Sleepy Hollow State Park
17 juin 2038
La sève qui suintait de l'écorce diffusait une odeur violente et sauvage, faisant de la forêt un sanctuaire majestueux.
Autrefois, ce coin de verdure servait de plage aux familles passionnées de camping et de pêche, mais le lac avait rétréci et les poissons qui y vivaient étaient désormais des espèces protégées. Les rives où l'eau s'était jetée depuis des années s'étaient asséchées, devenant des ventres de terre où des sapins avaient planté leurs racines.
Aux pêcheurs avaient succédé des randonneurs, aux familles avaient succédé des sportifs.
Tandis qu'elle attendait que Luther salue ses collègues dans la pièce à côté, Alice observait les photos de ce passé qu'elle n'avait jamais connu. Que ce lieu soit devenu plus verdoyant ne la dérangeait pas : bercée par des légendes celtes, la petite fille préférait la hauteur des arbres à la profondeur des eaux. Elle ne voyait aucun intérêt à regarder danser les poissons quand elle pouvait entendre les oiseaux et les branches chanter.
La voix grave, derrière la porte, rassurait Alice. Hier soir, Luther lui avait expliqué qu'un policier s'était mis à la recherche de sa maman, et qu'il ferait tout pour la reconduire à la maison. Ce n'était pas une promesse, mais l'espoir lui avait permis de dormir toute seule.
Avec la disparition de Kara, la petite pouvait rater l'école jusqu'à lundi prochain et son beau-père l'avait emmenée avec lui sur son lieu de travail. Le parc n'ouvrirait que dans deux heures, et sa visite matinale était donc un privilège. Les parents de ses camarades travaillaient dans des bureaux exigus, le dos courbé vers des écrans trop grands, mais Luther, lui, veillait sur ce coin de nature, libre et heureux.
Et puis, il avait un chouette blouson. Certes, il ne le portait pas en ce moment à cause des températures trop hautes, mais la veste reposait sur les genoux d'Alice, alors elle pouvait l'admirer autant qu'elle le désirait.
Avec un geste plein de soin, Alice plia la veste près d'elle ; elle n'en aurait pas besoin, aujourd'hui. Durant les jours plus frais, elle adorait l'avoir sur le dos, et elle aurait eu trois sœurs qu'elles auraient pu le porter toutes ensemble tellement le blouson était immense. Mais ce matin, elle pourrait le rester ici.
Le nom du propriétaire était cousu sur une des poches situées au niveau de la poitrine, mais l'enfant n'arrivait jamais à le dire correctement.
« Andro… And… Androki… Androkof… »
Au début, elle avait été un peu jalouse que sa maman ne porte plus le même nom qu'elle, mais finalement, ce n'était pas plus mal. Williams, ça, elle arrivait à le prononcer, et ne pas réussir à dire son propre nom, ç'aurait été absurde…
Quand le garde forestier vint la retrouver dans le hall, elle plaça sa minuscule main dans la sienne, si grande et solide. Avant-hier, quand il avait tenté de la réconforter en caressant ses cheveux, Alice se souvenait qu'elle tremblait.
C'était dur de voir un adulte si grand pleurer. Voir leurs larmes tomber, c'était voir le monde s'effondrer.
Une brise venait secouer les feuilles au-dessus des têtes, faisant jouer la faible lumière qui s'éparpillait. Ici, il n'y avait aucun bruit de circulation, à croire que les voitures n'existaient plus.
La civilisation se faisait aussi oublier depuis les sentiers marqués, mais au sommet des collines, on pouvait apercevoir quelques tours des villes alentours. Au sommet de quelques collines ou une fois assise sur les épaules de Luther, ça fonctionnait aussi.
Sur son perchoir, Alice surveillait mieux les écureuils : de temps à autre, elle pouvait apercevoir une queue rousse et elle poussait alors un petit cri de victoire.
Luther retint un rire : si la petite se mettait dans un tel état pour un écureuil, qu'est-ce que ça serait si elle pouvait rencontrer un elfe comme elle en rêvait depuis quelques temps ?
Les elfes étaient les anges d'Alice, surtout depuis que Kara s'était mise à l'écriture de son roman de fantasy.
Kara cultivait un grand intérêt pour tout ce qui touchait au monde de l'imaginaire. Elle avait lu tant de sagas qu'il lui arrivait de les confondre, pourtant, elle en parlait toujours avec une grande passion. Un peu de cet amour s'était transmis à sa fille, et Alice ne rêvait pas d'être une princesse en robe étincelante, mais chevauchant plutôt des dragons avec une armure d'acier.
Sans pouvoir saisir tous les détails, elle savait que l'histoire que sa mère allongeait chaque soir sur son clavier était un récit où nains, elfes et humains partageaient un royaume. Les conflits entre peuples s'oubliaient face à l'ombre grandissante d'une menace, des alliances se formaient, tandis que des trahisons faisaient basculer l'espoir. Parfois, lors du goûter, Alice demandait à ce que Kara lui lise un passage, et comme une lectrice avide, l'enfant avait hâte de connaître la suite, impressionnée par tant d'imagination.
Suite qui avait bien failli ne jamais exister, car quand Kara était tombée malade, au printemps dernier, ces royaumes sans carte avaient manqué disparaître.
Ç'avait été une période trouble pour la famille, surtout pour Alice à cause de tous ces termes difficiles à comprendre. D'autant que « pyélonéphrite obstructive » était aussi compliqué à prononcer que le nom Andronikov.
