« Becky, amène les gars par-là ! Le détective Anderson va bientôt arriver. »

La gardienne confirma à son collègue que ce serait fait, et elle montra le chemin aux détenus. Pas un ne bronchait : Rebecca Burnow n'avait pas la carrure d'une armoire, mais elle pratiquait la boxe depuis des années, et quand elle marchait, ses cuisses gonflaient sous son pantalon d'uniforme ; dès qu'elle soulevait un bras, ses biceps devenaient acier.

Certains détenus avaient bien tenté de lui toucher le cul au moins une fois, mais ils n'avaient réussi qu'à se faire casser un ou plusieurs doigts. Un traitement qui calmait les ardeurs même des plus pervers.

C'était une femme, très jolie, au passage, mais les prisonniers avaient compris qu'elle n'était pas pour autant une proie, et pour certains, le respect pour une personne appartenant au sexe féminin était une expérience toute nouvelle.

« T'as vraiment besoin d'assister à l'entrevue ? » Demanda Becky. Elle venait de refermer la porte et se tenait devant son collègue, un poing sur une hanche. « Autant j'aurais pas dit ça la première fois, mais ce détective a l'air plus têtu et solide qu'il n'y paraît.

— Putain, je te le fais pas dire. » Ricana Gavin, les bras croisés.

Mais oui, il voulait quand même assister à l'échange, surtout parce que la semaine dernière, Price avait refusé de voir Connor. Une attitude qui n'avait pas plu au gardien, qui était également le petit ami du flic maintenant.

Sa collègue se mit à rire et lui fila un petit coup contre l'épaule :

« On touche pas au chéri du grand méchant Reed, hein ? Je te comprends, va. Price est un sale type, toutes les excuses sont bonnes pour lui rentrer dans le lard.

— Becky, plus personne utilise cette expression depuis vingt ans.

— Je sais, mais elle a un charme fou. Je lui trouve une certaine poésie. » Elle serra ses poings. « Je me vois donner des coups dans un jambon bien gras.

— Garde tes fantasmes pour toi, ils ont l'air dégueu' ! »

Le bruit d'une porte coulissante les interrompit. Au bout du couloir jauni, Connor suivait un autre gardien, un mexicain aussi grand, aussi noueux et aussi brun qu'un arbre : un chic type du nom de Lionel Casillas, simple et tranquille, mais redoutable une fois mis en colère.

« Reed, je te laisse prendre le relais. »

Lionel lui adressa un clin d'œil, ce qui fait grogner Gavin. C'était à croire qu'ils ne pouvaient pas avoir de secret entre collègues, mais tant que les détenus, du moins les plus dangereux, ne savaient rien, tout allait bien. Même à l'aube de cette décennie, l'homosexualité restait un sujet épineux, surtout dans le milieu carcéral.

Connor et Gavin ne prirent pas la peine de se saluer : ils s'étaient vus ce matin, Connor ayant passé la nuit chez lui. La chaleur l'avait obligé à plier sa veste sur son bras, mais la cravate, impeccable, restait toujours autour de son cou.

Cette nuit, c'était autour de ses poignets qu'elle avait été nouée, et Gavin dut faire un effort pour penser à autre chose. Il pourrait toujours prétendre que la chaleur le faisait rougir, mais ses collègues se foutraient de lui, blaguant sur le fait qu'aujourd'hui, la chaleur se nommait Connor Anderson.

Dans la salle, la même qu'ils avaient utilisée pour interroger Price la première fois, Gavin laissa le détective s'installer à la table, en profitant, de son côté, pour ouvrir les fenêtres. L'air dehors était lourd, mais la pièce se situait dans une aile qui donnait vers l'ombre. Une brise fraîche s'infiltra à travers les barreaux.

Connor s'accouda au rebord, profitant de l'air.

« Merci, Gavin.

— C'était pour moi, surtout : je crève de chaud.

— Non, enfin… si, merci pour la fenêtre, mais merci surtout d'avoir réuni des détenus à côté. Si j'étais une machine, je dirais qu'il y a quatre-vingt-dix-neuf pour cents de chance que Price soit bien celui qui a tué ces enfants. Il faut juste qu'il avoue. »

Parmi toutes les qualités que Gavin avait découvertes chez Connor, il y avait celle d'être un très bon flic. Réfléchi, patient et tenace, le détective Anderson n'avait pas obtenu son grade juste en faisant jouer ses relations : il le méritait.

Becky avait raison : Connor pourrait se débrouiller, d'autant que Price n'était pas le premier suspect qu'il interrogeait.

