Auteur : Akanezora
Disclaimer : Les personnages appartiennent à Masashi Kishimoto
Rated : M
WARNING : La mention M est justifiée car cet OS traite du droit des femmes et notamment celui de l'avortement. Ceci n'est PAS une apologie à l'avortement, c'est un texte personnel et je défends simplement ce que je pense être juste. N'en déplaise à certains et si c'est le cas, passez simplement votre chemin.
Le sexe faible
Sakura plissa le nez, dérangée par cette odeur aseptisée qu'elle connaissait si bien. Elle balaya la pièce du regard, s'attardant rapidement sur les rideaux blancs tirés près de son fauteuil, comptant instinctivement le nombre de carreaux du carrelage mural. Allongée contre le dossier, les pieds solidement fixés dans les étriers, elle serra les dents en sentant la sonde pénétrer son intimité. Ce n'était pas douloureux non, peut-être froid éventuellement, mais assurément humiliant.
Elle détourna la tête, laissant quelques mèches rosées lui barrer la vue alors que s'élevait peu à peu le son qu'elle redoutait tant. Ses yeux se voilèrent un instant alors que les battements du cœur de l'embryon faisait écho au sien. Elle planta ses émeraudes fous de rage dans ceux naturellement sévères de son mentor.
- Je vous avais demandé de couper le son, lâcha-t-elle, la voix refroidie par la colère.
Tsunade la toisa un instant, le visage dur comme à son habitude alors qu'elle voyait bien avec quelle force son élève tâchait de ne pas regarder l'écran du monitoring. La femme plissa les lèvres, ses sourcils imperceptiblement froncés. Elle avait connu Sakura bien plus vaillante, et bien moins sensible. Elle bougea la sonde dans l'utérus d'une main apathique et tourna son visage vers l'écran,, ignorant le regard empli de mépris de la rosée.
- Tu es à huit semaines de grossesse Sakura, lui dit-elle d'une voix sévère. Le fœtus pèse quatre grammes et mesure trois centimètres. Il est viable.
Sakura reporta son regard sur le plafond immaculé, le cœur lourd et les yeux détruits par la colère. Bien-sûr qu'elle connaissait la date de conception. Sasuke était rentré quelques jours à Konoha plusieurs semaines auparavant et comme à chaque fois, il avait accompli sa mission en passant sur son corps esseulé. La laissant une fois de plus porter le lourd fardeau des conséquences dans sa condition de femme.
- Tu es sûre de toi ? demanda une nouvelle fois Tsunade et Sakura resta figée les yeux sur le plafond. C'est déjà la seconde fois, cette année.
Sakura maudissait son corps trop fertile ; elle haïssait cette mission qui lui avait été confiée par le sixième Hokage et cette loi absurde qui faisait d'elle une criminelle. Ses larmes taries depuis longtemps lui brûlaient pourtant l'intérieur des cuisses chaque fois que Sasuke la pourfendait.
Hatake Kakashi leur avait confié la lourde mission de refonder le clan Uchiwa. Elle avait accepté les termes de cette mission, parce qu'elle avait prêté le serment de toujours servir les intérêts de Konoha. C'était son gage de femme ninja, même si elle avait dû accepter d'être mariée de force à un homme qu'elle n'aimait plus depuis l'adolescence. Alors chaque fois que l'Uchiwa rentrait de son périple pour faire escale au village, Sakura devait accomplir les termes de sa mission. Et cet acte cautionné et protégé par les hautes autorités avait un nom.
Parce que ce n'était pas un unique homme qui la prenait chaque fois sans son consentement, c'était la force d'un village entier qui la privait de son droit le plus précieux.
