Date inconnue
Lieu inconnu
Avant même d'ouvrir les yeux, Gavin se mit à chercher. Ses paumes s'attendaient à heurter un volant, un tableau de bord… une branche meurtrière peut-être, mais elles ne faisaient qu'effleurer un matelas rigide.
Dans la confusion, il crut reconnaître quand même l'odeur des pins, avant de comprendre qu'il ne s'agissait que de l'imitation de forêts diluées dans un bain de javel, les feuilles amplifiées dans du désinfectant agressif qui servait pour le ménage.
Le pire, c'était ce silence. Si affreux qu'il ne laissait aucune place à Connor.
À cette pensée, Gavin se réveilla avec un sursaut, émergeant dans une douleur qui l'enserrait des chevilles jusqu'à la nuque. Ouvrir les yeux ne le libéra pas pour autant : la pièce était plongée dans le noir, le laissant dans l'ignorance.
« Connor ? »
Les muscles de sa gorge et de sa mâchoire résistèrent, mais il réussit à prononcer sa peine. Il scrutait la pénombre pour ne contempler que sa solitude : il n'y avait pas la moindre lumière, pas la moindre diode.
Sur sa peau, Gavin sentait le contact évaporé d'une blouse en papier, ce qui confirmait qu'il était dans un hôpital.
« Connor ?… Il y a quelqu'un ? »
Sa langue était aussi pâteuse que lors des lendemains de soirées arrosées. Est-ce qu'on lui avait donné des médicaments ? Depuis combien de temps était-il allongé là ?
Le patient réussit à faire basculer ses jambes — aussi lourdes soient-elles — vers le rebord du lit, les laissant pendre dans le vide. Un peu plus et il aurait douté qu'un sol se cachait au creux de ces ombres denses, pourtant il glissa tout doucement, avec précaution, jusqu'à ce que la plante de ses pieds touche un parterre en linoleum.
La zone autour de ses reins était comme rouillée et le moindre mouvement donnait l'impression que des aiguilles venaient entraver ses vertèbres. La douleur rigide le faisait trembler.
Tout en s'appuyant à des meubles invisibles, Gavin commença à explorer la pièce.
Bien que perdu et inquiet, il ne pensait qu'à Connor, avec le besoin de savoir comment il allait, où il était… s'il était au moins vivant.
Tout comme au premier jour, Gavin se donnait le rôle de protecteur.
Oh bien sûr, Connor était plus solide qu'il n'y paraissait : son calme constant n'était pas une faiblesse, mais un barrage à une force qui pouvait surprendre, tout comme son innocence n'était pas naïve, juste optimiste. Dès le début de leur relation, Gavin avait été souvent surpris, et plus il avait été déstabilisé par ce jeune détective, plus il s'y était accroché. Avant de tomber amoureux, de la plus tendre des façons.
C'était ironique quand il y pensait : Gavin avait été saisi par ce sentiment à un moment où Connor et lui étaient tombés, réellement tombés, au sens littéral.
Malgré le souvenir, Gavin n'avait aucune envie de sourire : dans l'angoisse, tous ces moments de bonheur étaient même blessants, et ils gangrèneraient son deuil si Connor était…
Ses doigts tendus finirent par trouver un mur, et en poussant ses explorations, Gavin trouva même un interrupteur, rêvant tout de suite de lumière. Mais son index avait beau appuyer plusieurs fois sur le bouton, rien ne se passait.
« Putain de merde… »
Toujours aveugle, le patient continua son exploration.
C'était donc ce que ressentaient les détenus durant les premières nuits ? Perdu entre des ombres ? Pas étonnant qu'ils pétaient les plombs dans les cellules d'isolement. La nuit rend l'homme sauvage et primitif.
De déception, Gavin donna un coup de poing dans le mur, regrettant aussitôt quand un courant de douleur électrocuta son bras.
Tout en se massant l'avant-bras, il longea avec son épaule la paroi, quand, enfin, il rencontra l'encadrement d'une porte. Ses mains, peut-être guidées par le désir de liberté, trouvèrent la poignée du premier coup et Gavin poussa dessus, rassuré par cette victoire.
Les chambres d'hôpitaux étaient toujours envahies de machines, peut-être que celles dans cette pièce étaient éteintes ? C'était curieux, mais enfin, un hôpital pouvait avoir une panne de courant… Ou alors il n'en avait tout simplement pas besoin ? Gavin imaginait toutes sortes de raisons, car il y avait forcément une explication logique à cette situation !
Le pire était que c'était pareil dans le couloir : ni bruit, ni lumière. Gavin ne comprenait toujours pas ce qui se passait.
