« Gavin, je te jure que si tu m'approches avec cette spatule, tu vas le regretter.

— Quelle spatule ?

— Je sais ce que tu caches derrière ton dos. »

Connor ne bougeait pas de l'escalier, refusant de descendre. Certes, il avait une chaise pliée sur le bras qui commençait à peser, mais il savait que Gavin se lasserait le premier dans ce duel, alors il la posa près de lui.

Et, comme il s'y était attendu, son copain finit par hausser les épaules pour déclarer forfait, laissant alors l'arme en évidence : une spatule couverte de sucre, de compote de pomme et de farine, mixture pour l'apple pie qui cuisait en ce moment au four.

« Et t'aurais fait quoi ? À part le dire à ton père ? »

Connor éclata de rire, descendant les dernières marches et se dirigeant vers la terrasse : après avoir ajouté deux chaises, il mettrait les couverts et il ne resterait plus qu'à attendre le retour d'Amanda et de Hank, qui s'étaient absentés pour faire quelques courses.

C'était la seconde fois que Gavin venait manger chez les parents de Connor, et de façon surprenante, s'il s'entendait avec Hank, il avait une bien meilleure affinité avec Amanda. Peut-être parce qu'à sa manière, elle lui rappelait Connor avec cette volonté à être sous son meilleur jour, à s'habiller avec goût et à faire preuve d'un calme inébranlable.

Pour aujourd'hui, elle avait opté pour un tailleur parme et l'un des pans du col était assez long pour servir de châle. Elle avait aussi réuni ses tresses en une queue de cheval épaisse, et, signe d'une certaine originalité, certaines mèches étaient teintées en différentes nuances de bleu. Amanda Stern bougeait toujours avec une grâce étudiée, la posture aussi élégante que celle de ces dames du dix-neuvième siècle et le contraste, quand elle s'asseyait près de Hank, avec son baggy noir et un t-shirt militaire, était amusant.

Hank Anderson, les cheveux coupés courts mais la barbe bien fournie, avait le regard d'un bleu délavé, tout le contraire des yeux de son fils, sombres et boisés. Cependant, à chaque fois qu'il regardait sa famille, la couleur devenait vive et étincelante. Sa carrure d'ours faisait qu'il dépassait Amanda même quand elle portait des talons, mais son ombre imposante n'était que l'appendice d'un amour protecteur.

Gavin, au premier coup d'œil, avait compris combien ils s'aimaient, combien ils tenaient à leur fils. Une famille unie qui l'avait accueilli chaleureusement.

Malgré des débuts difficiles, Connor voyait désormais Amanda comme une mère ; la femme qui lui avait donné naissance était tombée malade quand il était encore trop jeune et elle était partie avant même que sa mémoire d'enfant n'ait dessiné les traits de son visage. Une fois qu'il avait accepté cette seconde maman, elle avait pu lui apporter bien du soutien, et Gavin était touché de voir combien leur complicité était toujours solide.

D'ailleurs, comme Connor avait souvent complimenté les talents de son petit ami en cuisine, Amanda, avec cette amabilité qui semblait venir d'une autre époque, avait demandé à l'invité s'il accepterait de s'occuper du dessert. Bien sûr, face à ces yeux d'inquisitrice, impossible de refuser. Et puis, ç'aurait été lâche…

Sur la terrasse, seuls les rosiers avaient gardé leurs fleurs ; les autres plantes s'étaient déjà dénudées pour l'automne, ne gardant que leurs feuilles encore gonflées de chaleur. Il faisait tellement bon qu'ils pourraient passer l'après-midi à l'extérieur, en priant tout de même pour que les guêpes n'approchent pas trop des assiettes.

Connor devait retourner à l'étage pour aller chercher la quatrième chaise. Quand il revint dans le hall, Gavin sauta sur l'occasion pour le piéger : il passa son index au fond du saladier à nettoyer et étala une trace de compote sur la joue de Connor.

La victime se mit à rire, essayant de saisir le saladier.

« Espèce de salaud !

— J'ai laissé le paquet de farine ouvert dans la cuisine, fais gaffe ou je vais en chercher ! »

Il fut obligé de poser le bol sur le meuble le plus proche ; hors de question de casser de la vaisselle à cause d'une maladresse.

