Kara dormait tout le temps.

En février, Luther avait expliqué à Alice que sa maman était très fatiguée par son hospitalisation et par l'hiver, cette saison qui est cruel avec les convalescents. Alice était finalement arrivée à la conclusion que, de la même façon que les ours sommeillent, Kara essayait d'hiverner pour se protéger.

Sauf que le printemps revenait et Kara dormait toujours autant.

Sa maladie avait failli être fatale et avait entraîné quelques complications, mais une fois de plus, Luther avait réussi à lui expliquer la situation avec des mots simples : le pipi était ce qui était mauvais et rejeté par le corps, or, parfois, le corps travaille mal et ne rejette pas tous les microbes qui contaminent alors cet organe appelé vessie. Les microbes remontent donc plus haut, vers les reins — des organes dont Alice n'avait pas tout à fait compris le rôle — et de là, ils essaient d'empoisonner la personne.

Il était arrivé la même chose à sa maman.

Depuis, Alice faisait très attention à sa propre vessie. C'était une question de vie ou de mort, après tout !

Luther avait assuré à Alice que les infections n'étaient pas contagieuses, contrairement aux grippes, et qu'elle pouvait aller voir sa mère dans son lit, mais cela n'avait pas rassuré l'enfant : même une grosse grippe n'avait jamais fatigué Kara de cette façon.

Même si l'enfant s'était approchée en silence, l'absence de réaction du corps de sa mère l'inquiétait. La mort était un concept encore assez abstrait, mais Alice avait retenu l'essentiel : c'était un état irreversible. Elle savait que si elle s'approchait de Kara un matin et que les battements du cœur ne se faisaient plus entendre, aucune crise de larme ne la ramènerait.

« Maman ? »

Kara releva un peu sa nuque et regarda dans la direction de sa fille.

Ce matin redouté n'était pas arrivé, un soulagement pour Alice qui vint s'asseoir sur le rebord du matelas. La couverture était complétée par un duvet effet fourrure.

« Tu vas écrire aujourd'hui ?

— Peut-être. »

Kara fit un mouvement pour tendre ses bras, mais elle s'arrêta, les poignets reposant encore sur la fausse fourrure. Comprenant que sa mère était encore très fatiguée, Alice enleva ses chaussons et vint se pelotonner contre elle, s'accrochant comme un koala.

« J'avais envie de savoir la suite…

— Je peux te la raconter.

— C'est vrai ? » Alice s'était redressée, ravie.

Kara ne touchait à son clavier qu'une ou deux fois par semaine quand elle se sentait assez en forme pour une séance d'écriture. Là, devant son écran, elle écrivait toujours à une cadence frénétique qui ne fléchissait jamais avant plusieurs heures, inspiration qu'elle payait toujours en sombrant dans un sommeil proche de l'évanouissement.

Si elle restait couchée plusieurs jours, cela ne voulait pas dire qu'elle ne réfléchissait plus à son projet, bien au contraire : les idées germaient, des paragraphes entiers se composaient. Et à chaque fois que Kara s'installait à son bureau, elle se souvenait de chaque élément, chaque événement qu'elle voulait insérer avec une lucidité stupéfiante.

En fait, sa mémoire claire et articulée la surprenait : d'ordinaire, les mots étaient des fantômes qui allaient et venaient, répétés pour n'être jamais oubliés même s'il leur arrivait de disparaître sans laisser aucune trace, se perdant dans l'oubli… mais plus maintenant : quand Kara composait une phrase dans sa tête, elle semblait se graver, plus concrète qu'une inscription dans du marbre, attendant d'être recopiée à l'identique sur la feuille numérique.

Et c'était avec la même fidélité que Kara raconta à sa fille, la tête posée sur son épaule, la suite de son roman. Durant son récit, l'auteure n'hésita pas un instant, ne se trompa pas, ne se corrigea pas. Tout était d'une évidence simple, comme si elle lisait sur du papier.

Mère et fille restèrent ainsi pendant une vingtaine de minutes, rêvant à tour de rôle d'un monde fantastique où la technologie était remplacée par la magie. La voix fluide de Kara berçait Alice et, sans l'arrivée de Luther, elle se serait peut-être endormie.

Avec cette douceur qui n'était jamais suspectée à cause de sa haute stature, Luther s'agenouilla près du matelas et posa le tube de crème cicatrisante sur la couverture. Le temps que Kara termine de raconter la fin d'une bataille, il patienta en s'appuyant au duvet doux, rassuré d'entendre sa femme parler aussi distinctement.

