Bon... Et bien bon courage à celles et ceux qui sont à nouveau confinés (je suppose qu'on est tous un peu dans le même cas ?), la lecture et l'écriture vont être mes seuls réconforts pour cette fin d'année, enfin, quand je ne serai pas trop fatiguée ou déprimée.
Café 4 Chances, à deux rues du commissariat
21 juin 2038
Depuis samedi soir, Gavin était incapable de se décider à propos de la culpabilité de Luther. Le fait que le portable de Kara ait émis un message depuis la forêt où le garde-forestier travaillait était un indice qui ne jouait pas en sa faveur, pourtant, comme le lui avait rappelé Connor, les indices isolés étaient des éléments dont il fallait parfois se méfier.
Et puis, en son fort intérieur, le détective refusait l'hypothèse que Luther soit responsable de la disparition de sa femme.
Peut-être que Gavin avait fini par devenir naïf. Peut-être que l'histoire de Luther, en quelques points similaires à la sienne avec Connor, l'avait touché et berné.
Sauf que Gavin n'était ni naïf, ni sensible, et n'importe qui pourrait assurer qu'il ne l'avait jamais été.
En fait, son refus de croire que Luther était responsable tenait de l'instinct. Et il en avait un bon.
Alors, sans en parler au capitaine Fowler, ni même à Connor, Gavin avait pris l'initiative de rencontrer Luther seul à seul dans un café éloigné du commissariat. Loin des bureaux et du cadre intimidant qui rendait Luther prudent, ils ne seraient plus détective et suspect. Du moins en apparence.
Durant leur conversation, si les signes arrivaient à convaincre Gavin qu'il avait fait le bon choix, il dévoilerait le point d'émission du message. Là, soit Luther se trahirait, soit malgré la surprise, il proposerait son aide en apportant ses connaissances du lieu. Dans les deux cas, l'enquête avancerait.
Le risque était énorme, mais Gavin voulait tenter ce face à face.
Il serait bientôt 14 heures et les clients commençaient à quitter l'établissement par grappes, la plupart retournant au travail, tandis que d'autres, surtout ceux avec du sang de lézard, se sentaient prêts à affronter l'après-midi brûlante.
De cette foule maintenant morcelée dans les rues ne restait que l'odeur de café, à la fois veloutée et rêche, stagnant en souvenir.
Gavin s'était installé près de la baie vitrée pour guetter l'arrivée de Luther. Même si l'homme ne passerait pas inaperçu, le détective voulait le voir venir et maîtriser chaque élément de cette entrevue.
De façon surprenante, le détective ne ressentait pas la moindre anxiété : mains croisées sur la table, il surveillait la vapeur qui émanait de son café. Cette première tasse était bien trop chaude et Gavin devait la laisser refroidir sur la coupelle de porcelaine blanche. Juste en dessous était coincée la serviette de l'établissement : du coton vert parfumé au « printemps » — le nom du parfum utilisé par l'établissement ne brillait pas en originalité — où était brodé un trèfle à quatre feuilles blanc.
Aujourd'hui café, Gavin se souvenait pourtant que le 4 Chances avait été un pub cinq ou six ans en arrière. Le propriétaire avait gardé le lambris vernis, d'un brun presque rouge, et les meubles en bois sombre. Finalement, ce mobilier s'accordait aussi bien avec le cidre ou la bière qu'avec le café.
Gavin reçut un message de Connor qui le prévenait qu'il allait bientôt être reçu par le docteur Shinohara. L'accident avait laissé une marque charnelle mais également psychique, et Connor, plus que jamais, avait besoin de voir un médecin qui pourrait l'aider à surmonter ce traumatisme.
Pour l'instant, le choc figeait encore ses victimes, mais Gavin n'avait aucun doute sur le fait que les tocs de Connor reprendraient, plus obsédants et plus contraignants, d'ici quelques semaines.
Gavin ne pouvait qu'approuver la décision de Connor quant à consulter un psychiatre.
Concentré sur son portable, Gavin n'avait pas vu Luther arriver et il fut surpris, en relevant la tête, d'apercevoir une petite fille près de lui. Alice Williams avait des yeux sombres qu'elle ne tenait ni de son père, ni de sa mère, mais curieusement, leur fragilité rappelait celle du regard de Luther.
« Détective Reed, je vous présente Alice. Elle m'accompagne encore aujourd'hui au travail avant de reprendre l'école demain. »
Encore surpris, Gavin adressa un signe de tête que la petite rendit timidement.
Si Alice les observait tour à tour, elle ne manifestait pas plus de curiosité. Quel âge elle avait déjà ? Dix ans ? Non, moins. Gavin ne savait plus…
Comme le détective, Luther demanda un café pour lui et pour sa fille, un jus d'orange avec plein de glaçons. Alice ne comprendrait jamais les adultes qui buvaient des boissons chaudes au début d'un été aussi précoce, et tandis qu'elle méditait sur cette philosophie, Gavin demanda à son invité si le nouveau portable avait bien été réceptionné.
« Oui, j'ai pu récupérer toutes les données.
— Vive les miracles de la technologie. » Dit Gavin du bout des lèvres. D'ordinaire, cette citation était ironique dans sa bouche, mais cette fois, cette prouesse soulageait vraiment sa conscience.
