— Ce que je ne comprends pas moi, c'est comment elle peut le connaître alors qu'elle n'est qu'en première année. Elle n'est pas populaire pourtant.
— Peut-être grâce à la dernière Weasley ? Elle discute avec elle parfois, et lui est ami avec son frère, celui qui est préfet.
— Même dans ce cas, je veux bien qu'il soit gentil avec elle, mais hier ils ont passé l'après-midi dans le parc, ensemble. T'inquiètes Bradley, elle lui parlait de Nargoles, ça m'étonnerait qu'ils sortent ensemble !
Luna reposa sa plume et regarda son devoir de botanique, le cœur lourd. Elle entendit les rires éclater dans le petit groupe de Troisième Année qui discutait près de la cheminée de la Salle Commune, vit du coin de l'œil une adolescente châtaine taquiner son voisin, un blond en tenue de Quidditch qui affichait un sourire hésitant, et la boule dans sa gorge sembla grossir un peu plus.
Les chuchotis sur son passage n'avaient pas tari depuis la veille. Ils l'avaient suivie toute la journée des couloirs aux chaises de cours, sur le chemin de la Grande Salle et à table alors qu'elle tentait tant bien que mal d'avaler quelque chose malgré son manque d'appétit, jusqu'à la Tour de sa propre Maison. Elle pensait y être habituée pourtant, à ce surnom que lui donnaient ses pairs, aux longs regards qui scrutaient sa silhouette presque dans l'attente d'un faux pas… Mais depuis ce petit goûter dans l'herbe, de nouvelles voix s'étaient ajoutées au bruissement derrière ses pas. Voix qui ne cherchaient même pas à être discrètes, au point d'en rire à quelques mètres d'elle. Forcément, à quatre, c'était plus facile. S'ils pouvaient simplement attendre d'être loin d'elle pour parler, au moins qu'elle ne les entende plus, à défaut de pouvoir se dire qu'elle était acceptée…
Ginny lui avait dit qu'ils ne méritaient pas son attention, et encore moins son tourment. Qu'elle était légitime, quoi que leurs moqueries veuillent lui faire croire. Elle lui avait aussi conseillé de demander à ces Bradley, Nawel, Thomas et Mandy quel était leur problème avec Olivier, et surtout de leur faire comprendre d'aller le régler tous seuls, mais elle n'osait pas prendre des Troisième Année entre quatre yeux alors qu'elle était seule. D'autant plus qu'elle se fichait pas mal de l'attirance de l'un d'eux pour le capitaine.
La discussion dévia parmi l'assemblée des mauvaises langues, une blague suscitant une gerbe de rires. Luna avait beau savoir qu'elle ne devait pas se laisser atteindre, elle se sentit saturer. D'un coup de baguette que la colère rendit plus assuré qu'il ne l'était généralement chez les Première Année, elle rangea le devoir à demi achevé, ferma ses livres et emporta le tout dans son dortoir. Elle attrapa un livre de Magizoologie qui traînait sur son bureau et se plongea dans la lecture, prenant soin de rabattre les rideaux. Le tissu épais avait le mérite d'étouffer le son.
Elle ne voyait pas le temps défiler quand elle lisait, et prêtait encore moins attention au monde extérieur. Totalement absorbée par les descriptions fantastiques, elle n'entendit pas la porte s'ouvrir et sursauta quand une tête apparut entre les pans de coton bleu.
— Il y a un Gryffondor devant la Salle Commune qui dit qu'il veut te parler, fit sa camarade de chambre. Ça a l'air de pas mal énerver le quatuor Infernal alors, si j'étais toi, j'en profiterais.
La blonde sourit intérieurement à l'entente du surnom — elle aimait bien sa voisine de chambrée tout à coup — mais se garda de tout commentaire. Elle descendit quatre à quatre les marches menant à la pièce ronde qu'elle avait quittée quelques instants plus tôt, pour retrouver un Olivier Dubois patientant devant la porte, l'air ennuyé.
— Je peux te parler seul à seule un moment ? lui demanda-t-il quand elle fut à sa hauteur.
