En vérité, la cravate n'était pas qu'un accessoire occasionnel pour le détective Anderson : c'était une touche vestimentaire quotidienne.
Même pour de simples courses, il ne sortait jamais sans avoir pioché la bonne cravate dans sa collection qui était un trésor trié avec soin. Jusqu'ici, il en avait réuni une trentaine, et pas une bande de soie n'arborait des motifs fantaisistes : toutes étaient strictes, sobres, et surtout d'une qualité excellente.
Celle qu'il portait, ce soir-là, était dans les tons indigo, striée par des lignes argent très fines. Un modèle bien trop classique et qui jurait avec le bar. Tout comme son attitude.
Connor était accoudé au comptoir, surveillant avec anxiété l'heure sur son téléphone. Il était installé depuis seulement deux minutes, mais on aurait dit que son supplice durait depuis des heures. Sa veste était toujours sur son dos et il n'avait encore rien commandé, au cas où Gavin lui poserait un lapin.
Il était tôt, et peu de clients profitaient du happy hour, ou plutôt, de l'heure dorée. Les quelques rares buvaient leur bière près des fenêtres rougies par la fin du jour, baignant dans une lumière tiède. Un chat se serait étiré dans cette chaleur, heureux et épanoui ; tout l'inverse du détective qui s'inquiétait.
Son seul moyen pour se rassurer, c'était de manipuler cette pièce. Tour à tour, Connor plantait le rebord fin dans sa paume, puis il la faisait glisser entre ses phalanges, maîtrisant chaque basculement grâce à l'habitude.
C'était ridicule, oui, mais elle maintenait le peu d'espoir qui lui restait, alors hors de question de mettre fin à ce rituel.
Quand enfin, Gavin poussa la porte d'entrée, la pièce glissa et se heurta à la surface du comptoir avec un tintement cristallin. Connor la fit disparaître dans sa poche, aussi vite que s'il s'agissait d'une chose honteuse. Il s'apprêta à se lever pour venir saluer l'homme, puis se ravisa : il préférait adopter une attitude détachée et se montrer aussi nonchalant que Gavin Reed.
Ce soir, le gardien de prison avait troqué sa chemise pour un t-shirt. Il avait également coincé dans le creux de son coude un blouson en cuir, signe qu'il comptait rester jusqu'à tard, quand il ferait un peu frais malgré la saison.
Sous la manche gauche, Connor remarqua que des tentacules s'étendaient, incrustés en nuances de gris dans sa peau. Le tatoueur s'était appliqué, donnant du mouvement dans les courbes, les chargeant de détails impressionnants : l'un des tentacules était percé par une ancre, un autre était enroulé autour d'un mat prêt à se briser… autant de petites choses qui laissaient imaginer une multitude d'histoires vécues par cette pieuvre encore dissimulée.
Connor fixait le tatouage, sentant l'envie de remonter cette manche pour découvrir où ces bras souples pourraient le mener.
De son côté, tout comme la veille, dans le couloir de la prison, Gavin détailla Connor des pieds à la tête, puis il désigna la tenue avec un geste de la main :
« En fait, que ce soit un rencard ou pour interroger un prisonnier, tu t'habilles de la même manière. Je dois mal le prendre ou c'est Price qui doit être flatté ?
— Non ! C'est juste ma façon de m'habiller. »
Un peu anxieux, Connor lissa sa cravate, mais Gavin éclata de rire et l'invita à s'installer à une table plutôt qu'au comptoir. Il préférait les échanges en tête-à-tête.
Dès qu'il s'assit, Connor demanda :
« Peter Price a parlé de moi, depuis ma visite ?
— Non, il a pas parlé de toi. Maintenant, on va mettre les choses au clair, Connor : on parle pas de boulot. Je suis en week-end, et j'oublie tout ce qui concerne la prison jusqu'à lundi matin. »
C'était aussi un rencard, mais Gavin évita de le préciser, peut-être par fierté, peut-être parce que Connor semblait si sérieux que leur rencontre n'avait rien de séduisant pour le moment.
« Pardon, on ne parle plus de boulot. »
Ils passèrent commande et, quelques instants plus tard, un serveur posa deux demi-pintes de bière ; une blonde et une brune.
Connor ignorait quel sujet aborder pour éviter celui du travail, et le temps de réfléchir, il sirotait son verre, laissant les bulles lui chatouiller la lèvre supérieure.