Chaque fois que Sasuke finissait son affaire, elle le voyait systématiquement reboutonner son pantalon, le visage glacial. Cette mission ne lui plaisait pas plus à lui qu'à elle parce qu'ils en étaient tous les deux prisonniers. Sans plus de cérémonie, il lui embrassait chaque fois le front avant de disparaître en un éclair par la fenêtre, la laissant toujours nue et seule sur les draps souillés de leur appartement. Comme après chaque départ, elle partait se nettoyer des heures durant sous la douche, frottant frénétiquement l'intérieur de ses cuisses comme s'il avait été avili. Et comme chaque fois, elle laissait les quelques dernières bribes de sa dignité se faire avaler par le siphon de la douche.
- Donnez-moi ces foutus cachets, s'il-vous-plaît.
Elle parlait, les dents serrées alors que la femme retirait la sonde intruse de son utérus. Sakura n'avait plus de fierté depuis maintenant trop longtemps. Son cœur se mourrait chaque fois que le corps étranger de Sasuke écorchait le sien. C'était déjà la seconde fois qu'elle tombait enceinte depuis le début de l'année, détruisant ce qui restait de son amour-propre. Parce qu'encore une fois, elle bafouerait les termes de sa mission, faisant subir une fois de plus à son corps la lourde épreuve d'un avortement.
Elle ne le faisait pas de gaieté de cœur, non. Sakura ne voulait pas être mère. Elle était une femme, la fille d'un père aimant et une guerrière sans pareille de Konoha. Depuis ses débuts de kunoichi, elle s'était battue pour atteindre le niveau de ses coéquipiers et elle rêvait bien plus de combats que de maternité. Alors elle trichait, violant toutes les lois les plus strictes du village à ce sujet.
- Tu sais que tu me mets encore une fois dans une position délicate, Sakura.
Ce n'était pas une question et elle fixa un instant son regard sur son mentor. Sur ses yeux noisettes qui la veillaient depuis des années. Tsunade était le modèle de femme qu'elle voulait devenir. Une kunoichi puissante, un médecin hors-paire et au-delà de tous les titres honorifiques : une légende connue du monde entier. Depuis ses treize ans, Sakura suivait ses pas, marchant dans ses traces quitte à trébucher. Elle se releva toujours cependant, accrochée à ce rêve qui était devenu le sien. Mais c'était ce même serment qui la faisait tant vibrer, qui avait fini par refermer le piège sur elle.
Il fallait reconstituer le clan Uchiwa, produire des sharingans comme des armes pour défendre le village dans le cas où la paix serait une fois de plus menacée. Et ce jour arriverait, ils le savaient tous, eux, la génération à jamais marquée par les séquelles de la guerre. Pourtant Sakura en était incapable. C'était la mission de trop, celle qui lui faisait remettre en cause toutes les causes pour lesquelles elle s'était battue toute sa vie, jusqu'à la faire maudire ce village qui l'avait vu naître.
- Je sais, répondit-elle en sortant les pieds de ses étriers et en se relevant du fauteuil. Mais vous ne me dénoncerez pas.
Tsunade laissa ses yeux froids suivre un instant son élève qui se rhabillait. Pus un fin rictus étira l'ourlet de ses lèvres. Bien-sûr que non elle ne dénoncerait pas Sakura au nouvel Hokage. De leur condition de femmes, elles se devaient entre-aide et soutien dans un monde presque exclusivement régi par les hommes. Elle non plus n'avait jamais aspiré à être épouse et mère ; comme la jeune femme, elle avait tout au long de sa vie espéré être reconnue pour sa seule qualité de shinobi.
Elle se leva sans répondre et se dirigea vers son bureau où elle officiait depuis quelques années maintenant. Voilà presque six ans que Kakashi avait repris les rennes du village, plongeant Sakura dans cette tourmente infernale. Pour combler les pertes de leurs forces armées durant la guerre, le sixième du nom avait même aboli le droit à l'avortement, affublant toutes les kunoichis du devoir tacite de renflouer leurs rangs.
