Magasin Walmart de la 7ème avenue

21 juin 2038


L'enseigne bleu azur de Walmart se confondait avec le ciel tant le bleu était neuf, pur. Le toit, cette petite dent pointue, s'implantait chaque jour dans l'horizon et semblait être responsable de ces nuages effilés en longs rubans blancs, les empêchant de former les moutons épais habituellement imaginés par les enfants.

Malgré ce temps splendide, Morgan avait remarqué que l'afflux de clients s'était calmé depuis une petite semaine : les familles ne remplissaient pas leur frigo alors qu'ils étaient sur le départ des vacances. En septembre, même à cette heure matinale, les rayons seraient bondés : des produits d'entretien jusqu'aux fournitures scolaires, des plats déjà préparés jusqu'aux étales de fruits et légumes, les êtres humains se mettraient à grouiller, errant d'un besoin à un autre, empilant le nécessaire de vie.

La caissière et son collègue s'étaient mis à leur poste au moment de l'ouverture des portes. Ils avaient salué leur deux premiers clients, des retraités qui voulaient profiter de la fraîcheur du matin, les courses devenant un prétexte pour sortir.

Près d'une machine automatique encore en veille, une fesse posée sur la chaise haute, Morgan réprimait des bâillements. Plus elle fixait l'heure sur son portable, plus sa mâchoire essayait de s'ouvrir à s'en décrocher.

L'activité décolla à peine une heure plus tard : les caisses automatiques et caddies autonomes étaient plus bavards que des collégiens, bien que dans leur cas, la répétition de bips confirmait leur productivité.

Thomas et Morgan étaient les deux seuls humains aujourd'hui à travailler au Walmart : pour endiguer la montée du chômage, les patrons devaient, depuis six ans, engager une personne pour quatre machines. Le Walmart en possédait huit et tant que leur nombre ne diminuait pas, les deux caissiers conservaient leur poste.

La première heure avait marqué une première éternité avant que quelque chose ne surprenne leur journée : une cliente arriva en bégayant et râlant, livide malgré la chaleur. Pour une fois, ce n'était pas contre l'escalator trop souvent en panne qui condamnait à gravir les quarante marches, non, elle cherchait un vigile, car un homme bizarre errait devant le magasin.

Malgré ses protestations qui s'emmêlaient, Morgan comprit qu'elle décrivait cet individu comme suspect, dangereux et surtout, d'une puanteur atroce.

La vendeuse échangea un regard avec son collègue : ce qui se passait à l'extérieur ne les concernait pas. Ils avaient des caisses automatiques à arranger quand elles devenaient capricieuses, des rayons à réorganiser, des conseils à proposer aux clients qui en souhaitaient.

Le reste, ils ne devaient pas s'en préoccuper, mais si la dame insistait, ils pouvaient…

« … appeler la police !

— Madame, sentir mauvais n'est pas un délit…

— Il a des taches de sang, sur lui !

— Des taches de… » Morgan sursauta malgré elle, prise de court. « Tommy ! Appelle une ambulance ! »

La situation exigeait plutôt un médecin, mais pas selon la cliente qui secoua la tête avec énergie. Pour elle, c'était le sang de quelqu'un d'autre, aucun doute.

Morgan coinça son portable dans la poche de poitrine de son gilet et sortit.

Si l'homme continuait de errer sur le parking, il n'aurait pas un teint blême pour longtemps : il faisait si chaud que le soleil ne jetait pas des rayons mais des braises.

Le bitume du parking semblait fiévreux, tremblant dans une illusion brûlée. Mains sur les hanches, Morgan regarda aux alentours ; il y avait bien plus de voitures par rapport à ce matin, et elles l'aveuglaient avec leur pare-brise aux effets miroir. Finalement, la jeune femme mit une main en visière et remarqua alors que, parmi les allers et venus des clients, un point en particulier semblait être évité.

Une mère tira sur le bras de son enfant, l'entraînant rapidement.

Morgan savait maintenant où aller.

Les poubelles se trouvaient dans le sous-sol du magasin, respectant des mesures d'hygiène et d'agrément, pourtant, une odeur infecte portait au cœur là où Morgan se dirigeait. Dire que la cliente avait exagéré ce détail aurait relevé de la mauvaise foi.

La caissière était incapable de décrire cette puanteur ; c'était fort et doucereux à la fois, lourd dans les narines comme sur le palais.

Un souvenir l'aida à mettre enfin les mots : deux étés auparavant, son chat, Mimosa, avait tué une souris et, après un coup de patte, l'avait expédiée sous un meuble. L'odeur de la chair en décomposition s'était étendue dans la cuisine et le salon, et ce ne fut que grâce aux mouches que Morgan trouva le cadavre.

Par chance, contrairement à la victime de Mimosa, l'homme qu'elle trouva assis contre un muret n'avait pas le ventre ouvert avec des tripes à l'air, mais il avait la peau sur les os, comme momifié avant l'heure, et une éclaboussure de sang partait du col de son t-shirt jusqu'à sa ceinture.

Alors que Morgan restait figée de peur, l'homme demanda d'une voix faible mais distincte :

« Pardonnez-moi, madame… » Sa langue rouge brillait, clapotant dans une mare de sang contenue derrière ses dents inférieurs. « Pouvez-vous appeler de l'aide ? »