Elle acquiesça, intriguée, et le guida entre les volées de marches de la tour à l'aigle. Les escaliers de Serdaigle avaient cette particularité, avait-elle observé en explorant le château, qu'ils dévoilaient de petites alcôves munies de livres et de fauteuils lorsqu'ils tournaient. A taille humaine, elles étaient dimensionnées pour n'accueillir qu'une seule personne, deux grand maximum, semblant comprendre que les élèves avaient envie de s'isoler pour se plonger dans la lecture. Tout bleu-et-argent pouvait piocher des livres dans les étroites bibliothèques, ou glisser son roman favori pour le faire découvrir aux autres et passer de délicieuses après-midi de lecture, blotti entre des coussins.
Sa préférée était celle du deuxième escalier car sa fenêtre rectangulaire donnait sur le lac. Elle y avait placé une copie de son livre coup de cœur, un ouvrage sur une mythologie Moldue. Olivier observa le lieu, surpris, mais ne dit rien.
— Qu'est-ce qu'il y a ? fit-elle en s'asseyant sur l'un des deux fauteuils aux couleurs de sa maison.
— Je voulais savoir comment tu vas. Ginny Weasley est venue me voir, poursuivit-il en prenant une inspiration, et m'a expliqué que certaines personnes de ta maison racontaient pas mal de choses dans ton dos parce qu'on est amis.
— Ça va. Je ne les écoute pas, répondit-elle, neutre, se demandant néanmoins pourquoi Ginny avait eu besoin de jouer les porte-paroles.
— Tu es sûre ? Parce que c'est grave le harcèlement, et en plus ce n'est pas la première histoire que j'ai avec Bradley.
— Ça va, ne t'inquiètes pas, reprit-elle plus doucement. Je ne comprends pas vraiment pourquoi ça a l'air de les énerver, mais je n'y fais pas attention.
— C'est qu'en général, les Première Année ne traînent pas avec des Sixième. Comme je suis capitaine de Quidditch en plus… Tu me diras si quelque chose ne va pas, n'est-ce pas ?
— Oui.
Elle lui adressa un petit sourire, pour appuyer ses dires. Olivier n'eut qu'à moitié l'air soulagé et paraissait toujours gêné par la situation, comme s'il y pouvait quelque chose.
— Tu veux me raconter l'histoire de Serpentard ? C'est la seule que je n'ai pas entendue, demanda-t-il finalement.
Rien qu'à la lumière qui s'alluma dans les yeux de la blonde, il sut qu'il avait visé juste.
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« Salazar Serpentard, contrairement à nos trois autres personnages, naquit dans une famille noble de la petite gentry, au Nord-est d'une ville portant aujourd'hui le nom de Londres. Il était Sang-Pur et, alors même que populations sorcières et Moldues cohabitaient en paix, le Traité sur le Secret International n'ayant pas encore été signé, sa famille tirait déjà une fierté disproportionnée de leur sang. Tout jeune, Salazar apprenait déjà à voir le monde selon ses rangs et à ne se mêler qu'aux individus que ses parents jugeaient acceptables, de même qu'à faire attention aux apparences. Ainsi, sa sœur aînée, son frère cadet et lui se tenaient bien sages pour des enfants, se retenant de courir dans les longs couloirs du Manoir qui, polis, appelaient pourtant à de nombreux concours de glissades.
« Salazar fit rapidement preuve d'une intelligence aiguisée et intéressée. Les différentes préceptrices qui se succédèrent devant le trio Serpentard rapportèrent toutes la même vivacité d'esprit, cachée derrière un désamour du travail si on ne lui en montrait pas l'intérêt direct. Apprendre l'alphabet, pour quoi faire ? Ces vingt-six signes étaient si étranges ! Mais la bibliothèque regorgeait d'ouvrages qui les contenaient, et les grandes personnes les savaient tous par cœur, pouvaient même les agencer, alors Salazar décida d'apprendre à lire — et y parvint en un temps record. L'Histoire n'était-elle pas une matière ennuyeuse ? Si, mais elle permettait de comprendre les enjeux politiques de toutes les visites que recevaient ses parents, alors il se plongea dans les manuels.