Tsunade sortit deux boîtes de cachets d'un tiroir scellé et Sakura s'attarda sur la gravité de son visage. L'air était glacial dans la pièce et son regard concerné l'était bien plus encore. Son mentor n'avait jamais cessé de continuer à se battre pour cette cause qu'elle trouvait fondamentale. Elle procurait illégalement des médicaments pour stopper les grossesses indésirables à celles qui venaient la trouver dans le désespoir, parce que c'était un droit autrefois durement acquis et dans lequel elle continuerait de croire toute sa vie.
A Konoha, c'était une ère macabre qui sévissait sur les femmes du village depuis maintenant six ans. Dénuées de l'un de leur droit fondamental, les grossesses s'étaient multipliées, détruisant parfois certaines kunoichis qui ne rêvaient pas de pouponner. Pour échapper à cette loi qui bafouait leur qualité de femme, son amie Tenten avait même fini par déserter. Aujourd'hui, elle apparaissait dans les dernières pages du Bingo Book, affublée du titre dégradant de criminelle de rang C.
- Celui-ci tu le prends tout de suite, ajouta Tsunade en lui montrant la première boîte de comprimés. Et celui-ci dans quarante-huit heures.
Sakura attrapa les deux boîtes d'une main certaine alors qu'elle finissait de replacer sa tunique de guerrière.
- Je sais, je m'en souviens.
Tsunade laissa une dernière fois son regard se poser sur les émeraudes déterminés de son élève, attristée par cette tragique histoire qui se répétait encore. Son affection pour elle la faisait se sentir plus concernée que pour une autre parce que, pour l'avoir vécu elle-même par le passé, l'avortement était un acte certes sans séquelle pour le corps, mais il n'en était pas dénué pour l'esprit. Sakura vivrait à jamais avec le souvenir de ses actes, avec toutes les questions qu'elle se poserait tout au long de sa vie sur les deux enfants qu'elle ne verrait jamais naître.
Sakura partit se servir un verre d'eau à la fontaine qui ornait l'angle de la pièce et avala le cachet d'une pièce, sans une once d'hésitation. Elle ne pouvait pas être mère. Elle ne voulait pas. Envers et contre tout, même contre cette société oppressante qui la forçait à procréer. Elle se battrait, peu importe les dictâtes de cette politique régressive. Pour elle et pour toutes les autres.
Alors elle quitta le bureau de Tsunade où demeurait ici un secret établi pour des femmes et protégé par des femmes.
Sakura traîna le pas dans les rues pavées du village sur le retour. Les mains plongées dans les poches de son lourd manteau d'hiver et le nez caché sous son écharpe de laine, elle prit quelques ruelles anonymes pour prendre le temps de remettre ses idées en ordre. Elle haïssait Konoha et ce que ses lois maudites avaient fait d'elle. Une criminelle pour la société, une femme infanticide qui devrait avoir honte de ses actes. Mais sans la suppression de toutes les contraceptions sur le marché et sans cette mission assassine, elle n'en serait pas à ce stade de ses songes.
Ou peut-être que si. Qu'on lui jette la pierre, si elle était la seule à tomber enceinte par accident.
Elle coula un regard maussade au square de jeux, les joues rosies par le froid tandis qu'elle longeait la rivière. La nuit était déjà tombée en cette période hivernale et c'est le pas trainant qu'elle continua sa traversée de la ville. Son premier avortement quelques mois plus tôt lui avait déjà laissé quelques séquelles psychologiques dont elle peinait ardemment à se dépêtrer. Cette fois-ci, elle savait qu'elle ne s'en remettrait certainement jamais vraiment. Elle ne pouvait pas vraiment l'expliquer, elle qui était si sûre de ne pas vouloir d'enfant : elle savait pourtant qu'elle ne pourrait jamais oublier ceux qui auraient pu le devenir.
Elle changea finalement de trajectoire, agacée par les pensées négatives qui la taraudaient et se rendit de toits en toits jusqu'à l'orée du village, au terrain d'entraînement numéro trois. Le leur, celui de l'équipe numéro sept et elle laissa ses yeux abîmés par les épreuves recouvrir la clairière sous la lueur nocturne de la lune.
