UN PETIT MOT
L'attente a été longue, je sais, mais vous voulez rire ? Un échange de mails professionnels m'avait dégoûtée de cette fic.
Quand j'ai commencé cette histoire, je venais juste de décrocher un job dans une librairie médicale, je travaille donc depuis avec énormément de cliniques, de médecins, d'écoles d'infirmière, etc.
Sortant d'un master littéraire, très portée sur la féminisation des noms avec des débats encore ouverts, je m'étais efforcée d'adopter quelques réflexes. Comme celui d'écrire "docteure" pour une femme médecin.
Honnêtement, la féminisation des mots n'est pas une de mes croisades : une personne peut encore écrire "docteur" pour une femme sans être sexiste (j'en suis un exemple), même si je sais que ce débat est pris à cœur par beaucoup.
Sauf que j'ai eu le malheur, l'immense malheur, d'avoir salué une femme médecin, une cliente chez nous depuis des années, en commençant mon mail par "Chère docteure B." Elle n'a pas relevé au début, donc j'ai continué, jusqu'à recevoir un nouveau mail que je peux retranscrire de mémoire tellement j'avais été choquée : "Bannissez ce terme docteure qui m'insupporte ! J'en ai assez de ces féminisations de mots comme professeure ou auteure ou que sais-je ! Vous recevrez le chèque de ma commande la semaine prochaine. Cordialement."
J'étais pas en colère : j'étais en pétard, parce qu'elle avait été d'une impolitesse monstre alors que, de mon côté, j'ai été polie dans tous mes mails.
Mes collègues m'ont rassurée en m'expliquant que c'était une dame d'un certain âge qui donnait toujours dans le théâtral et qu'elle piquait souvent des scandales pour rien.
Sauf que dans le chapitre suivant d'Évolution Tactile, il y a une femme médecin et j'avais commencé à écrire docteure. Après cette rixe par mail, j'ai changé en docteur. Puis je me suis dit que j'allais pas me laisser démonter, alors j'ai remis docteure. Et je me disais que c'était un sujet dont je me foutais en réalité, et qu'en mettant docteure, j'allais p'têt me faire engueuler, si je mettais docteur, j'allais peut-être me faire engueuler aussi.
Finalement, j'ai laissé docteur, un titre dont la féminisation fait encore débat et qui m'attire moins de problème que docteure. Bref, je suis féministe, la langue française est compliquée et je veux qu'on me foute la paix :'D
Mais voilà, ma crise est passée, parce qu'aujourd'hui, je snob bien poliment docteur (sans e) B.
PS : Pour me remettre dans le bain, j'ai relu les chapitres déjà publiés et j'en ai profité pour les corriger~
Pour les trente-deux ans de Connor, et aussi pour le premier anniversaire de leur relation, Gavin avait marqué le coup.
Quelques mois auparavant, en mars, il avait vu que le groupe finlandais Hell Sinks Here, qui avait participé à la résurrection du heavy metal, passerait dans le Michigan pile une semaine après l'anniversaire de Connor. Sur un coup de tête, Gavin avait acheté deux billets.
C'était spontané, peut-être un peu trop, car après tout, une séparation avant la date clé aurait gâché l'occasion. Pourtant, cette idée n'avait même pas effleuré Gavin : Connor et lui s'aimaient comme si le temps leur était compté. Peu importe la quantité des décennies, elle ne serait jamais suffisante pour eux.
Puis, après plusieurs mois de patience et de secrets, le jour de l'anniversaire était arrivé.
Gavin se souviendrait toujours de l'air perplexe de son homme quand il avait fait glisser l'enveloppe vers lui, comment Connor était passé de dubitatif à ému, ses doigts qui avaient failli laisser les billets s'échapper. En lisant les grandes lettres argentées, Connor avait pâli de joie, d'autant que la date d'achat ne lui avait pas échappé, et savoir que Gavin avait cru en leur histoire le remplissait de joie.
Lissant les billets sur la surface de la table, Connor avait essayé de dire merci, mais c'était plus un bredouillement. Heureux de son effet, Gavin éclata de rire.
Il avait été tellement fier !
Après un silence, bêtement, Connor avait fait remarquer que Ghost assurait la première partie de la soirée.
« Je sais, Connor : c'est moi qui ai acheté les places. J'ai vérifié toutes les informations avant.
— Je n'arrive toujours pas à y croire…
— Il va falloir, mon beau, ou le choc va te faire rater l'événement : c'est la semaine prochaine ! »
Le calendrier dans la cuisine avait ensuite été marqué d'une grande croix noire, parfaite imitation de celle qui se trouvait sous le « Here » sur la pochette du dernier album du groupe.
