Commissariat de police de Detroit

17 juin 2038


Le détective retraçait le chemin enregistré par le géolocalisateur du portable de Kara Andronikov.

Tout y était : heures, lieux, distances… même si certaines ondes avaient perturbé l'acheminement, interrompant le suivi. Aujourd'hui encore, la technologie pouvait perdre en fiabilité à cause de quelques aléas, mais rien qui puisse empêcher de mener l'enquête.

Depuis la veille, Gavin était happé dans cette disparition.

Il avait noté toutes les adresses, mais celle de l'ex-mari ne figurait pas. Kara ne s'était pas rendue chez Todd Williams. Ils s'étaient peut-être rencontrés ailleurs ? Cette piste était trop évidente, mais il lui accorderait toute son attention jusqu'à ce qu'elle puisse être écartée.

Et puis, il y avait ce brusque silence au milieu du récit de Luther, ce mutisme qui pouvait dire tant de choses.

L'homme avait gardé des informations pour lui, peut-être par timidité, peut-être par crainte, mais c'était une réaction courante : les proches notaient des changements et essayaient de les expliquer de façon logique, les jugeant trop futiles pour être notés dans un rapport de police.

Son téléphone se mit à vibrer sur le rebord du bureau et, pensant à une coïncidence, Gavin crut que c'était Luther qui était revenu sur cette décision, qu'il avait enfin décidé de lui parler.

Quand il saisit le portable, le choc fut violent.

Connor.

Un message de Connor !

« So if you want to love me,

Then darlin' don't refrain,

Or I'll just end up walkin'

In the cold November rain. »

Toute la pression qui s'était accumulée sur ses épaules s'écroula d'un coup. Ses poumons pouvaient respirer, son cœur pouvait battre à nouveau. Même le plus petit muscle de son corps se mit à trembler, rejoignant ce séisme de joie qui l'agitait entièrement.

Gavin dut raffermir ses doigts sur le téléphone ou il tomberait.

Gavin était prêt à appeler Connor, juste pour écouter sa voix qu'il n'avait pas entendue depuis quinze jours. Mais est-ce que Connor pouvait parler ? Est-ce que lui-même réussirait à parler ?

Un second message fit vibrer à nouveau le portable.

« J'ai vérifié les paroles sur internet pour ne pas me tromper, au cas où. »

Personne ne regardait en direction de son bureau, pourtant, Gavin luttait pour que ses larmes ne tombent pas. Les mots, à l'écrit ou de vive voix, n'arrivaient pas à expliquer combien il lui avait manqué ; il fixait l'écran, indécis mais heureux.

Un troisième message arriva, ajoutant au bonheur que Gavin revivait.

« Merci pour tous tes messages, Gavin. Tu m'as manqué. »

Les bouteilles emportées par la mer étaient arrivées à bon port, et l'intention avait été devinée. Gavin ria et une larme tomba, mais il l'ignora, répondant :

« Toi, tu m'as manqué !Tu as dormi pendant 15 jours ! »

« Je suis encore épuisé. »

« Tu dois rester encore combien de jours à la clinique ? »

L'écran de son ordinateur, ignoré, s'était mis en veille, et la tablette avait été repoussée avec un geste inconscient.

La réponse de Connor le fit sursauter :

« En fait, je suis dans le taxi. »

Il rentrait. Il revenait à la maison.

Gavin bondit de sa chaise et se rua vers le bureau de Tina. Il s'embrouilla dans sa requête, mais Tina comprit l'essentiel : est-ce qu'elle pouvait prendre la suite de l'enquête pour aujourd'hui comme Connor était en route ?

Elle poussa un cri ravi, et le poussa à sortir du commissariat : elle s'occuperait de la disparition pour aujourd'hui, lui, qu'il aille retrouver son homme !

Avant de le perdre de vue, elle ajouta :

« Mais tu me devras un repas, Gavin ! »

Le détective promit de faire un festin, puis il pressa le pas jusqu'au bureau de Fowler. Par chance, la capitaine était en train de siroter un thé, seul et le téléphone posé sur le bureau. Gavin en profita alors pour le prévenir :

« Capitaine ! Connor est réveillé, il rentre aujourd'hui ! »

Fowler n'eut pas le temps de reposer sa tasse : il comprit que Gavin avait besoin de sa journée et ne le retint pas. Même s'il l'avait voulu, il n'aurait pas pu. Depuis son bureau, il lui cria quand même de lui donner des nouvelles, ce que Gavin promit également.

Il était rare de voir le capitaine avec un sourire aussi franc, mais Gavin sortait déjà du bâtiment.

