La proximité des corps, durant le trajet, avait affermi leurs liens, les engageant pour le reste de la nuit.
Gavin avait roulé à une vitesse correcte, et si Connor avait serré ses bras autour de sa taille, ça n'avait pas été par peur.
Pendant une quinzaine de minutes, ils étaient restés dos contre ventre. Oui,ils étaient proches, mais avec encore trop de contraintes, alors quand ils franchirent le seuil de l'appartement, ils se mirent torse contre torse, s'embrassant avant même de refermer la porte.
Ils n'avaient pas pris le temps d'allumer les lumières. Ils étaient seulement révélés par les lueurs de Detroit, lointaines et froides.
« Tu commences à quelle heure, demain ? » Demanda Connor. « On n'est pas très loin de la route pour la prison, il doit y en avoir pour trente minutes de trajet, à peu près.
— Parce que c'est acté ? Je dors ici cette nuit ? »
Connor glissa ses bras autour de son cou :
« Oui, reste cette nuit. »
Il ricana en notant la différence entre rester et dormir.
Gavin n'avait pas eu l'intention de partir : c'était une façon de le taquiner, un bon moyen de cacher la nervosité qui rampait de sa gorge à son bassin.
Les chevilles de Connor frôlèrent les siennes quand il se laissa glisser contre le mur, s'ajustant à une taille idéale pour être soumis à de nouveaux baisers.
Puis, dans la pénombre, Connor guida son invité le long du corridor. Tout était rangé et agencé de façon impeccable, alors Gavin avait peu de risque de se prendre les pieds dans un bazar laissé à l'abandon.
Grâce aux lueurs qui dansaient, il aperçut rapidement des photos encadrées le long du mur : demain, il les regarderait plus attentivement et pourrait mettre un visage sur les personnes qui entouraient Connor.
Il sentait autour de ses poignets les doigts qui le dirigeaient toujours, et une des mains ne le lâcha que pour pousser la porte de la chambre.
Sur la table de nuit, une horloge affichait l'heure en chiffres azur, et juste à côté, un bureau où se tenait un ordinateur en solitaire. Les diodes de la machine étaient des lucioles fixes, imitant, à échelle réduite, les lumières de la ville. Au-dessus de l'écran qui diffusait une lumière pâle, Gavin reconnut sans peine une affiche de Se7en, et, impressionné, il murmura :
« T'as vraiment de bons goûts.
— Tu veux dire… ? » Connor n'était pas sûr d'avoir entendu et, perplexe, il montra sa propre bouche. Son étonnement se ressentait jusque dans sa voix, et Gavin éclata de rire :
« Nan, tu as de bons goûts, en musique et en film. Mais enfin, ta bouche n'est pas mal non plus… »
Il souleva Connor qui poussa un cri de surprise, avant de se remettre à rire. Il n'était pas si léger et Gavin le laissa presque tomber sur le matelas, s'affalant à ses côtés.
« Si tu casses le lit…
— Tu pourras raconter que c'était une nuit mémorable. »
Ce début de complicité était rassurant : Connor se sentait vraiment attiré par Gavin, et ce, depuis leur rencontre, mais il n'était pas encore sûr que ce soit réciproque. L'angoisse le rendait perfectionniste et le moindre faux pas lui faisait perdre ses moyens, tandis que chaque signe positif l'encourageait à aimer.
Il accueillit le poids de Gavin sur lui avec joie, l'entourant avec ses jambes et ses bras. Les mains cherchaient les espaces entre les vêtements, sans les exploiter tout à fait : les bouts des doigts frôlaient la peau réchauffée par le tissu, par l'excitation.
Les stores n'avaient pas été baissés et les murmures de la circulation glissaient contre la fenêtre, se mêlant aux premiers soupirs.
Connor ne le lui dirait jamais, mais quand il était rentré de leur première soirée, il s'était couché en pensant à lui, l'imaginant tour à tour en amant doux, en amant plus brutal. Il avait dessiné sous ses paupières le tatouage et les courbes des muscles, avant de jouir dans une curiosité confuse.