La peur lui fit oublier les maux qui le hantaient, quand il hurla soudain :
« Il y a quelqu'un ?! »
Les échos semblaient s'amplifier contre les murs, Gavin porta ses mains à ses tempes, puis à ses oreilles, car ses propres mots ricochaient et se distordaient pour en former d'autres, finissant en murmures.
C'était absurde.
En avançant, sa hanche heurta un meuble et un objet tomba avec un bruit sourd. Un objet qui se mit à rouler. Tout en se repérant au son, Gavin s'agenouilla, puis se mit à quatre pattes, remuant les ombres jusqu'à ce que son pouce heurte l'objet.
Une lampe torche.
Avant de crier de joie, Gavin préféra s'assurer que la batterie était pleine, ou alors la lampe ne sera bonne qu'à être balancée à l'autre bout du corridor. Dans tous les cas, elle servirait à quelque chose.
Toujours à genoux sur le sol tendre, Gavin fit basculer le bouton.
Et un halo vint percer les ténèbres en hauteur.
Gavin poussa un soupir soulagé, prêt à se remettre en chemin, prêt à explorer toutes les pièces, toutes les aires de l'hôpital s'il le fallait pour retrouver Connor.
Mais la lampe était toujours dirigée vers le plafond et un détail retint son attention : le faisceau s'entremêlait à des enchevêtrements de câbles et de panneaux de contrôle, un endroit curieux, car inaccessible. Entre les fils électriques, comme des chauves-souris dérangées par la lumière, de petites créatures avec de longues pattes cherchaient à se dissimuler dans la pénombre.
Gavin plissa ses yeux, essayant de comprendre : ces araignées nues n'avaient pas huit pattes, mais cinq.
Cinq pattes qui étaient cinq doigts.
Des mains humaines.
L'homme en tomba à la renverse, déplaçant la lampe qui éclaira d'autres parties du plafond, dévoilant davantage de mains tranchées,et pourtant animées d'elles-mêmes. Les ombres multipliées faussaient les chiffres, mais Gavin aurait juré qu'il y en avait une quarantaine, et les bouts des doigts tapaient toujours, plus bruyantes que des mygales nocturnes.
Gavin réussit à se relever et se précipita au bout du couloir, craignant qu'une main ne se décroche du plafond pour atterrir sur lui comme une araignée l'aurait fait.
Impossible de savoir qui étaient les propriétaires, et de toute façon, ils n'étaient plus là : les couloirs étaient des boyaux vides, seulement habités par des câbles sans fin.
Gavin ignorait si c'était le sang qui battait à ses tempes ou la peur qui le harcelait, mais il était certain d'entendre des murmures, alors que personne n'était là pour les prononcer.
Au moins, la pensée de Connor lui donnait encore du courage.
Au bout du corridor, une porte ouverte laissait fuir les flashs de néons capricieux. Essoufflé et confus, Gavin hésitait à se rapprocher. Il resserra son étreinte sur la lampe qu'il éteignit — elle servirait d'arme à partir de maintenant —, puis il progressa vers l'entrée en essayant de faire le moins de bruit possible, bien qu'il fut toujours assourdi par les murmures.
Le fait d'être policier aidait : pendant que son dos frôlait le mur, il se répétait les mesures de sécurité, les doigts serrés sur la lampe.
Enfin, il entra dans la pièce, surveillant les alentours, mais Gavin se figea. Son cœur rata un battement.
Deux néons étaient accrochés au plafond, et si la lumière n'était pas fiable, n'émettant que des flashs livides, elle éclairait quand même une salle nue, sans machine. Il n'y avait qu'une table d'opération au milieu, un modèle ancien où n'était raccroché aucun bras mécanique, et, assis sur le matelas noir, Connor.
En fait, il y avait deux Connor.
Le premier était assis, les yeux fermés, les mains pressées entre les genoux, le dos tendu et le visage relevé vers le second, un sosie parfait, qui était, lui, debout, les paupières également closes. Il s'appuyait au matelas, permettant aux visages jumeaux de s'embrasser. Il n'y avait rien de romantique dans ce contact : celui qui était debout pressait ses lèvres avec l'avidité d'un affamé, prêt à dévorer celui assis qui ouvrait la bouche, inconscient d'accueillir cette langue ardente qui remuait contre la sienne.
Soudain, le Connor debout se redressa. Les deux sosies se tournèrent en même temps vers l'intrus. Ils avaient à présent les paupières ouvertes : celui assis avait les yeux sombres, les mêmes que ceux que Gavin connaissait depuis si longtemps, tandis que celui debout avait des iris effroyables, si froids qu'ils semblaient d'acier blanc.
« C'est quoi ce… »
Gavin sentit alors une main lui agripper l'épaule et il sursauta.