« Faute de législation, le garçon eut sa première baguette très tôt, pour l'anniversaire de ses huit ans ; et si quelques proches de la famille arguèrent bien que, à un tel âge, il n'avait la Magie suffisante pour l'exploiter pleinement, il s'appliqua à prouver le contraire. Les Sortilèges de Lévitation, de Bloque-jambes, d'Attraction n'eurent bientôt plus aucun secret pour lui. Il eut de plus le privilège de prendre des cours de duel lorsqu'il atteint dix ans, qui lui plurent tellement qu'il en devint difficile de lui faire étudier autre chose. Ses parents disaient avec fierté qu'il lui fallait du temps pour lui trouver une passion mais que lorsqu'il la rencontrait, il était impossible de l'en détacher.
« A cet acharnement, s'ajoutait un goût pour l'ostentatoire. Il défiait ses camarades au moindre prétexte, sur le sujet le plus pointu ; et s'ils avaient le malheur de gagner, son entourage pouvait être sûr de le voir s'enfermer dans la bibliothèque jusqu'à combler la plus négligeable de ses lacunes. Il lui fallait être le meilleur, dans tous les domaines de la Magie. Ceux qui ne nécessitaient pas de baguette ne trouvaient pas grâce à ses yeux. Il savait, par ses ancêtres, converser avec les reptiles ; source d'orgueil intarissable, d'autant plus que ce n'était pas le cas de tous ses camarades. L'idée que, n'ayant rien fait pour naître, il ne gagnait pas de mérite pour une compétence héréditaire, ne lui traversa jamais l'esprit.
« Lorsqu'il eut quinze ans, sa soif de pouvoir se heurta à un premier obstacle qui se révéla, à son grand étonnement, ne résider nulle part ailleurs que dans la baguette qu'il avait tant chérie. De fait, son bois de prunier était semblable à tous les autres. Sa puissance avait besoin d'un matériau plus noble. Ainsi se plongea-t-il dans des ouvrages encore inexplorés, n'hésita pas à questionner des fabricants et à insister s'ils refusaient de lui livrer leurs secrets, jusqu'à connaître les moindres détails de la création de ces outils.
« Etablir un protocole ne lui suffit pas non plus : il se mit en quête du bois le plus précieux, du cœur qui rendrait le plus honneur à son caractère. Après maintes recherches dans des livres d'herboristerie, assoiffé au point d'interroger même des herboristes de contrées lointaines, son choix s'arrêta sur l'amourette. Cet arbre du sud de l'Amérique non seulement poussait sur un territoire encore inconnu des Moldus, mais surtout avait une écorce tachetée comme une peau de serpent, son animal fétiche. Il l'associa à une corne de Basilic pour la prestance légendaire de la créature tout comme son apparence reptilienne et la difficulté de la trouver. Il lui fallut un an de voyages pour assembler des éléments dont il fut satisfait, mais enfin, tout adolescent, il se retrouva maître de ce qui était pour lui la baguette la plus noble de son époque.
« Sa famille en tira une immense fierté, ce qui l'enorgueillit un peu plus. S'il avait jusque-là contenu ses envies de supériorité dans le domaine privé, ses scrupules commencèrent à s'effilocher et il parler un peu plus fort, un peu plus souvent à la cour. Ce ne fut pas au goût du Seigneur d'Angleterre, Æthelred « le Malavisé », qui se mit à surveiller d'un peu plus prêt les agissements de cette famille certes Pure, mais qui n'arrivait pas au niveau de son trône.
« Salazar était cependant assez fin d'esprit pour maintenir les apparences et, s'il frôlait souvent l'insolence, ne se risquait jamais à la dépasser. Son visage affichait toujours le masque le plus respectueux quand il se rendait à la cour, à l'image des autres membres de sa famille. Il préférait manier les pions en arrière-plan, usant de tous ses talents de manipulateur pour s'attirer l'admiration des favoris. Il parvint même, grandissant, à échapper au jeu du mariage, lien pourtant bien pratique à un Seigneur pour asseoir sa politique : une alliance bien choisie, un rang mis en valeur, et il passait pour généreux aux yeux de ses sujets qui ne lui en étaient que plus reconnaissants. Mais refuser une main offerte par Sa Grâce, c'était affronter sa volonté ce que Serpentard ne pouvait risquer, aussi évita-t-il toujours la question de quelques pirouettes agiles, qui eurent don, si elles ne passèrent pas inaperçues, d'amuser « le Malavisé » par son attachement au célibat.
