Commissariat de police de Detroit

16 juin 2038


Et Gavin avait réfléchi. Il avait surtout réfléchi à la proposition que Connor lui avait fait un mois plus tard ; celle d'intégrer la police de Detroit.

Pour le convaincre, Connor lui avait assuré qu'il avait ce quelque chose qui ferait de lui un bon enquêteur : observateur — peut-être un peu inquisiteur, mais dans la police, ce n'était pas forcément un mal — raisonné, logique… Et puis, sa santé physique était un atout qui manquait à certains collègues devenus bedonnants !

Après plusieurs mois de réflexion, Gavin avait posé sa démission et passé le concours. Tout du long, il fut soutenu par le détective qui fut ravi de l'accueillir comme collègue, et en octobre, il avait rencontré Tina Chen, cette petite nana avec qui il s'était tout de suite entendu. Peut-être parce qu'ils avaient le même humour acerbe et la même franchise.

Discuter avec elle lui avait fait un bien fou.

Autrefois, ces moments étaient d'une grande banalité, s'insérant au cours de la journée sans qu'ils ne s'en rendent compte, mais aujourd'hui, Gavin mesurait mieux ces petits bonheurs, redécouvrant leur valeur. Leur effet placebo.

Ensuite, il s'occupa de diverses tâches, éloignant ses pensées de la clinique de Kamski. Les cauchemars rattachés à cet endroit, sous la lumière du jour, devenaient ridicules et le froid qu'ils lui avaient inspiré n'avait plus aucune emprise.

À un moment, Tina toqua contre son bureau et lui indiqua qu'un homme souhaitait signaler une disparition.

« Tu te sens de prendre sa déposition ou tu préfères attendre un peu avant de t'occuper d'une affaire ?

— J'ai assez attendu comme ça, Tina, t'en fais pas. »

Elle assura qu'elle pouvait comprendre, lui adressa un signe de tête, et retourna vers l'entrée.

Gavin eut le souffle coupé quand l'homme entra dans le hall, et il ne fut pas le seul : tous les policiers redressèrent la tête dans un seul mouvement, bouche bée, pendant que le géant essayait de slalomer entre les bureaux. Les épaules larges saillaient sous une chemise de bûcheron, et le rouge semblait vif sur la peau noire.

En apercevant ces mains, Chris bénit le ciel que l'homme soit un témoin et non pas un criminel : ses couilles rétrécissaient rien qu'à l'idée de devoir lutter contre une telle montagne.

Pourtant, seule la taille du géant était une menace, car son visage exprimait une telle tristesse que certains policiers basculèrent de la peur à la compassion. Aucune nervosité ne venait agiter le visiteur ; tout juste une grande lassitude, comme si les grands pieds étaient trop lourds à déplacer.

Même quand il s'assit devant le bureau du détective, l'homme restait impressionnant. Gavin redressa le dos, mais sans succès : il se sentait toujours intimidé.

« Vous avez dit à ma collègue que c'était pour signaler une disparition ?

— Oui. »

Il avait une belle voix sombre, le genre qui prend son élan depuis le fond de la gorge.

« Je vais vous demander de décliner votre identité.

— Je m'appelle Luther Andronikov. » Gavin haussa les sourcils et l'ombre d'un sourire passa sur les lèvres de l'homme : qu'une personne noire porte un nom russe ne laissait jamais sans réaction et Luther avait l'habitude des regards surpris. Il n'était pas afro-américain : véritable patchwork d'origines, Luther précisa qu'il était né à Vancouver, adopté par une famille russe. À trente-six ans, il était garde forestier, un grand passionné de nature qui s'adaptait mal aux villes, mais à Detroit, il avait rencontré la femme de sa vie. « J'habite au 15331 Ferguson Street, avec mon épouse, Kara, et sa fille, Alice Williams, d'un premier mariage. »

Gavin saisit les informations sur son ordinateur, à la fois surpris et ravi de ne pas avoir à poser ses questions : les échanges n'étaient pas toujours fluides dans un commissariat et il y avait des centaines de questionnaires à essayer pour obtenir tout ce dont les policiers avaient besoin, mais Luther était coopératif.

