Commissariat de police de Detroit
16 juin 2038
Le premier matin où Freddy était sorti de sa cachette, il était venu se rouler en boule contre son nouveau maître. Quand ce dernier s'était réveillé, il avait heureux de trouver le chat recroquevillé contre un oreiller.
Après plusieurs tours dans l'appartement, Freddy avait fini par se familiariser avec cet univers plus grand, plus chaleureux. De sa cage, il n'en avait que quelques vagues souvenirs.
Quoiqu'un détail lui semblait curieux : l'humain, lui aussi, faisait parfois le tour de son appartement comme s'il le redécouvrait, comme s'il cherchait quelque chose. Parfois, il observait les photos accrochées dans l'entrée et il ruminait. À d'autres moments, il vérifiait son téléphone, écrivant des messages à quelqu'un qui ne pouvait pas les lire.
Dans les espaces creux, il semblait perdu et, surtout, profondément malheureux.
Malgré cet état un peu déprimé, son maître n'était pas avare en câlins, et Freddy ronronnait comme une vieille chaudière, le front brûlant de bonheur. Sa présence aidait vraiment Gavin, lui qui commençait finalement à perdre patience.
La veille, il avait mis son réveil avec l'intention de retourner au commissariat : il avait besoin de s'occuper, ou autrement il allait devenir fou avant le retour de Connor. Ses messages, quarante-et-un jusqu'à maintenant, étaient des bouteilles à la mer qui n'avaient pas encore été lus par leur destinataire, mais il ne perdait pas espoir et persistait à rappeler à son homme qu'il pensait toujours à lui.
La voiture n'était pas encore réparée, ce qui obligeait Gavin à se déplacer en métro. En chemin, les écouteurs sur ses oreilles, il cherchait les titres des Guns N'Roses.
Leurs chansons n'avaient jamais paru aussi amères.
Combien de fois il avait entendu Connor chanter par-dessus la voix d'Axl ? Combien de fois ils avaient repris le refrain de Civil War ensemble ? Ou de Bad Apples ? Combien de fois Connor avait abandonné de finir Don't Cry, trop ému par ce morceau ? Surtout quand il regardait Gavin en chantant « I still love you » ?
Gavin sortit son portable et, guidé par la voix du chanteur, écrivit un passage de November Rain.
« So never mind the darkness.
We still can find a way,
'Cause nothin' lasts forever,
Even cold November rain. »
Gavin le savait : quand Connor se réveillerait, il compléterait la suite, comme il l'avait toujours fait.
Debout, seul dans la foule qui avait rempli le wagon, Gavin fixait l'écran. Il aurait donné cher pour que son homme réagisse dans la minute, lui réponde là, maintenant, sans attendre.
À cette pensée désespérée, il était prêt à faire demi-tour, à rentrer pour se terrer dans leur appartement. Alors, pour regagner quelques forces, il changea de groupe, presque à contrecœur, et resta avec les Ramones jusqu'à destination.
Devant le commissariat, des collègues discutaient, prenant le soleil en même temps que leur pause, savourant soit un café, une cigarette, une bonne conversation, ou, pour certains, les trois en même temps. Les uniformes noirs contrastaient avec la verdure qui entourait l'établissement et bordait le chemin qui menait au parking. Quel bonheur de pouvoir sortir, les talons plantés dans l'herbe, les joues réchauffées par les premiers rayons.
Si ce plaisir semblerait plus fade à Gavin, au moins, bosser lui permettrait de penser à autre chose.
Alors qu'il s'approchait de l'entrée, des collègues écartèrent leur cigarette ou leur gobelet de leur bouche, hésitant entre un sourire accueillant ou une moue désolée. Certains baissaient le regard comme si le détective était en deuil, et ceux-là, Gavin avait une sérieuse envie de les frapper. Quoi ? Pourquoi cette pudeur pleine de pitié ? Le prénom de Connor allait être un tabou ? Plus personne ne parlerait du lieutenant Anderson, même s'il était encore en vie ?
Dans le hall d'entrée, Tina discutait avec une femme sur le départ ; une jeune asiatique avec un cocard violacé, un cadeau récent de sa copine. La violence pouvait empoisonner n'importe quel couples et Gavin soupira, heureux que Connor et lui n'en soient jamais arrivés là.
En l'apercevant, sa collègue lui adressa un signe de main : dès qu'elle aurait fini de discuter avec la victime, elle viendrait le voir.
Quand il s'installa, son bureau parût plus petit qu'autrefois. Les chocs récents perturbaient ses repères. Arriverait-il à bosser entre les sonneries des téléphones ? Les éclats de voix depuis les cellules ? Les bruits de pas en continu dans les couloirs ? Les coups d'œil vers lui ? Il pensait que la tension entre ses épaules ne pouvait pas empirer, et pourtant…
Pitié, que cette putain de journée commence et que tous les policiers retournent à leur ordinateur.
Un gobelet rempli de café noir se posa sur le rebord du bureau ; une offrande amicale de Tina, sans oublier le sourire franc qu'elle lui adressa.
« Je sais que c'est une question idiote, mais… tu vas bien ?
— J'essaie d'aller mieux, en tout cas. »
Il la remercia d'un signe de tête. Le carton était brûlant, ce qui l'obligea à le laisser de côté.
« Quand on a reçu l'appel de la clinique, on a vraiment cru que Fowler allait tourner de l'œil. »
C'était dur à croire que le capitaine puisse être si sensible, mais en ce moment, Gavin n'avait pas la force de douter de quoique ce soit.
« D'ailleurs, Tina, tu sais quelque chose à propos de cette clinique ?
— Comment ça ?
— Elle était… bizarre. Je n'ai vu qu'un seul docteur, une seule infirmière, et ils avaient aucun logo, rien.
— T'as le nom du docteur, au moins ?
— Il a juste dit qu'il s'appelait Kamski. »
Si Tina suspectait que la mémoire de Gavin soit embrouillée par des médicaments, elle garda cette idée pour elle et prêta plutôt une épaule à son ami.
Le nom du docteur n'était pas un nom si commun : en cherchant bien, ils finiraient par trouver une identité, mais ça prendrait quelques jours. De plus, l'officier promit de récupérer le numéro de téléphone qui avait été utilisé ; le détective pourrait alors essayer de tracer l'appel.
« On a eu très peur, Gavin, et on est heureux de te revoir. On espère que Connor sera vite de retour aussi. »
Le détective Reed était plus qu'un collègue ; c'était un ami, et cette rencontre, Tina la devait à Connor, grâce au fait qu'il ait réussi à convaincre Gavin de quitter le milieu carcéral.
