Quand le détective Anderson présenta son badge à l'accueil de la prison, il était incapable de détacher son regard du gardien en face de lui.

Il avait traversé un couloir de murs jaunis et nus, livides d'ancienneté, tout en étant suivi par un garde qui n'arrêtait pas de se racler la gorge, cherchant à se débarrasser d'une glaire. Pour ignorer ce bruit, Connor avait ressassé les questions qu'il allait poser, les pistes qu'il devrait suivre.

Peter Price était un tueur d'enfants emprisonné depuis huit ans : derrière les barreaux, il était passé entre plusieurs mains et avait déjà subi plusieurs interrogatoires, alors il connaissait les techniques de la police et n'était pas du tout impressionnable.

Un mois auparavant, une famille avait emménagé vers Ann Arbor, à Detroit, dans une jolie petite bicoque, et puisqu'ils avaient l'intention de l'occuper pour les prochaines longues années, ils avaient commencé les travaux très tôt. Certains ont la chance de trouver des fossiles ou des reliques en remuant la terre dans leur jardin, les Patterson, eux, étaient tombés sur les os friables de deux enfants oubliés.

En croisant les éléments géographiques et temporels, Peter Price était devenu le suspect idéal, et Connor Anderson devait vérifier si l'ogre du Michigan avait deux autres victimes à confesser ou non.

Au fond de sa poche, il faisait tourner une vieille pièce américaine, obéissant à une habitude qui avait pour but de se rassurer, comme si le tournoiement du disque en laiton pouvait attirer la chance.

Quand il arriva au guichet, Connor ignorait quelle sorte de chance son rituel avait invoquée mais elle fut assez violente pour s'agripper à ses entrailles quand il fit face au gardien.

Oubliant sa mission un instant, le policier essaya de deviner l'origine de la cicatrice qui barrait le nez de l'homme. Les épaules solides, adéquates pour le métier, étaient à peine voûtées pendant que le gardien inspectait la carte d'identité. Quand il eut terminé, il se redressa. Il était plus petit que Connor mais bien plus robuste.

« Votre flingue. »

Connor sursauta et ne comprit tout pas de suite, alors l'homme, la patience déjà usée, désigna la ceinture du détective.

« Votre flingue. Là. »

— Oh oui, bien sûr ! »

Le visiteur posa son revolver sur le plateau du guichet, récupérant en même temps sa pièce d'identité.

« Ok, suivez-moi. »

Dans un des principaux corridors, la lumière du jour était striée tantôt par des barreaux, tantôt par des grillages. Les murs neutres rendaient l'ambiance étouffante, et le fait que le soleil soit entravé, ses rayons menottés à travers les fenêtres, n'aidait pas à se sentir à l'aise.

Connor ne laissait rien paraître, surtout que Gavin Reed l'observait, jugeant la qualité de sa chemise impeccable, le motif délicat de sa cravate en soie, le pantalon repassé avec soin, la veste malgré la chaleur qui revenait avec le mois de mai.

Ce type n'était que détective, putain, pas capitaine !

« Vous comptez le séduire avec vos fringues ?

— Pardon ?

— Price. Vous comptez le faire parler avec votre costume pété de thunes ? »

Victime d'un réflexe, Connor resserra sa cravate. Un premier tic d'une longue liste que Gavin allait découvrir petit à petit.

« Avec certains grades, nous avons quelques contraintes vestimentaires.

— Au FBI, peut-être, mais vous êtes que détective.

— À seulement 30 ans. »

Bien sûr, Connor ne précisa pas que son père était lieutenant et que son parcours avait été facilité par cette relation. Mais il en fallait plus pour impressionner le gardien de prison qui ne réagit même pas.

« Vous travaillez ici depuis longtemps ?

— Depuis cinq ans. Les détenus me connaissent et ils évitent de déconner quand je suis là, alors je resterai dans les parages, au cas où votre petite bouille leur donnerait envie de vous taquiner.

— C'est votre passe-temps, alors ? Collectionner les cicatrices ? »

Connor effleura son propre nez avec son index, mais il n'obtint aucune réponse.

« Comment vous vous appelez ?

— Putain mais vous êtes venu interroger qui ? Price ou moi ?

— L'entretien avec Price est une affaire professionnelle, je n'ai pas vraiment envie de le connaître. Mais vous, par contre, vous m'intéressez.

— Quoi ? »

Gavin le fixa, mais le détective se contenta d'un air ingénu. Ses yeux sombres étaient peut-être sombres, ils étaient quand même remplis de douceur. Face à cette franchise presque candide, le gardien laissa échapper un ricanement. Ok, il avait sous-estimé ce gars : à cause de son côté propret, il l'avait imaginé peureux, sans expérience, naïf, et pourtant il était là, en train de flirter avec un des gardiens sans même bégayer ne serait-ce qu'un peu, juste avant d'interroger tout seul un tueur d'enfants.

Au moins, il tentait ses chances, et s'il était aussi franc avec Peter Price, il pourrait bien obtenir des réponses…

Le gardien sortit sa carte et la passa devant un détecteur, déverrouillant une autre porte à barreaux qu'il fit coulisser. Près des cellules planait une odeur de sueur de bêtes sans fourrure, d'animaux bipèdes qui tournaient dans des cages trop petites, et Connor préféra prendre ses distances, ignorant les apostrophes agressives des détenus. La salle où l'amenait Gavin avait, par chance, été aérée, ne gardant qu'une vague odeur de plâtre fatigué.