Connor le saisit au niveau de la taille et essaya de le pousser jusqu'à la cuisine, jugeant que c'était un meilleur terrain de jeu, mais Gavin résistait plutôt bien, contrebalançant avec son poids.

C'était deux gamins de trente ans en train de chahuter, riant si fort que Sumo s'était mis à aboyer depuis le jardin, plus envieux qu'inquiet. Sumo était un chiot turbulent, tellement joueur et maladroit qu'il avait cassé, le matin-même, une lampe de chevet et Amanda lui avait interdit de revenir dans la maison jusqu'au soir. Tous ces éclats de joie lui donnaient envie de participer.

Tout d'un coup, sentant qu'il commençait à s'essouffler, Connor abandonna et recula d'un pas. Gavin interpréta mal ce recul, pensant que son amant préparait quelque chose, et un faux mouvement leur fit perdre l'équilibre.

Pendant un instant, il n'y eut plus aucun rire : Sumo entendit un bruit sourd, un grognement puis plus rien.

Gavin sentit son coude heurter le parquet et son genou cogna celui de Connor. Ce dernier, rassuré, regardait le saladier qui reposait, en sécurité, sur le rebord de la table d'appoint.

« Heureusement que tu l'as posé. »

Gavin confirma.

« On aurait fui avec Sumo, sinon. »

Connor approuva, même si plaisanter rimait avec douleur après la chute qu'ils venaient de faire. Gavin remarqua alors que la trace de confiture était toujours sur la joue de Connor et il le lui fit remarquer.

Ils partirent dans un tel fou rire qu'ils n'arrivaient pas à se relever. Connor en avait les larmes aux yeux, un bras sur le dos de Gavin. Incapables de parler, ils eurent besoin de plusieurs minutes avant de se calmer, et même après, leurs joues étaient encore rouges à force de rire, les abdos douloureux.

La porte vers la terrasse était toujours ouverte, laissant entrer une brise chargée de soleil. Ils n'avaient même pas fait attention au chiot qui jappait par moments.

Connor essuya enfin la trace et porta son doigt à sa bouche :

« Ça va, j'ai l'impression que tu as bien réussi le dessert. »

L'apple pie était toujours en train de cuire : le parfum qu'elle dégageait gagnait en intensité, prometteuse. Gavin espérait que Connor avait raison : il avait des beaux-parents à impressionner.

Il voulut le remercier, mais quelque chose l'interrompit, frappé par la situation.

Il était allongé sur son petit ami, dans le hall des parents de ce dernier, après avoir cuisiné le dessert pour la famille, la demande d'Amanda étant en fait une occasion de s'intégrer, de participer.

L'été se terminait et il avait pourtant l'étrange impression que leur histoire ne faisait que commencer. Gavin posa sa paume contre la cravate, sentant le rythme cardiaque juste en-dessous.

« Je suis en train de tomber amoureux, Connor. »

Un coup sec et violent répondit contre sa main.

Connor écarquilla les yeux, surpris par cet aveu.

En trois mois, ils n'avaient pas une seule fois mis des mots sur ce qu'ils ressentaient ; ils l'avaient exprimé par des gestes, assez souvent, mais en fin de compte, confesser des sentiments à voix haute pouvait être aussi beau que de les démontrer.

« Je t'aime aussi, Gavin.

— Je m'en doutais, mais je savais pas si je…

— Il fallait qu'on tombe pour de vrai pour que tu te rendes compte que tu tombais amoureux ? » C'était une tentative de moquerie pour masquer combien il était, en réalité, comblé. « C'est original. »

Il amena son homme contre lui pour l'embrasser. Dans l'air persistaient les odeurs de gâteau et d'été, chaudes et réconfortantes.

Durant le repas, plus tard, leurs mains s'étaient croisées, ce qui n'avait pas échappé à Amanda qui nota un changement. Le sourire qu'elle adressa à son fils prouvait qu'elle était ravie et elle n'oublia pas de féliciter Gavin pour le dessert, ajoutant que c'était certainement parce qu'il avait été fait avec amour.

Bien que très sérieuse, il n'était pas rare qu'Amanda plaisante, et, Gavin s'en rendait compte aujourd'hui, elle avait encouragé leur histoire dès le début, convaincant même Hank qui était, à cette époque, plus dubitatif.

Deux ans après sa mort, Amanda lui manquait terriblement, à lui aussi…