Cette nuit, en soulevant le t-shirt, il obtenait déjà ses premières réponses : le tatouage était à présent dévoilé, et dans la pénombre, les lignes contrastaient avec la peau. Il se sentait comme un pêcheur romantique qui avait enfin attrapé son triton et s'apprêtait à le chérir.
Ses lèvres se posèrent sur cette image, pressant ses doigts contre les reins de Gavin. La pénombre avait été assez clémente pour dissimuler les cicatrices, souvenirs de la prison qui seraient, quelques années plus tard, le principal argument de Connor pour convaincre Gavin d'intégrer plutôt la police. Mais pour l'instant, l'amoureux était dans l'ignorance.
Gavin fit glisser le nœud de la cravate, obligeant Connor à retirer sa chemise. Sous les paumes se dessinaient des muscles fermes, la stature d'un nageur. Si Gavin s'attardait contre la peau, il était persuadé de sentir le souvenir du chlore.
Un tintement témoigna qu'une ceinture avait été défaite. Il n'y avait ni hâte, ni geste brusque, et les vêtements furent juste écartés vers un coin du lit, pour être oubliés.
Avec la même douceur, Gavin retira le boxer de son partenaire, notant combien le tissu était tendu par l'érection. Il écoutait comment Connor retenait sa respiration, les poumons contractés d'impatience. Gavin l'imitait sans même s'en rendre compte.
Finalement, peut-être que les coups de foudre étaient contagieux ?
Connor fit glisser la fermeture-éclair du jean, puis ses doigts s'engouffrèrent sous les plis rigides, sentant contre ses phalanges une bosse qui le rendait fier. Sa paume se colla au sexe gonflé et commença à le flatter, le pressant à peine, et Gavin devait le suivre pour accentuer le mouvement.
Contre son ventre, Gavin sentait comme un feu bouillir, avec l'envie de s'y blottir toute la nuit, attiré par cette chaleur alors que les températures étaient plus douces depuis plusieurs semaines.
Il saisit les poignets de Connor et les fit glisser sur le matelas, les éloignant pour les bloquer.
« Tu veux des menottes ?
— T'es bien un flic… »
Ils éclatèrent de rire, et tout naturellement, les bassins se rapprochèrent et les doigts s'entremêlèrent. À chaque fois qu'ils s'embrassaient, ils laissaient une grande tendresse s'éterniser, se posant et s'imposant.
Une fois libéré, Connor exploita les faiblesses de l'aine tout en sentant les doigts de Gavin se presser contre sa nuque, les dents mordre sa lèvre inférieure.
Connor bascula ensuite sur le côté, tendant la main vers la table de nuit. Un tube roula quand il ouvrit le tiroir, faisant résonner un bruit de coup. Il retira le bouchon et versa une petite quantité de gel au creux de sa paume.
Les préservatifs étaient jugés peu fiables depuis quelques années, ou plus précisément, depuis que le gel préventif avait été inventé, car lui était capable de s'adapter aux morphologies et ne craignait aucune déchirure puisqu'il se consolidait sur la peau.
Gavin réprima un léger sursaut : la matière était tout d'abord froide, mais au bout de quelques va-et-vient, le gel devint chaud et épousa parfaitement la forme de son pénis, le couvrant d'une certaine humidité.
D'un geste, il obligea Connor à s'allonger et agrippa sa cheville pour soulever une des jambes nues et la placer sur son épaule. Ses lèvres se posèrent plusieurs fois sur le côté du genou, là où la peau est si fine qu'elle frémit comme du papier. Gavin remarqua, même dans l'ombre, les grains de beauté : ils mouchetaient même la cuisse, la hanche, le ventre… son amant en était constellé.
Allongé, Connor savoura chaque contact, portant à sa bouche son index plié et ses dents coincèrent une phalange. Un tic qu'il avait quand il était excité. Mais un hoquet de surprise le fit relâcher sa prise : Gavin venait de mordre le tendon rigide sous son genou. Sa mâchoire resta ouverte quand une main caressa sa jambe et que l'autre glissa sur son bas-ventre, avant de se placer sous ses fesses.