« Un collègue va amener Peter Price dans quelques minutes, je reste dans le couloir, juste derrière. Si vous avez besoin d'aide, vous appelez, c'est compris ? »

Le sous-entendu de ne pas jouer les héros était lourd, presque méprisant, mais Connor accepta d'un signe de tête.

Il s'installa et posa sa tablette juste devant lui avec soin, de façon à ce qu'elle soit parallèle au rebord de la table. Sans même s'en rendre compte, ses mains vinrent resserrer la cravate, faisant bruisser la soie.

Peter Price n'avait pas une allure aussi présentable : les cheveux blonds, coiffés en arrière, étaient retenus en une queue de cheval qui arrivait entre ses omoplates. Sur le dos de ses mains, les veines gonflaient, palpitaient même, envoyant le sang vers des joues rondes et roses comme celles d'un bébé. Avec son bouc doré, Peter Price aurait ressemblé à un jeune Père Noël prêt à partir pour sa première distribution de bonheur, mais il avait choisi la carrière d'un Père Fouettard, tabassant à mort des gamins qui n'avaient pas plus de quinze ans.

Avant qu'il ne s'installe, Connor lança l'application de retranscription sur la tablette : la loi voulait que tous les échanges soient enregistrés, mais personne ne savait si c'était vraiment pour protéger les détenus ou leur retirer tout droit d'intimité.

Le milieu était assez hostile pour que la seconde raison soit en réalité la bonne.

Gavin Reed était quelqu'un qui ne désirait pas vraiment inspirer une quelconque sympathie, surtout au travail, mais il tenait toujours parole, alors comme promis, il resta dans le couloir durant tout l'échange qui dura presque une heure.

Parfois, il s'appuyait contre la porte qui était percée par une fenêtre en plexi, surveillant la tête blonde de Price, et surtout, pour signaler sa présence.

Price n'avait violé aucune de ses victimes, mais pédophiles ou tueurs d'enfants, les détenus ne faisaient pas la différence : ce criminel était une cible sur laquelle certains pères pourraient se défouler. La survie de l'ogre entre ces murs le rendait redevable des gardiens, et Gavin lui avait bien fait comprendre cette situation quand Price avait été transféré ici.

De l'autre côté de la porte, Gavin ignorait comment le détective se débrouillait, mais quand l'entretien fut terminé, Connor avait les sourcils froncés.

« On dirait que vous êtes vexé. Il a dit que vous aviez un costume de con ?

— Non, pourquoi il aurait dit ça ?

— Parce que c'est vrai.

— C'est juste qu'il ne m'a rien appris de plus… Mais je suis persuadé qu'il cache des informations. Une équipe ira interroger à nouveau le voisinage. Avec des photos, la mémoire leur reviendra certainement. »

Gavin faillit lui demander pourquoi il lui expliquait ça, avant de comprendre que le détective pensait à voix haute, s'arrêtant au beau milieu du couloir, les poings sur les hanches.

« Hé, vous réfléchirez mieux dans votre bureau, alors traînez pas. Nous aussi, on a du boulot. »

Toujours perdu dans ses pensées, Connor longea les mêmes couloirs avec le sentiment de rentrer bredouille. Cet échec ne réveillait aucune colère ; juste de la perplexité.

« Price est un sale con, » lança le gardien, « il fait le malin, mais dès qu'il entend d'autres détenus dans une pièce à côté, il se met à transpirer comme s'il était en plein soleil.

— Vous pensez que ce serait possible ?

— Qu'est-ce qui serait possible ?

— Si je revenais, est-ce qu'on pourrait s'arranger pour qu'il y ait… des détenus dans les parages ? »

Gavin se mit à rire : le détective n'hésiterait pas à exploiter des faiblesses, alors ! Cette tête de premier de classe cachait peut-être un flic déterminé.

« Ouais, ça pourrait être possible. »

Connor retrouva le sourire, le remerciant d'avance.

Ils se séparèrent alors : le gardien derrière le guichet, le policier du côté de la sortie. Mais Connor ne récupéra pas son arme tout de suite, fixant celui qui l'avait accompagné. Puisqu'il ne bougeait pas, Gavin l'interrogea du regard, et maintenant que le policier avait capté son attention, il pouvait se jeter à l'eau :

« Vous finissez à quelle heure ?

— Je finis jamais.

— Même pour un café ? »

Il avait beau avoir les airs pitoyables d'un petit teckel, il s'accrochait à sa cible comme un limier.

« Pour un café, je termine quand je veux.

— Demain à 18 heures, ça vous va ?

— Vous buvez du café à 18 heures, vous ?

— On pourra boire autre chose, si vous voulez. »

Gavin fit semblant de réfléchir, sachant très bien que ce week-end, rien ne l'attendait, sachant très bien que le détective lui avait, en fait, laissé une très bonne impression.

Sans hâte, il finit par concéder :

« Je déconnais, je bois du café matin et soir. Mais pour demain, ce sera à une condition : vous invitez.

— C'était mon intention. »

Gavin fit mine de se gratter le sourcil, juste pour dissimuler un sourire.

« Au fait, je m'appelle Gavin. »