Commissariat de police

18 juin 2038


En partant de chez Todd Williams, Tina avait envoyé un message à Luther pour lui demander de venir au poste en fin d'après-midi. Pour chasser de faux espoirs, la policière s'était excusée d'avance : ils n'avaient encore aucune piste, seulement quelques questions supplémentaires à lui poser.

En chemin, les deux collègues avaient discuté, s'accordant sur ce point : Todd Williams n'était pas suspect dans cette affaire et, s'ils pouvaient garder un œil sur ses activités, ils ne devaient pas se focaliser sur l'ex-mari.

« Je suis rassurée. J'ai déjà les embrouilles entre Kim et sa copine à gérer. » Soupira Tina, mentionnant la victime de violences conjugales qui était passée au poste deux jours plus tôt avec un cocard. « On est flics, thérapeutes, conseillers… si on pouvait être milliardaires en plus.

— J'aurais demandé télépathe, moi. Ça serait tellement plus facile de pouvoir entendre ce que les gens pensent. En cinq minutes, on aurait les soupçons, les aveux, tout !

— Ouais, mais tu saurais ce qui se passe dans ma tête. Et crois-moi, tu n'as pas envie, Gavin, parce que quand Connor est là, j'ai une de ces imaginations lubriques !

— Hé ! »

Tina s'esclaffa en lui tapotant l'épaule : elle avait hésité à plaisanter à propos de Connor, mais Gavin lui avait dit le matin-même qu'il était tiré d'affaire, alors laissons les vies reprendre ! La bonne humeur était invitée !

En apercevant le petit rictus de son collègue, elle se dit qu'elle avait fait le bon choix.

« T'es conne. »


Plus tard, une fois à son bureau, Gavin vérifia son portable. Un message de Connor le prévenait que le rendez-vous chez le médecin s'était bien passé.

Avait-il parlé des médicaments ? Oui, et le docteur Shinohara les trouvait trop forts et elle lui avait prescrit des antalgiques plus légers. Ce verdict réconforta Gavin : à présent, il était sûr que Connor ne se fierait plus à la posologie dictée par un médecin inconnu et suivrait plutôt les conseils du docteur Shinohara.

Les blouses blanches n'étaient que des vêtements après tout, pas un signe de confiance absolu…

D'ailleurs, l'anonymat de ce docteur continuait de le tarauder et Gavin aurait aimé prendre le temps de découvrir où se trouvait cette clinique et, éventuellement, lire des avis.

C'était une idée au creux du crâne, un doute qui le déstabilisait quand il était seul, mais dans ces moments-là, Gavin se remémorait le principal : Connor avait été sauvé, il était revenu, et la vie pouvait reprendre son cours.

Son temps, il devait le consacrer à retrouver la disparue pour que la vie de Kara, celle d'Alice et celle de Luther reprennent leur cours également. Si c'était possible.

Restait à savoir quand elles avaient été chamboulées. Le début permettrait d'établir une séquence chronologique.

Lorsque l'époux Andronikov se rendit au commissariat, il semblait aussi perdu que la première fois. Ses pas le dirigeaient vers le bureau du détective Reed, ses yeux cherchaient le visage du policier déjà rencontré, mais un malaise venait paralyser ses épaules.

Tout en le scrutant, Gavin l'invita à s'asseoir. Le message qui lui avait demandé de venir avait précisé que ce n'était que pour quelques questions supplémentaires, presque une complémentarité de routine ; ce n'était donc pas cette convocation douce qui perturbait Luther, ce devait être autre chose.

« Merci d'être venu, monsieur Andronikov.

— Je serais venu quand même, sergent Reed, j'ai… Juste avant votre message, j'ai reçu… »

Ses lèvres pourtant tendres se crispaient sur des mots qui semblaient inflexibles, alors plutôt que de se perdre en explications qu'il n'était pas sûr de pouvoir fournir, il tendit son téléphone portable au détective et le laissa lire ce qui était inscrit.

« Ne t'inquiète plus, Luther, je vais bien. »

Le message avait été envoyé du téléphone de Kara.

« Vous avez essayé de l'appeler ?

— Oui. Tout l'après-midi. Mais elle n'a pas décroché une seule fois. »

Luther plaqua ses mains sur son visage et, de façon surprenante, Gavin crut que le géant venait de perdre cinquante centimètres.

