédients, travailler la texture, varier les goûts et les couleurs, pour charmer les papilles, faire rêver les hautes naissances avec un simple plat. En grandissant, son talent lui attira nombre de compliments et les buffets se multiplièrent dans la vaste demeure, le Duc s'enorgueillissant de posséder tel personnel à son service. La plus simple des entrées devenait un atout politique, la carte qui impressionnerait ses riches hôtes tout en soieries et influence. Les pièces montées en guise de dessert étaient toujours une apothéose de saveurs, qui lui assurait admiration et fidélité.

« Vive d'esprit, Poufsouffle comprit rapidement la machinerie ; elle saisit encore plus vite qu'elle ne lui serait d'aucun profit quand seuls les rires répondaient à ses demandes à l'intendant… Elle ne requérait pas grand-chose pourtant : des conditions décentes, et l'apprentissage.

« C'est que le Duc avait des enfants : un fils et une fille d'âge égal, brillants d'intelligence, qui prenaient tous les après-midis des leçons avec leur précepteur particulier. Latin, algèbre, danse, musique, poésie, métamorphose, botanique… Rien n'était trop beau pour eux, à tel point qu'ils déclamaient des vers dans les jardins ou s'amusaient à retailler les arbres de quelques sorts. Ils montaient régulièrement des pièces de théâtre, et ce point particulier attira la jalousie de la cuisinière : pourquoi n'aurait-elle pas aussi droit aux belles-lettres, elle qui était autant capable que ces enfants, mais qui n'avait jamais appris à lire, du fait de sa naissance ? »

« Un jour, l'une des femmes de chambre du Duc tomba malade et ne put donc pas assurer son office. Pour la remplacer, l'intentant du château désigna Poufsouffle, qui quitta exceptionnellement les marmites fumantes pour les chambres et leurs rideaux de velours à dépoussiérer. Elle devait, avec deux autres servantes, nettoyer de fond en comble la chambre du jeune garçon. Meubles à lustrer, tapis à secouer, carreaux à frotter, la totalité du mobilier et de la journée y passèrent.

« Alors qu'elle marchait dans l'antichambre, un panier chargé de linge à porter à la laverie lévitant à ses côtés, des bruits de voix tombèrent dans l'oreille de la trentenaire. Intriguée, elle s'en approcha et distingua par l'entrebâillement d'une porte le pas du précepteur qui dictait, de sa voix sévère, une leçon de potion à ses deux élèves. Leurs plumes crissaient sur leurs parchemins, leurs voix fluettes s'élevant de temps à autre pour poser une question. Poufsouffle avait quelques connaissances en la matière, étant donné sa ressemblance avec sa fonction ; mais jamais elle n'avait entendu parler d'onguent d'amnésie ni de ce docteur Oubly, et elle brûlait d'en savoir plus.

« Réaliste néanmoins, la rousse ne s'attarda pas, sachant pertinemment qu'elle risquait le renvoi si on la surprenait à flâner. Elle s'en fut donc parmi les corridors richement parés, descendit les escaliers clinquants tapissés de rouge, passa sous les lustres enflammés puis par des passages plus étroits, traversa des sols de bois branlants, faiblement éclairés, pour atteindre les sous-sols et la salle des blanchisseuses. Elle confia les vêtements à la personne attitrée qui, d'un mot, fit virevolter les pans de tissu pour en détacher les souillures, et remonta quant à elle à sa tâche fatigante de nettoyage.

« Il y avait un changement majeur dans sa position cependant, qu'elle ne pouvait oublier : elle savait où se trouvait la salle d'étude, comme elle savait que le matériel y restait enfermé, et que les cours n'avaient lieu que deux fois par semaine. Aussi attendit-elle le dimanche avec impatience, se répétant les formules adéquates à s'en faire tournoyer le crâne au lieu de la soupe, se rattrapant de justesse, grâce à la prévenance de ses camarades, de la faire brûler.

