Cabinet du docteur Shinohara
18 juin 2038
Au moment d'entrer dans la salle d'attente, Connor réduisit le volume de ses écouteurs, atténuant la voix du chanteur de Hell Sinks Here. Même en aléatoire, la reprise de I Am Machine avait été jouée deux fois. Un bug un peu curieux, mais Connor ne s'en était pas plaint.
Sur la tablette à l'entrée, Connor sélectionna du bout de son stylet son rendez-vous ; hors de question de toucher cette surface sans arrêt tripotée par des doigts malades, et une fois que l'écran confirma que le médecin le recevrait à l'heure, Connor s'installa en bout de banc. Il retira sa veste et, avant de la plier sur ses genoux, sortit sa pièce.
La lumière semblait irréelle : le monde avait tourné pendant son long sommeil, mais même réveillé, une étrange impression de pause persistait. Les températures étaient plus hautes, mais à cause de la fatigue et du choc, il arrivait à Connor de frissonner même en plein soleil.
Les journées s'étaient allongées, mais autrement, rien n'avait changé.
En tout cas, autour de lui.
Il avait envie de toucher son épaule, mais une sensation de dégoût le dissuadait de le faire. Une branche s'y était plantée. C'était comme si le fantôme de l'accident perçait encore sa chair. Le pansement pourrait être retiré d'ici quelques jours, mais en ce qui le concernait, Connor aurait pu le supporter pendant des années pour cacher son épaule.
Il ne voulait pas revoir ce qu'il y avait en-dessous.
Il ne voulait pas que Gavin voie ce qu'il y avait en-dessous. Surtout pas lui.
« Connor ? »
Le patient réprima un sursaut, essayant de sourire au médecin.
Le docteur Shinohara s'occupait de Connor et Gavin depuis plus de cinq ans, et même s'ils n'étaient pas souvent malades, le feeling passait si bien qu'ils en étaient venus à se parler comme de vrais amis.
« Bonjour, docteur. »
La petite femme referma la porte du cabinet avec pudeur. Malgré la frayeur qu'elle avait ressentie, elle était parvenu à conserver un air serein, mais une fois installée à son bureau, face à Connor, elle écarquilla les yeux.
Le pauvre, il était si pâle, si maigre…
Certains médicaments interdisaient l'exposition au soleil, mais le médecin se promit de se montrer laxiste à ce niveau-là.
« Gavin m'a expliqué ce qui s'est passé… »
Quand il était venu la voir, Yoko Shinohara avait proposé au détective de prolonger son arrêt, mais il avait refusé, assurant qu'il n'irait pas sur le terrain. Il avait précisé aussi que, contrairement à Connor, il n'avait pas eu grand-chose.
Elle s'attendait à un contraste, mais pas à ce point.
Même si Connor était réticent à retirer sa chemise, elle allait pouvoir vérifier l'ampleur du drame.
« Des difficultés à bouger le bras ?
— Pas trop, mais le médecin m'a dit de faire attention. »
Elle en profita pour lui demander le nom de ce confrère, puisque Gavin avait avoué être incapable de situer quelle clinique c'était.
« Le docteur Kamski. Mais je n'en sais pas plus… J'ai peut-être oublié. Je suis resté dans le coma pendant plusieurs jours.
— Et tu n'as pas parlé avec l'équipe ?
— Pas vraiment. Je sais que c'est surprenant, docteur, donc je pense que ça vient du fait que j'étais encore bien endormi… d'ailleurs, » Connor se pencha près de son sac et sortit la boîte de médicaments que Gavin avait voulu jeter, « ils m'ont prescrit ça sans vraiment m'expliquer ce que c'était. »
La boîte était blanche avec trois bandes bleues sur le côté droit. Plus elle inspectait la composition sur son ordinateur, plus ses sourcils se fronçaient.
« C'est costaud. C'est un antalgique qui a des effets narcotiques. » La morphine avait été abandonnée depuis quelques années à cause des questions de dépendance, mais les substituts, dont certains entraient dans la composition de ce médicament, avaient exactement le même effet et cela ne plaisait pas au médecin. « Ils soulagent les douleurs même les plus intenses, mais tu vas être dans un état de somnolence constant. Et ça ne t'aidera pas à aller mieux pour ton autre problème…
— À cause de mes TOC ? »
Yoko répondit avec un sourire désolé. Elle avait essayé de diriger Connor vers deux psychologues, mais il n'avait pas réussi à communiquer, gardant trop de choses pour lui. Le patient avait décidé de porter ses troubles comme sa croix ; à bientôt trente-huit ans, il jugeait qu'il ne s'en était pas trop mal tiré jusqu'à maintenant et comptait continuer dans cette voie.
