Gavin venait tout juste de passer le seuil de la porte d'entrée quand Connor se précipita pour le prendre dans ses bras. L'inexprimable passait par des gestes de réconfort : l'étreinte, le baiser sur la tempe, le second dans ses cheveux.
D'habitude, les jeudis, le gardien terminait en milieu d'après-midi.
Alors qu'il était bientôt 20 heures.
La journée avait été épuisante, aussi épuisante que la précédente.
La veille, un détenu du nom d'Alex Barney s'était pendu dans sa cellule. Son corps avait été découvert par Gavin et un autre gardien, trop tard pour être encore sauvé. Ce dealer de trente-quatre ans avait extrait les câbles électriques qui longeaient le plafond de sa cellule et s'y était accroché. Pas de nœud, pas de crochet : les gaines bleues, qui avaient ressemblé à d'épaisses veines gonflées, avaient tenu, supportant le poids du mort.
Alex Barney avait eu un joli visage avec des lèvres pleines et un nez à peine busqué, mais la mort l'avait enlaidi : la pression autour de la gorge avait donné au visage une empreinte simiesque, et la bouche avait été étirée, boudeuse à l'excès. La peau s'était changée en cire humide, donnant des reflets verdâtres au teint hâlé…
Le détenu de la cellule voisine s'était plaint que sa télévision ne marchait plus, et quand il avait appris pourquoi, il avait essayé, la tête coincée entre les barreaux, de cracher sur le cadavre. C'était la seule réaction que la mort de Barney avait suscitée.
La nuit dernière, tout en écoutant ce récit, Connor avait bercé Gavin contre lui, à l'abri, sous les draps.
De toute la journée, il n'avait envoyé aucun message, posé aucune question : il avait patienté jusqu'au soir pour connaître la suite des événements.
« Que s'est-il passé, alors ?
— J'ai découvert pourquoi Alex s'est suicidé. »
Connor embrassa la pointe de son oreille, le soutenant toujours ; il l'aurait porté jusqu'au lit, il l'aurait soulevé, lui et tous ses soucis. S'il ne laissait rien paraître, il était quand même ému à entendre la voix brisée de Gavin, à sentir comment les mains s'agrippaient à sa chemise.
Mais le gardien hésitait à expliquer ce qu'il avait découvert, la mâchoire paralysée. Il articula un faible :
« Je sais pas si je peux t'expliquer ça…
— Gavin, je travaille dans la police, à Detroit en plus, alors il m'en faut beaucoup pour me choquer. »
Bien sûr. Le détective avait vu des cadavres, avait assisté à de violentes interactions, tout comme il avait déjà été témoin de situations gênantes, gardant toujours une neutralité exemplaire… Mais ce n'était pas vis-à-vis de Connor ; c'était par respect pour Alex.
Le gardien non plus n'était pas facilement impressionnable, mais ce crachat plein de mépris l'avait heurté, et maintenant, il avait dans la gorge le poids d'un secret.
Il fixa Connor, son air attentif mais sans curiosité obscène. Il avait beau être détective, ses traits étaient empreints parfois d'une innocence, comme quand il haussait les sourcils de cette façon et qu'il serrait ses lèvres. Gavin pouvait lui accorder toute sa confiance. Et il avait besoin de partager ce fardeau.
Le mieux était de commencer par le début.
Alex Barney était un chimiste des temps modernes, pas excellent, mais habile dans ses contacts, s'entourant d'une clientèle fidèle. Lors de son procès, il avait alourdi sa peine en se montrant désinvolte : la justice ne plaisantait pas avec la drogue, et elle montrait encore moins de pitié pour les dealers qui s'imaginaient au-dessus des lois.
Tutoyer les policiers et faire le coq devant son avocat étaient une chose, garder la même assurance en prison en était une autre. Le dealer s'était imaginé que les quatorze mois à l'ombre seraient longs, mais qu'ils passeraient plus vite en s'occupant un peu… et lors de la première nuit derrière les barreaux, la réalité l'avait frappé dans les dents : il était en prison. Pendant quatre-cents-vingt-six jours, il allait partager ses repas avec des délinquants plus imposants que lui, des désespérés qui n'avaient plus rien à perdre.