Tout le monde avait entendu la nouvelle et ils avaient tous hâte de savoir comment le lieutenant Anderson se portait.

La voiture était garée à sa place initiale, la 702, dans le parking sous leur immeuble ; Gavin ne l'avait pas reprise depuis l'accident, car le volant lui donnait des sueurs froides, mais maintenant, il regrettait cette décision : le métro était beaucoup trop lent à son goût.

Même s'il continuait à échanger des messages avec Connor, le chemin semblait être interminable.

Enfin arrivé dans l'appartement, Gavin ouvrit tous les volets et, pour Connor, il vérifia que certains éléments étaient en ordre. Les couverts étaient empilés correctement et les chemises étaient bien rangées par couleur. Le plaid sur le fauteuil était plié d'une façon à peu près similaire à celle de Connor. La veille, il avait changé les draps et se félicita pour son instinct.

Rien n'était assez parfait pour quelqu'un d'aussi perfectionniste que Connor, mais ça irait.

Quand Gavin entendit la porte d'entrée s'ouvrir, il eut la présence d'esprit de retirer son alliance et de la cacher dans la poche de son jean, la chaîne cliquetant contre la bague.

Aussi inquiet que Freddy, il s'approcha avec lenteur du hall, la gorge nouée : il avait envie de pleurer, tant à cause du sentiment de joie que celui de tristesse.

Connor se tenait sur le seuil de leur appartement, comme une illusion, un fantasme. Et s'il avait fini par devenir fou ? Et si Connor ne pouvait pas rentrer ?

« Oh mon Dieu… »

Gavin reconnaissait sans peine les traits de son partenaire, cette bouche bien dessinée, ces yeux sombres, ces grains de beauté si nombreux, mais il avait maigri, sa barbe avait poussé et il avait l'air épuisé. Terriblement épuisé. Ses cernes étaient effrayants, plus gris que violets, le rendant aussi pâle qu'un mort.

Connor avait aussi du mal à croire qu'il était de retour chez lui. Sa paume effleura le bois de la porte, celui du meuble de l'entrée, où ils avaient l'habitude de poser leurs clés, et enfin, elle se posa contre le dos tremblant de Gavin.

En faisant attention à ne pas toucher l'épaule qui avait été blessée, Gavin le serra contre lui, incapable de maîtriser les frissons qui le secouaient. C'était la fin du printemps, le soleil était radieux, et pourtant, il avait tellement froid…

Les corps avaient été anéantis par cet événement et incapables de tenir debout davantage, ils glissèrent doucement jusqu'au sol, se soutenant toujours. Au sol, Connor se recroquevilla contre Gavin, les genoux repliés sous la jambe de son homme, la joue contre son épaule. Il voulut relever son bras encore douloureux, mais finit par le laisser pendre, sentant que les sutures tiraient et que les muscles étaient encore en pleine cicatrisation.

Gavin était effrayé : sous ses paumes, il sentait combien Connor avait maigri. Les côtes butaient contre ses doigts, presque fragiles.

« Je suis tellement désolé, Connor. »

La question de Hank lui revenait en tête. Qui tenait le volent ? Il l'avouait : c'était lui, lui qui tenait le volant, lui qui avait guidé la voiture vers la pente.

« Ce n'est pas de ta faute, Gavin. »

Sa voix, alourdie par la fatigue, semblait plus grave.

Connor avait fermé les yeux, se demandant comment on pouvait dormir pendant deux semaines et être quand même aussi fatigué. Une présence frôla soudain son mollet et il sursauta, remarquant l'étrange chat noir, l'oreille abîmée évidente dans la fourrure charbon.

« Tient ? Qui est-ce ?

— Je te présente Freddy. Freddy Krueger. »

Connor approuva ce nom, rigolant tandis qu'il approcha ses doigts vers l'oreille intacte, grattouillant la base.

« Il est adorable. »

Son sourire était un peu triste, et Gavin lui demanda si quelque chose n'allait pas.

« J'ai perdu quelque chose, dans l'accident, » soupira Connor, et Gavin devina tout de suite de quoi il parlait.

« Quelque chose d'important ?

— Oui. Enfin, c'était… Bref. On aurait pu perdre plus.

— Tu vas peut-être retrouver ce que tu as perdu ? »

Gavin sentait sous sa fesse l'alliance, réfléchissant à la manière d'aborder ce sujet. Pour le moment, Connor avait besoin de repos : ça faisait assez d'ascenseur émotionnel pour aujourd'hui.