Les lumières de Detroit s'imprimaient sur les draps, permettant à Gavin de surveiller chaque signe, et il était ravi de voir les ombres remuer avec le corps quand un premier doigt entra, glissant avec de la salive. Le drap produisait des bruits de vagues, imitant jusqu'aux mouvements à chaque fois que Connor bougeait.
Lentement et avec douceur, Gavin le pénétra, enfonçant ses ongles dans sa cuisse et lui arrachant un nouveau gémissement.
La nuit portait les couleurs des fonds marins et l'effort rendait l'air vital. Les soupirs asséchaient les gorges, les langues et les lèvres, mais dans la pénombre, Gavin devinait le sourire heureux.
C'était le sourire d'un amoureux.
Très vite, les hanches se balancèrent avec celles qui donnaient les coups brefs. Ils menaient la danse à tour de rôle ; les rythmes étaient au début confus, mais ils finirent par s'accorder, par s'harmoniser.
Les genoux enfoncés dans le matelas, Gavin souleva un peu plus le bassin de Connor, et, même si l'appui était plus difficile, sa main vint chercher celle de son partenaire. Il ne la lâcha pas avant qu'une chaleur ne vienne se répandre dans ses entrailles. Plusieurs spasmes le percèrent le long de ses jambes, se jetant sur son ventre comme des vagues qui se jettent sur le rivage.
Il se pencha sur Connor et embrassa la gorge tendue, le menton doux, la joue lisse, saisissant le sexe toujours dressé, le pressant à son tour. Connor sentit des fourmillements sous ses lèvres. Plus bas, c'était comme si une eau brûlante produisait des remous dans ses testicules, et, avec la même joie qu'un noyé qui échappe à la mort, il s'accrocha aux épaules de Gavin au moment où il éjacula.
Ils seraient restés dans cette position pendant de longues minutes si des crampes ne commençaient pas à se faire ressentir, alors Connor changea légèrement de position, se rapprochant par la même occasion d'une boîte de mouchoirs.
Poisseux, le sperme avait l'odeur des embruns de la mer.
Gavin était essoufflé : allongé sur le dos, sa respiration faisait monter et descendre son torse. Le fluide blanc commençait à piquer, imitant la sensation du sel après avoir nagé dans la mer. Il sentit que Connor essuya son ventre, un geste qu'il aurait pu compléter avec un baiser, mais Connor hésitait, Gavin le saisit alors aux épaules et l'embrassa.
« Je vais avoir besoin d'une douche. »
Pour une personne aussi maniaque que Connor, cette requête était comme un numéro de séduction.
« Moi aussi. »
Il se leva, sa silhouette blanche contrastant avec les ombres. Gavin détaillait les lignes des jambes, et, en remontant jusqu'aux épaules, sut avec certitude que Connor était un nageur aguerri.
« Tu es vraiment beau.
— … On est dans le noir ?
— Tu peux éviter de casser l'ambiance ? »
Connor se mit à rire : il avait été stupide d'être aussi terre-à-terre, mais le compliment l'avait pris de court. Gavin excusa cette maladresse, riant avec lui.
« T'es beau, mais t'es con.
— Je sais… »
Le réveil venait d'aligner quatre zéros, scellant leur second soir. Ils avaient bavardé pendant des heures à leur premier rendez-vous, et désormais, même les corps étaient complices, l'affection remplaçant les secrets.
Connor laissa Gavin prendre sa douche en premier, et pendant ce temps, il plaça une seconde brosse à dents près du lavabo, lui laissant même un t-shirt propre pour dormir.
Des attentions que Connor, maniaque, jugeait tout simplement vitales, mais que Gavin trouvait surprenantes : il avait connu des personnes plus détachées après une première fois, après qu'ils aient obtenu satisfaction.
Dans l'encadrure de la porte de la salle de bains, Connor triturait ses mains.
« Est-ce que…
— Est-ce qu'il y aura une autre fois ? » Coupa Gavin en enfilant le vêtement prêté. « C'est évident, tu crois pas ?