Sakura aperçut Naruto qui s'entraînait au Taijutsu près des poteaux de bois contre deux de ses clones. Elle fronça un instant les sourcils, à peine étonnée de le trouver ici comme chaque soir après ses missions. Elle s'approcha rapidement et sans bruit pour l'observer depuis la branche épaisse d'un arbre centenaire.
Naruto se déplaçait à une vitesse extrême, assénant ses clones de plusieurs coups habiles qu'ils paraient avec difficulté. Dans la pénombre, elle distingua la concentration sur son visage et le sérieux de ses yeux grisés par la noirceur de la nuit. Son coéquipier s'entraînait sans relâche depuis la fin de la guerre pour obtenir le poste tant convoité de Hokage. Ici au village, tout le monde savait qu'il était le guerrier le plus puissant qu'ait jamais connu Konoha. Et même si personne n'avait jamais vraiment su ce qu'il s'était passé dans la vallée le jour de la fin de la guerre, il était de notoriété publique que le blond surpassait même Sasuke, son éternel rival.
- Tu m'espionnes, Sakura ?
Sakura retint un sursaut, appuyée sur le tronc de l'arbre alors que la voix de Naruto juste dans son dos lui glaça le sang. Il était d'une puissance telle qu'elle ne l'avait même pas vu quitter la clairière pour la rejoindre sur la hauteur de sa branche. En contrebas, elle vit les deux clones disparaître dans un nuage de fumée alors elle se retourna vers l'original, attirée par l'azur de ses yeux.
- Pas vraiment, répondit-elle. Je voulais m'entraîner aussi.
Naruto aborda un air sceptique et Sakura se perdit un instant sur le sourire qui égaya sa mâchoire puissante. Ses joues striées de cicatrices se creusèrent en deux adorables fossettes et elle retrouva un instant le garçon rondouillard qui lui avait couru après durant des années. Elle avait longtemps été faible et à n'avoir d'yeux que pour Sasuke pendant toute son adolescence, elle n'avait pas vu Naruto grandir. A dire vrai, elle s'en était peut-être rendue compte que lorsqu'il avait vaillamment affronté Kaguya, sans jamais renoncer, sans jamais flancher.
- Tout va bien? lui demanda-t-il alors qu'elle le fixait silencieusement. Je te trouve bien songeuse.
Elle lui força un sourire pour le rassurer, même si à cet instant, elle se sentait morte à l'intérieur. Ils entretenaient des liens étroits depuis la fin de la guerre, à jamais unis par les épreuves de l'équipe sept. Naruto s'était marié avec Hinata quatre ans auparavant et il était aujourd'hui le fier papa d'un bambin aux mêmes cheveux d'or que les siens. Pourtant, Sakura connaissait son terrible secret et parfois, elle soupçonnait même que son coéquipier ait été affublé de la même mission dégradante que la sienne.
- Ça va, répondit-elle. Battons-nous.
Naruto fronça un instant les sourcils mais elle ne lui laissa pas le temps de réfléchir et elle chargea le poing contre lui pour le faire tomber de la branche. Il se réceptionna habilement dans l'herbe fraîchement coupée alors qu'elle sautait depuis le haut de l'arbre, des arabesques noirs dessinées sur son front et il évita de justesse le coup meurtrier qu'elle lui porta.
Il recula alors qu'elle tapait violemment contre le sol et celui-ci se fissura, créant un trou béant au milieu du terrain d'entraînement. Définitivement, Naruto comprit que quelque-chose n'allait pas chez Sakura. Même s'il s'était habitué à voir sa mine ternie depuis son mariage avec Sasuke, il ne l'avait jamais vue si déterminée à exploser sa rage pour un simple entraînement.