« Le dimanche venu, elle profita que tout le beau monde fût à la messe pour saisir sa baguette et s'échapper des cuisines. Elle se faufila entre les tableaux et les statues de marbre blanc, longeant les murs, reproduisant le chemin inverse qu'elle avait mémorisé. Arrivée devant la porte désirée, il lui suffit d'un alohomora assuré pour faire tourner la serrure — parfois la tendance de ses maîtres à sous-estimer leur personnel avait du bon. L'étude, comme elle s'en doutait, était déserte, fenêtres closes. Elle se dirigea jusqu'à l'imposante armoire, qu'elle ouvrit d'un geste de baguette similaire, et fourragea parmi les ouvrages.

« Avant de pouvoir élargir sa culture, il lui était impératif d'apprendre à lire. Elle choisit l'abécédaire qui semblait le plus simple, tout joli avec ses enluminures animalières et colorées. Son dévolu se porta également sur un petit manuel d'écriture, quelques feuilles de parchemin, une plume et une bouteille d'encre. Elle dupliqua aisément le tout, glissa son butin parmi ses ouvrages et rangea méticuleusement les originaux avec l'œil observateur de celles qui, habituées à servir, mémorisaient rapidement la place exacte de chaque objet.

« Elle rentra à pas feutrés dans sa petite chambre sous les combles, disposa tout son fouillis sous une latte détachée, sécurisa le tout de quelques Sortilèges de dissimulation et de détournement d'attention ; puis elle redescendit aux cuisines et reprit sa tâche comme si de rien n'était. Son impatience fut difficile à dissimuler, elle dut se retenir de trépigner toute l'après-midi durant.

« Quand, le soir venu, elle fut enfin délivrée de toute contrainte, elle ferma précautionneusement la porte de sa couchette minuscule. Pour ne pas attirer l'attention, elle suivit sa routine vespérale, coiffant ses cheveux et revêtant sa tenue de nuit. Elle éteignit, comme à son habitude, la lumière au moment de se glisser dans son lit ; mais au lieu de dormir, elle alluma sa baguette d'un murmure et glissa la faible lueur qui en sortit sous sa couverture. Fine comme elle était, quelques rayons s'échouaient sur les murs de la pièce, mais aucun assez fort pour alerter l'intendant. Alors, se roulant toute entière sous sa protection improvisée, elle ouvrit le livre, attrapa la plume, déroula le parchemin et admira, émerveillée, les courbes d'encre qui paraient chaque image.

« A pour Abraxan ; B pour Boursouf ; C pour Crapaud. Ainsi de suite pour vingt-six dessins élégants, autant de tracés appliqués qu'elle répéta, répéta sans se lasser, savourant la prononciation de chaque lettre comme un Graal enfin tangible. Elle les recopia une à une, traçant des lignes qui commençaient penchées, bancales, puis prenaient de l'assurance jusqu'à apercevoir un début d'aise au bout de la vingtième fois. Elle ne s'arrêta que lorsque le sommeil vint piqueter des paupières, sachant qu'elle devait préserver ses nuits, sinon quoi la fatigue lui attirerait des questions. A contre-cœur, elle rangea donc le matériel, se coucha, et se laissa emporter par Morphée. »

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— Elle a appris à lire toute seule ? admira Olivier. Comment est-ce possible, avec seulement un livre ?

— Elle devait s'aider des dessins pour trouver la prononciation d'un mot, et comparer plusieurs mots entre eux pour en déduire le son des lettres…

— Mais avec toutes les exceptions et les accents qu'il y a, c'est une gymnastique impossible !

— Ce n'est pas pour rien qu'elle est devenue Fondatrice, remarqua Luna. Elle était intelligente et déterminée.

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« Il en fut ainsi pendant plusieurs semaines : apprivoiser les lettres était long, laborieux. Quand elle le pouvait, elle détaillait les notes qui tombaient sous ses yeux pour s'entraîner à les reconnaître non pas quand elles étaient isolées, mais quand d'autres les suivaient. Les mots n'avaient pas de consistance cependant, les sons n'étaient pas naturels, trop de nuances lui échappant encore. Il lui fallut appréhender les phonèmes, les syllabes. Et qu'est-ce que l'anglais possédait de complications ! Les phrases que contenait le manuel demeurèrent longtemps absconses, d'autant plus qu'elle n'avait aucun professeur pour les lui expliquer.