Pour le remuer un peu, Gavin ricana :
« La vache, on dirait un puceau lors de son premier soir. » En l'entendant, Connor avala de travers et se mit à tousser. « Hé, t'étouffe pas, va ! Mais c'est toi qui m'invites et t'as rien à me dire ?
— En fait, depuis hier, je me demande ce qui t'a fait changer d'avis ? Tu as été aussi coriace que Price, et pourtant, tu as accepté qu'on se revoie.
— Ouais, si Price avait parlé, j'aurais peut-être pas eu pitié de toi. Tu pourras le remercier la prochaine fois que tu passeras, parce qu'autrement, je t'aurais envoyé chier. »
Gavin avait baissé le regard, signe qu'il mentait, mais Connor porta quand même un toast à ce conseil, riant avec sincérité.
Puis, il profita du moment pour satisfaire sa curiosité :
« Au fait, d'où vient cette cicatrice sur ton nez ?
— C'était dans une rixe, y a deux ans : cinq détenus avaient commencé à se chercher, et au moment où on a essayé de les séparer, l'un d'eux a sorti un surin et… voilà. C'est rien : un collègue a failli perdre un œil.
— Oh mon Dieu…
— Ça va. Les gars se sont excusés. » Lança Gavin, et l'ironie arracha un rire désolé à Connor :
« C'était la moindre des choses, je suppose… Enfin, on avait dit qu'on ne parlerait pas de boulot, et finalement, on revient dessus.
— Quand c'est pour me vanter, ça me dérange pas. » En jetant un coup d'œil aux alentours, Gavin remarqua soudain : « comment tu connais ce bar ? Je t'imaginais pas écouter Serj Tankian. »
En effet, Harakiri passait à ce moment-là, et la voix nasillarde du chanteur ravivait des souvenirs. Ce vieil avertissement, tourné en hymne d'amour fraternel, pinçait toujours le cœur avec ses paroles désespérées.
« De quand ça date, déjà ? »
Ils n'arrivaient pas à s'en souvenir, alors Gavin vérifia sur son portable :
« L'album est sorti le 10 juillet 2012.
— Woah, j'avais 12 ans… Je me souviens encore de mon père : il était tellement heureux qu'il a fait tourner le CD pendant des mois.
— Et t'aimes ce genre de musique ?
— Ma sonnerie de portable, c'est Knocking on heaven's door, la reprise des Guns.
— Tu te fous de moi !
— Appelle-moi, tu verras. »
Gavin lança un appel et, sur le coin de la table, le portable de Connor se mit à sonner. Il reconnut immédiatement le refrain chanté par la voix brisée d'Axl Rose.
Knock-knock-knockin' on heaven's door.
Knock-knock-knockin' on heaven's door.
Il avait tant de mal à y croire qu'il en resta bouche bée. Connor devait avoir de l'humour pour avoir cette musique en sonnerie, sans oublier que sa jolie gueule ne correspondait pas à celle d'un flic. Plus à celle d'un l'ange qui ouvrirait la porte au déchu qui toquait…
« J'en reviens pas.
— J'ai une tête à écouter du Schubert, c'est ça ?
— Carrément.
— J'écoute aussi Schubert, mais je préfère Tchaïkovski.
— Non, non, arrête ! Tu ruines tout le charme ! »
Le charme.
Alors comme ça, il avait du charme ? Connor se sentait rougir et il bénit la pénombre qui commençait à s'installer autour d'eux.
Les appliques, des ampoules nues cachées par des cônes en carton, rendaient les lumières incertaines et trompaient les sens. Dans l'ombre, les parfums s'amplifiaient, les rires s'entrechoquaient dans un brouhaha aussi constant que les murmures de la mer. Les oreilles auraient pu se noyer dans cet amas sonore, mais Connor, comme Gavin, se concentrait sur la voix de l'autre, attentif à la moindre anecdote.
Le détective raconta au gardien les nombreuses heures qu'il avait passées à l'avant de la voiture de son père, une vieille Lincoln Town Car de 92, aussi grise qu'un matin de novembre, à écouter tous les morceaux de Skid Row, Metallica, Linkin Park, Slayer… Aujourd'hui, Connor comprenait pourquoi Hank coupait quelques titres, notamment ceux d'Alice Cooper, ou alors, il chantait plus fort une sorte de charabia pour censurer des paroles trop osées.
Hank Anderson n'avait jamais porté de cravate de sa vie, et même pour les occasions officielles, il ne faisait jamais l'effort de porter ne serait-ce qu'un nœud papillon autour du cou. Il avait toujours préféré les jeans élimés et les blousons en cuir, opposant un contraste radical avec son fils adoré.