De loin, Sakura le vit fermer les yeux une brève fraction de seconde avant que le halo orangé du chakra de Kyûbi ne vienne envelopper son corps. Lui aussi se battait sérieusement. Alors elle l'attaqua de front, déterminée à se confronter à ce guerrier puissant et ils enchaînèrent un long moment de corps-à-corps. Elle brandit un poing qu'il para, contra avec son pied qu'elle esquiva et à nouveau, elle frappa de toutes ses forces, son énergie uniquement concentrée dans sa main.
Le blond se protégea avec son avant-bras mais la force du coup l'envoya valser quelques mètres plus loin. Elle le vit vaciller mais il ne tomba pas. Parce qu'il ne tombait jamais devant elle. Alors elle ne lui laissa pas une seconde de répit et l'attaqua de nouveau, sa force dictée par cette souffrance qui la rongeait.
Elle avait besoin d'extérioriser, de confronter son corps à la douleur physique d'un combat. C'était sa façon à elle de lutter contre cette condition de femme dans laquelle le nouveau monde des shinobis l'avait enfermée ; sa façon à elle de se prouver qu'elle pouvait encore atteindre ce rêve de puissance qu'elle convoitait. Depuis toutes ces années, Sasuke et Naruto avaient été les moteurs de sa hargne et il n'y avait qu'en les combattant qu'elle pouvait jauger de ses progrès.
Aujourd'hui Sakura pouvait prétendre se battre aux côtés de ces deux figures légendaires. Elle était leur égale, ou presque et s'entraînait chaque jour sans relâche pour leur prouver sa valeur. Mais ces deux-là progressaient sans cesse, rivaux jusqu'à la fin des temps et malgré toute sa volonté de fer, l'écart entre eux demeurait. Alors elle le frappa, encore et encore, décuplant sa force jusque dans l'extrémité de son poing pour le vaincre.
Elle ne sut combien de temps ils restèrent là alors qu'elle commençait à s'épuiser malgré sa parfaite maîtrise du chakra. Mais Naruto avait des ressources presque inépuisables et il profita du moment de faiblesse de la jeune femme pour la coincer au sol et le lourd poids de son corps musclé qui immobilisait le sien signa la fin du combat. Elle voulut se dégager un moment, le visage excité par la colère mais le blond la maintint au sol, son bras lui bloquant la gorge et l'épaisseur de son torse lui bloquant le buste.
Le halo du chakra disparut dans la pénombre et Naruto reprit une apparence normale. Eclairés par la faible lueur de lune, elle ne manqua pourtant pas ses sourcils froncés ni ses yeux céruléens qui la dévisageaient dans un mélange de colère et d'inquiétude. Sakura tenta de le repousser encore une fois mais le visage de Naruto près du sien lui fit bien plus de mal que des milliers de lames qui transperceraient sa peau. Naruto semblait pouvoir lire en elle et encore une fois, elle se retrouva bien faible devant lui.
- Calme-toi Sakura ! ordonna-t-il gravement. Calme-toi et écoute-moi.
Mais elle continua de se débattre, la rage de subir sa propre condition de sexe faible. Comme toutes les femmes depuis la nuit des temps, Sakura devait se battre pour prouver sa valeur. Et aujourd'hui elle devait affronter double peine en tuant l'être qui grandissait en elle. Cet enfant créé par les hommes et pour les hommes. Alors elle hurla et son cri désespéré raisonna à des centaines de mètres dans la carrière déserte.
Naruto renforça la force dans son bras pour la bloquer et elle haleta, rongée par la haine de son triste sort. Elle avait perdu. Encore. Les yeux bleus de Naruto ne bougèrent pas des siens et un instant, elle se perdit dedans. Dans ce même regard qui avait déjà plus d'une fois changer le court des choses. Et après un moment de confrontation visuelle, elle finit par se calmer. Il y avait quelque-chose d'apaisant dans son regard. Quelque-chose de rassurant.
- Je changerais les choses quand je serai Hokage, affirma-t-il de cette voix grave et emplie de promesses. Fais-moi confiance.
