Appartement

10 juin 2038


Les cauchemars étaient revenus, morcelés comme des bris de verre et tout aussi tranchants. Gavin avait vu des tables d'opération jonchées de scalpels et de tournevis, de marteau et de pinces. Dans un bol d'acier blanc, il avait vu un œil trempé dans une mare de sang, le bleu de l'iris si délavé qu'il donnait froid.

Il lui faudrait des semaines avant d'oublier l'atmosphère de cette clinique, et tant que Connor n'en serait pas sorti, le poids entre ses poumons continuerait de peser.

Cette putain de clinique. Il ignorait où elle se trouvait, quel nom elle portait. Ce n'était pas normal.

Son portable était capricieux, mais Gavin réussit à l'allumer à nouveau. La géolocalisation possédait une mémoire, alors il trouverait peut-être son emplacement ?

En ouvrant l'application, il fut déçu : il n'y avait absolument aucune information. Une sorte d'amnésie avait effacé tout l'historique, laissant croire que le portable n'avait connu que l'appartement.

« Putain… »

Au moins, les messages étaient toujours là : le capitaine Fowler, Tina, Chris, Fathia, Rebecca, Lionel, Ben et… et Hank. Bien évidemment.

« Gavin, Connor ne répond pas à mes messages, tout va bien ? »

Connor envoyait toujours un message pour prévenir son père qu'ils étaient bien rentrés, dispute ou non, alors le silence qui avait suivi leur départ avait été très mauvais signe, d'autant qu'il avait duré plusieurs jours…

Hank avait certainement envoyé une dizaine, peut-être même une trentaine de messages à son fils. Face à ce mutisme, ranger sa fierté et s'adresser à Gavin avaient dû lui demander un effort surprenant.

Le futur beau-fils — putain, il va tellement tirer la gueule quand il apprendra ça — prit également sur lui et appela le père inquiet.

Dès les premières tonalités, la colère resurgit depuis ses entrailles comme une nausée acide. Accident ou non, cela ne changeait rien aux réflexions que Hank avait lancées à Gavin pendant le repas.

« Allô ? »

Merde, il imaginait sans peine l'odeur du whiskey à l'autre bout du fil. Et il n'était pas encore 10 heures…

« Hank… » Gavin était prêt à garder jalousement sa peine pour lui, quand finalement il réussit à surmonter sa rancœur. « Hank, vous êtes assis ?

— Qu'est-ce qui se passe, Gavin ?

— On a eu un accident sur la route. » Hank n'était pas surpris, mais la peine n'était pas moins douloureuse. Il savait qu'il s'était passé quelque chose. Il le savait. Gavin sut que des larmes commençaient à l'étrangler, alors il lui épargna l'effort de poser la question difficile. « Connor ne peut pas vous parler pour l'instant, il est hospitalisé, mais les médecins m'ont assuré qu'il s'en sortirait.

— Oh putain, non… non… Dans quel hôpital est-il ? Je dois aller le voir. »

Gavin serra le poing, prêt à encaisser : la tristesse ne durait jamais longtemps chez le policier à la retraite, au contraire, la colère succédait toujours très vite, surtout contre le compagnon de son fils.

« Je sais pas, Hank.

— Hein ?

— Je sais pas dans quel hôpital il est.

— Tu te fous de moi ! »

Pour une fois, Gavin comprenait parfaitement la colère de Hank. Comment pouvait-il ignorer dans quel hôpital Connor était ? Comment était-ce possible ?

« Tu te fous de moi, Gavin ! Comment tu peux ignorer ça ? T'es con à ce point ? T'es con au point de ne pas savoir dans quel foutu hôpital mon fils est soigné ?! »

Gavin était déjà énervé contre lui-même, il n'avait pas besoin d'avoir Hank sur le dos. Maintenant, il était prêt à balancer son portable.

Cassé pour cassé, de toute façon…

« Qui tenait le volant, Gavin ? »

Gavin s'était redressé dans un sursaut, ce qui réveilla une douleur dans ses épaules.

Connor vivait une période trouble : ses compétences avaient été récompensées par le rang de lieutenant, mais l'important taux de stress qui allait avec son rang n'aidait en rien ses troubles anxieux. Sans compter que le décès d'Amanda, deux ans auparavant, restait une épreuve que son père n'arrivait qu'à surmonter avec l'alcool, et le fils, endeuillé aussi, assistait à cette déchéance, tout juste capable de la freiner.

Le soutien de Gavin avait été constant, mais plus les mois passaient, plus il doutait de la solidité de ses épaules, de son affection. Toute cette pression pesait.

Mais il était temps de mettre les choses au clair. Pour lui. Pour Connor.

