De fin août à mi octobre, c'est toujours la panique à la librairie pour la rentrée, donc peu de temps pour écrire... Et puis, ma meilleure amie a eu l'excellente idée, à la fin de l'été, de m'offrir Dead by Daylight et j'ai rapidement été accro' !

Mais je me remets à la suite, tout va bien ! Bonne lecture~


Appartement

19 juin 2038


Il était minuit depuis quelques minutes.

D'ordinaire, c'était Connor qui restait dans le salon à cette heure, penché sur des dossiers d'enquête, ignorant la fatigue qui s'immisçait petit à petit. Mais cette nuit, c'était Gavin qui s'énervait contre l'affaire de la disparition de Kara Androkinov.

En rentrant, déjà en colère, Gavin avait expliqué à Connor ce qui s'était passé : la situation absurde au commissariat parce que cet ordinateur de merde avait surchauffé jusqu'à faire cramer les composants et le téléphone de Luther.

« Y a pas un système de sécurité qui est sensé contrer ce genre d'accident ?! La police de Detroit est assez riche pour se payer des véhicules autonomes et des caméras HD, mais non, on a encore des vieilles machines de merde ! »

Gavin avait arrêté de dire « ordinateur » ; ces vieilles machines de merde — Connor venait d'entendre l'expression cinq fois — ne méritaient pas ce nom.

Plus calme, bénéficiant d'un point de vue extérieur, Connor approuvait au moins ce détail qui faisait sens : un système de sécurité aurait dû stopper cette surchauffe.

« Et le capitaine Fowler ?

— Il a pété les plombs ! On a appelé la compagnie informatique et on les a incendiés ! La nana avait l'air tellement conne !

— La nana ?

— La standardiste.

— Oh. »

Connor restait assis dans un des fauteuils, laissant Gavin marcher autour de la petite table tout en fulminant. Dans ces moments-là, il n'y avait rien d'autre à faire que de le laisser exprimer toute sa colère.

« Et pour le téléphone ?

— Les assurances vont envoyer un nouveau téléphone dès ce soir à Luther. Putain, Connor, je lui ai demandé dix fois pardon et j'ai toujours l'impression d'avoir poignardé sa femme ! »

Au bout de plusieurs minutes, Connor s'était levé et s'était approché. Il lui avait caressé le dos et, voyant que Gavin ne le repoussait pas, il avait fini par le prendre dans ses bras. Freddy aussi avait été un réconfort et aucune nouvelle tempête n'avait perturbé leur soirée par la suite.

Le point positif — le seul — était que le détective avait réussi à récupérer le disque dur et les dernières informations enregistrées dans la mémoire de l'ordinateur. Connor s'efforçait donc de lui rappeler que les pistes n'avaient peut-être pas disparu et, le calme revenu, ils travaillèrent dessus ensemble.

Les documents chargeaient lentement, mais Gavin ne s'en plaignait : il croisait les doigts pour que cet ordinateur-là ne surchauffe pas à son tour. La lenteur et la sûreté étaient préférables.

Il sentit les mains de Connor se poser sur ses épaules et les presser, comme un début de massage.

« Tu penses que madame Androkinov est partie d'elle-même ?

— Je l'espère presque, y a que dans ce scénario qu'elle n'est pas en danger. Ils ne sont ni célèbres, ni riches, ni rien, Connor, y a aucun intérêt à kidnapper cette Kara et rien demander en échange. »

Connor resta silencieux, songeant aux théories possibles, mais Gavin l'interrompit :

« Hé, va te coucher. T'as besoin de repos.

— J'ai passé deux semaines sur un lit d'hôpital seul, alors j'irai me coucher quand tu auras terminé et que tu viendras avec moi. »

Gavin comprenait ce sentiment : même dans leur appartement, il avait ressenti cette solitude. Mais pour être tout à fait franc, il l'avait ressentie même avant l'accident, quand Connor s'éternisait au commissariat, quand il passait ses soirées sur des affaires.

Est-ce que cet accident allait être un déclic pour eux deux ? La prise de conscience qui change les habitudes ? Connor était-il enfin capable de lâcher prise et oublier cette perfection impossible à atteindre ?

« Laisse-moi deux minutes alors, juste que je vois où se trouvent ces putain de coordonnées. »

Gavin n'osait plus toucher à l'ordinateur, évitant même de manier la souris comme si elle était faite dans le verre le plus délicat. Gardant les bras croisés, il laissait la barre de chargement mener sa progression, sans la presser. C'était peut-être la première fois de sa vie qu'il faisait preuve d'une patience aussi exemplaire.

Pendant ce temps, Connor changea l'eau dans le bol de Freddy et ravitailla sa gamelle. Le chat, attiré par ce rituel précieux, s'approcha et son maître en profita pour lui gratter les oreilles sans aucun dégoût. D'un côté, la fourrure un peu rêche car courte, de l'autre la peau lisse et rosée.