« J'en doute, Gavin, mais ce n'est pas grave. On aurait pu perdre beaucoup plus. »

Son dos le faisait toujours souffrir, autrement, Gavin l'aurait porté jusqu'à la salle de bains, mais il lui prêta au moins une épaule, le bras autour de sa taille. La veste que Connor portait était la même que celle du jour de l'accident, et la clinique, si elle avait essayé de la laver, n'était pas parvenue à nettoyer le sang qui avait bruni.

Gavin voulut l'aider à se déshabiller pour prendre une douche, mais Connor lui assura qu'il pourrait le faire. Il eut ce geste curieux, celui d'agripper sa propre chemise, comme s'il avait eu peur que son partenaire ne l'écoute pas et insiste.

La blessure était horrible à voir : des agrafes en métal devaient maintenir les chairs maltraitées, soit rougies, soit bleuies par l'impact.

De toute façon, Connor devrait porter le bandage recouvert de plastique pendant encore deux ou trois jours au minimum. D'ici là, il souhaitait épargner cette image façon Frankenstein à son homme.

Pendant que l'eau coulait depuis la salle de bains, cette petite pièce attenante à la chambre et uniquement séparée par un mur de verre poli, Gavin ferma les volets, chassant le soleil. Des rayons persistaient tout de même et apportaient une pénombre dorée dans leur nid.

Bien sûr que Connor était fatigué par sa blessure qui avait failli être fatale, mais Gavin se souvint d'un détail, et, tout en observant la silhouette en train de se sécher, il lui demanda :

« Ils t'ont donné des médicaments ?

— Je crois. C'est curieux, tous mes souvenirs sont flous… »

Gavin ouvrit la sacoche, grimaçant en sentant sous ses doigts le cuir noir durci par le sang séché, et se mit à fouiller à l'intérieur. Il trouva trois boîtes de médicaments identiques à celles que la clinique lui avait laissées. Têtu, le détective n'en avait pas parlé à son médecin, d'autant que depuis qu'il s'en était débarrassé, il se sentait bien mieux, alors il n'avait pas vu l'intérêt de les mentionner.

« On devrait les jeter. » Suggéra Gavin quand Connor s'assit sur le rebord du lit.

Même exténué, Connor s'était quand même rasé, mettant en évidence ses joues plus creuses que d'habitude. Gavin se souvint qu'il devait faire une apple pie.

« Pourquoi ? C'est un traitement prescrit par l'hôpital et…

— C'est un traitement qui abrutit, Connor. J'en avais aussi à prendre. J'étais tout le temps crevé quand je suis rentré, mais je n'y ai pas retouché et je me suis senti vraiment mieux. Il vaut mieux les balancer à la poubelle.

— C'est bien toi, » murmura Connor, « rebelle jusqu'au bout. »

C'était vrai que, de son côté, Connor se montrait toujours sage et obéissant. Si la clinique lui avait laissé trois boîtes de médicaments, avec le dosage indiqué dessus, alors Connor suivrait scrupuleusement les indications jusqu'à la dernière pilule.

« C'est bien toi aussi, » répliqua Gavin, « suivant aveuglement des ordres.

— Tu ne te plains jamais quand ce sont les tiens. »

Gavin lui caressa la joue, perturbé par la fragilité de ce visage qu'il voulait reconnaître.

« Je vais te prendre rendez-vous avec Shinohara, et je veux que tu lui demandes son avis, ok ? »

Connor hocha la tête. Il lui demanda soudain s'il allait retourner au travail, et quand il apprit que Gavin avait sa journée, il se sentit soulagé : le sommeil allait l'assommer d'un coup, il le savait, mais il avait besoin de Gavin près de lui.

Même après la douche, même sous les draps, ses jambes étaient secouées par quelques spasmes. Gavin, à la fois triste et soulagé, se coucha doucement à ses côtés. Même Freddy ne parvenait pas à briser le silence ; son ronronnement semblait trop lointain.

« J'ai eu tellement peur, Connor. »

En entendant cette voix brisée, des larmes commencèrent à couler. Connor était déjà blotti contre Gavin, mais il avait assez de force pour resserrer son étreinte.

« Moi aussi. »

Ils tremblaient comme en plein mois de janvier, mais à mesure qu'ils se répétaient qu'ils s'aimaient, les spasmes finirent par disparaître.

Enfin, à l'abri dans ce lit, pressé contre Gavin, Connor s'endormit, un sourire tranquille sur la bouche, inspiré par toutes ces déclarations.

Gavin lui avait manqué, entendre qu'il l'aimait lui avait encore plus manqué.