Depuis son retour, la fatigue physique avait été le seul problème, car Kara avait gardé toutes ses facultés mentales et n'avait aucun effet secondaire, mais Luther restait vigilant.

« … et tu sauras la suite demain. » Promit Kara à sa fille qui se leva avec un hochement de tête compréhensif. Au moins, elles avaient pu passer un moment ensemble. Quand Luther ramenait la crème médicale, elle savait qu'elle devait les laisser seuls.

« Tu n'as aucune douleur ? » Demanda Luther quand Kara bascula doucement sur le côté, poussant la couverture et soulevant son t-shirt. Une cicatrice en ligne droite, trop nette pour être discrète, marquait la peau, une dizaine de centimètres au-dessus d'une des fossettes des lombaires. Elle indiquait l'endroit où l'organe malade avait été remplacé par celui artificiel.

« Non. Je sais que le médecin m'a dit de commencer quelques exercices dès que je n'aurais plus de douleur, mais je me sens tellement… fatiguée. Je ne me suis jamais sentie aussi fatiguée. »

Le pouce couvert de crème, Luther commença à dessiner un mouvement circulaire dans le creux de la peau. Ses autres doigts maintenaient la hanche, lui permettant de s'enfoncer légèrement. Il sentait alors l'os du bassin, le renflement de la colonne vertébrale, le muscle qui s'était remis récemment.

« Le cicatrice disparaît ?

— Elle est moins impressionnante qu'en octobre. »

Cette cicatrice, qui se résignait à disparaître semaine après semaine, était une conclusion bien légère pour le drame qu'ils avaient traversé.

À la fin du mois de septembre, Kara avait été hospitalisée d'urgence à cause de douleurs qu'elle décrivait comme des coups de poignard en dessous de ses lombaires. Il y avait eu aussi cette fièvre qui lui cuisait le crâne. Ce qui avait été une simple cystite avait évolué très rapidement en pyélonéphrite et la patiente avait frôlé la mort tant l'un des reins avait été touché.

L'infection maîtrisée et supprimée, l'avis médical avait malheureusement estimé que l'organe mettait trop de temps à se rétablir, et après trois jours où rien ne s'améliorait, le médecin avait proposé une solution au couple : un organe artificiel.

Cette option avait été soulignée par les meilleurs arguments, car les membres du corps médical avaient assisté à des prouesses fantastiques grâce à la technologie : que ce soit le cœur, les poumons ou même les yeux, les organes artificiels permettaient des ablations sans le moindre risque handicap.

Imaginez : trente ans auparavant, Kara aurait dû vivre avec un rein en moins, une situation qui n'aurait rien eu d'alarmant, mais la fragilité du rein restant aurait exigé plusieurs contrôles dans sa vie. Avec un organe technologique et autonome aussi simple ? La convalescence rapide était assurée !

Luther et Kara n'avaient pas eu besoin de débattre longtemps et ils avaient donné leur accord.

Deux semaines d'hospitalisation plus tard, Kara avait retrouvé son foyer, épuisée mais tirée d'affaire. Luther se souvenait encore de la peau bleuie par les attaques du scalpel et de la pince, de même que de la cicatrice aux coutures apparentes, ce qui la faisait ressembler à un myriapode aux mille pattes dressées et transparentes. Quand les fils avaient été retirés, la boursouflure avait toujours été présente, saillant en souvenir évident.

Aujourd'hui, elle semblait s'être enfoncée dans la chair, se faisant oublier petit à petit.

« Elle finira par disparaître, Kara. L'important, c'est que cette fatigue passe enfin.

— Le médecin m'avait prévenue, mais je ne pensais pas que ce serait aussi long.

— Ils ne t'ont pas indiqué un délai ?

— Non… Il m'a dit que chaque patient était différent. »

Luther essuya ses doigts sur un morceau de gaze et vint s'allonger près de Kara.

« Il faut que tu retournes les voir si jamais ça dure ?

— J'irai voir le médecin traitant. Le docteur Kamski m'a dit que ce serait inutile de retourner les voir, sauf si l'organe ne fonctionne plus. Ce qui n'arrivera pas. »

Kara avait prononcé cette conclusion avec un tel aplomb que Luther fut surpris. Avait-elle était convaincu par le docteur Kamski alors que cette fatigue semblait sans fin ?

« Je te fais confiance. » Assura-t-il, songeant surtout à son état de santé : si Kara se sentait mal, elle le lui dirait.

Quant au docteur Kamski, Luther ne l'avait jamais rencontré et ignorait comment l'opération s'était déroulée.