Et pourtant, ils avaient en commun cette passion pour cette musique libératrice.
« T'as des goûts de merde, question fringues, mais niveau musique, je m'incline, » avoua Gavin en commandant une seconde bière.
« Merci… Tu rebois ?
— Je suis venu à pieds, » se défendit Gavin, « quand je sors, je ne prends jamais la voiture et le métro me sert d'excuse pour pouvoir dépasser la limite autorisée. Mais t'inquiète pas : t'auras pas à m'arrêter pour état d'ivresse sur la voie publique.
— Je te surveille de près. »
Connor commanda une bière sans alcool.
Lancés sur la musique, ils discutèrent du passé, croisant des points communs, et Gavin fut à nouveau surpris par une autre révélation : Connor était un geek.
« J'ai surtout un faible pour les jeux d'enquête.
— Ah ! Là, je suis moins surpris. Laisse-moi deviner, t'es devenu fan avec… Heavy Rain ?
— À ma première partie, je n'ai pas réussi à sauver Shaun, » avoua Connor, « et j'ai pleuré comme un bébé, déjà parce que j'étais triste, ensuite parce que j'étais persuadé que ça voulait dire que je serai un très mauvais enquêteur. J'avais à peine 11 ans et ma vie était déjà ruinée. »
Gavin éclata de rire, touché par cette naïveté de gamin.
Pour sa part, il préférait ce qui touchait à l'horreur, se souvenant encore des heures à arpenter la ville maudite de Silent Hill, à fuir les possédés dans Alan Wake, à découvrir les remakes de Resident Evil avant de jouer aux originaux.
Ils mentionnèrent plusieurs titres, partageant de vieux avis, avant de se mettre d'accord sur un point essentiel : Life is Strange était un putain de chef d'œuvre — titre attribué par Gavin lui-même.
« On va voir si on peut s'entendre. Connor, moment de vérité : t'as sacrifié qui, à la fin ?
— J'ai sacrifié Chloe, bien sûr ! Tu ne peux pas tuer une ville entière pour une personne !
— T'es trop terre-à-terre ! J'ai sacrifié Arcadia Bay, je m'en foutais. »
Il continua à le charrier, jusqu'à ce que Connor soupire :
« Alors on ne peut pas s'entendre ?
— Je te pardonne cette erreur de jeunesse, va. »
Ils s'égarèrent sur des théories délirantes d'un jeu sorti plus de quinze ans auparavant. Dans les partages de ces souvenirs, des éléments personnels ressortaient : les études suivies, quelques histoires de famille, des opinions… Chaque élément les dévoilait un peu plus, comme des vêtements retirés.
Connor reçut soudain un mail, une simple notification à propos des derniers articles d'un magazine, et il fut surpris de voir qu'il était plus de 21 heures. Même si le métro automatique circulait toute la nuit, Connor proposa à Gavin de le ramener : ils avaient encore tant de choses à se raconter.
Un autre rendez-vous serait nécessaire, et encore un autre, et peut-être encore un autre…
L'interrogatoire de Peter Price avait peut-être été un échec, le policier avait quand même passé une très, très bonne soirée avec le gardien.
Au moment de quitter le bar, ils oublièrent la musique et les autres clients, reprenant leur discussion.
Les lampadaires ponctuaient leur chemin avec des halos argent, imitant des pleines lunes qui diffusent une lumière calme. Dans les bâtiments, on pouvait entendre des bruits de fête, ou en tout cas, leurs échos étouffés, mais même la circulation semblait lointaine, accordant un peu de repos à la nuit, laissant aux deux hommes un peu d'intimité.
Gavin et Connor empruntèrent un virage et suivirent une voie qui longeait Rouge River. Le parking était près d'un parc, un coin que la ville avait fait l'effort de préserver en le gardant verdoyant.
La réputation de Detroit s'était améliorée depuis quelques années, quand les quartiers avaient bénéficié d'une nouvelle jeunesse, devenant presque des havres sûrs. Gavin avait assisté à cette évolution, mais Connor venait de Columbus, dans l'Ohio, et il était déjà adolescent quand Hank avait été muté à Detroit.
De temps en temps, la plainte d'une corne de brume, provenant des eaux de la rivière, surprenait les deux hommes. Les silhouettes des bateaux, dessinées à l'encre, traînaient sur les vaguelettes avec la torpeur d'un endormi, et sans s'en apercevoir, Gavin et Connor adoptaient la même lenteur, vaquant plus qu'ils ne marchaient. Une façon de gagner du temps…
« Et donc, ton père s'est remarié avec cette Amanda quand t'étais encore un gamin ?