Avec une transition brutale, ce qui n'était qu'un rêve absurde s'évapora et le patient fit un violent retour en arrière, se retrouvant allongé, à nouveau, sur un lit d'hôpital rugueux.
Cette fois, la chambre n'était pas plongée dans le noir et il n'était plus seul : à ses côtés, une jeune infirmière attendait, la paume contre son épaule. Sa jolie tête cachait un plafonnier rond comme une lune.
« Monsieur Reed ? Tout va bien. »
C'était une jeune femme, du moins, d'après la voix et de ce qu'il pouvait voir du visage à contre-jour : tout le bas du visage était recouvert d'un masque chirurgical vert pastel, de la même couleur que l'uniforme sobre. Aucun nom n'était indiqué, pas même un logo d'hôpital. L'anonymat total.
Deux yeux bleus le fixaient, mis en valeurs par du fard à paupière gris, presque noir, et des cils étirés par du mascara, si longs que Gavin pensa à des pattes de faucheux…
Il réprima un frisson et tourna sa tête vers sa droite : une immense fenêtre donnait sur une futaie qui inspirait un sentiment d'intimité. Les feuilles étaient à peine perturbées par une brise. C'était si facile d'entendre les oiseaux chanter, d'imaginer l'odeur de l'humus intact…
Ce n'était peut-être qu'une vidéo sélectionnée, comme beaucoup d'hôpitaux en proposaient aujourd'hui pour apaiser les patients. Pour autant, l'établissement pouvait être au bord de la mer ou en plein centre-ville. Impossible à savoir avec ces illusions.
Quand Gavin demanda où ils étaient, les sourcils de l'infirmière se tordirent, exprimant une déception :
« Vous vous ne souvenez pas ? Il y a trois jours, vous avez eu un accident de voiture. Depuis, vous vous êtes déjà réveillé deux fois, et à chaque fois, vous posez les mêmes questions… C'est inquiétant, je vais devoir en informer le docteur. »
Au cas où elle s'éloignerait, Gavin saisit son poignet, presque agressif :
« Où est Connor ? Dîtes-moi s'il est vivant ! »
Elle essaya de s'écarter, mais l'homme s'accrochait à son poignet avec la force d'un dément.
« Où est-il ?!
— Il est vivant ! Monsieur Anderson est vivant, je vous assure ! Il est juste à côté ! » Les doigts serraient tellement fort que son poignet brûlait, alors elle finit par gémir : « il est juste à côté, je vais vous laisser le voir. »
Sur cette promesse, Gavin relâcha enfin la jeune femme.
De l'autre côté de la chambre, une vitre opaque divisait l'espace, sombre, s'opposant à la fenêtre baignée de lumière. L'infirmière activa un panneau tactile et régla le degré d'opacité sur le minimum. Comme une brume qui se lève, l'écran noir se dissipa.
Près du lit de Gavin, il y avait quelques machines, mais ce n'était rien comparé à Connor : le corps semblait mort, et au lieu de fleurs, c'étaient des écrans qui avaient poussé, affichant un chaos de chiffres et de codes. À croire que sa vie dépendait de cette technologie envahissante qui mesurait le moindre battement, le moindre souffle, le moindre degré…
Oui, Connor était vivant, mais dans le sens médical seulement.
Gavin se redressa et essaya de mieux voir, prêt à se lever avant que l'infirmière ne le retienne :
« Monsieur Anderson va bien : il a été traité en urgence. Nous ignorons les séquelles pour l'instant, mais sa vie est hors de danger. Pour le moment, il est dans un coma artificiel pour qu'il ne souffre pas. »
De là où il était, Gavin pouvait au moins voir que l'épaule, celle qui avait été percée par la branche, était à présent maintenue dans un pansement solide.
Connor avait les yeux fermés, le menton dressé ; une posture qui rappelait le rêve dérangeant.
Gavin ignorait ces conneries d'interprétation dans les rêves, et Freud aurait eu des théories trop délirantes à son goût, tout ce qu'il savait, c'était qu'il était écœuré par un goût amer au fond de sa bouche, dérangé par l'air inconscient de Connor qui avait donné des allures de viol au baiser…
« Vous devez vous reposer, monsieur Reed : vous n'avez rien de grave, mais vous avez besoin de repos. De beaucoup de repos.
— Alors laissez la vitre comme ça. Même si vous avez des opérations à faire, je veux pouvoir voir Connor. »
C'était l'ordre d'un homme rongé par les regrets, et si l'infirmière avait refusé, Gavin se serait levé pour la faire obéir en employant la manière forte.
Par chance, elle accepta, apaisant la colère de Gavin. Désormais, il pourrait veiller sur Connor, en tout cas, c'était ce qu'il espérait…