Penser à son épaule qui avait été opérée était un parallèle grossier, mais il tentait de se convaincre que si Freddy avait trouvé des maîtres aimants malgré les cicatrices de ses brûlures, il n'y avait aucune raison pour que ses blessures soient un handicap.

Il ne s'était pas encore déshabillé devant Gavin, et celui-ci ne lui avait pas demandé à voir ses blessures. Peut-être qu'il avait deviné ses craintes ?

Finalement, pour montrer son impatience, la jambe de Gavin se mit à tressauter à un rythme rapide. Son indulgence n'avait pas duré très longtemps, en fin de compte.

« Tu veux que je regarde ? » Proposa Connor et, haussant les épaules, Gavin lui laissa la chaise.

Il se tenait en retrait, la main sur le dossier et Connor était reconnaissant qu'il ne lui touche pas l'épaule.

Même en observant attentivement, Gavin ne comprit pas ce que son homme faisait : il venait d'ouvrir deux fenêtres de programmes et avait coché et décoché rapidement des options. La souris faisait des allers-retours entre les différents programmes.

Dans tous les cas, il semblait maîtriser ce qu'il faisait. Connor dirigeait les aptitudes de l'ordinateur comme un dompteur avec un animal.

Peu à peu en retrait, Gavin se mordit la langue pour ne pas lui poser de questions. Jusqu'à ce que les coordonnées de la géolocalisation apparurent, le laissant sans voix.

« Euh… Ok, je m'incline.

— Tu avais peur que ça plante ?

— J'avais peur que ça explose comme au boulot. Mais t'es plus doué que moi, je vois. »

Ce qui n'avait jamais été le cas : Connor était aussi peu habile que Gavin pour la technologie, ne connaissant que le strict minimum des merveilles de l'informatique.

« Ce n'est pas grand chose. » Se défendit Connor. « J'ai lu cette astuce un jour pour gérer les capacités de l'ordinateur selon ce qu'on veut faire.

— Quand tu reviendras au commissariat, tu me donneras des cours. »

Il y a trois stades dans un couple : la ferveur du début, la confiance du milieu et l'indifférence monotone qui signe soit la fin, soit un arrangement sans saveur entre les deux individus. Gavin et Connor avaient frôlé cette lassitude, et sans leurs disputes, la froideur finale se serait installée entre eux.

Quand Gavin embrassa la tempe de Connor en passant son bras autour de son cou, c'était un geste de confiance. Il n'y avait pas de hâte à chercher les lèvres, pas d'angoisse à montrer son amour : la pression du bras était assez solide pour narguer le sort de l'accident, le baiser contre la peau avait duré assez longtemps pour être chaud.

Ces élans si simples s'étaient faits rares ces derniers temps et Connor agrippa le poignet de Gavin, prolongeant l'étreinte.

L'heure était pourtant toujours à l'enquête :

« Le lieu te dit quelque chose ? » Du bout de l'index, Connor frôla le point rouge qui se hissait telle une lune rousse au-dessus d'une mer verte.

« Sleepy Hollow ? C'est à quoi ? Une heure trente en voiture ?

— Si tu prends l'I-96, par Lansing, oui, c'est à peu près la durée du voyage.

— Mais pourquoi là-bas ?… Oh putain ! Attends ! » D'un vol de souris, Gavin retrouva dans le dossier le fichier civil de Luther Andronikov : il était garde forestier à Sleep Hollow State Park.

Et le signal indiquait que le portable s'était trouvé à une trentaine de kilomètres au nord-est de cette forêt jeune.

La nouvelle était presque décevante : Gavin était persuadé que Luther était innocent dans cette histoire — à la rigueur, une petite dispute conjugale, rien de plus —, mais cette proximité avec son lieu de travail ne jouait pas en sa faveur.

Et s'il avait été l'auteur du message ? S'il avait laissé le portable de Kara dans le creux d'un tronc ou une cabane dont lui seul connaîtrait l'existence ? C'était possible. Après tout, il pouvait…

« Gavin. » Connor s'était levé. « Cela ne prouve rien. C'est une piste qu'il faut creuser, mais ne te laisse influencer par aucune hypothèse. Pas maintenant.

— … Ouais. T'as raison. Tous suspects, mais pas encore coupables, hein ? »

Un petit signe de tête confirma que Connor était en partie d'accord. Puis, il surprit Gavin en éteignant l'ordinateur. Connor se justifia simplement : il était tard.

C'était étrange, puisque Gavin avait lui-même utilisé cet argument plusieurs fois pour dissuader le fameux lieutenant Anderson de s'épuiser sur un dossier. Et qu'il soit minuit ou quatre heures du matin, rien n'y faisait : le policier devait poursuivre son enquête.