« Et la personne portée disparue ?

— C'est ma femme. »

Ah, il comprenait mieux : Luther avait décidé de ne pas perdre de temps en questions-réponses interminables.

Sur son annulaire, une alliance dorée se patinait déjà, rappelant à Gavin qu'il gardait la sienne autour du cou, au bout d'une chaîne et caché sous son t-shirt pour le moment.

« Kara, donc ?

— Kara Andronikov, elle a pris mon nom quand nous nous sommes mariés.

— C'était quand ?

— Il y a quatre ans. Mais nous nous connaissons depuis six ans. »

Une histoire presque aussi longue que celle de Gavin et Connor.

Luther parlait sans difficulté, mais il avait parfois une absence qui semblait provenir de sa poitrine, comme un pincement de cœur si fulgurant qu'il paralysait sa langue, puis il chassait cette douleur.

Une peine que Gavin comprenait, qu'il partageait même, et ce point commun le poussa à sympathiser tout de suite avec le géant.

« Quand est-ce que Kara a disparu ? »

Gavin regretta cette familiarité qui lui avait échappé : il ne s'était jamais montré aussi compatissant avec ceux qui venaient témoigner, usant plutôt des noms de famille que des prénoms, mais Luther ne montra aucun signe d'embarras.

« Kara a disparu depuis deux jours. Je sais que c'est long, mais le premier soir, j'ai appelé et un de vos collègues m'a assuré qu'on ne pouvait pas signaler la disparition d'une personne majeure sous un délai de quarante-huit heures.

— Vous l'avez vue partir ?

— Non, mais elle était à la maison, et… La maison n'a aucun signe d'effraction, son manteau et ses chaussures n'étaient plus là, et tout était en ordre.

— Vous vous étiez disputés ? »

Luther soupira : le policier au téléphone lui avait demandé la même chose, alors Luther donna au détective la même réponse :

« Non, tous les couples ont des problèmes, monsieur, euh, détective Reed, » se corrigea Luther en lisant rapidement le nom sur la plaque, « mais Kara et moi ne nous disputions que si l'un ou l'autre s'était trompé de date pour un rendez-vous médical ou avait oublié de racheter du papier toilette. » Luther essaya de rire, mais ces souvenirs étaient plus douloureux qu'amusants. « Et puis, il y a Alice. Elle a huit ans et je l'élève comme ma propre fille, mais Kara ne la laisserait jamais, elle lui aurait dit quelque chose…

— Elle aurait pu lui demander de garder un secret ?

— La petite ne dort plus depuis deux nuits tellement elle pleure, détective. Hier soir, elle est venue dormir avec moi : elle a peur que je l'abandonne aussi. Si elle savait quelque chose, elle ne réagirait pas comme ça. »

Gavin devait reconnaître que Luther avait raison. La peur de l'abandon est une chose pour laquelle les enfants ne peuvent pas mentir.

« Vous avez parlé d'un premier mariage, vous pensez qu'il pourrait y avoir un lien ? Est-ce que Kara a toujours des contacts avec son premier mari ?

— Todd Williams et elle ont été mariés pendant trois ans, mais ça s'est… mal fini. Il était chauffeur de taxi, à l'époque, et avec les voitures automatiques, il a perdu son emploi. Il a eu… des problèmes d'addiction. » La pudeur de Luther était noble : peu de seconds maris laissaient autant de dignité à leur prédécesseur. « Kara n'avait plus confiance et c'est la raison pour laquelle elle a demandé à avoir la garde exclusive d'Alice.

— Vous n'avez jamais été menacé par Williams ? Ni Kara, ni Alice, ni vous ?

— Non. Enfin, rien de grave : il peut avoir Alice un week-end tous les mois depuis deux ans, et on a bien entendu deux ou trois réflexions au début, mais rien qui ne ressemble à une menace.

