Hôpital inconnu

7 juin 2038


Gavin empoigna le manche du coupe-chou pour le soupeser. Il n'était pas rassuré par cet outil qu'il ne connaissait pas, et il se mit à grimacer. Mais une promesse était une promesse, alors il approcha le fil de la lame contre la gorge de Connor, puis, avec précaution, fit glisser le rasoir le long de la pomme d'Adam jusqu'à la pointe du menton, rasant la barbe qui avait commencé à naître.

« Je sais pas si tu sais ce que je suis en train de faire, » grommela Gavin, « mais je suis en train de te prouver que je suis l'homme idéal. Je sais que t'as horreur d'avoir de la barbe, et ces abrutis m'ont juste filé ça quand j'ai demandé si je pouvais te raser, ce qui fait que je me casse le cul à te raser avec un putain de coupe-chou. Je me casse le cul, t'entends ? Si ça prouve pas que je t'aime… »

Connor était toujours inconscient, incapable de réagir à l'humour de Gavin, mais on disait que les personnes dans le coma pouvaient entendre et ressentir, alors ça valait la peine de lui parler, de lui rappeler qu'il était à ses côtés.

« Ce matin, je repensais à notre premier rendez-vous. Ça commence à dater, notre histoire… mais quand je repense à ta tronche devant ta voiture, j'en rigole encore ! »

Gavin avait détourné le regard : le visage placide de son amant donnait un contraste trop douloureux. Même regarder le pansement était plus facile. On lui avait assuré que Connor s'en sortirait, mais l'idée qu'une branche ait traversé son épaule continuait de lui donner des frissons.

Gavin réussit à se ressaisir et reprit le rasage, répétant avec soin son geste.

« Tu dois être plus doué que moi avec ce machin. T'as toujours aimé les vieilleries. » C'était moins drôle de le taquiner quand il ne pouvait pas répondre. « Je pensais que t'en achèterais un, avec les nouvelles restrictions… Tu l'utiliserais si je piquais celui-là ? Je pourrais le piquer. »

Les vieux coupe-choux étaient revenus à la mode, notamment depuis que, pour des raisons écologiques, les objets à usage unique avaient été interdits. Pailles, vaisselle en plastique, rasoirs jetables… tout y était passé. Et avec son refus de porter la barbe, aussi courte soit-elle, Connor devait manier son rasoir quatre à cinq fois par semaine, mais ce n'était pas un de ces outils d'une autre époque.

Comme Gavin était plus négligeant, ses gestes pouvaient être brouillons, ce qui l'obligeait à repasser plusieurs fois pour couper les poils à ras. Et il insistait, en douceur, alors que ses muscles le tiraillaient. Ses blessures avaient été bénignes en fin de compte : son dos avait souffert durant la dégringolade, mais des séances de kinésithérapie devraient suffire. S'il pensait à y aller, bien sûr. Hormis ses épaules qui étaient lourdes et les maux de tête dues aux antalgiques, il allait bien.

En fait, il y avait autre chose : il était épuisé, épuisé à longueur de journée, tellement épuisé qu'il n'en trouvait pas le sommeil.

Tout semblait si irréel depuis l'accident, entre l'état second provoqué par les médicaments et cette impression que Connor et lui étaient les seuls patients de cet hôpital. Gavin voyait toujours la même infirmière, cette petite blonde qui n'avait encore jamais révélé son visage. Il n'entendait aucun bruit et ne sortait jamais de leur chambre.

Étaient-ils des rescapés d'un accident de voiture ou des pestiférés qu'il fallait exiler ?

« J'ai hâte que tu te réveilles, Connor. J'ai hâte qu'on parte, qu'on retrouve notre appart', qu'on reprenne notre vie… »

Il y avait exactement une semaine, Connor et lui avaient prévu de passer la soirée sur le canapé pour regarder Watch Him, un film qu'ils avaient repoussé sans arrêt, trop pris par le quotidien alors qu'aujourd'hui, les cinémas diffusaient jusque dans les salons. Une ironie amère.