— J'avais sept ans, oui, mais tout s'est fait assez progressivement. Elle me faisait peur au début : elle était toujours si sérieuse, si droite… Mais j'ai fini par l'admirer. »
D'après le portrait que Connor lui dépeignait, Gavin imaginait qu'Amanda Stern était devenue plus qu'une mère : elle était devenue un modèle. Gavin songea qu'il s'entendrait certainement mieux avec Hank Anderson, préférant déjà la nonchalance que Connor avait mentionnée.
Cette pensée le laissa perplexe, tout d'un coup : pourquoi rencontrerait-il les parents de Connor ? C'était ridicule, ils se connaissaient depuis la veille.
Le parking était plutôt petit, laissant de la place pour une dizaine de véhicules, mais seulement trois étaient garés. Et les trois avaient les pneus crevés.
Même s'il reconnaissait sa voiture, Connor resta sans voix, fixant les restes des pneus avachis sur les jantes noires.
Le silence dura quelques secondes, avant que Gavin n'éclate de rire sous le coup de la nervosité.
« Oh putain, Connor, je sais, c'est pas drôle, mais ta tronche… Je te jure !
— Ça ne m'était jamais arrivé… Pourquoi ils ont crevé les pneus ? »
Gavin continuait de rire, incapable de s'arrêter, et il passa son bras autour des épaules de Connor, essayant d'apporter un peu de réconfort.
« Des petits cons qui voulaient s'amuser un samedi soir, rien de plus. Allez, je vais appeler un taxi.
— Je le réglerai.
— Ça va ! Tu vas devoir remplacer quatre pneus, je peux t'épargner une dépense supplémentaire. »
En attendant le taxi, ils s'installèrent sur le capot de la voiture infirme, avec, en face, la rivière. Connor appuya sur le museau en métal, et le basculement brutal faisait peur : ce hochement confirmait que les pneus étaient bien à plat. Il poussa un soupir.
Ils étaient collés l'un contre l'autre, le blazer de polyester frottant contre le blouson en cuir, puis, comme si le geste était devenu naturel, Gavin l'enlaça à nouveau. C'était tellement plus facile quand il faisait nuit et qu'il n'y avait personne autour.
« Je suis désolé que ça se termine aussi mal. Tu vas peut-être pouvoir les chopper ?
— Peut-être, oui… C'est dommage. » Connor n'osait plus bouger, par crainte que Gavin ne s'écarte. « Mais ça ne gâche pas la soirée. Est-ce qu'il y en aura une deuxième ? »
Exprès, Gavin prit son temps pour répondre, et quand il s'apprêta à le faire, un crissement sur le gravier attira leur attention.
Le taxi venait de s'arrêter au milieu du parking.
« J'insiste, Gavin, je paie le taxi, tu pourras payer une prochaine fois ?
— Habile. Tout ça pour avoir un second rencard, » admira le gardien avec un éclat de rire. « D'accord, la prochaine fois, j'inviterai. »
Connor s'efforçait de paraître serein, contenant la joie qui grimpait le long de sa gorge et chatouillait ses joues. L'été était précoce dans son ventre, chamboulant tout son corps avec une chaleur vive.
Et plus tard, quand le taxi se gara dans la rue de la première destination, les brûlures se ravivèrent un peu plus.
Gavin ouvrit la portière, mais avant de sortir, il se tourna vers Connor.
« Tu sais, t'étais presque mignon tout à l'heure.
— Quand on a trouvé ma voiture ? Je pensais que j'étais plutôt ridicule.
— Ouais, aussi. Mais pas que. »
Alors Gavin se pencha, la pointe de son nez frôlant à peine celui de Connor, et il attendit la suite, laissant l'autre prendre la décision. C'était comme inespéré, et bien sûr, Connor s'approcha à son tour.
Il fut certain qu'il risquait de brûler Gavin, et pour ne pas le blesser, il flatta sa bouche avec des petits baisers, prudents et patients. C'était aussi surprenant qu'excitant, et un peu plus, Gavin aurait été tenté de le sortir du taxi pour le trainer jusqu'à chez lui.
Mais il y aurait une autre fois pour ça, alors il s'écarta juste assez pour souhaiter une bonne nuit à Connor, qui demanda :
« À bientôt ?
— À bientôt. » Promit-il.
