On était un mardi. Luna ne risquait pas de l'oublier parce qu'elle avait eu son premier cours de Botanique, juste après le petit-déjeuner, et que les serres s'étaient avérées bien plus difficiles à trouver que ce qu'elle avait imaginé. Elle n'avait eu que cinq minutes de retard heureusement, agrémentées d'une mine échelée et de lunettes légèrement de travers. Au moins avait-elle échappé au problème de se trouver un binôme, puisqu'elle fut assignée à la seule personne qui était seule – un garçon brun, l'air sympathique, nommé Adrian. Comme tous deux savaient s'y prendre avec les plantes, leur relation fut cordiale, bien qu'il répondît par des monosyllabes à chacune de ses tentatives de faire la conversation.
Le reste de la journée avait été plus paisible — simplement Histoire de la Magie et Potions, un emploi du temps peu chargé. Elle en avait donc profité pour se rendre à la Volière, envoyer une lettre à son père, puis pour visiter le château. Grand mal lui en prit ! Le bâtiment n'avait pas seulement l'allure d'un dédale, il en avait aussi les recoins, les impasses, les murs trompeurs qui se ressemblaient tous. Très vite, comme elle aurait dû s'y attendre, la fille de onze ans se perdit totalement.
Dans son monde, ce n'était cependant pas un problème : elle en profita pour observer les décors dans leurs moindres détails, converser avec les tableaux. Elle rencontra ainsi une Dame de Cour du dix-neuvième siècle, qui lui décrivit la révolution industrielle par le menu. Un marin des années mille cinq cents lui parla de la découverte des Amériques, ainsi que des nombreux naufrages qui la rythmèrent. Elle se retrouva, sans trop savoir comment, dans la salle des Trophées et vit défiler les noms des équipes gagnantes des matchs de Quidditch — ce Charlie Weasley revenait souvent décidemment, il lui faudrait demander à Ginny de quoi il en retournait. Elle passa devant l'inscription « Remus Lupin » sur la liste des anciens Préfets pour admirer les coupes puis, décidant qu'elle avait fait le tour de la salle, regagna le couloir. Ses pas la guidèrent au hasard jusqu'à retomber sur le Grand Hall, suivi d'une peinture morte d'une coupe de fruits.
Elle s'apprêtait à faire marche arrière pour regagner sa tour, lorsqu'un bruit étrange la poussa à examiner le tableau plus en avant. Elle aurait juré entendre un claquement, comme une porte que l'on ferme un peu trop brusquement, accompagnée de bruits de voix.
L'intrigue se leva bien vite : ce n'était pas le tableau mais la porte qu'il dissimulait, dont jaillit Olivier, portant un sac bien épais, suivi d'un garçon qu'elle ne connaissait pas mais qui avait les mêmes cheveux que Ginny. Il la regarda, surpris. Quelle chance de se croiser sans le vouloir alors que l'école était aussi grande ?
— Luna ! la salua-t-il néanmoins, répondant à son sourire. Comment ça va ? On renflouait notre stock de nourriture avec Percy, pour pouvoir goûter après les entraînements — enfin les révisions pour lui. Tu te joins à nous ?
Le dénommé Percy leva les yeux au ciel, sourire au coin des lèvres.
— Je ne vais pas vous déranger si vous aviez prévu de rester à deux, fit Luna.
— Tu ne nous déranges pas, répondit l'énième Weasley d'une voix calme, presque pédagogue. Les goûters sont plus agréables à plusieurs.
La Première Année accepta donc la proposition et le trio se rendit dans le parc, chauffé des derniers rayons d'été. Ils s'assirent dans l'herbe, les garçons dévoilant une gourde de chocolat chaud, une pile de pancakes et un sucrier.
— Les elfes de maison nous donnent toujours plus de nourriture qu'il n'en faut, expliqua Percy devant son air étonné.