Mais il voulait rester en renfort.

« Je serais pas loin.

— Je sais. »

Le détective lui adressa un de ces sourires en coin pleins de douceur.

Même si Connor ne lui avait rien dit, Gavin avait compris qu'il éprouvait des sentiments sincères pour lui : ce genre de sourire le prouvait. Quant à lui, il n'était sûr de rien : à chaque fois que Connor lui souriait de cette manière, son cœur se mettait à se balancer pour mieux imiter la courbe des lèvres, mais sinon… ?

En guise de réponse, Gavin lui ébouriffa les cheveux, et Connor dut se recoiffer rapidement.

Un gardien, que le détective n'avait jamais vu, ouvrit la porte et, sans un mot, intima à Price d'entrer. Comme la fois précédente, Connor lança l'application d'enregistrement et invita le prisonnier à s'installer.

Pour des raisons administratives, l'enquêteur rappela la date de l'entretien, le motif et fit un bref récapitulatif des rencontres précédentes, mentionnant celle qui avait été annulée.

« Vous avez refusé de me voir, jeudi dernier, pourquoi avez-vous changé d'avis ? »

Les pommettes de Price ressemblaient à deux pommes posées sur du foin blond. Ses bras croisés faisaient gonfler son torse, mais son obstination n'usait toujours pas la patience de son interlocuteur.

Au contraire, il se montra même conciliant :

« Prenez votre temps. »

Price lâcha un ricanement.

« Trop aimable. Ça vous amuse de faire le malin, hein ?

— Pardon ?

— Vous faîtes le malin avec votre costard de jeune riche et votre petite tronche, tout propret comme un jeune diplômé, mais je sais que vous vous tapez le gardien Reed. »

Connor ne blêmit même pas ; tout au plus, il haussa un sourcil.

« Price, il n'y a aucun rapport avec…

— Je vous imagine très bien, sans vos fringues impec', à quatre pattes en train de vous en prendre plein le cul. »

Gavin avait pu entendre, près de la porte, et cette provocation le mit hors de lui. Becky tenta de le retenir, de lui rappeler que les détenus à côté avaient été réunis pour faire peur à Price, mais son collègue se rua dans la pièce. Aussi rapide qu'un fauve, Gavin agrippa la tête de Price et coinça sa gorge dans le creux de son coude.

« Présente tes excuses, Price. Présente tes excuses maintenant. »

Contrairement au gardien qui commençait à étrangler le détenu, le détective restait impassible.

« Vous avez terminé, Price ? Est-ce que nous pouvons revenir à notre premier sujet ? »

Dans le silence soudain, le chahut provoqué par les prisonniers dans la pièce d'à côté devint évident, mais ce n'était plus une menace assez sérieuse pour le gardien, qui répéta son conseil :

« Présente tes excuses, Price, ou je connais quelques gars qui seront ravis de t'en foutre plein le cul avant la fin de la journée. » Son étreinte se resserra. « Tu choisis : soit tu passes quelques heures avec ceux d'à côté, soit tu réponds gentiment aux questions du détective. »

Incapable d'articuler et plus rouge que s'il avait pris le soleil, Peter Price désigna son choix du doigt : il dressa un index vers Connor.

D'un signe de la main, le détective demanda au gardien de libérer l'homme. Ça suffisait. Les choses allaient déjà trop loin et il ne voulait pas que la situation dégénère davantage. Vraiment, il en avait entendu d'autres et les mots de Price étaient déjà oubliés.

S'attaquer à la vie sexuelle d'un individu ou à son derrière était une tactique tellement vue et revue qu'elle fonctionnait de moins en moins. Plusieurs de ses collègues, notamment des femmes, pourraient en témoigner.

« Nous pouvons reprendre, Price ? »

Le tueur d'enfants grogna. Il demanda un verre d'eau avec une voix enrouée, et Gavin était obligé de lui apporter ce fichu verre, car autrement, Price pourrait faire mine qu'il n'était plus capable de parler.

Au bout de quelques minutes, Connor demanda au gardien de les laisser, prouvant à Price que ses petits commentaires l'avaient à peine touché.

Mais avec ce genre de provocation, le détenu s'était fait un ennemi coriace et quand Gavin revint dans le couloir, ni Becky, ni Lionel n'osa prononcer un mot. Eux aussi pourraient s'en prendre une juste pour une blague qui aurait essayé de détendre l'atmosphère. De toute façon, personne n'avait envie de rire…

Enfin, Becky souffla :

« Quel enculé…

— Connor pense qu'il a vraiment tué ces enfants.