Elle s'arrêta un instant, perdue dans l'océan ombrageux de ses pupilles salvatrices. Naruto tenait toujours ses promesses. Naruto veillait sur eux tous, sur elle surtout depuis toutes ces années. Il n'avait jamais cessé de le faire, et s'il ne pouvait pas deviner l'enfant qui grandissait en elle, il savait au moins qu'elle avait commencé à perdre foi en leur village depuis son mariage avec Sasuke.
- Je ne te laisserai pas tomber Sakura.
Sakura rendit les armes en laissant retomber sa tête durement contre le sol. Parce que juste pour un instant, elle avait envie de le croire. Une dernière fois.
La semaine qui suivit ne fut que douleurs et désespoir alors que, quarante-huit heures après le premier cachet qui stoppait la grossesse, Sakura avait avalé le second pour expulser le fœtus. Elle connaissait déjà le processus et pourtant, elle ne put empêcher les terribles crampes de lui comprimer le bas du ventre avant qu'elle ne se mette à vomir. Puis lorsque la poche des eaux se perça enfin, Sakura courut aux toilettes, les cuisses trempées du liquide désagréable.
Elle vécut l'horreur une fois de plus, seule dans ses cabinets alors qu'elle expulsait l'embryon dans le siphon des toilettes comme un vulgaire poisson mort. Mais avant de tirer la chasse d'eau, Sakura ne put s'empêcher de se retourner pour le regarder. C'était complètement masochiste mais elle ne résista pas à l'envie de mettre une image sur son drame. Pour ne jamais oublier. Alors elle le vit, pauvre petite chose flottante au milieu de ses urines et de son sang, visqueuse et à peine plus grande qu'une pétale de rose.
Mais lorsqu'elle put discerner sa forme de fœtus et son œil noir perçant qui la jugeait pour ses crimes depuis le fond de la cuvette, Sakura ne put réprimer le haut le coeur qui lui souleva la poitrine et elle déjecta par-dessus les restes de ce qui aurait pu être son enfant.
Cette image-là, Sakura ne put jamais la sortir de son esprit. Mais elle la garda sous silence jusqu'à la fin de ses jours.
- Je veux sa mort, ragea Naruto en enfilant son chandail. Kakashi. Je le tuerais de mes mains.
Debout devant le lit, le blond continua de se rhabiller, la peau encore moite de leurs ébats. Allongé sur le lit et accoudé sur son dernier bras valide, Sasuke l'observait silencieusement à travers la pénombre de la pièce. Seules les lumières des réverbères filtraient à travers les rideaux mal tirés de l'ancien appartement de l'Uzumaki. Ils s'y étaient réfugiés, comme chaque fois que le brun faisait escale à Konoha. Ils se retrouvaient, loin des yeux indiscrets des hautes autorités du village pour s'aimer dans l'intimité de la nuit.
C'était leur secret. Juste à eux et personne ne leur enlèverait jamais. Mais l'heure de la révolution se faisait attendre et Naruto tapa du poing contre le mur décrépit de la chambre à coucher. Il ne supportait plus d'avoir à se cacher, d'avoir à retenir Hinata prisonnière de leur couple missionné même si elle était heureuse d'être devenue mère ; et surtout, Naruto ne voulait plus jamais revoir cette haine brûler au fond des yeux de Sakura. Il l'avait vue perdre de sa superbe ces dernières années, s'enfonçant mois après mois un peu plus dans les ténèbres.
- Il s'est passé quelque-chose ? demanda calmement Sasuke.
Derrière lui, Naruto n'entendit qu'un imperceptible bruissement de tissu et en une fraction de seconde, il sentit le torse nu de son amant venir se coller dans son dos. Son souffle chaud et rassurant lui effleura la nuque mais rien ne pouvait plus apaiser sa colère désormais. Il voulait être libre. Que leur génération puisse enfin oublier les horreurs de la guerre et que leurs femmes soient considérées comme leurs égales.
- C'est à propos de Sakura ?