La semaine avait été courte et longue à la fois. Si Connor se montrait impatient, Gavin lui rappelait que lui, de son côté, avait dû attendre six mois sans trahir le moindre signe.
Et pendant sept jours, ils avaient fait tourner les albums, répétant certaines chansons qu'ils étaient sûrs d'entendre, révisant les classiques comme des étudiants qui voudraient briller à leur examen.
La cravate n'était pas qu'un accessoire pour le détective Anderson, et même pour le soir du concert, il avait opté pour une chemise grise avec une cravate noire. Une tenue sobre qui assurait un décalage saisissant. Gavin se demandait si, dans ces tenues classiques, il n'y avait pas une forme de provocation, un désir de se démarquer de ceux qui voulaient déjà paraître marginaux.
De toute façon, il avait pris goût à ces cravates, qu'elles soient autour de la gorge de Connor ou ailleurs.
Profitant de la météo clémente, le toit de la salle de concert avait été retiré, pour que le ciel dégagé remplace la voûte en toile bleu marine. Le soleil ne s'apercevait plus, s'isolant de la violence de l'ouverture assurée par les deux groupes invités. Tous les gradins n'étaient pas encore occupés : ceux qui attendaient le groupe principal chauffaient plutôt les bancs des bars alentours en attendant 21 heures.
Les teintes au-dessus des têtes marquaient les heures, indiquant si la nuit approchait, et à mesure que le ciel s'assombrissait et que la foule se faisait plus dense, l'impatience agitait le public.
Connor se serra contre Gavin pour lui murmurer un dernier merci. Les vibrations créaient un tremblement de terre sous leurs pieds, remuant les structures de la salle. Elles s'infiltraient aussi dans les corps, et Connor sentait son cœur secoué par la puissance des instruments, comme si la musique cherchait à se graver sous la peau. Et si c'était bien le cas, il la laisserait faire, en mémoire de cette soirée qu'il ne voulait pas voir finir.
Pessimiste, il pensait déjà aux regrets, à la nostalgie qui le saisirait dans quelques semaines, mesurant déjà le temps et l'amplitude de cette mélancolie.
Son bonheur était toujours entamé par ces idées noires.
Pour se raccrocher au moment présent, il passa ses bras sur les épaules de Gavin, prêt à poser son menton sur sa tête même si son partenaire détestait quand il lui rappelait la différence de taille. Il pressa plutôt sa joue contre celle mal rasée. Son ventre se plaqua aux reins solides. Sa présence était toujours un réconfort. Connor enviait le caractère impulsif de Gavin, il l'admirait même : de son côté, jamais il n'aurait osé organiser un tel cadeau plusieurs mois à l'avance, car il aurait été hanté par l'idée d'attirer une forme de malheur, de payer cher son assurance.
Mais c'était bien grâce à la désinvolture de Gavin qu'ils étaient à ce concert, qu'ils profitaient d'une soirée unique. De façon ironique, c'était cette force qui avait convaincu Connor de garder secret ses troubles : il était persuadé que Gavin se serait moqué, avec plus ou moins de gentillesse, et lui aurait conseillé d'arrêter de se pourrir l'esprit avec tant d'angoisse. Un conseil absurde que Connor était fatigué d'entendre dès qu'il abordait ce sujet.
Il s'était donc contenté d'étreindre Gavin, s'efforçant d'oublier ses craintes. Ils iraient encore à des concerts, ils iraient encore dans des restaurants, ils iraient encore au cinéma, ils vivraient encore tant de choses, il devait en être convaincu pour chasser ses craintes.
Sans le savoir, Gavin répondit à ce besoin d'être rassuré : sa main vint caresser l'une de celles qui reposaient contre son torse. Connor apprécia contre lui le mouvement du bassin, influencé par le rythme, et sans l'étreinte de leurs doigts, il aurait placé ses paumes sur les hanches de son homme.
Et même quand la plus tranquille des ballades se mit à résonner depuis la scène, Connor se sentait mieux. Il observa, à travers la salle, les portables dont les lampes torche étaient allumées, se balançant avec tristesse dans la nuit installée.
Gavin profita de la musique plus douce pour tendre sa tête en arrière et chuchoter :
« Si tu continues de te coller comme ça, ce soir, tu dors pas.
— La nuit va être longue ?
— Avec moi, c'est ta vie qui va être longue. Tu vas en avoir marre. »
Connor se mit à rire. Ça ne lui faisait pas peur : il aurait passé sa vie entière avec Gavin.
Le prochain morceau joué, une reprise de I Am Machine de Three Days Grace, réveilla le public à nouveau et Connor ressentit un frisson, divisé entre ses craintes et la joie.