Alors qu'Olivier attrapait sans hésiter un petit cercle de pâte tout chaud, sur lequel il fit fondre quelques grains blancs et qu'il savoura, son ami, ne put s'empêcher de noter la jeune fille, se servit une tasse de chocolat qu'il but par petites gorgées, la vapeur créant des ronds sur ses lunettes. Elle choisit aussi la boisson qui lui réchauffa doucement les mains. C'était exactement la même que celle qu'elle prenait le matin — juste ce qu'il fallait de sucre et d'amertume pour savourer le cacao.
— Tu nous racontes l'histoire de Serdaigle ? demanda Olivier.
— Oh, c'est toi qui connais les légendes sur les Créateurs ? s'enquit le frère de Ginny.
— Oui. Mais c'est dommage de commencer par Serdaigle sans avoir entendu les deux autres…
— Oli' me les a déjà racontées.
— Dans ce cas…
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« Rowena Serdaigle naquit dans la lande écossaise, troisième fille d'une famille nombreuse. Ses deux parents étaient joailliers, vendant quelques bijoux simples au village le plus proche, et une ou deux broches plus sophistiquées à l'occasion. Ils avaient à cœur de transmettre leur passion à leurs enfants, aussi Rowena, comme toute sa fratrie, grandit parmi les chutes de métal, les pierres colorées pas vraiment précieuses, les chaînes d'argent simples. Dès qu'elle fut en âge d'apprendre la minutie, les portes de l'atelier s'ouvrirent à elle et elle put aider ses aînées à polir les matériaux brillants, les souder entre eux, les appareiller de sorte à dessiner de petits animaux qui décoraient ensuite, pour une ou deux pièces de bronze, les portes des maisons.
« Personne dans sa famille n'avait de baguette, les outils étant suffisants. Elle bénéficia néanmoins d'une bonne éducation, ses parents croyant dans l'importance de s'instruire. Les quelques livres de la demeure, bien qu'élimés et vieillis par les nombreuses mains qui les avaient manipulés, regorgeaient de savoir. Ainsi Serdaigle n'avait pas neuf ans qu'elle savait lire et compter, et que ses sœurs lui enseignaient l'histoire, les potions et la botanique. Elle était, évidemment, élève attentive, assidue, comprenant et raisonnant vite. Au point que l'on disait d'elle qu'elle aurait fait une bonne préceptrice, si sa naissance avait été plus haute.
« Elle aimait la joaillerie et aidait à l'occasion ; mais ce qu'elle préférait était contempler les œuvres de sa sœur aînée. L'imagination et la créativité de Cecily ne tarissaient jamais, et n'avaient pour limites que les matériaux dont pouvaient se parer ses parents avec leur maigre revenu. Les bijoux qu'elle créait semblaient s'adapter à la personnalité de leur commanditaire : tantôt élégants et discrets, tantôt imposants de noblesse, tous pouvaient se targuer d'une finesse rare et d'une délicatesse de pétale. Rowena les admirait inlassablement puis, quand était venu le temps du marcher, les fourrait dans sa bourse ronde et s'en allait, avec toute sa famille, arpenter les ruelles du bourg voisin à la recherche de clients. Elle en tirait un bon prix qui s'ajoutait au pécule tiré des créations des autres membres de la maisonnée, et leur permettait de vivre correctement pour des gens de la campagne.
« Le talent de Cecily crût rapidement, et avec lui sa renommée. Ainsi l'aînée n'avait-elle pas vingt-cinq ans qu'elle fut conviée à la cour du seigneur local pour modeler un diadème à sa fille qui entamait alors sa onzième année. Toute la famille Serdaigle fut conviée, mais seule Cecily eut droit aux égards ; les autres ne paraissaient pas parmi les belles gens, demeuraient sous les combles où se trouvaient les deux petites chambres mitoyennes, accordées pour l'occasion.
« Rowena n'était pas faite pour rester enfermée dans une minuscule pièce en compagnie de ses cinq autres sœurs. Elle explora plutôt les couloirs du château, questionnant les domestiques sur leur quotidien, discutant avec divers adolescents de son âge qu'elle croisait. Ses interrogations suscitaient sourires amusés ou fatigués, le personnel étant peu habitué à être le centre de l'intérêt inassouvissable de la curieuse femme de dix-neuf ans.