« Vous voulez un verre d'eau ? Un café ? »

Il veut sa femme, putain de merde.

Mais Luther le remercia : un verre d'eau ferait peut-être passer la boule qu'il avait dans la gorge depuis qu'il avait reçu ce message.

Même s'il provenait du portable de Kara, rien n'indiquait que c'était réellement elle qui l'avait écrit. Même si elle en était l'auteure, c'était peut-être un mensonge et Kara pouvait être malgré tout en danger. Elle pouvait en être consciente ou non.

Todd Williams ? Non, l'heure d'envoi correspondait à celui où Gavin et Tina interrogeaient l'ex-compagnon de la disparue. Il aurait pu préparer l'envoi de ce message pour se construire un alibi pendant l'entretien, mais c'était une visite surprise à laquelle Todd ne s'était pas attendu.

Depuis son ordinateur de son bureau, le portable de Luther couché sur une surface tactile, Gavin tenta de vérifier l'endroit depuis lequel le message avait été envoyé. Les machines avaient toujours besoin de connaître leur emplacement, l'heure, leur propriétaire… ces éponges absorbaient les informations et recrachaient tout si on savait les essorer avec les bons logiciels.

« Vous en avez parlé à Alice ?

— Non… » Articula Luther en reposant son verre encore plein aux deux tiers. « Tant que je ne suis pas sûr que sa mère est bien saine et sauve, je préfère ne rien dire. »

Gavin hocha la tête, confirmant que c'était une sage décision.

« J'ai été interroger Todd Williams. » Annonça-t-il, laissant l'informatique poursuivre son travail. « Kara a été malade l'hiver dernier ?

— Oui…

— Pourquoi vous n'en avez pas parlé ?

— Je ne pensais pas que c'était essentiel pour l'enquête… Vous pensez qu'il peut… y avoir un lien ? »

Luther semblait sincère. Et le policier devinait une peur de mentionner cet événement. Un désir de tourner la page. Il en savait quelque chose lui-même.

« Je ne sais pas. Elle n'a pas eu de déclic ? De nouveaux projets ? Certaines personnes ont des prises de conscience et… Kara n'avait pas changé ? Elle n'était pas devenue distante ?

— Non. Kara est revenue épuisée, mais rien n'avait changé entre elle et nous. » Luther soupira, pressant ses mains l'une contre l'autre. « Je ne crois pas qu'elle ait été kidnappée, détective Reed… Il n'y avait pas de trace d'effraction, son manteau et ses chaussures n'étaient plus là, je me doute que vous pensez également qu'elle est partie d'elle-même, mais… Je n'arrive tout simplement pas à y croire… »

Soit la mise en scène était impeccable, soit Kara était bien partie d'elle-même. Colère ? Vengeance ? Désir soudain de liberté ? Le ou les motifs restaient encore un mystère dans cette disparition.

La sympathie contre laquelle le détective essayait de lutter perça la rigidité professionnel ; c'était l'homme à nouveau amoureux qui parla :

« Luther. Même si Kara est vraiment partie d'elle-même, nous faisons tout pour la retrouver et nous assurer qu'elle va bien. Si elle refuse de vous parler, on tentera de la raisonner et peut-être qu'elle acceptera de vous dire ce qui s'est passé. »

Luther le remercia d'un mouvement de tête.

Le détective ignorait s'il avait été d'un vrai réconfort et, gêné, il regarda à nouveau son écran. Un point rouge au nord d'une forêt montrait la géolocalisation dont la police avait besoin, mais avant que Gavin n'ait le temps de lire les noms autour, l'écran devint noir.

Un claquement sec se fit entendre sous le bureau, là où était fixé le boîtier de l'ordinateur, et un filet de fumée noire s'échappa.

« Putain de… ! »

Gavin recula avant que la gerbe d'étincelles n'atterrisse sur ses cuisses. Luther se leva en même temps, alarmé. Une odeur de circuits brûlés monta et attira d'autres policiers. L'un d'entre eux avait été chercher l'extincteur et projeta de la mousse sur le boîtier, par précaution.

« Putain de merde ! »

Gavin récupéra le téléphone de Luther et remarqua, honteux, qu'il était bouillant. Il avait été victime de cette surchauffe également.