Le temps que Gavin fasse un tour aux toilettes avant de lancer le film, Connor s'était connecté à sa boîte mail et, bien qu'il fut en vacances, avait lu les messages du commissariat.

Chris Miller avait des difficultés à résoudre un cambriolage et, avec les photos et les plans en pièces jointes, la tentation avait été trop forte : Connor avait commencé à répondre au mail groupé, proposant des idées.

Premier jour de congés et il était resté le lieutenant Anderson, incapable de décrocher.

Quand il était revenu, Gavin s'était senti excédé : il en avait voulu au commissariat entier, il avait été à deux doigts d'appeler Chris pour lui conseiller d'aller se faire foutre, de dire à Connor que ce n'était qu'un abruti accro au boulot, et enfin, de claquer la porte pour passer la nuit ailleurs.

Il avait souhaité que sa colère soit contagieuse, pour enlever à Connor ce calme habituel, mais le lieutenant l'avait juste regardé d'un air navré, même impuissant. Et en renonçant à répondre à Gavin, Connor avait ruiné ce moment de liberté : la soirée en amoureux s'était transformée en affrontement glacial.

Cette dispute sans éclats de voix n'avait pas été la première.

Depuis que Connor avait été promu lieutenant, ils manquaient de temps pour tout : pour les films, pour les romans, pour les jeux, pour s'aimer.

Ce n'était pas seulement à cause du travail, c'était aussi à cause des troubles de Connor.

Tout le monde a ses démons, et ceux de Connor étaient des putains de manies.

Dans des termes cliniques plus précis, Connor souffrait de troubles obsessionnels compulsifs, certes d'une intensité si risible qu'ils n'exigeaient aucun suivi psychologique assidu, mais qui le rendaient trop perfectionniste.

La manie de resserrer la cravate passait, la joie d'avoir des tiroirs dotés d'amortisseurs pour que les couverts restent impeccablement rangés aussi, ce rituel avec la pièce pouvait être supportable… mais à condition que toutes ces obsessions soient isolées ! Or, elles étaient toutes réunies en Connor et elles fatiguaient Gavin.

Sept jours en arrière, la colère de Gavin avait été violente, mais aujourd'hui, elle semblait avoir éclaté à une autre époque. Aujourd'hui, il aurait donné n'importe quoi pour remonter le temps, revenir à cette soirée pour choisir d'autres mots, pour faire comprendre à Connor qu'il devait renoncer à cette quête de perfection. Pour ça, il lui aurait répété qu'il l'aimait, qu'il bénissait leur rencontre, qu'il repensait avec joie à cette première soirée dans ce bar, près de Rouge River, où ils s'étaient embrassés avec un respect qui tenait presque de l'admiration.

Il aurait donné beaucoup pour revenir à lundi dernier, et alors, il l'aurait embrassé de la même manière. Le lendemain, quand Hank aurait appelé pour leur demander de venir manger jeudi midi, ils auraient été trop fatigués pour répondre, encore nus dans le lit, et Gavin aurait réussi à convaincre Connor de reporter ce repas, et ils auraient recommencé à s'aimer sous le drap…

« Je regrette, Connor, je regrette tout ce qui s'est passé ces derniers mois. Tu m'épuises à vouloir être parfait, à vouloir être l'impeccable lieutenant Connor Anderson… J'essaie de te faire comprendre que t'es pas une putain de machine, que t'es humain, mais tu restes dans ton délire et… »

La porte de la chambre s'ouvrit, et Gavin réussit à maîtriser son poignet de justesse pour ne pas couper Connor dans son sursaut.

Il s'attendait à revoir cette infirmière, mais l'intrus était un homme cette fois. Grand et au visage long, trop long avec une bouche trop grande, ce qui rendait son sourire grotesque. Il portait également cet uniforme couleur amande, mais le rang de médecin était confirmé par une longue blouse blanche. Mais là encore, aucun nom, aucun logo.