« Il tint ainsi jusqu'à la trentaine bien avancée, remplissant ses journées d'apprentissage et d'entraînements de plus en plus pointus. Dans le même temps, la situation politique se dégrada, les rapports avec les Gobelins devenant tendus jusqu'à ne plus tenir qu'à un fil, fragile. »
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— En fait, on dirait que les vies des quatre Fondateurs ont toutes été influencées par la guerre avec les Gobelins, fit Olivier.
— C'est le contexte de l'époque, et ça a été une des guerres les plus violentes de notre Histoire, alors ça impacte forcément leur quotidien… Et puis, même s'ils n'y ont pas tous participé de la même façon, ces références rappellent qu'ils ont réellement existé un jour… Tu ne trouves pas que ça les rend plus humains, alors qu'au château on a tendance à les déifier un peu ?
— Euh… Honnêtement, je trouve juste que ça les rend encore plus admirables, parce qu'on se rend compte de tout ce qu'ils ont accompli. Et tu ne m'as même pas raconté la construction de Poudlard encore… En tout cas, je préfère de loin ta manière de parler de la guerre à celle de Binns.
— La mienne repose sur moins de preuves, dit Luna avec un sourire. Je pourrais te raconter Poudlard après si tu veux.
— Avec plaisir.
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« Sur le sujet des Gobelins, la langue de Salazar était aussi pendue que sur celui des Moldus. C'était simple : aucun des deux peuples n'avait droit au statut d'humain, donc aucun n'avait droit de porter une baguette ; il était déjà bien qu'ils connaissent l'existence de la Magie. Mais de telles paroles acerbes ne se prononcent que tout bas dans l'intimité, pas à la cour qui doit maintenir les apparences pour sauver un commerce précieux… Encore moins à la cour en réalité, car elle était la première acheteuse de bijoux, d'armes, et autres pierres taillées. Salazar affronta pour la première fois la limite de son talent d'acteur ; on commença à le soupçonner de racisme, ce qu'il s'appliqua à nier de son plus bel air outré.
« Ses congénères furent si peu convaincus que l'homme usa des grands moyens : il mandat le meilleur artisan Gobelin et lui passa commande d'un joyau pour représenter toute la gloire de son nom. Le joaillier avait toutes les libertés, si ce n'est que son produit devait être d'une élégance sans égale, imposante à en faire tarir toutes les discussions quand on l'observait et à susciter l'admiration d'un seul regard. La bourse donnée en récompense était suffisamment pleine pour faire courir les murmures dans les demeures nobles, largement aidées par Salazar lui-même qui tenait à faire connaître tout son amour pour l'art Gobelin.
« A sa propre surprise, il fut satisfait du résultat. Le Gobelin lui remit en mains propres un médaillon en octogone, empli d'une pierre verte qui n'était pas sans rappeler la couleur des serpents. Au dos était gravé un serpent qui s'enroulait en un « S » fin, clamant le nom de son propriétaire. C'était l'essence même de son nom, rassemblée dans un bijou. Il le porta jour et nuit, vanta à qui voulait l'entendre l'artisanat gobelin, mais n'en voyait pas moins ses derniers comme des ouvriers. Les soupçons furent simplement calmés pour un temps.
« Salazar avançait sur ses trente-cinq ans et son front commençait à se dégarnir quand il décida que la vie mondaine ne lui convenait plus. Il s'instruisait toujours avec la même passion, et avait perdu le goût des discussions politiques et des apparences bien-pensantes des autres familles nobles qu'il conviait pour conserver ses relations. Il commença à s'isoler, choisit avec plus de méticulosité encore ses interlocuteurs, privilégiant une intelligence et une culture semblables aux siennes. Il finit par se lasser du Norfolk où il avait passé sa vie, l'envie de voyager au hasard, pour le simple plaisir de la découverte, le prit.
« Du jour au lendemain, il fit donc savoir à la ronde qu'il serait indisponible pour un temps indéterminé ; boucla ses bagages et se dirigea d'un bon pas vers la mer. Quitte à explorer, autant commencer par une contrée inconnue : il choisit l'Ecosse, et Transplana dans la lande.