« Tu es parti le premier pendant le repas, Gavin, t'as démarré la voiture avant que Connor te rejoigne. C'est bien toi qui tenais…

— Vous savez quoi, Hank ? Ça fait des mois que je rêve de vous dire ça : je vous emmerde. D'accord ? »

Chaque mot fut pesé, alourdi par la colère. Et ça lui faisait un bien fou, alors il répéta :

« Je vous emmerde, espèce de putain d'enclume. »

Et il raccrocha. Pas de la manière traditionnelle, mais en lançant le portable au sol, ce qui acheva de faire exploser l'écran.

Gavin ne regretta même pas son geste, au contraire, il le soulagea.

Et puis, ça lui faisait une bonne raison de sortir et d'aller en ville pour acheter de quoi remplacer l'appareil.

En passant dans le couloir, il aperçut du coin de l'œil le portrait de Connor, celui où il avait dix-sept ans, aimé par son père et par Amanda. Si ça n'avait pas été le portable, ç'aurait été cette putain de photo avec la tronche de Hank.

Par chance, claquer la porte ne causa aucun dégât ; la photo ne se décrocha pas du mur qui avait tremblé.

En chemin, Gavin appela Fowler, et de façon surprenante, le capitaine, adepte des remontrances poussées en gueulantes, parut soulagé d'entendre un de ces détectives.

« Putain, Gavin, on se faisait du mouron, impossible de recontacter l'hôpital qui…

— Quoi ? L'hôpital ?

— Oui, celui où Connor et toi avez été pris en charge. Jeudi dernier, une infirmière nous a appelés pour nous prévenir que vous aviez eu un accident, et depuis, aucune nouvelle… »

Alors la clinique avait bien contacté le commissariat.

« Vous avez pas réussi à les recontacter ?

— Ça sonne, mais personne ne décroche. On ne pouvait pas vraiment insister…

— Ils ont pas donné une adresse, un nom ?

— Rien, juste que vous avez été soignés par le docteur Kowalski.

— Kamski.

— Ouais, un truc comme ça… »

L'appel remontait à une semaine auparavant : à part le fait qu'il s'agissait d'une infirmière à la voix calme qui assurait que le docteur Kamski avait évité le pire, Fowler ne se souvenait de rien d'autre.

« Gavin… T'as besoin de te reposer, mais si l'absence de Connor est trop dure, tu reviens quand tu veux, d'accord ? Et surtout… tiens-nous au courant. »

Le détective promit de leur donner des nouvelles, de lui et de Connor.

Avant de retourner au commissariat, Gavin voulait se laisser quelques jours. Puis, il retrouverait son poste, son quotidien, peut-être que Connor serait même de retour à ce moment-là, et tout rentrerait dans l'ordre. Tout.

Dehors, il faisait bon, peut-être même un peu trop chaud, ce qui l'obligeait à s'isoler sous les arbres, à l'ombre. Prendre l'air dans le centre principal de Detroit lui changea les idées.

Même se prendre la tête entre tous les modèles de téléphones devenait une joie. Les vitrines étaient saturées de publicités, mais Gavin s'en foutait, fixant les présentoirs où étaient exposés des téléphones aussi légers et souples que des feuilles de papier.

Connor et lui n'étaient pas des passionnés de technologie, étant plutôt de grands nostalgiques. Un robot-cuiseur ? Ils n'en avaient pas besoin, Gavin se débrouillait très bien dans ce domaine. Un assistant domestique ? Connor tenait leurs agendas avec précision et était aussi fiable qu'Alexa 4.0. Ils possédaient bien un roomba, mais le modèle d'il y a cinq ans, et qui était toujours aussi efficace. L'appât de la nouveauté, ils n'y mordaient jamais.

Ils étaient donc de très mauvais clients auprès des vendeurs en informatique, impassibles et ne souhaitant que le strict minimum. Celui qui s'était proposé de conseiller Gavin abandonna bien vite la bataille et la vente dura une dizaine de minutes, temps de transfert de mémoire du précédent téléphone au nouveau inclus.

Gavin remarqua que Hank avait tenté de le rappeler à huit reprises avant de renoncer. À partir de maintenant, Gavin n'enverrait que des messages, il ne lui passerait plus aucun appel.

Sans attendre, il poursuivit le ménage cellulaire et désactiva l'assistant vocal, ne supportant pas ces IA intrusives et trop curieuses. L'auto-correcteur pouvait aussi aller se faire foutre : il savait écrire et n'avait pas besoin que le programme le devance et devine ses phrases. Putain, ils faisaient même des programmes qui apportaient des conseils en sexualité, leur donnant même le nom de Traci au logiciel. Quelle connerie…

Une seconde corvée l'attendait : se renseigner concernant la voiture. Est-ce qu'une dépanneuse l'avait récupérée ? Il ne savait pas où elle était, mais au garage, ils pourraient la géolocaliser avec son numéro de série.

Les garages étaient des lieux qui avaient bien changé au cours des dernières années : c'était déconcertant, mais certains se confondaient avec des cabinets médicaux ou des laboratoires. À ceci près qu'ils ne soignaient que des véhicules. Dans les salles principales, des bras mécaniques s'activaient sans cesse autour de carcasses en métal, et les tâches d'huile étaient rares, ce qui rendait le bleu de travail occasionnel.