— Non, je voulais dire… est-ce qu'on devient exclusifs ? »
Il chuchotait, influencé par l'heure tardive, ou peut-être parce que sa question était plus facile à poser si elle était formulée à voix basse.
« Dans le sens de "on voit personne d'autre" ?
— Oui ?
— Tu me demandes mon autorisation pour voir d'autres gens ?
— Pas du tout ! »
La dernière relation de Connor remontait à l'an dernier. Ça n'avait été qu'une petite histoire de quelques mois, tandis que le coup au cœur qu'il avait reçu en rencontrant Gavin, ça, ça n'était pas arrivé depuis longtemps. Alors il avait besoin de savoir s'il pouvait espérer plus que quelques nuits…
« Je passe pas mon temps dans les bars à flirter, si c'est ce que tu veux savoir. Et je raccompagne pas n'importe qui chez lui. »
Pour l'instant, Connor devrait se contenter de cette réponse, qui était assez prometteuse dans le fond, car il retenait au moins une chose : il n'était pas « n'importe qui ».
Contrairement à Gavin, Connor avait sa matinée, commençant plus tard pour finir au début de la nuit, alors quand ils se recouchèrent avec l'intention de dormir, il n'avait pas osé discuter, respectant le sommeil de l'autre.
Finalement, ce fut Gavin qui parla, et au fur et à mesure, il en dévoila plus sur sa famille : enfant unique, il avait été élevé par ses grands-parents maternels, sa mère étant trop jeune pour s'occuper de lui et son père, plus âgé et ironiquement plus immature, n'avait pas voulu l'accueillir. À l'époque, Detroit n'était pas une ville joyeuse et certains mois avaient été plus durs que d'autres.
« Il y a des détenus qui sont d'anciens camarades de classe.
— Ah bon ? Ça ne doit pas être facile.
— Ouais, c'est pas facile. »
Couchés sur le côté, face à face, les mains remuaient, pour se toucher ou s'éloigner.
Au cours de la nuit, il n'avait pas seulement évoqué des souvenirs sombres ; il avait fait aussi rire Connor avec son humour désinvolte.
« … Je suis sérieux, Connor, si on annonce demain qu'une météorite va faire exploser la planète, je penserai à tous ces petits cons qui roulent sans casque, et je serai pas triste.
— Ça ne m'étonne pas que t'aies sacrifié Arcadia Bay pour Chloe.
— Tu serais pas content de te dire que les abrutis qui ont crevé les pneus de ta bagnole y passeraient ? »
Il ne prit même pas la peine de répondre, riant aux éclats.
Au fil des heures, les nuances de bleus changeaient, devenant plus profondes, plus intimes. Connor avait posé son menton sur l'épaule de Gavin, un bras replié sur le torse, et il s'était certainement endormi dans cette position. Quand le portable de Gavin vibra, à 7 heures tapantes, sa tête avait glissé, se blottissant près du cou de l'autre.
Il avait l'impression de s'être assoupi pendant quelques minutes seulement, mais ils avaient bien dormi une ou deux heures. Comme deux adolescents, ils avaient discuté jusqu'à l'aube. Gavin eut besoin de deux cafés, frottant ses yeux, mais il n'exprima aucun regret. Au contraire.
Comme il en avait eu l'intention, il observait les photos du couloir. Celle qui était mise en valeur était un portrait de famille où Connor, à dix-sept ans, avait les cheveux aussi bouclés que la laine d'un mouton. Un homme avec un t-shirt de Megadeth le décoiffait sous le regard bienveillant d'une dame en tailleur-kimono. Gavin n'eut aucun mal à reconnaître Hank et Amanda ; ils étaient exactement comme son partenaire les avait décrits.
Gavin ne quitta pas l'appartement sans avoir embrassé Connor, qui resta, pendant quelques instants, dans l'entrée après le départ de son amant. Il tenait toujours le t-shirt qu'il avait prêté et dans la salle de bains, Connor hésita à jeter la brosse à dents, avant de renoncer : il savait qu'elle serait utile à nouveau.
Un sentiment fleurissait dans son torse, avec le souhait d'une belle histoire. Peut-être même la promesse.