« Au cours de ses pérégrinations, la sorcière rencontra Galeran Ollivander, fils de fabricants de baguettes et présent pour la même raison qu'elle : ses parents avaient été invités à fabriquer une baguette à la jeune héritière. Leurs esprits vifs s'accordèrent rapidement et, ensemble, ils s'amusèrent à explorer les jardins de la demeure et à entrer par effraction dans la bibliothèque. Les festivités s'éternisant, ils eurent un mois pour se lier et finirent par s'aimer.
« Galeran était fils de marchands itinérants, il avait donc parcouru la Grande-Bretagne en long et en large, au gré des commandes que leur passaient les nobles. Ses récits de voyage allumèrent des étincelles dans les yeux de Rowena : le monde était tellement vaste, tellement riche d'expériences à découvrir que les livres ne pouvaient lui faire vivre. Son amant savait de plus manier les Sortilèges et lui en apprit quelques-uns, fondamentaux. De son côté, elle lui décrivait l'art difficile de la joaillerie, et lui contait l'histoire des Gobelins dont, d'après les bruits qui arrivaient jusqu'à la cour, la situation politique avec le peuple sorcier commençait à s'ombrager. L'avantage de côtoyer quelqu'un d'aussi curieux que nous est que les discussions ne cessent jamais d'être enrichissantes.
« Vint le jour où, le seigneur ayant obtenu les présents désirés, les deux familles repartirent dans leurs contrées originelles, respectivement l'Ecosse et l'Angleterre. Les deux jeunes gens ne voulurent pas se séparer et de simples lettres par hiboux leur semblaient trop peu. Alors ils rusèrent : ils choisirent une pierre, un beau saphir dans la joaillerie seigneuriale, la coupèrent en deux et s'en firent chacun un pendentif. De vieilles et puissantes formules vinrent compléter l'ouvrage, de sorte que se regarder dans la pierre en chuchotant le nom de l'autre transportait leur voix du côté de l'aimé. Ils pouvaient ainsi se parler, mais surtout s'accorder sur un lieu où Transplaner, et se retrouver.
« Ils réussirent à garder leur relation secrète dans les premiers temps, s'éclipsant quand leurs proches respectifs était absorbés par leurs créations. Il suffisait de quelques heures de libres pour activer la pierre, convenir d'un lieu et retrouver l'étreinte chaude de l'autre. Il y avait quelque chose d'étrangement merveilleux à se voir en cachette et à sourire pensivement devant le miroir, une fois de retour, sans que personne ne sache pourquoi. Leur liaison était un bonbon qui fond doucement sur la langue, dont le goût sucré reste en bouche après la disparition. Ils vécurent dans un cocon, adolescents assoiffés de découverte pour qui l'amour n'était qu'une exploration de plus : avec passion, curiosité et légèreté.
« Cela fut plus difficile une fois Rowena enceinte. Des vêtements lâches pouvaient bien dissimuler sa silhouette les premiers mois, mais la rondeur de son ventre pointa bientôt sous ses habits — et il était impensable d'y remédier par des sorts, au risque de blesser l'enfant qu'ils voulaient tous deux garder.
« Rowena s'isolait de plus en plus, craignant que sa famille ne découvrît les vertiges et nausées fréquentes. Elle esquivait les questions, prétendait être fatiguée ou occupée pour fuir les regards inquisiteurs. Le mensonge lui pesait mais était nécessaire : un enfant hors mariage à cette époque, voilà qui ferait plus de bruit que la mort de cette armée Gobeline sous les fers des soldats de Causantín, roi d'Ecosse. Voilà qui décevrait ses proches, allumerait la pitié et la honte dans leurs regards, alourdirait les silences lorsqu'elle passerait sur la place du village… Elle repoussait sans cesse le moment de la révélation, s'accrochant à son innocence, voulant croire que tout irait bien.