« Après un mois, Poufsouffle déchiffrait tant bien que mal quelques phrases simples. Pour s'entraîner plus en avant, et parce que son manuel devenait limité en termes d'exemples, elle repartit en expédition, cette fois en direction de la bibliothèque de la demeure. Là, s'éclairant de sa fidèle baguette d'aulne, elle parcourut les ouvrages, s'arrêtant sur les titres pour se faire une idée de leur contenu. Elle en sélectionna finalement un au rayon Histoire, qu'elle choisit petit, fin, couvert d'un simple papier gris pour plus de discrétion. De même, elle le dupliqua, le cacha entre ses jupons, et retourna à sa couchette.

« Dorénavant, ses soirées se peuplèrent de guerres antiques, de philosophie, de figures célèbres, de noms qu'elle avait déjà entendus sans jamais les comprendre réellement. Sa passion n'en fut que plus attisée, à l'instar de sa colère que tout ce savoir fût hors de portée de la majorité de la population. Plus sa lecture se fluidifiait, plus elle se sentait des envies de justice, d'égalité. En quoi l'argent que plaçait leur naissance dans la bouche des enfants déterminait-il leur intelligence et leurs capacités à comprendre le monde ? Tout esprit ne valait-il pas autant qu'un autre ?

« La cuisinière finit par se juger suffisamment avancée pour apprendre d'autres matières. Elle observa donc les allées et venues des enfants et du précepteur, négociait avec ses camarades pour se libérer au moment de leurs leçons, se gardant bien néanmoins de leur avouer les raisons de ses souhaits. Elle s'inventa à la place un amant boutiquier, n'étant pas la première qui s'échappait pour conter fleurette aux gardes, porteurs, ou autres valets ; le mensonge était d'autant plus crédible qu'elle n'était pas mariée — ce n'était pas faute de ses parents de l'y avoir poussée, mais son caractère indépendant ne correspondait pas aux souhaits des hommes de son époque. De quelques sorts travaillés, puissants, elle se créa une cache dans le couloir, juste devant la porte de la classe : de cette façon elle entendait les cours sans être vue, et pouvait s'éclipser en cas de problème. Elle ne pouvait, à son plus grand regret, voir les notes de l'enseignant, mais la prudence l'exhortait à renoncer se trouver dans la pièce que lui, les risques étant trop élevés de se faire prendre.

« Mais c'était toujours jouer avec le feu. Dans une demeure close, aussi vaste et riche soit-elle, tout finit par se savoir, suffit-il pour cela d'attirer, ne serait-ce qu'un instant, une attention curieuse. Les questions sur ces agissements s'accumulèrent à mesure que Poufsouffle multipliait les escapades. Elle prenait garde à taire ses connaissances, n'étant pas commun qu'une cuisinière sache les exigences de culture de la Belle-de-jour. Ses amies commencèrent à la questionner, mais elle dissipa leurs doutes d'un revers de main. Les autres n'avaient pas autant de scrupules. Volontairement ou non, les murmures se répandirent de personne en personne, comme tout potin de la vie de cour. Fut-elle suivie, ou fut-ce un serviteur qui croisa sa route là où elle ne devait pas être, nul ne pourrait dire. Quoi qu'il en soit, les faits furent rapportés à l'intendant qui n'hésita pas à les vérifier de lui-même, se glissant un dimanche après-midi dans les cuisines à sa recherche. On lui dit que Poufsouffle était en commission ; l'excuse lui suffit la première fois. La concernée alertée, ne réitéra pas sa sortie la semaine suivante ; mais celle d'après, elle s'en fut encore. Un laquais douteux cette fois-ci la suivit, découvrit stupéfait sa disparition à un angle d'un mur qu'elle n'aurait jamais dû atteindre. Le supérieur, averti, refusa de croire qu'elle était partie aux courses : il vérifia lui-même le couloir et un sort pour lever l'invisibilité suffit à appuyer ses soupçons.