Lorsqu'il avait été élu lieutenant, Connor était devenu plus têtu qu'un môme de 10 ans qui ne voulait pas aller se coucher, à la différence près que lui, c'était pour travailler encore et toujours.

Plutôt que de se mordre la langue, Gavin lui en fit la remarque, mais Connor ne releva pas. La hache de guerre resterait enterrée.

En longeant le couloir, Gavin se dit qu'il ne devait pas être si surpris : Connor était encore fatigué et l'idée de dormir seul lui semblait vraiment insupportable.

C'était une situation unique — Connor entraînant Gavin vers la chambre et non l'inverse — et il redoutait que cela ne dure pas.

Plus fatigué qu'il ne l'avait pensé, Gavin roula ses vêtements au pied du lit et se laissa tomber sur le matelas. Comme il avait éteint la lumière avant de se déshabiller lui aussi, Connor ne vit pas vu cette torture infligée au textile.

Peut-être qu'en réalité, il aurait mis ses habitudes maniaque de côté et n'y aurait pas accordé la moindre importance.

Une voiture de police passa dans la rue, sirènes hurlantes, disparaissant aussi vite qu'elle n'était apparue.

À peine couché, Connor sentit Gavin l'attirer contre lui en passant un bras sous ses côtes. Même si c'était inconfortable, ils partageaient le même oreiller dans cette étreinte.

« Tu vas avoir une crampe demain.

— Je n'ai plus besoin de bras droit maintenant que t'es là.

— Aaah, fin et élégant. C'est tout toi. » Se moqua Connor, mais il passa une jambe au-dessus de celles de Gavin, allégeant son poids.

« Je suis sérieux, Connor. Qui a besoin d'un bras quand on a… un homme comme toi ? »

Bénie soit la fatigue qui le faisait parler lentement, Gavin avait failli dire « mari ».

Il ne pouvait pas encore en parler à Connor, mais d'ici quelques jours, il avouerait que Kamski avait dévoilé la bague pourtant cachée et que Gavin l'avait récupérée, refusant qu'elle reste entre les mains de ce médecin inconnu.

Bientôt, le secret n'en serait plus un.

« Un homme extraordinaire, talentueux…

— Mh. Les lumières sont éteintes et tu tombes de fatigue, alors je te croirai seulement quand tu me le diras en face, demain.

— Je le redirai dans le noir. » Murmura Gavin. Il était partagé entre le sommeil qui le gagnait et l'envie de continuer ces chamailleries. Cela leur était déjà arrivé de se donner la réplique jusqu'au milieu de la nuit, et à chaque fois, plus les heures avançaient, plus les arguments perdaient en cohérence.

Mais une joute verbale, aussi absurde soit-elle, était toujours plus réconfortante que le silence.

Connor sentait pourtant qu'il l'emportait sur Gavin : sous sa main, le biceps de son ami frémit, secoué par un spasme de sommeil. Il aurait bien fermé les paupières à son tour pour s'endormir, mais il avait cette crainte de ne plus pouvoir se réveiller.

Ou s'il avait la chance de se réveiller, ce serait dans cette chambre d'hôpital qu'il avait cru quitter.

Ces idées noires, plus violentes que celles qu'il avait autrefois, le saisissaient depuis les côtes jusqu'au bassin, écrasant ses organes et gelant son dos. La présence de Gavin ne suffisait pas : Connor était assez amoureux pour l'inventer et l'avoir comme rempart dans une réalité qu'il n'aimait pas.

Quels délires…

Avec précaution, Connor repoussa lentement le bras de son ami et s'extirpa du lit. Le parquet sous ses pieds était réel, inchangé depuis des années. Les affiches de films étaient toujours étendues sur les murs, reliques d'un âge d'or de l'horreur qui lui manquait à lui et Gavin. Quand il passa devant l'armoire, il sentit l'odeur du jean et celle du coton enchevêtrées, un parfum unique qui associait leur style vestimentaire.

Tout était comme ils l'avaient laissé en partant déjeuner chez Hank.

Le problème venait alors peut-être de lui.

Sans un bruit, Connor se dirigea vers la salle de bains et n'alluma la lumière qu'une fois la porte refermée. Là, il se fixa dans le miroir. Sans le pansement à l'épaule, il se serait reconnu sans la moindre hésitation.

Une lueur passa, comme si l'ampoule avait gagné en intensité pour un court instant. Prenant appui sur le lavabo, Connor se pencha et inspecta son visage. Ses yeux avaient toujours cette couleur proche du noir, sa mâchoire était lisse, débarrassée de la barbe qui avait commencé à pousser à l'hôpital. Même s'il n'était rentré que depuis la veille, il se trouvait moins pâle et ses cernes s'estompaient déjà.

C'était le choc qui rendait cette vie étrangère.

Il avait juste besoin de temps.

Certain d'être là, certain d'être lui, Connor retourna au lit et essaya de s'endormir.