« Galeran tenta de parler mariage. Une alliance règlerait la question d'honneur après tout, et éviterait les disputes avec ses parents qui ne tarderaient pas, à son âge, de lui chercher un promis. Mais l'épouser aurait signifié vivre avec lui, quitter l'Ecosse pour l'Angleterre et le suivre sur les chemins des cours ducales où il proposait ses services d'artisan. C'était impensable pour Rowena, qui refusait de quitter sa contrée natale, même au nom de l'Amour.
« Elle préférait s'imaginer libre, sans bague pour entraver ses décisions, sans porter un nom avec lequel elle ne se voyait pas vieillir. Alors elle s'éclipsait de la demeure familiale, vêtue de robes épaisses et de corsages amples qui masquaient ses hanches, se glissait dans l'antre étouffant de l'herboriste, place de la fontaine. La dame ridée lui apprenait les plantes qui soulagent les douleurs, les régimes qui conviennent aux nourrissons, les herbes à glisser dans la soupe pour rassasier un corps portant deux êtres. Ses rendez-vous avec le fils Ollivander se changeaient peu à peu en paroles glissées à l'oreille du petit personnel du manoir où officiait alors le père, à la recherche de sortilèges ménagers. Une couturière leur expliqua comment rapiécer un vêtement, une blanchisseuse à laver des langes, un menuisier à donner forme au bois. Les amants bâtirent ainsi un landau de frêne brut qui, garni de duvet blanc, était le plus beau de la contrée pour leurs yeux fiers. »
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— Je croyais que Rowena n'avait pas de baguette ? s'étonna Olivier, après une autre bouchée de pancake.
— Non, mais toutes les formes de Magie ne nécessitent pas forcément de baguette, expliqua Luna. Serdaigle pouvait faire de la Botanique, préparer des potions, ou simplement chercher des Sortilèges… Ollivander en avait une, donc il a pu lancer le sort. En plus, comme elles étaient peu répandues à cette époque, il est possible que certains sorts puissent être jetés sans.
— Pourtant elle en tient une à la main sur les tableaux, s'étonna Percy. Et elle a donné des cours à Poudlard, elle a bien dû en avoir une à un moment où un autre ?
— Serdaigle va en recevoir une, oui. Mais ça arrive plus loin dans l'histoire, patience.
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« Vint le temps où Rowena ne put plus Transplaner. Elle retrouvait Galeran à la lisière du village, mais le visage du fabricant de baguettes ne devait être vu de quiconque, encore moins discutant avec la fille Serdaigle : les ragots allaient bon train dans cette société réduite, où tout le monde connaissait les traits de tout le monde, et pouvait rapporter le moindre fait suspect aux membres de sa famille. La brune commença la préparation de ses bagages, empaquetant quelques habits au fond d'une malle. Elle trouva une carte du pays qu'elle garda précieusement dans une petite bourse, avec quelques Gallions gagnés de ses ventes de bijoux et le pendentif à la pierre bleue.
« Le mois de juin commençait à peine lorsque, une nuit particulièrement fiévreuse, ses rêves l'emportèrent loin de sa contrée, sur les bords d'un vaste lac. Tout autour de lui, des étendues d'herbe sans fin lui dressaient un couffin verdoyant ; au loin, se dessinait la silhouette décharnée d'une forêt dense, inhospitalière. Là, à l'ombre d'un saule pleureur, était assise une enfant qui ne lui ressemblait pas. Baguette à la main, elle s'entraînait, murmurait des formules, faisait jaillir de maigres étincelles de son bâton de bois. Pour une raison inconnue, Serdaigle s'approcha d'elle et remarqua alors en arrière-plan la haute stature d'un château de pierres, dont deux tours pointues semblaient faire la course vers le ciel. Une bourrasque de vent ramena devant son visage des mèches scintillantes de blanc ; levant la main pour les remettre en place, elle vit la peau ridée de ses doigts fermés sur une baguette fine, noire.