Gavin ne lui laissa pas le temps de le saluer :

« Où on est ?

— J'allais me présenter, monsieur Reed, mais si vous préférez connaître le lieu d'abord… » Le médecin avait les mains enfoncées dans ses poches. « Vous n'êtes pas dans un hôpital, vous êtes en fait dans une clinique privée, spécialisée dans de nouvelles pratiques chirur…

— On est où exactement ? » Coupa Gavin, le rasoir toujours serré dans sa main.

« À 36 kilomètres de Detroit, si c'est assez exact pour vous. »

Gavin n'avait pas envie du rire. Pire : cet humour lui donnait envie de vomir.

Sans se départir de son rictus, l'intrus reprit :

« Je suis le docteur Kamski et je suis le responsable de cette clinique. Je me suis occupé personnellement de votre conjoint, monsieur Anderson… à moins qu'il ne se nomme monsieur Reed, à présent ?

— Quoi ?

— Depuis que vous êtes arrivés, je ne sais pas quoi marquer sur sa fiche : Connor Anderson ou Connor Reed ?

— Écrivez Anderson, on est pas mariés.

— Ah bon… »

Kamski sortit alors quelque chose de sa poche. Une petite boîte, si petite qu'elle en était ridicule dans la grande paume blafarde. Le bleu profond du velours était un indice évident sur ce qu'elle renfermait…

« J'ai trouvé ça pourtant, dans une sacoche, quand je cherchais les papiers pour vous identifier. »

Gavin eut l'impression que son cœur venait de se recroqueviller entre ses côtes, assommé par la surprise, et il chuta quand les longs doigts blancs firent basculer le couvercle pour révéler une alliance simple, mais élégante. Quelque chose que Connor aurait choisi.

Gavin se retourna vers Connor, comme s'il allait entendre une vraie demande, comme s'il pourrait donner une réponse.

« Vous ne saviez pas que cette alliance était dans cette sacoche ? »

Il n'y avait pas une once de regret dans le sourire du docteur et il tendait toujours l'écrin en évidence, ruinant la surprise de Connor.

« Non, je ne savais pas… » articula Gavin.

« Je suis navré. »

Vraiment ?

D'un geste brusque, Gavin arracha la boîte des mains glacées, refermant son poing dessus pour que le chirurgien ne puisse plus poser son regard dessus. C'était une preuve d'amour privée, mais ce ne serait que bien plus tard que Gavin mesurerait toute la perversité du docteur Kamski d'avoir trahi ce secret.

« Si vous avez rien d'autre à faire, laissez-nous.

— Monsieur Anderson a l'air d'aller bien, je repasserai plus tard. »

Quand la porte se referma, Gavin ouvrit l'écrin. L'or imitait la teinte et la froideur de l'acier, ou plutôt, il imitait la couleur de ses yeux. L'anneau brillait toujours, comme heureux de luire enfin pour son propriétaire.

Car bien sûr que Gavin était son propriétaire, bien sûr qu'il aurait dit oui !

Mais maintenant, que devait-il faire ? Prétendre qu'il ne savait rien jusqu'au réveil de Connor ? Porter l'alliance pour accepter ?

L'alliance ne quitta pas son nid, s'y confinant quand la boîte fut à nouveau fermée.

La tête soudain très lourde, Gavin vint poser sa joue contre le torse de celui qui avait voulu être son mari. Il était bercé par la respiration, mais elle était trop faible pour qu'il puisse se sentir bien.

Pourvu que Connor ne soit conscient de rien ou il aurait entendu Gavin éclater en sanglots à cet instant précis, il l'aurait entendu demander depuis combien de temps il avait voulu lui faire sa demande, depuis combien de temps s'était-il promis de le chérir jusqu'à la mort ?