Harrison Street, au nord de Corktown

18 juin 2038


La technologie avait amélioré la vie quotidienne.

C'était une idée récurrente qui n'était pourtant pas tout à fait vraie, et Harrison Street illustrait parfaitement ce contraste : les maisons semblaient bloquées dans les années 80, rabaissées par les rails rutilants du métro aérien qui passaient au-dessus des toits foncés. Les voitures lisses où le verre prédominait étaient courantes en ville, tandis qu'ici, sur les trottoirs, la majorité était encore des carcasses de ferraille, couverte de peinture écaillée.

« Woah, Gavin, je ne savais pas que c'était un voyage dans le temps ! » Plaisanta Tina. Ce n'était pas par mépris ou par méchanceté la pauvreté du quartier, mais les lieux étaient si tristes qu'elle avait eu besoin de blaguer pour percer ce malaise.

« Tu te sens rajeunir ?

— Je crois bien. » Du bout des doigts, Tina palpa son visage comme pour masser des rides pourtant inexistantes.

« On a débarqué en 2020, pas l'année de ta naissance.

— Qui est ?

— 1980 ?

— Rah ! Salaud ! »

Sa collègue lâcha un rire, mais au moment où ils descendirent du véhicule, ils retrouvèrent leur sérieux : Kara Andronikov était toujours portée disparue depuis le 14 juin et le délai commençait à devenir alarmant.

À deux reprises, Gavin avait composé le numéro de téléphone de Kara, et si le portable sonnait, personne ne décrochait jamais. Malheureusement, des interférences coupaient la géolocalisation, impossible d'avoir une piste.

Les deux policiers tenteraient quelque chose : pendant que Tina interrogerait Todd Williams, Gavin tenterait un nouvel appel et surveillerait la réaction de l'ex-mari.

« Luther et sa femme sont ensemble depuis combien de temps, déjà ?

— Six ans.

— Hum. T'as vu cette façade ? »

Ils n'avaient aucun doute que la maison de Todd qui se dressait devant eux était la même qui avait accueilli la famille Williams, car elle était beaucoup trop grande pour un homme seul, et elle était beaucoup trop ancienne pour être une acquisition récente. Le perron large, avec plus d'entretien, aurait été tout à fait agréable, mais celui-ci semblait tout juste bon pour les soirées de grande solitude.

Si les policiers avaient fait le tour pour jeter un œil au jardin, ils aurait aperçu la balançoire toujours implantée dans l'herbe brune, instable à cause de la rouille. Même si Alice pouvait revoir son père de temps en temps, elle ne devait pas aller jouer souvent dehors…

Gavin toqua à la porte et, quand le propriétaire vint ouvrir, fut surpris en voyant Todd Williams : entre Luther et lui, c'était le jour et la nuit. Si l'ex-mari de Kara n'était pas de petite taille, ses épaules affaissées lui faisaient perdre plusieurs centimètres en allure. Son menton épais était mal rasé était un signe de négligence plutôt qu'un effet de style.

Ses yeux ternes, soulignés par des poches d'insomnie, devinrent méfiants quand Gavin et Tina brandirent leur badge. À cause de quelques histoires de drogue, Todd Williams avait déjà eu affaire à la police, même si c'était en tant que consommateur. Cela faisait deux semaines qu'il n'était plus client, mais la lutte était difficile et depuis une heure, il luttait contre la furieuse envie de rappeler son dealer. L'apparition des deux agents était une coïncidence amère.

« Todd Williams ?

— Qu'est-ce que je peux faire pour vous ?

— Nous aurions des questions à vous poser à propos de votre ex-femme. »

Là, son expression changea : si ce n'était pas la drogue, alors qu'est-ce que c'était ?

« Kara ? Mais… »

Cela faisait des années qu'ils n'avaient pas été en conflit.

D'une nature impulsive, Todd avait été abject durant la première année de leur séparation : aucune pique méchante n'avait fait réagir Kara, plus raisonnée et calme que lui, ce qui n'avait jamais manqué d'aiguiser sa colère.

Mais ils avaient fini par tourner la page, et Todd s'était totalement adouci en apprenant que Kara avait failli mourir l'an dernier. Alors pourquoi…

« Qu'est-ce qui se passe ?

— Nous vous expliquerons tout à l'intérieur.

— Non, je veux…

— Votre ex-femme a disparu depuis quatre jours. Son mari et votre fille ne savent rien et nous interrogeons tous les proches pour avoir un début de piste. Vous voulez bien nous laisser entrer ? »

Inutile de demander : Todd avait déjà commencé à s'écarter en ouvrant la porte davantage. Son teint gris était devenu un peu plus livide. Soit il cachait quelque chose, soit il aimait encore profondément Kara. Ils étaient les parents d'une enfant encore jeune, c'était que leurs sentiments avaient été assez forts et qu'ils n'étaient pas si anciens.