« La certitude la réveilla en même temps que le soleil. De quelques gestes assurés, elle compléta sa malle, s'habilla et saisit la carte de l'Ecosse : là où se trouvaient de grands lacs bordés de forêt, elle fit des croix avec l'idée ferme de les visiter. Elle appela Galeran, lui expliqua en quelques mots que son départ était proche. Elle raconterait la vérité à ses parents puis s'en irait sans que personne d'autre n'ait appris sa grossesse, pour ne pas tâcher la réputation familiale. Son amant demanda sa main une seconde fois : elle la lui refusa. Lui ne pouvait suivre ses pas d'errance, mais promit de continuer à la rejoindre par Transplanage. Aucun ne se leurrait cependant : leur histoire ne durerait pas ainsi indéfiniment. Le jour viendrait où ils voudraient se stabiliser, où Galeran voudrait vivre aussi avec son enfant.
« Exceptionnellement, le jeune homme ne repartit pas travailler ce jour-là. Rowena avait pris sa décision ; lui restait en soutien moral au cas, probable, où la discussion se passait mal.
« Et ce fut le cas. Au terme d'une demi-heure de paroles houleuses, de voix se retenant de crier, d'injonctions à l'honneur, de larmes déçues et d'insultes à peine voilées, Rowena sortit de la table familiale, récupéra ses bagages, et quitta la maison. Elle rejoignit Galeran dans une bicoque en bois à l'orée de la forêt encadrant le village. Il lui prêta une épaule sur laquelle elle pleura sa désillusion de se savoir reniée avec tant de violence, de devoir renoncer à l'amour de ses sœurs par la décision de ses parents. Puis, lorsque la douleur fut un peu apaisée, elle sortit plume et parchemin, rédigea une longue lettre à Cecily restée à la cour, préférant lui faire ses adieux avant que la nouvelle ne fût dévoilée par le prisme des adultes. Car, malgré les conséquences, elle tenait à son enfant et voulait le faire comprendre. Les sortilèges d'avortement n'étaient pas pour elle.
« Lorsqu'elle mit le point final à sa missive, elle remit la lettre à son amant, lui demandant de l'envoyer pour elle qui n'avait plus de hiboux. Il le lui promit, blafard. Le glas de l'inconnu sonnait au-dessus de leurs têtes ; à présent, le chemin de Rowena se tracerait empreint solitude, à peine réchauffé par les pendentifs brillant à leurs cous. Solennel, le roux lui tendit une baguette qu'il avait taillée en l'attendant avec des branches trouvées çà et là. Elle était simple, d'un noir sans fioriture, agréable en main. Elle contenait un fragment de saphir, toujours le même précieux. Lorsque la joaillière murmura une de ces formules qu'elle avait répétées sans jamais pouvoir les appliquer, une gerbe bleutée s'envola et fit naître sur la chemise de l'artisan un fin motif en spirale, terminé d'une étoile.
« Ils passèrent la nuit ensemble, se réchauffant de quelques flammes magiques, leurs corps blottis l'un contre l'autre. Au petit matin, finalement, ils se séparèrent après avoir échangé des vœux de courage. Galeran Transplana en Angleterre et retourna à sa vie monotone, Rowena atterrit non loin des collines de Highlands, le seul lieu qu'elle connaissait parmi ceux correspondant à son rêve, et prit chemin en direction du Nord. Son pas était ralenti par son ventre pesant et son dos tirant ; elle était à sept mois, pas censée arpenter la terre sans savoir où, exactement, elle se rendait. Le soir finit par tomber, premier repas de son existence en solitaire, elle qui avait grandi entourée. Elle alluma un petit feu, métamorphosa un caillou en marmite y versa de l'eau, des légumes et des herbes en guise de diner, complété de pain qu'elle avait apporté. Galeran la rejoignit un court instant, lui apportant d'autres vivres et tout son soutien.