Le garagiste était un jeune homme soigné et il accueillit Gavin comme un hôte, répondant à sa requête. Le géolocalisateur fonctionna sans peine, révélant que la voiture se trouvait à quarante-deux kilomètres de Detroit. Gavin en profita pour scruter la carte, étudiant l'écran en espérant apercevoir la clinique, mais il n'y avait que des terrains vagues et des forêts.

Rien. Il n'y avait rien.

Sans l'appel de Fowler, il aurait pu croire que la clinique faisait partie de ses cauchemars.

« Une dépanneuse pourra aller la chercher lundi, ça vous va ?

— C'est pas pressé.

— On attend les photos et je vous prépare un devis. »

Gavin dut attendre que le drone, appartenant au garage, arrive jusqu'au véhicule et communique quelques photos pour donner une idée quant aux réparations.

Assis sur un banc en métal dur, il massa son épaule. La douleur lui rappela qu'il devrait prendre rendez-vous chez le médecin. Devait-il bloquer une date aussi pour Connor ? Son épaule avait été percée, et le docteur Shinohara lui interdirait sûrement de retourner faire des brasses avant un long moment.

Au bout de quelques minutes, le garagiste se mit à siffler :

« Vous avez eu un sacré accident ! »

C'était difficile de faire une estimation précise, mais un premier devis fut posé et Gavin ne réfléchit même pas, acceptant le montant à régler.

Il avait hâte que la voiture soit réparée et de pouvoir tourner cette page qui n'en finissait plus.

Maintenant que ces deux tâches étaient réglées, il ne restait plus qu'à attendre que les choses avancent.

En chemin, Gavin s'arrêta devant la devanture d'une animalerie. Dans une caisse remplie de linges, une chatte massait l'air, les yeux plissés de bonheur, pendant que ses quatre chatons la tétaient. Ces boules de poils se serraient les unes contre les autres, formant la plus douce des familles. Gavin attendait que l'un d'eux relève son museau. Il adorait tellement ces bouilles malheureuses à vous déchirer le cœur, mais ils s'obstinaient à rester accrochés à ces mamelles pleines de lait.

Gavin finit par entrer, souriant à ces petites créatures.

Il avait un chat à l'époque où il avait rencontré Connor, une belle bête du nom de Batman, mais il avait été empoisonné deux ans plus tard. Quelques mois après son décès, Connor avait proposé d'adopter un autre chat, mais Gavin, catégorique, avait refusé.

Son deuil était terminé aujourd'hui, et il pourrait peut-être accueillir un nouveau compagnon sans avoir l'impression d'être incapable de l'aimer ?

Le guichetier le salua et proposa son aide, mais le visiteur, encore indécis, assura qu'il ne faisait qu'un tour.

Des serpents dormaient dans des vivariums, ouvrant parfois un œil discret pour suivre Gavin. Les corps luisaient, humides de souplesse à l'inverse des fourrures duveteuses des souris dans une cage éloignée, invitant à grattouiller les dos délicats.

Un chat dans une cage attira son attention : son poil était aussi noir que du charbon, mais le plus surprenant, c'était une de ses oreilles. Elle était recroquevillée en un petit morceau de chair rose et gaufrée, donnant une asymétrie particulière à la tête en triangle. Les grands yeux jaunes le fixaient, plein de curiosité innocente.

« Celui-là est le dernier d'une portée, la minette avait accouché dans un vieux bâtiment qui a pris feu un mois plus tard. Il a réussi à s'enfuir. »

L'histoire du vendeur aurait pu être du baratin, mais l'oreille et la tempe nue confirmaient le récit.

« Il a quel âge ?

— Quatre ans.

— Il n'a jamais été adopté ?

— Non. »

Gavin posa son doigt contre une des tiges en métal, et le chat vint frotter son museau. Son souffle était presque brûlant. Quand Gavin écarta sa main, le chat, frustré, leva une patte et s'accrocha au grillage, les griffes en évidence. Il se mit à miauler, outré de ne pas recevoir plus de caresses.

« Vous le vendez ? »

Le vendeur eut l'air surpris.

« Bien sûr. »

D'habitude, on lui demandait plutôt des chatons, de préférence sans malformation ou cicatrice, et surtout, pas noir — certaines superstitions restaient tenaces —, mais Gavin n'était pas un client ordinaire, que ce soit en informatique ou dans une animalerie.

Ce coup de tête l'obligea à acheter des croquettes et une litière par la même occasion.

Le chat n'avait pas encore rangé ses griffes, surveillant la scène et essayant de comprendre ce qui se passait au comptoir.

« Comment vous allez l'appeler ? »

Son nom était tout trouvé.

« Freddy. »

Freddy Krueger.

Connor allait adorer.