« Elle fut renvoyée sur-le-champ, riche de seulement quelques minutes pour emballer ses affaires. D'humeur vengeresse, la frondeuse partit avec duplicatas de livres, parchemins, plume et encre. Heureusement son larcin ne fut pas découvert, auquel cas elle risquait bien plus qu'une sommation.

« La famille Poufsouffle avait toujours vécu dans ce château, Helga n'avait donc pas de toit qui l'attendait hors des hautes grilles. Elle se décida à errer, se laissant guider par le hasard et la beauté de la lande environnant la demeure ducale. L'herbe brillait dans sa robe d'été, la nature bruissait à côté d'elle, des animaux peu craintifs s'approchant de temps à autre pour examiner l'étrange créature vêtue de brun qui marchait, en solitaire, enfilant les jours comme les coups de couteau dans un légume : au point d'en perdre le décompte. Les lieus qu'elle parcourut ainsi ? Elle ne saurait le dire.

« La liberté avait une saveur étrange : douce et pleine, elle emportait son cœur de joie ; dure, elle lui faisait regretter chaleur et sécurité quand la nuit tombait. Pour la première fois de sa vie, elle n'avait aucun compte à rendre, aucun ego à préserver à tout prix, mais elle ne savait pas non plus de quoi serait fait le lendemain, si sa bouche trouverait nourriture et eau. Elle aurait aimé longer une rivière, pouvoir y pêcher, mais sans carte ni boussole c'était impossible. Au moins avait-elle sa baguette : elle pouvait toujours cuire ses repas pour les rendre plus digestes.

« Néanmoins, la trentenaire réalisa vite que la vie de nomade était une chaussure trop rude pour son pied. Avoir un endroit fixe, une routine, connaître les détails du paysage environnant jusqu'à retenir par cœur ses moindres détails… Voilà qui était confortable, réjouissant. Aussi s'arrêta-t-elle définitivement, un jour qu'elle atteignait une vaste étendue plane. Les rebords d'un lac ondulaient loin derrière l'horizon, qu'elle n'eut pas l'envie d'explorer sur le moment. Au contraire, elle mit fin à son sort de lévitation, faisant retomber ses bagages sur le sol humide. Elle attrapa une poignée de cailloux, ceux qu'elle trouva de plus gros, de plus robustes, et de plus polis : d'une formule, elle les métamorphosa en de larges pierres carrées, qu'elle empila en arc de cercle.

« La tâche lui prit toute une journée et toute son énergie. Elle en valait la peine : au crépuscule, une maison se dressait, sommaire, au milieu du paysage. Elle était toute en courbe, de la forme des murs jusqu'à celle de la porte. Le toit était de feuilles, élargies et rendues étanches, leur couleur verte chatoyante sur le gris de la roche comme un chapeau sur un lutin ; sa porte était de branches, allongées, renforcées par magie, qu'elle avait tressées toutes ensemble pour obtenir un entrelac tout en élégance. Une petite fenêtre trouait même le gris, faisant tomber les rayons de lune dans une pièce encore dénudée. Epuisée, Poufsouffle s'y coucha sans bâtir de mobilier, décidant d'attendre le lendemain pour tailler ces grands morceaux d'écorce, trouvés un peu plus loin.

« Elle dut user toute une semaine pour finalement obtenir une maison correspondant à ses désirs. Accueillante et chaleureuse, elle se sentait en sécurité parmi ses couleurs vives, jaune, rouge, couplées au bois apparent. Elle était petite, se limitait quatre pièces indispensables, cocon de pierre et de tapis moelleux. Tous ses talents de Métamorphose s'y étaient consumés, alimentés des formules que renfermaient le précieux livre gris qu'elle avait volé : elle y avait déterré des sorts pour presque tout le mobilier que pouvait contenir un Manoir, ce qui expliquait l'écriture resserrée et les pages extrêmement fines du manuel.