À cause de sa première attitude, Alex Barney ne s'était pas fait d'ami parmi les gardiens, et ses tentatives auprès des détenus n'avaient pas vraiment été plus fructueuses…
Mais il ne s'était pas pendu pour attirer l'attention sur sa petite personne, il y avait quelque chose d'autre. Gavin s'en était déjà douté quand, au moment de la découverte, il avait aperçu deux cigarettes sur le lit. Ç'aurait pu être anodin, mais Alex Barney ne fumait pas. Le gardien l'avait déjà entendu faire cette blague : « je me pique peut-être, mais j'ai les mêmes poumons que quand j'avais huit ans ! »
Même si ce détail l'avait interloqué, Gavin l'avait gardé pour lui.
Cela ne l'avait pas empêché de fureter et de tomber sur de nouveaux éléments, obéissant à une sorte d'instinct, alors que ce n'étaient que des petites choses qui semblaient sans importance : des heures échangées sur les plannings, de nouveaux liens entre certains détenus, un sac oublié dans la cour, un téléphone portable sans forfait.
Gavin était resté jusqu'au soir, il était resté jusqu'à découvrir qu'Alex Barney était devenu…
« … Ce qu'on appelle une "pute". » Compléta doucement Connor, et Gavin confirma d'un signe de tête.
Ce genre de chose arrive tous les jours, dans toutes les prisons du monde, mais c'était la première fois que Gavin découvrait les faits par lui-même.
En remontant la piste aveugle, il avait trouvé dans le portable une vidéo pornographique. Et elle datait de lundi dernier.
Du frigo, Gavin sortit une bière fraîche, malgré les températures frileuses qui allaient avec la fin de l'hiver. Quand il avait fermé son casier à la prison, le soleil s'était déjà englué à l'horizon : le genre de luminosité qui fait comprendre que la journée est terminée et qu'il ne reste plus qu'à aller se coucher, juste avant d'enchaîner avec demain.
Le directeur de la prison lui avait accordé, à lui et son collègue, trois jours de repos, mais Gavin n'était pas sûr de vouloir les prendre.
Accoudé au comptoir de la cuisine, Connor réfléchissait. Il savait que ce n'était pas le moment, alors il garda ses félicitations pour plus tard, mais cela ne changerait rien au fait que Gavin avait assuré un véritable travail d'enquêteur. Un travail qui n'entrait pas vraiment dans ses fonctions et qui avait pourtant été mené à bien. Les suicides en prison étaient encore si courants que, sans Gavin, les raisons d'Alex Barney auraient pu être emportées dans sa tombe.
Quand Gavin reposa la bouteille, Connor en profita poser sa main sur la sienne. Elle s'attarda, comme si elle caressait en même temps l'idée que le gardien rejoigne la police. Cette lubie venait juste de s'imposer, mais elle avait en fait commencé à se former depuis un moment, depuis que Connor avait vu et revu les cicatrices. Celle sur le nez de Gavin n'était qu'un souvenir parmi tant d'autres : une cicatrice, plus longue, descendait sur son dos, de ses côtes à ses reins, tandis qu'une troisième, en forme de V, marquait son épaule. Et Dieu savait si une autre était camouflée par le tatouage de la pieuvre sur son bras ; il était si grand que Connor n'aurait pas été surpris que ce fût le cas.
Le pire était qu'aucune n'avait été volontaire : si Gavin ou un de ses collègues étaient blessés, c'était, la plupart du temps, fortuit, car en tant que gardiens, ils s'interposaient dans les conflits et les lames de fortune dérapaient.
Et puis, il n'y avait pas que les entailles : deux semaines auparavant, Gavin s'était tordu le poignet en séparant deux détenus et il ressentait encore quelques douleurs.
Un vrai dompteur dans une cage remplie de fauves.
Connor s'efforça de repousser cette idée au fond de son crâne et écouta plutôt Gavin, qui lui exposa ce qu'il avait prévu : il n'allait pas prendre les trois jours, mais dès demain, il donnerait le relais à des collègues appartenant à une branche spéciale de la surveillance pénitentiaire et il insisterait sur le besoin d'une autopsie complète.
Connor posa ses paumes contre la mâchoire de son homme, l'obligeant à le regarder.
« Gavin, tu es fatigué et tu as vécu quelque chose d'éprouvant. Prends ces quelques jours pour t'aérer la tête, d'accord ? Tu peux envoyer un mail à ton patron, mais ne t'épuises pas. »
Peut-être que Connor ne voulait pas qu'il y retourne : si les violeurs apprenaient que le gardien Reed avait mis à jour leur petit jeu, alors sa vie serait menacée…
Un peu plus suppliant, Connor ajouta :
« Repose-toi un peu. Pour t'en remettre, pour réfléchir, d'accord ? »