« Tu as déjà vécu un choc, tu vas être plus vulnérable pendant un temps et tu vas avoir besoin de te rassurer. Il ne faudra pas que tu cèdes, Connor. »
Dès qu'il s'était levé, même avec l'épaule engourdie, Connor avait replié le plaid du canapé. Durant son absence, Gavin avait tenté d'imiter sa façon de faire, mais il aurait pu exceller dans l'art de plier la couverture que Connor l'aurait refait quand même.
Avant son rendez-vous, il avait nettoyé deux ou trois choses, répété des rituels absurdes pour éloigner la brume d'angoisse dans laquelle il risquait de nager…
Oui, il était vulnérable.
« Tu peux prendre ces médicaments, mais seulement en cas de douleur importante. Si tu sens que ça t'épuise trop ou que tu as des effets secondaires, tu m'appelles et je t'enverrai une ordonnance pour quelque chose de plus léger. Si tu as des troubles de mémoire ou des difficultés à réfléchir, tu me préviens aussi.
— En fait, c'est curieux, mais je suis juste fatigué physiquement ; mentalement, c'est… tout est plutôt clair. »
Il s'était rappelé sans peine de l'heure du rendez-vous, du chemin jusqu'au cabinet, du chemin du retour. Il se souvenait des numéros de téléphone en cas d'imprévus, des dates… Sans le corps qu'il devait traîner, le lieutenant se serait même senti prêt à retourner au travail.
Le docteur le testa avec quelques exercices comme des calculs mentaux et de la conjugaison, et effectivement, Connor ne se trompa pas une seule fois, et avant ses réponses, il n'hésitait jamais.
Si c'était rassurant, elle lui conseilla toutefois de ne pas trop forcer, tout comme la natation, il devait faire une pause. Si Connor lui promit de faire attention, il espérait que cet état de porcelaine ne durerait pas plus que quelques semaines…
Le docteur Shinohara avait le matériel nécessaire pour refaire un pansement digne de ce nom, alors elle commença à retirer le sparadrap. La chair hésitait entre le blanc pâle et le vert blessé. À force d'être privée d'air libre, elle était gonflée et humide. La blessure s'étendait comme une fissure partait d'un point entre les omoplates jusqu'à la courbe de l'épaule, du creux formé au-dessus la clavicule jusqu'en bas de l'aisselle. Que ce soit sur le dos ou sur le torse, la marque était presque identique, dessinant ces mêmes branches avec des agrafes en métal en guise de feuilles.
La plaie semblait bien grande par rapport à l'impact premier, mais pour retirer tous les résidus, comme les échardes, le chirurgien avait peut-être eu besoin d'ouvrir davantage.
Un travail qui n'était pas très propre, de l'avis de Yoko, mais il était peut-être encore trop tôt pour juger, peut-être même que le résultat serait plus convaincant dans un mois ! Le médecin garda tout de même ses doutes : ils auraient inquiété inutilement son patient.
Quand elle posa ses doigts contre la peau, Connor se sentit rien : toutes les terminaisons nerveuses sommeillaient, insensibles. Il n'y avait ni douleur, ni réconfort sous la pression du contact : juste cette sensation de coton humide.
« Je sais que pour toi, ce ne sera jamais beau, mais d'un point de vue médical, ce Kamski s'est bien débrouillé. » Mentit-elle en nettoyant la blessure, tapotant avec délicatesse pour mieux inspecter le travail. Elle insisterait pour trouver cette clinique et se renseigner.
« Dommage que Gavin ne soit pas médecin, alors…
— Tu ne vas pas me faire croire que les policiers n'ont pas l'estomac accroché ? »
Connor devait reconnaître que dans le métier, ils pouvaient être confrontés à de sacrées images. Mais un accident de la route, un suicide, une bagarre sanglante… cela ne changeait rien : c'était parce que ça touchait les autres que c'était plus facile.
Même si Gavin s'habituait à ces marques, ce ne serait pas suffisant : Connor aussi devra apprendre les accepter.
« Et puis, il faudra nettoyer les plaies ; tu n'y arriveras pas tout seul.
— C'est vrai… »
Le nouveau pansement pouvait rester une journée entière. Ce délai serait un répit avant que Gavin ne l'aide à s'occuper de son épaule.
« Connor, tout va bien se passer : si tu te reposes, ça ne peut qu'aller mieux. » Elle avait terminé et Connor commençait à reboutonner sa chemise. « Et si tu as besoin de parler à quelqu'un, sur le plan professionnel, demande-moi, je te conseillerai un psychologue.
— Merci, docteur. Ça devrait aller. »
