Route vers Detroit

9 juin 2038


La route défilait avec une grande douceur ; il n'y avait pas le moindre cahot.

Gavin se sentait perdu entre deux mondes : il portait encore sur lui les odeurs de la clinique, ce désinfectant parfum sapins artificiels, mais il avait retrouvé ses propres vêtements, appréciant la texture du jean plutôt que celle du papier fragile.

Les rayons du soleil, à travers la fenêtre, venaient picoter sa joue, alors que le toit bas du taxi glaçait dans son dos un sentiment claustrophobe.

Il ignorait combien de temps il fallait pour arriver jusqu'à l'appartement. L'adresse avait été rentrée dans le GPS du véhicule automatique, mais il voyait trouble, incapable de déchiffrer ce qui était inscrit sur l'écran.

Son torse était un coffre vide et les échos des battements de son cœur semblaient provenir de la clinique, peut-être pour rester auprès Connor, refusant d'être coincés dans un corps qui s'éloignait.

C'était curieux : il ne se souvenait même plus être monté dans le taxi.

Gavin porta ses paumes à ses tempes, où le sang pulsait à le rendre malade, et quand ses mains glissèrent, un contact froid le fit sursauter.

L'alliance.

Il la portait vraiment, alors.

Dans sa poche, il retrouva la boîte à présent vide. Grâce à la lumière plus vive de cette matinée, il réussit à détailler l'écrin et vit enfin combien le velours avait commencé à s'élimer. Depuis combien de temps Connor avait gardé ce secret ? Pourquoi n'avait-il jamais fait sa demande ?

À cause de leurs disputes ? Est-ce qu'elles lui avaient fait regretter cet achat ?

Gavin se mit à caresser le velours pour essayer de lui redonner sa forme d'origine, espérant que l'effet se reporterait sur les sentiments qui s'étaient élimés aussi.

Les minutes étaient des morceaux de coton, incertaines et s'effilant dans un désordre sans logique. Le soleil stagnait à l'horizon, aussi stable qu'une lampe fixée sur un mur azur. Comment allait-il atteindre l'ouest avant la fin du jour s'il restait figé là ?

Abruti par les derniers effets de drogue, Gavin ne comprit pas tout de suite que le véhicule s'était arrêté ; il n'avait même pas reconnu sa propre rue, celle où Connor et lui vivaient depuis trois ans.

Les murs des trois premiers étages du bâtiment étaient en brique noire, tandis que le reste était en blanc afin de mieux briller au-dessus des maisons bien plus âgées qui s'égrenaient autour, témoins de l'ancienne Detroit.

Ce n'était pas un immeuble très haut, pourtant, il lui donna le vertige quand Gavin leva le regard vers le sommet. En contrebas, puisque c'était le milieu de la matinée, les rues étaient quasiment désertes.

Quand le taxi s'éloigna, Gavin se rendit compte à quel point son ombre était grande, à quel point elle était seule.

Encore hagard, il s'engouffra dans le hall principal, et entendit les échos de l'aspirateur qui passait son existence à naviguer sur la moquette bleue des couloirs, créature discrète et mécanique qui filait devant les portes des appartements, nettoyant le chemin des locataires avec dévotion.

L'appartement était au septième étage, l'avant-dernier, et le numéro 702 luisait sur la porte grise.

Gavin appréciait cet accueil, mais il ne se sentit vraiment chez lui qu'au moment où la porte d'entrée se referma, qu'au moment où il sentit les fragrances de cuir qui provenaient des deux manteaux pendus à sa droite dans le hall. Juste en face, l'affiche de Deadly Blessing s'étendait avec ses magnifiques nuances bleutées, imitant celles de The Shape of Water, affichée à côté. Sur la porte des toilettes juste à gauche, ils avaient fixé des billets de cinéma, celui qui faisait encore des tickets comme à l'époque, et les noms des séances s'alignaient en souvenirs heureux.

Cette liste serra le cœur de Gavin qui avait toujours du mal à croire que, la dernière fois qu'ils avaient franchi le seuil, c'était pour aller manger chez le père de Connor. Comme ils avaient été invités pour midi et qu'ils n'avaient pas eu l'intention de rentrer tard, les volets étaient à peine baissés et ils étaient restés entrouverts depuis leur départ. Ces paupières mi-closes mettaient en évidence le vide qui s'était creusé pendant leur absence, et, contagieuse, elle venait s'enrouler sous les côtes du rescapé.

Comme s'il redécouvrait son appartement, Gavin se dirigea avec lenteur vers le salon, scrutant chaque détail. Près de la baie vitrée, un séchoir à linge supportait quelques vêtements secs depuis plusieurs jours. Ils auraient dû être pliés le soir de leur retour, pour éviter ces plis tenaces qui faisaient le malheur de Connor.