Elle avait simplement compris qu'un des organes de sa maman ne fonctionnait plus très bien et qu'il avait fallu le remplacer. Après une longue période de fatigue, Kara s'était remise à pianoter sur son clavier et Alice faisait tout pour l'encourager, la réconforter.
Comme pour se motiver elle-même, l'enfant surveillait tous les arbres qu'elle croisait, à la recherche d'une porte vers un jardin elfique, pour trouver les refuges d'un autre monder.
Toujours perchée sur les épaules de Luther, elle finit par demander à retourner sur la terre ferme, impatiente de commencer sa quête.
Chaque feuille, chaque fleur était une préciosité qui pourrait donner à Kara assez d'inspiration quand elle reviendrait.
Avant qu'elle ne s'éloigne, Luther la rappela pour lui demander :
« Alice, quelles sont les règles dans la forêt ?
— Je ne jette pas mes déchets dans la nature. » Commença Alice en redressant les épaules, prenant sa récitation à cœur. « Je ne bois que l'eau dans ma bouteille. Si je rencontre des animaux, je ne dois pas leur faire peur, et si je veux faire pipi, je trouve un endroit qui n'est pas en pente et loin des fossés. »
Cette réponse lui allait, et il l'autorisa à partir se promener.
Elle n'était peut-être pas sa fille, mais Alice avait cette tendresse qu'ont tous les enfants pour la nature. Tendresse que Luther avait conservée même adulte.
Dans sa poche, Alice avait un petit portable, de ces nouvelles collections qui convenaient aux enfants avec trois ou quatre numéros de téléphone maximum. Toutefois, Alice en avait un cinquième : il y avait celui de maman, celui de papa, celui de la police, celui des pompiers et celui de Luther.
Le sentier était irrégulier ; les cailloux et les feuilles débordaient sur le chemin, et elle prit garde à ne pas glisser dessus. Lorsqu'elle s'arrêtait, elle entendait mieux les clapotis provenant de quelques ruisseaux cachés. Le parc n'ouvrirait que dans deux heures et pour l'instant, elle avait la forêt pour elle. Sans les randonneurs, elle aurait peut-être plus de chance de rencontrer un elfe ?
Sous ses pieds, la terre était moelleuse, mais elle serrait asséchée dès que le soleil aurait jeté ses rayons. Alice avait, dans le col de son t-shirt, des lunettes de soleil coincées, mais le verre teinté altérait trop les nuances de la forêt.
À force d'entendre les murmures de l'eau, sa vessie s'était mise à peser. Alice regarda aux alentours : inutile de craindre d'être aperçue, le parc était toujours vide, mais il y avait deux règles à respecter, alors il fallait trouver un terrain plat et loin des fossés.
L'envie était si pressante qu'elle pensait porter un océan sous son nombril ; elle essaya de presser le pas, sans succès…
Luther ne serait pas content d'apprendre qu'elle n'avait pas été vigilante, mais elle craignait qu'il ne le soit pas non plus si elle n'arrivait pas à trouver un lieu à temps.
Elle renonça à son sermon, avec une petite pointe de culpabilité quand même, et s'écarta du chemin pour s'approcher d'une pente qui devait finir dans un ruisseau. Elle prit appui sur des racines qui dépassaient du sol, s'aidant avec une branche assez basse. Tout en grimaçant, de sa main libre, Alice déboutonna son jean. S'accroupir serait une véritable épreuve avec un bras levé, mais elle n'avait plus le choix.
Le plus important était de ne pas tomber, ainsi, Luther ne saurait jamais qu'elle n'avait pas respecté les règles.
Quand elle eut terminé et qu'elle réussit à remonter vers le chemin, Alice était fière d'elle. Elle n'était pas tombée, elle ne s'était pas blessée et elle avait réussi à se retenir jusqu'au bout.
Un bruit provenant du fossé la fit sursauter. C'était un bruissement provoqué par quelque chose qui remue sous les feuilles. Un écureuil ? Une souris ? Ou autre chose ? Alice se pencha, prête à réutiliser la racine comme support. Elle était à l'affût d'une queue orange ou, pourquoi pas, une tête brune aux yeux noirs et brillants.
Les mouvements cessaient, puis reprenaient, comme hésitants.
Soudain, l'enfant prit peur : elle ignorait si des serpents vivaient ici, mais elle ne voulait pas prendre le risque de vérifier.
Alice saisit la branche au-dessus de sa tête et l'utilisa comme le barreau d'une échelle pour se hisser jusqu'au chemin.
Là, malgré les pierres qui jonchaient la route, elle se mit à courir, impatiente de regrimper sur les épaules de Luther.
Ce n'était pas un serpent qui se cachait sous les feuilles, bien que la forme aurait pu y faire penser : c'était un bras livide où quelques ecchymoses avaient fleuri. Les doigts, avec des mouvements saccadés, s'enfonçaient dans la terre meuble, et le membre orphelin se traînait avec difficulté. Des insectes nécrophages suivaient le sillon, guidés par la chair noircie de pourriture, mais quand ils s'approchaient de leur festin, ils étaient surpris de constater qu'il bougeait toujours, animé par une mécanique qui puait le fer.
Déçus, les nécrophores, l'abdomen débordant de larves, devaient faire demi-tour à la recherche d'un cadavre plus tranquille.