— Malheureusement, on peut pas faire grand-chose… » Soupira Gavin. « J'imagine qu'avant d'appeler la police, vous avez essayé de contacter votre femme ?

— Son portable est toujours allumé, mais elle ne décroche pour personne. Ce qui est bizarre, c'est qu'elle a laissé son chargeur à la maison… »

Si Luther avait la carrure d'un buffle, il avait de beaux yeux de biche, comme s'ils avaient toujours été larmoyants. Gavin n'était pas surpris d'y trouver de l'incompréhension, mais c'était plus que ça, il y avait une sorte de… une sorte de tourmente ?

Le détective réfléchissait aux dernières questions, et l'une d'elles allait confirmer si Connor et Kara avait un point commun :

« Est-ce que Kara a… est-ce qu'elle souffre de dépression ? Ou un autre trouble psychologique ?

— Non. Elle a eu des moments difficiles dans sa vie, mais elle n'est pas dépressive et n'a jamais eu de… elle n'a jamais eu de tendances suicidaires. En fait, elle a commencé à écrire un livre depuis quelques mois, elle s'investit beaucoup dedans, même quand… »

Luther était prêt à ajouter quelque chose, mais pour la première fois, il referma brusquement la bouche, avec le réflexe inconscient de secouer la tête.

« Oui ?

— Non, je pensais à quelque chose, mais ça n'a pas d'importance.

— Vous êtes sûr ?

— Depuis quelques temps, je ne suis plus sûr de rien, si ce n'est qu'Alice a besoin de sa maman et… et moi aussi, j'ai besoin de Kara. »

Gavin garda le silence, au cas où le témoin reviendrait sur sa décision, mais il n'obtint rien de plus.

Dans la majorité des cas, ces disparitions étaient un besoin de changer d'air, une punition infligée à l'autre, et même si Gavin croyait Luther, son métier lui demandait d'être plus sceptique. Autant, il retrouverait Kara Andronikov chez une sœur ou une cousine, elle lui expliquerait que son mari avait commis une petite infidélité et…

Mais sa fille alors ?

Dans la fiche civile, la photo de Kara présentait une femme aux traits adorables. Fine et délicate, tout l'inverse de son époux. Même figé, son regard restait doux et bienveillant, protecteur dans un tout autre registre que celui de Luther.

Des troubles psychologiques pouvaient apparaître en cours de vie, et peut-être que Luther ne voulait pas reconnaître que sa femme était malade. Ou était-ce Todd Williams ? Est-ce que Kara avait des comptes à régler avec son premier mari ? Son portable restait joignable, même si elle ne décrochait pas, peut-être parce qu'il était en possession de l'ancien chauffeur de taxi ?

Sur une fiche, Gavin lista toutes sortes de possibilités, prêt à les rayer les unes après les autres.

Maintenant que le géant avait quitté la commissariat, Tina put se ruer sur le bureau de son ami. Qu'est-ce qu'il lui a dit ? S'était-il senti oppressé par ce colosse ? Le suspectait-il ?

« Je sais ce qu'on dit, dans ce genre de cas, » répondit Gavin, fixant toujours l'entrée où le géant avait disparu, « que le conjoint est le suspect numéro un, mais pas lui… Tu sais à qui il me fait penser ?

— À Terry Crew avec tous ses muscles dans Brooklyn 99 ?

— Sors-moi encore une réplique de ce vieux truc, Tina, et je te fous dans une cellule. » Pour le provoquer, elle éclata d'un rire diabolique : elle lui réserverait son imitation de Rosa pour plus tard. « Non, sérieusement, il me fait penser à ce personnage dans un des romans de Stephen King, celui qui se passe dans une prison.

La Ligne verte ?

— Ouais. Il me fait penser à John Coffey. »

Avec ses yeux malheureux et sa carrure, Luther semblait être une réincarnation du personnage du King, et comme John Coffey, il semblait assez grand pour cacher un secret qu'il n'avait pas voulu partager.