« Ainsi passèrent deux jours : elle consommait aux repas les ressources apportées la veille par le jeune homme, qui passait toujours et s'attardait aussi longtemps que les doutes de ses parents le lui permettaient. Il lui raconta essayer de trouver ses propres clients au lieu de suivre ses parents sans cesse, pour ne plus avoir de comptes à rendre sur ses horaires. C'était encore compliqué, sa carrière commençant à peine et son nom résonnant de la notoriété de ses géniteurs. Nouvelle moins réjouissante, ces derniers commençaient à parler mariage, arguant qu'il lui fallait un héritier ou une héritière. Il dit cela d'un air triste et les yeux bruns de Rowena se voilèrent, rappelant que jamais l'enfant qui grandissait ne pourrait l'être, ne naissant pas d'une relation officielle. Ils discutèrent également de choses légères, trompant l'ennui, listèrent des prénoms que pourrait porter leur enfant, prenant soin d'éviter ceux commençant par un « G » pour faire défaut à la tradition Ollivander.
« Le troisième jour, le paysage jusqu'alors fait de courbes vertes et régulières, se troubla : une maison ronde, simple, se dressa sur une colline. La sorcière n'hésita pas à frapper à sa porte pour demander l'hospitalité, ses membres ressentant le manque d'une pièce close et chauffée. L'inconnue qui lui ouvrit la lui accorda sans hésitation, mais en plus était accueillante. Elle se nommait Helga Poufsouffle et projetait d'ouvrir la première école nationale, ce qui enjoua immédiatement Rowena.
« Ainsi se lièrent-elles d'amitié. Helga fut la seule à rencontrer Galeran qui les visitait quotidiennement. Deux mois plus tard, naquit Helena dont elle fut la marraine et, après un autre, elle assista à la rupture entre les jeunes gens, Galeran allant se marier et leur amour s'effilochant de toute façon. Elle observa également Serdaigle détacher le saphir du pendentif devenu inutile. Elle mit toute sa puissance, toutes les réponses durement acquises et tout l'amour qui avait accompagné la création de sa baguette pour transformer la pierre en symbole de connaissance, au lieu du signe de secret qu'elle avait été. Elle remplaça son écrin en collier pour un neuf : un diadème, d'une prestance rare — comme celui qu'avait taillé Cecily à la fille du Duc et qui avait permis leur rencontre. Rowena confia également son rêve à l'ancienne cuisinière, et elles prirent la décision de construire leur école sur le lieu de ce songe, interprétant les hauts murs du château et l'entraînement de cette fillette comme un signe.
« Elle continua à correspondre avec Cecily grâce à une petite chouette duveteuse, présent de cette dernière, obtenant ainsi des nouvelles de sa famille sans que celle-ci ne soit au courant. L'aînée des sœurs, pour choquée qu'elle avait été d'apprendre la grossesse, avait été moins catégorique et s'était concentrée sur son amour pour elle plutôt que sur la bienséance. Elle leur fournissait également des informations précieuses sur les cours dispensés parmi les nobles, leur assura une aide financière quand elle en aurait besoin.
« Rowena s'était totalement habituée à la sensation de la baguette vibrante de Magie, l'adaptation avait même été courte si on considérait qu'elle avait vécu les vingt premières années de sa vie sans savoir en manier. Elle s'entraînait dur avec Helga, dévorait les livres, voulait tout savoir. Les bijoux qu'elle créait leur rapportaient un peu d'argent, qu'elles complétaient avec la vente de potions, de pains et de petits gâteaux. Et ainsi les jours coulèrent-ils, paisibles, jusqu'à ce qu'un inconnu vînt frapper à leur porte. »
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— Mais vous connaissez déjà cette histoire, conclut Luna, croquant dans un carré de chocolat comme pour apporter le point final.
— C'est très différent d'écouter la version longue, tout en détails, et d'avoir un résumé de leurs vies, fit Percy, pensif.
Un petit sourire rieur fleurit sur les lèvres d'Olivier quand il remarqua le regard perdu dans le vague de son ami. Il était plongé dans ses pensées, semblant revisionner la légende pour mieux l'assimiler — il agissait toujours ainsi quand il réfléchissait.
— En tout cas, on comprend bien pourquoi vous, les Serdaigle, vous passez autant de temps à la bibliothèque, dit le capitaine.