Les meubles de la cuisine ouverte, en surface chromée, reflétait les éclats du jour, rappelant à Gavin combien les grasses matinées se payaient cher avec ces effets miroirs à l'approche de midi. Une corbeille à fruits trônait sur le comptoir, contenant quatre tomates qui commençaient à se rider.

Il se souvenait : il avait voulu cuisiner des tomates farcies mais elles n'avaient pas été assez mûres, alors il les avait laissées se gorger de soleil.

Elles ne seraient plus bonnes quand Connor reviendrait…

Le pied de menthe et celui de basilic tiraient une sale mine, les feuilles racornies pour réclamer de l'eau. Gavin plaça les pots sous le robinet, la mâchoire serrée.

Tout un quotidien fissuré, des habitudes interrompues et qu'il serait difficile de retrouver…

Le soleil allait atteindre son zénith alors il n'avait qu'une envie : se coucher et dormir. Dormir pendant des jours. Dormir jusqu'à ce que Connor revienne.

Mais avant, il était primordial de se débarrasser de l'atmosphère de la clinique qui lui collait toujours à la peau. Il devait remplacer l'odeur de la javel par celle du gel douche, laver ces fringues qu'il portait au moment de l'accident pour enfiler un pyjama et là, il pourrait dormir.

Gavin sentit son portable dans la poche arrière de son jean comme s'il venait d'apparaître.

Il ne l'avait pas, à la clinique. Peut-être que l'équipe l'avait gardé pour que les ondes n'interfèrent pas avec les machines ? Comment se faisait-il qu'il n'avait pas pensé à le réclamer ? L'avaient-ils utilisé pour trouver des contacts et prévenir des proches, au moins ?

Gavin poussa un juron quand il vit que l'écran était fissuré. Bien sûr, la technologie non plus ne pouvait pas sortir indemne d'un tel accident.

Une fois branché à la prise près du lavabo, le portable s'alluma ; la diode verte au-dessus de l'écran était un signe de vie prometteur. Une avalanche de messages défila, mais Gavin n'avait pas la force de tous les lire, trop épuisé.

Il fit quand même glisser son pouce vers un numéro, celui de Connor. Son geste pouvait sembler absurde, mais c'était bien plus qu'une envie : c'était un besoin de lui parler. Et Connor pourrait lire les messages à son réveil.

« Je viens de rentrer. Tu me manques. »

Gavin n'avait pas eu l'intention de se lancer dans de belles tirages comme « l'appartement n'est pas pareil sans toi » ou « je me sens incomplet quand tu es loin » ; ces mots simples et directs signifiaient la même chose, et Connor le saurait.

Gavin prit ensuite une autre décision essentielle : il retira de son sac les boîtes de médicaments que la clinique avait laissées, les ouvrit une par une et broya les tablettes d'aluminium pour les balancer dans la poubelle.

Le nom sur la boîte ne lui disait rien et la notice n'était qu'une sorte de papier à cigarette couvertes de termes pharmacologiques qui amplifiaient son mal de tête. Une seule chose était sûre : ces comprimés ne lui faisaient pas du bien, ils l'abrutissaient même, alors il était hors de question qu'il y touche à nouveau, surtout maintenant qu'il était libéré du joug médical.

Les vapeurs provenant de la douche se mirent à grossir en nuages bas, l'enveloppant sans pour autant le toucher. Au moins, la douche faisait fondre le froid qui s'était logé dans ses os, mettant fin aux frissons.

Malgré la fatigue, Gavin était soudain terrifié à l'idée d'aller se coucher : il n'avait pas pris en compte le fait d'affronter des souvenirs encore frais qui s'imposeraient une fois couché dans le lit, ses paupières closes.

Il y avait aussi ce cauchemar. Et s'il en faisait d'autres ?

Et une fois dans la chambre, ses forces se volatilisèrent.

Sur la chaise près du lit, du côté de Connor, une chemise était pliée sur le dossier et, posée par-dessus, une cravate vert foncé mouchetée de losanges gris. Connor préparait toujours ses vêtements pour le lendemain. Cette image ancrée dans leur vie venait de prendre des propositions horribles.

Gavin renonça à s'allonger sur le matelas qui aurait été, de toute façon, trop grand.

Quoiqu'avant de retourner au salon, il attrapa la cravate et l'enroula autour de sa main. Celle-ci était un cadeau qui remontait à quatre ans. La soie était toujours douce, grâce aux soins appliqués de Connor. Son autre main se referma sur le tissu souple, serrant la cravate quand il la porta à ses lèvres.

Il baissa ensuite les rideaux du salon, bloquant la vue de la baie vitrée et s'affala sur le canapé. Et sans qu'il n'en soit conscient, son pouce caressait la cravate comme s'il s'agissait de la main de son homme.