« Mais… vous auriez pu me poser cette question au commissariat ? » Demanda Luther avant que le serveur ne vienne déposer les commandes. Dès qu'il fut parti, Gavin répondit :
« Sauf que le commissariat vous rend pas spécialement bavard, alors je me disais qu'on pourrait reprendre notre conversation ici, à propos de la maladie de Kara. Sans rien me cacher, cette fois. »
Alice le fixait et soudain, Gavin eut un doute : Luther avait-il amené la petite pour l'attendrir ? Oh non, si c'était le cas, il ne se laisserait pas amadouer.
La taille impressionnante de Luther ne devint pas plus une menace ; l'homme courba même un peu la nuque et tapota la main de sa fille.
« Je n'ai rien essayé de cacher, détective, j'ai juste… fait un tri, en pensant pouvoir évaluer ce qui était important ou non. C'était idiot : je suis le dernier à comprendre pourquoi Kara a disparu… Je pensais pouvoir voir clair dans cette situation, mais non. Demandez-moi et je vous dirais tout ce que je sais ou pense savoir.
— Commençons déjà par la maladie de Kara. »
Là où ils avaient été interrompus par la surchauffe de l'ordinateur.
La version de Luther quant aux événements de l'automne précédent ne changea pas beaucoup de celle de Todd, hormis le fait qu'elle était plus intime. À chaque fois que Luther mentionnait leurs peurs, leurs craintes, leurs doutes, Alice confirmait d'un petit signe de tête. Elle ignorait si son avis comptait, mais dans le doute…
Malgré sa promesse, Luther oublia un dernier élément qui aurait intéressé Gavin. Non pas parce qu'il ne le jugeait pas important, mais parce qu'il l'avait véritablement oublié : il s'agissait du nom du docteur Kamski.
À la fin du témoignage, Gavin reposa sa tasse à présent vide et demanda :
« Et suite à ça, Kara n'a jamais mentionné l'envie de partir ou de changer de vie ?
— Non, elle était bien trop fatiguée. Pour tout vous dire, faire le tour de la maison était déjà une épreuve. Elle avait besoin de repos avant de faire des projets. C'est pour ça que sa disparition est… est surprenante : elle n'était sortie qu'une seule fois depuis son — retour de l'hôpital, et c'était pour arroser les plantes dans le jardin.
— Je comprends. »
Le détective avait les versions du mari, de l'ex-mari et de la fille unique, mais la surprise était générale et, pire, la situation restait un mystère compact. Ne manquait plus que le témoignage de Kara, si elle était encore vivante et si elle allait bien, comme l'assurait le message étrange.
Au moins, l'objectif restait le même : trouver Kara. Et maintenant qu'ils avaient une localisation, la police avait commencé des recherches plus concentrées.
« Luther, écoutez-moi. » Gavin prit une inspiration. « On a trouvé d'où le message était parti.
— Ah ?
— Je devrais pas vous le dire, mais il a été envoyé à une trentaine de kilomètre au nord-est de la forêt où vous travaillez. »
Le genou de Luther heurta un des pieds de la table. Le choc semblait authentique et il fallut plusieurs secondes pour que la nouvelle soit enregistrée.
« Mais il n'y a rien, là-bas…
— À part votre lieu de travail. »
Cette réponse sembla blesser Luther. Même Alice avait resserré ses doigts autour de son verre.
« Vous me suspectez ? Je devrais être interrogé au poste alors, pas ici à…
— Luther, je vous suspecte pas.
— Mais alors… ?
— Deux drones inspectent la zone depuis hier, à la recherche d'un indice ou d'un endroit où elle pourrait être. » Le regard de Gavin fut attiré par l'air solennel d'Alice. Elle était peut-être jeune, cela ne l'empêchait pas de comprendre la gravité de la situation. « Je vous suspecte pas, Luther, si c'était le cas, vous seriez menotté depuis vendredi soir au commissariat. Mais j'ai envie de vous faire confiance. » Cet aveu touchait Luther qui sentait la boule dans sa gorge disparaître. « Et parce que vous connaissez ce coin, je pense que vous pouvez peut-être nous aider.
— Est-ce que vous voulez que je fasse un historique de ce qui a été trouvé à Sleepy Hollow ces dernières semaines ?
— Tant que vous faîtes pas de tri d'informations, vous faîtes ce que vous voulez. »
Cette tentative d'humour fit naître un sourire timide.
« D'accord. Je vais en discuter avec mes collègues, en ne disant rien sur le message de Kara. Et… Merci, détective.
— Gavin. Je viens de faire une entorse à la procédure, donc je pense qu'on peut s'appeler par nos prénoms. » Luther approuva d'un signe de tête. « Et, Luther, si vous avez besoin de parler, si des soupçons vous viennent ou quoi que ce soit, vous m'appelez, OK ?
— D'accord, merci Gavin.
— Pareil pour toi, Alice. »
Pour la première fois, Gavin osa soutenir son regard. Ce fut à ce moment-là qu'il remarqua que les yeux d'Alice étaient gonflés et rougis. Cette pauvre gamine avait l'air tellement fatiguée…
Comment une enfant pouvait avoir l'air si fatiguée ?
Gavin céda presque à l'envie de promettre qu'il retrouverait sa maman. Par chance, il garda le silence : la peur de promettre l'impossible et de décevoir l'emporta.