— Même s'il a raison, la peine de Price ne peut pas être alourdie. »

Sans un mot, Lionel fit craquer ses phalanges. Une longue cicatrice partait de la base de son pouce jusqu'à son poignet et la ligne, gonflée, avait l'allure d'un ver de terre brun. Ils avaient tous leurs propres marques de ce métier ingrat, mais Lionel avait une force qui lui avait permis de tenir pendant vingt ans. Une force qu'il puisait, disait-il, de sa femme et de ses trois filles.

« Il est déjà condamné à perpète, » continua sa collègue, « et notre rôle est de surveiller, pas d'alourdir une condamnation.

— Pour nous, ça ne changera rien, c'est vrai, » reconnut Lionel, « mais pense aux familles, Becky. Elles ne peuvent pas faire leur deuil pour le moment, et si Price n'avoue pas, il leur retire ce droit. »

Gavin se mordit la joue : il était tout l'inverse de son collègue, et pourtant, il admirait son calme, sa sagesse.

Devenir surveillant pénitencier, c'était cultiver une rage contre certains spécimens de l'humanité. Les petits dealers et voleurs de voiture pouvaient susciter de la pitié, ou bien du mépris, mais les violeurs, les tueurs, les manipulateurs inspiraient bien plus… Et puis ensuite, on apprenait à connaître les détenus, à les voir au-delà de leurs crimes, à essayer de comprendre. Un talent que Lionel avait perfectionné, et que Gavin essayait d'appliquer au jour le jour pour faciliter son quotidien, mais entre ce soleil de plomb et cette nervosité, c'était difficile.

Sans oublier sa relation avec Connor qui commençait et qui menait à quelque chose que Gavin n'arrivait pas à visualiser. Il avait peur que cela ne dure que quelques semaines, tout comme il avait peur que cela dure des années.

Et si leur histoire perdurait, est-ce que Connor apporterait ce que la famille Casillas apportait à Lionel ? Est-ce qu'il se sentirait plus heureux ? Plus fort ?

Depuis la fenêtre de la porte, Gavin observait Connor en pleine conversation. Au fond, il voulait croire qu'il pourrait être comblé avec cet homme. Il en était presque persuadé finalement.

D'ici, il entendait quelques mots seulement, mais assez pour comprendre que le détective obtenait enfin des aveux.

Connor écoutait le récit de l'ogre du Michigan en soutenant son regard, la mâchoire à peine contractée. Les derniers moments des deux enfants furent immortalisés sur l'enregistrement, leur peine gravée dans la mémoire de la machine.

Puis, une fois toutes les réponses enregistrées, Connor toucha l'icône d'arrêt. Sa mission était terminée.

« Je vous remercie, Price. » Le détective rangea son matériel et, avant de se lever, fit mine de se souvenir de quelque chose. « Oh, avant d'oublier : je devais vous remercier pour autre chose, d'après le gardien Reed, alors… Merci, à nouveau. »

Il lui adressa un sourire presque sincère, mais Price ne comprenait pas ce qu'il voulait dire et il le regarda avec de grands yeux, jusqu'à ce que Lionel vienne le récupérer.

Le détective était satisfait : il avait tous les éléments dont il avait besoin, et son retour au commissariat le rendait impatient. Toutefois, il ne quitta pas la prison sans demander à Gavin s'il allait bien.

La question laissa le gardien perplexe :

« Si moi, je vais bien ? C'est pas plutôt à toi qu'il faut poser la question ? Après ce que Price t'a balancé à la gueule ? »

Connor haussa les épaules, un rictus en coin : ce que le prisonnier lui avait dit était si méprisable que c'était déjà oublié. À sa place, Gavin aurait pété le nez de celui qui aurait osé lui parler comme ça et il aurait ruminé ces paroles pendant des jours. Mais non, de son côté, Connor restait imperturbable.

À l'abri des regards, Connor saisit son poignet avec une douceur compatissante et essaya de faire rire son partenaire :

« Peut-être que Price est jaloux ?

— Et de qui ? De toi ou de moi ?

— Je dirais de toi. »

Connor lui fit un clin d'œil et c'était comme si la température perdait enfin quelques degrés, comme si l'orage qui tonnait depuis des heures dans son ventre cessait.

Le policier possédait une force différente de la sienne et Gavin imagina qu'elle était similaire à celle de Lionel : tranquille, mais solide. Une force de chêne sur laquelle on peut se reposer avec une confiance totale.

Oui, Gavin allait bien. Il savait que désormais, il irait bien.