« Le dernier mouvement de baguette achevé, un miroir accroché au-dessus de sa cheminée étroite, Helga put finalement profiter de ses chaises tissées, qui avaient été des branchages dans une autre vie. Elle s'y laissa tomber avec plaisir, admirant le fruit de son labeur et envisageant déjà le prochain. L'humiliation du renvoi était encore vive dans son esprit, elle ressentait plus que jamais l'amertume de l'injustice. Et dire qu'il y avait tant d'autres personnes dans son cas ! Elle souhaitait leur rendre l'éducation accessible, à tous et toutes, mais ne savait comment s'y prendre. Elle ne pouvait décemment pas jouer à la préceptrice dans tous les sous-sols et combles nobles de la contrée. Ce serait tellement plus simple, si elle pouvait rassembler les enseignements en un seul et même lieu, où les élèves se rendraient… Mais un tel endroit n'existait pas.

« Ignorant que ses pensées commençaient la sculpture éprouvante de l'idée même d'école, Helga Poufsouffle nota ses ébauches sur un parchemin, par précaution. Peut-être qu'un jour elles lui resserviraient, lorsqu'elle aurait d'autres cerveaux pour réfléchir avec elle. »

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— C'est donc Poufsouffle qui a eu l'idée de construire Poudlard la première ?

— Elle n'avait pas encore Poudlard en tête, à ce moment-là. C'était trop tôt. Mais c'est bien son envie qui a inspiré les autres et qui a été au commencement de tout…

Olivier ne répondit pas immédiatement. Luna le laissa réfléchir, remarquant que ses yeux se perdaient dans le vague du lac face à leur arbre. Tout absorbé par ses pensées, il ne semblait même pas voir la nuit qui rosissait le ciel, drapant peu à peu les nuages. Le couvre-feu n'allait sans doute pas tarder mais la Serdaigle n'avait pas réellement envie de regagner une salle commune où elle ne connaissait personne. Ses camarades lui semblaient étranges à ne pas observer tous les mystères dont regorgeait le château. Elle aimait bien la mentalité de sa maison cependant : tout le monde se posait des questions, débattait, s'apportait mutuellement des réponses. Mais il était trop tôt pour parler d'amitié, très vite elle ou l'autre ne savait plus quoi dire, et le silence s'installait entre ses essais de sociabilisation. Ce n'était pas comme avec Olivier, ou cette Gryffondor rousse, également en première année, qu'elle avait croisé quelques fois aux détours des couloirs. Leurs regards brillaient de lueurs différentes, plus douces, moins inquisitrices. D'un autre côté, ce n'était peut-être pas idéal d'attirer l'attention par un retard dès la première semaine ?

— Donc en fait, à l'origine, Poudlard devait vraiment accueillir tout le monde sans distinction, avança enfin le capitaine. La répartition selon le caractère, les Maisons, ne sont venues que plus tard.

— Oui. Poudlard n'est pas seulement l'idée de Poufsouffle : Serdaigle, Gryffondor et Serpentard ont tour à tour apporté leurs propositions.

— Mais pourtant Poudlard sans les maisons ce ne serait plus vraiment Poudlard… Se retrouver en plus petit groupe dans la Salle Commune nous rapproche vraiment. Même s'il est vrai que l'on ne connait pas tellement les gens des autres maisons… Ou on en connaît peu. Je me demande si tout le monde ne serait pas plus proche s'il en avait été comme Poufsouffle le voulait.

— Je crois qu'on est trop nombreux pour pouvoir connaître tout le monde… Dans tous les cas il y aurait eu des classes avec lesquelles on aurait été plus proche… Ce qui aurait été bien, ça aurait été de pouvoir choisir les personnes avec qui on s'entend le mieux.

— Sans les connaître… L'avantage des Maisons, c'est qu'on a à peu près le même caractère entre nous.

Luna hésita.

— Parfois j'ai quand même l'impression d'être différente d'eux, de ne pas m'intéresser aux mêmes choses…

— La rentrée ne s'est pas bien passée ? s'enquit-il, inquiet.

— Ca va aller, sourit-elle. J'ai juste du mal à comprendre le gens au début.

Le gardien ne trouva rien à répondre à cela de vraiment réconfortant. Il lui proposa simplement de rentrer. Ils se séparèrent finalement à la bifurcation d'un couloir, non sans la promesse de poursuivre l'histoire — après tout, le tour de Serdaigle arrivait, celle des quatre que Luna appréciait le plus.