« Un vent fort le réceptionna, faisant voler les pans de son manteau noir. Le contraste radical le fit sourire : pas de sentiers, de maisons ou de Moldus sur des charrettes, mais seulement des collines couvertes d'herbe qui tutoyaient l'horizon. Le vert, s'il n'avait été si clair, aurait presque pu s'accorder au liseré sapin de ses vêtements. Il marcha tout droit, scrutant le paysage à la recherche d'un endroit qui conviendrait à ses premières expériences. Les animaux, d'abord alertés par le bruit de ses talons, se cachaient, aussi apprit-il vite à être silencieux. Après quelques heures, sa silhouette semblait léviter au-dessus de sol, entre les créatures étranges qui sortaient prudemment un museau ou broutaient sans lui prêter attention.
« Il trouva finalement un bosquet touffu, entrelac de plantes inconnues, près duquel il décida de s'arrêter. Le soleil était haut dans le ciel, il avala une collation rapide de pain et de fromage amenés avec lui dans sa malle miniaturisée. Saisissant ensuite plume et parchemin, il examina la végétation colorée, aidé de quelques sorts de grossissement. Cette espèce ne se trouvait pas dans ses manuels de botanique mais inaugura son herbier. Il effectua encore quelques tests, cherchant l'intérêt de l'arbuste pour les potions, qui grignotèrent le reste de son après-midi.
« Le soir déclinant, il releva les yeux de ses notes maniérées pour se confectionner un abri. Il transfigura divers matériaux gisant autour de lui, pierres, branches, tas de terre, de sorte à dresser de hauts murs gris, à les couronner d'un toit triangulaire et à pouvoir y entrer par cette porte rectangulaire dont il décora le cadre d'ondulations fines comme un serpent qui s'enroule sur lui-même pour dormir. Il ne manqua pas d'incruster le « S » de son nom sur la poignée, plus ouvragée que nécessaire.
« Il s'attaqua alors à l'intérieur de la demeure, la divisant en quatre pièces : séjour, salle à manger, chambre et salle de bains, la bibliothèque ou le bureau étant superflus pour un voyageur se déplaçant sans cesse. Il s'appliqua à les assortir à l'extérieur et ne fut satisfait que devant une décoration sombre, austère et délicate. Le feu rougeoyant dans la cheminée jetait des ombres sur le tapis enluminant le sol, à peine soutenu par les quelques boules lumineuses flottant contre les murs. De quelques formules supplémentaires, il rangea ses livres dans la bibliothèque, ses vivres dans les placards boisés et ses vêtements sur les larges étagères. Et dire que son œuvre ne venait que d'une poignée de branches transfigurées, ce n'était pas les Moldus qui en feraient autant !
« Il resta à cet endroit deux jours, le temps de tenter toutes les expériences qui lui paraissaient intéressante — après quoi, il rendit à la maison son état naturel et reprit sa route en direction du nord. Deux autres escales vinrent compléter ses données avant que la découverte d'une autre habitation humaine ne détournât son attention des potions et de la botanique.
« Ronde, colorée de brun et d'orange, la maison semblait avoir été agrandie magiquement ce qui l'intrigua au plus au point. Des éclats de voix résonnaient derrière la porte sur laquelle il frappa deux coups, des pas sonnant vinrent lui ouvrir immédiatement. Un visage féminin, encadré de cheveux roux et courts, apparut dans l'embrasure avec un air jovial. Il se présenta sommairement, insista sur le fait qu'il ne voulait surtout pas déranger, et fut invité à entrer.
« L'intérieur était aussi chaleureux que l'extérieur : tout en courbes, en jaune et en raies de lumière entrant par les grandes fenêtres perçant les murs. Assise à une table en bois, deux silhouettes discutaient : la première, celle d'une jeune femme d'une vingtaine d'années, dont les longs cheveux noirs tranchaient avec la robe bleue. La seconde, un garçon sortant tout juste de l'adolescence, portait sa dense chevelure rousse comme une crinière de fauve. Ils discutaient d'architecture, semblant en désaccord sur le mouvement à donner à un escalier. Une enfant de quelques mois dormait dans un landau à portée de leurs bras.