— « Tout Homme s'enrichit quand abonde l'esprit » récita-t-elle. Il y a tellement de choses à apprendre dans les livres…
— Et c'est aussi dans les livres que tu les as apprises ?
— Non, ma mère me les racontait le soir pour m'endormir. Mais ça ne marchait pas du tout, j'avais tellement envie de savoir la suite que je restais éveillée, confia-t-elle avec amusement.
— En tout cas, je comprends pourquoi l'histoire de Serdaigle est ta préférée, dit Olivier après un court silence. Elle ne ressemble pas aux deux autres… Même si je préfère Gryffondor.
— C'est normal, théorisa Percy, revenu sur Terre. Comme tu es à Gryffondor, tes valeurs sont plus proches des siennes que de celles de Serdaigle, et c'est l'inverse pour Luna.
— Exactement.
— Ravi de te voir de retour parmi les humains Perce ! le taquina le gardien. On peut savoir ce qui a occupé tes pensées si longtemps ?
— J'étais juste en train de me demander comment Serdaigle avait fait pour maitriser la Magie si vite, alors qu'elle n'a eu une baguette que tardivement. Nous on apprend des sorts petit à petit, on s'entraine à les lancer… Mais elle, si on en croit le conte, en a retenu plusieurs d'un coup, en a répété les mouvements, de sorte qu'elle a pu les jeter sans problème une fois qu'elle en a eu une.
— Et ?
— Ajouté au fait que les potions ou la botanique n'en demandent pas forcément, ça pose des questions sur le rôle de la baguette : puisque de toute évidence la Magie est bien là sans, comment se fait-il que l'on doive en avoir une pour la maîtriser ?
— Il y a toutes les questions liées à la Magie involontaire aussi, ajouta Luna. Il y a eu plusieurs études sur le sujet, mais c'est encore au stade de théorie.
— Vous me perdez là, intervint Olivier.
— On dirait moi quand tu parles de Quidditch avec Spinnet.
— En parlant de Quidditch, tu n'as pas d'entraînement aujourd'hui ? Il est presque dix-sept heures.
Olivier lança un regard surpris à Luna :
— Comment tu fais pour connaître déjà l'emploi du temps des entrainements ?
— Tu es presque tout le temps en entraînements, fit-elle.
— …C'est vrai. Oui, j'ai entraînement ce soir, mais c'est dans une demi-heure et comme mes stratégies sont déjà prêtes, j'ai encore un peu de temps, une dizaine de minutes.
Cette précision arracha un sourire à ses deux amis qui se regardèrent, complices. Le capitaine planifiait bel et bien de s'y rendre avec vingt minutes d'avance…
— Comme si vous n'aviez pas d'activités vous !
— Juste des devoirs. D'ailleurs je vais aller finir la traduction de Runes, on se voit au dîner !
Leur adressant un signe de la main, Percy repartit en direction de la tour rouge-et-or.
— Je croyais que le goûter était pour fêter la fin des révisions ? s'étonna la blonde.
— Les révisions ne sont jamais finies avec Percy, soupira l'autre. Même pendant les vacances, il doit prendre de l'avance sur le programme…
— Oh. Il y a certaines personnes comme lui à Serdaigle, mais je pensais que travailler plus que nécessaire était propre à notre maison… Je préfère chercher des Nargoles, moi.
Devant l'air intéressé d'Olivier, elle lui fit un résumé de la vie des Nargoles, de leur naissance dans les branches de gui jusqu'aux contaminations qui se multipliaient à Noël. Ils restèrent ainsi jusqu'à ce que la nuit commence à obscurcir le ciel, ne voyant pas le temps passer. Puis, en rentrant, ils firent un crochet par les cuisines et Olivier montra à Luna comment y accéder.
En parcourant le couloir en sens inverse, juste après l'avoir salué, Luna ne put s'empêcher de remarquer les regards étranges que certains Gryffondor lui lançaient. Elle n'y prêta pas plus attention que cela, décidant que les chuchotements n'avaient pas d'importance… Et puis, pourquoi est-ce qu'ils parleraient d'elle de toute façon ?