Tina espérait que c'était la deuxième réponse, quitte à ce que l'enquête piétine le temps d'avoir une vraie piste : elle en avait assez des violences conjugales et des vieilles jalousies qui causaient des morts.

Todd prit place dans un fauteuil avachi tandis que Tina et Gavin s'installèrent côte à côte sur un canapé taille familiale. La télévision était allumée mais le son avait été coupé, réduisant au silence le match de hockey qui était diffusé.

Deux bouteilles de bière avaient été laissées sur la petite table.

L'ex-mari de la disparue pouvait faire mauvaise impression dans un premier temps, mais il accepta de répondre à toutes les questions en se montrant franc. Bien sûr, il dédramatisait les disputes avec Kara et baissait la voix dès qu'il abordait sa consommation de cocaïne, mais il n'essaya pas de justifier ses erreurs, les reconnaissant.

Cette période et ces souffrances étaient terminées et il en était soulagé.

« Vous aviez trouvé un terrain d'entente ?

— Non, Kara est tombée malade… » Les policiers attendaient la suite. « Une infection urinaire qui a failli être fatale. Je ne pensais pas que ça pouvait être si grave, mais ça l'était… Luther m'a appelé un soir, fin octobre dernier, je crois. Il voulait que je sois au courant parce que Kara avait été hospitalisée et qu'un de ses reins avait été endommagé. Ils ont tenté des greffes mais ça ne donnait rien, alors pour qu'elle en sorte, les médecins ont placé un organe artificiel. »

Luther avait omis ce détail.

Enfin, était-ce réellement important ? Les greffes n'avaient pas la réputation de changer un caractère. En revanche, cette proximité avec la mort avait peut-être inspiré de nouveaux projets à Kara ? Avait-elle voulu voyager ? Avait-elle décidé de tout plaquer ?

Sur la tablette qui enregistrait les notes, Gavin fit glisser son doigt sur l'application d'appel pour contacter Kara.

« Les médecins ont surveillé si leur machine faisait son travail et Kara n'est pas sortie de l'hôpital avant un mois. Ça a changé nos… vies. On a tout oublié de nos conflits. » Todd inspira profondément. « Je n'ai pas supporté qu'elle parte, c'est vrai, mais je supportais encore moins l'idée qu'elle décède, qu'Alice perde sa mère. »

Aucune réaction : Todd avait continué son récit sans trahir la moindre anxiété.

« Nous comprenons. » Assura Tina avec plus de douceur que ne l'aurait fait Gavin.

Fixant l'écran où un logo de téléphone venait de raccrocher, Gavin réfléchissait. Ce n'était pas professionnel, mais des pans de son esprit se détournaient vers son appartement, vers le lit où Connor dormait encore quand il était parti.

Il aurait aimé voir Todd Williams comme un connard fini, mais si l'infection urinaire avait frappé Kara avant leur séparation, ils se seraient peut-être raisonnés, ils auraient peut-être fait des efforts. N'était-ce pas ce que Gavin et Connor avaient l'intention de faire ? Grâce à un putain d'accident qui avait failli les emporter ?

Gavin et sa collègue avaient de moins en moins de doutes : Todd Williams semblait innocent.

« On se rend compte qu'il y a plus important.

— Oui. » Lâcha Gavin. « Vos relations se sont donc améliorées, ok, et ensuite ? Vous êtes devenus amis ? Vous l'avez vue avant le 14 juin ?

— Non, je n'ai pas vu Kara depuis des mois. Je lui ai envoyé un message vers novembre pour lui souhaiter un bon rétablissement et ça s'est arrêté là.

— Vous voyez votre fille depuis quelques mois, est-ce qu'elle vous aurait parlé d'un changement chez elle ?

— Je n'ai… pas vraiment envie de parler de ça avec ma fille. » Articula Todd en détournant son regard. Quand Alice venait passer le week-end ici, il avait toujours honte de l'apparence lugubre de la maison où elle avait vécu ses premières années.

« Vous avez vécu plusieurs années avec Kara, est-ce qu'elle avait d'autres problèmes de santé ? Je veux dire mentales ? Est-ce qu'elle était dépressive ?

— … Si Kara était dépressive, je ne serais plus là. Elle a toujours eu les épaules solides, on ne dirait pas quand on la voit mais… »

L'ex-mari ne termina pas sa phrase.

Les policiers comprenaient qu'elle n'avait pas de tendance suicidaire et qu'elle semblait raisonnée.

Tant qu'ils n'avaient pas de réels soupçons, Gavin et Tina ne pouvaient pas fouiller la maison de Todd. Et de toute façon, les déplacements de la disparue n'incluaient pas de rencontre avec son ex-mari, ce qui allait dans le sens de ce que Todd avançait.

La disparition de Kara pouvait être un kidnapping — mais par qui ? — soit une prise de conscience après son opération.

Sans plus d'indices, il fallait qu'ils questionnent Luther sur la période difficile qu'ils avaient traversée l'automne dernier.