« La soirée s'égrenant, il apprit avec surprise que les trois congénères avaient au moins autant d'ambition que lui. Leur rêve était non seulement d'enseigner la Magie à tous les enfants sorciers de Grande-Bretagne, mais aussi de les rassembler dans une seule et même école et de leur dispenser un bon niveau dans plusieurs matières, pour leur faire faire un tour d'horizon de la Magie et qu'ils aient tous, en sortant, un niveau suffisant pour travailler avec elle. Des plans avaient déjà été dessinés, des listes dressées. Poufsouffle, car c'était ainsi que s'appelait celle qui lui avait ouvert la porte, lui expliqua la quête de fonds et les difficultés à convaincre les parents d'envoyer leurs enfants en pensionnat — surtout dans les familles paysannes où ils aidaient généralement aux tâches quotidiennes.
« Enseigner. Il n'y avait jamais pensé, mais l'idée lui plaisait. Ainsi les héritiers Sang-Purs auraient un niveau supérieur à ces conversations de cour qui tournaient souvent en ragots. Qu'ils soient mêlés aux enfants de basse naissance l'inquiétait un peu plus mais les trois autres balayèrent ses craintes, arguant que ce genre de détails seraient réglés quand l'école en elle-même existerait.
« Repensant alors à l'une des plantes ajoutées à son herbier les jours précédents, la croton capitatus qui servait dans tant de potions, et à son surnom, hogwort, il eut une inspiration. « Hogwarts », légèrement modifié pour la beauté de la prononciation ; au carrefour de deux matières de Magie, un signe d'apprentissage parfait pour une école. Le nom fut validé à l'unanimité. Et ainsi se traça la première ébauche de l'école tant renommée aujourd'hui. »
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— Je ne m'attendais pas à ce qu'ils s'entendent si bien, avança Olivier.
— Il faut bien être ami pour construire la première école de Sorcellerie. La dispute arrive plus tard…
— Mais c'est quand même un comble que le nom ait été trouvé par Serpentard alors qu'il est celui qui a fini par partir !
— Etre raciste ne veut apparemment pas dire qu'il avait de mauvaises idées, répondit-elle pensivement. J'aime bien le symbole de cette plante, et puis c'est plus court que « Ecole de Sorcellerie et de Magie », même si le personnage en lui-même…
— C'est clair…
Ils se turent tous les deux, laissant leurs esprits divaguer. Luna appréciait simplement l'instant présent, bien plus agréable que de réfléchir sur une dissertation, sur fond de critiques blessantes… Son regard se voila tandis que les paroles entendues plus tôt lui revenaient en mémoire sans qu'elle ne parvînt à les chasser. Elle ne voulait pas se laisser atteindre par elles pourtant, encore moins lorsqu'elle était censée être joyeuse avec son ami, encore moins quand l'ami était concerné aussi...
— Luna, l'appela le Sixième Année remarquant son trouble. Tu es sûre que ça va ? Tu peux me le dire si Ginny m'a raconté la vérité, et même si c'est autre chose qui te dérange.
Il appuya son offre d'un petit sourire. Il était gentil, mais la jeune sorcière avait réellement envie de régler ce problème seule. Et puis ce n'était qu'un groupe un peu lourd, rien de bien grave, se disait-elle.
— Oui, ça va vraiment. En revanche, j'irais bien dehors, il commence à faire étouffant ici et le lac est si beau…
Les deux élèves se levèrent et attendirent que l'escalier pivotât à nouveau devant leur antre pour descendre les quelques marches qu'il leur restait. Les bruits de voix et de mouvements dans les couloirs sautèrent aussitôt à leurs oreilles. Olivier réalisa seulement alors l'intimité et la tranquillité douce du moment qu'ils venaient de partager, et qui venaient de se briser.
Ils slalomèrent entre les couloirs et les élèves qui sortaient de classes par troupeaux. Les murs entendirent passer des bribes de conversations légères, tournant autour de ces sujets faciles que sont les cours et les devoirs. Elles franchirent les hautes portes, humèrent l'air du parc et continuèrent d'avancer dans l'herbe, traversant la zone dense où étaient regroupés la plupart de leurs camarades, s'éloignant jusqu'à trouver une place tranquille. Elles s'arrêtèrent en bordure du lac, décision sans doute stupide pour la température déclinante de septembre, mais largement compensée par la beauté du paysage.
Une étendue d'eau immobile, gigantesque, qui plongeait derrière leur horizon. Quelques ondes osaient à peine rider la surface, poussées par le vent ; mais lorsque l'on y regardait de plus près, des mouvements sous-marins témoignaient de la richesse vivant en profondeur. Sirènes, Strangulots, Selkies, autant de créatures qui avaient leur part dans les contes sorciers comme dans les livres de zoologie.
— C'est drôle, fit Olivier, changeant soudainement de sujet. L'eau bouge à cet endroit, mais pas ailleurs.
Sur le point qu'il désignait, de petits ronds se propageaient à rythme irrégulier. Un Sombral s'abreuvait, son pelage noir courbé indifférent aux deux humains à ses côtés. Luna sourit et expliqua à son ami l'étrangeté apparente du phénomène, pour qui ne pouvait voir les êtres invisibles.
Olivier aurait pu lui demander pourquoi elle voyait les Sombrals — aussi personnelle fût la question, il savait que Luna n'éprouverait aucune gêne à répondre honnêtement — il aurait pu lui demander des détails sur leur régime alimentaire, sur leurs habitats ou sur leurs propriétés magiques. Il aurait pu faire une remarque sur le pelage soyeux, fourni, dans lequel sa main mourrait d'envie de se glisser. Il aurait même pu lui poser la fameuse question : est-ce qu'un Sombral qui n'a jamais vu la Mort peut voir ses congénères ? Mais il préféra laisser le silence étendre son cocon autour d'eux ; un silence doux et confiant, sous les volutes duquel ses pensées erraient. Il sentait la présence de sa camarade assise à sa droite, devinait son regard dardé sur l'étendue céruléenne, sans doute voilé de mirages, mais se retenait de la détailler, ne voulant pas être dérangeant — pour le coup, sentir l'attention concentrée sur elle mettait Luna mal à l'aise.
Alors il se plongea lui aussi dans la contemplation de l'eau, guettant les troubles légers qui indiquaient la présence des créatures magiques et invisibles. Le temps s'égrena paisiblement tandis qu'il se demandait si la sorcière pensait elle aussi à ces créatures, ou si son esprit voguait sur des sujets plus lointains.
Les ondes se suspendirent un instant, le gardien en déduit que l'animal avait arrêté de boire. Un petit oiseau tacheté de bleu vint voleter non loin, puis sembla se poser sur l'air — sa croupe, en réalité. Un poisson noir et or, sans doute rassuré par la disparition des vaguelettes, s'approcha du bord mousseux, attirant l'attention d'un petit chat duveteux qui, en quelques bonds, vint le renifler de son museau roux. Ce petit monde demeura ainsi immobile une poignée de secondes : le poisson frétillant, le félin inspectant, le volatile les scrutant, le Sombral invisible.
Soudain l'oiseau s'envola, le chat bondit en arrière et le poisson disparut dans les profondeurs. Le Gryffondor entendit un renâclement auquel la boule de poils rousse répondit en se campant sur ses pattes arrière, feulant, ses petites dents à découvert. L'oiseau piailla, planant au-dessus de lui. Tous deux semblaient fixer un point précis. Nouveau grondement, nouveau cri. Des bruits de sabots frappant l'herbe s'éloignèrent, suivis par les trois autres animaux.
Olivier fixa, étonné, le point de la forêt où il avait disparu. Puis il décida que les agissements du cheval étaient sans importance. Il reconcentra ses yeux sur Luna — et seulement, voyant le petit sourire qui flottait sur ses lèvres tandis qu'elle le regardait doucement, il osa lui prendre la main.
Parfois, il ne savait pas comment se comporter avec elle, se sentant pataud, maladroit. Mais il était bien, assis près d'elle.
La Serdaigle répondit à ses doutes silencieux en serrant un peu plus ses doigts entre les siens.
FIN
Au départ, il devait s'agir d'une romance entre Olivier et Luna, comme Dedellia l'avait demandé dans sa fiche.
Je me suis rendue compte en écrivant qu'il leur fallait plus de temps pour s'aimer. Quatre rencontres, ce n'est pas assez, mais je ne pouvais pas leur en écrire plus si je voulais rester cohérente avec les Fondateurs.
Disons donc qu'il s'agit d'un début de romance. En tout cas, j'ai beaucoup aimé imaginer ces instants de douceur entre eux...
Quant à la construction de Poudlard, elle aurait mérité au moins le double de mots... Ce n'est pas faute d'envie, mais je m'y mettrais peut-être plus tard, quand j'aurais plus de temps.
J'espère que la lecture vous a plu.