Naruto se figea alors que la voix calme de Sasuke l'imprégnait. L'appartement était presque exclusivement plongé dans le noir pour que l'on ne remarque pas leur présence et par le pâle halo de lumière qui l'éclairait encore, le blond posa ses yeux sur la photographie de l'équipe sept prise à leurs débuts de shinobis.
- L'étau se resserre. Kakashi la surveille parce qu'elle est la seule de notre génération à ne toujours pas être tombée enceinte.
Sasuke se tendit dans son dos alors que lui aussi se laissa un instant aller dans la contemplation de la vieille photographie qui trônait sur la commode en bois près de la fenêtre. Leurs sourires candides avaient depuis bien longtemps disparus, alors qu'ils subissaient tous une vie dont ils ne méritaient pas les épreuves. Il passa de la moue boudeuse et enfantine de Naruto à celle émerveillée de Sakura. A l'époque, elle avait été si heureuse d'être dans la même équipe que lui... Cette pensée lui arracha un sourire triste alors que l'ironie du sort avait fait de lui celui qui ternissait la beauté de son visage. Alors pour une fois, il mentit pour la protéger parce que même Naruto ne devait pas apprendre ce qu'il savait.
- Je fais ce qu'il faut pourtant.
- Je sais, répondit Naruto en serrant les poings. Elle dépérit chaque jour un peu plus. Il faut qu'on agisse et vite.
Depuis la fin de la guerre, Sasuke et Naruto étaient amants. Le décret de Kakashi les avait séparés, les obligeant chacun à épouser l'une et l'autre de leur femme pour pérenniser leurs techniques héréditaires. Alors même si Hinata était devenue une femme aimante et une mère exceptionnelle, elle n'en demeurait pas moins qu'une mission ordonnée par les hauts rangs du village. Sasuke lu avait rapidement fait part de leur mariage arrangé avec Sakura et depuis quatre ans maintenant, ils élaboraient ensemble un plan pour soulever le gouvernement actuel.
Sasuke glissa son bras autour de sa taille pour le forcer à se retourner et Naruto tomba dans ses yeux noirs et son expression sé longues mèches corbeaux retombaient lestement autour de son visage à la peau opaline, encore défaites de leurs précédents ébats.
- C'est pas encore le moment Naruto.
Le blond serra les dents, brûlant du feu ardent de protéger les siens.
- Alors quand ?
Sasuke le toisa un instant, silencieux, ramenant sa main valide vers le visage de son amant dont il caressa tendrement la joue. Ils faisaient presque la même taille tous les deux, se battaient toujours autant pour être le meilleur et pourtant, il n'y avait que dans cette relation devenue illégale que Naruto puisait sa force.
- Le Kazekage est en visite officielle à Konoha le mois prochain, répondit Sasuke et Naruto resta plongé dans les ténèbres de ses yeux.
Sasuke aussi avait eu son lot d'épreuves à traverser. Il n'avait jamais vraiment réussi à se pardonner d'avoir condamné son frère sans connaître sa longue mission pour la paix. Et voir Kakashi perpétuer ce gouvernement pourri le rendait fou de rage même si contrairement à lui, le brun savait être patient.
- Gaara a accepté notre proposition ?
Sasuke hocha la tête.
- Kankuro attaquera le Kazekage sous un masque d'ANBU à l'effigie de notre village au milieu de l'examen Chûnin, répondit Sasuke. Ce sera rapidement la cohue dans le stade personne ne cherchera à croire à autre chose qu'un incident diplomatique entre nos deux villages. Il faudra réussir à éloigner Kakashi de la foule pour le tuer.
Naruto sentit son cœur battre de rage.
- Ça risque d'être une tuerie de masse...
- C'est un soulèvement.
Sasuke était bien conscient des dangers et il vit l'inquiétude briller dans les yeux céruléens de son amant. Son amour pour les habitants de ce village était certainement sa plus grande force... mais aussi sa plus grande faiblesse. Sasuke aurait voulu le préserver des dommages collatéraux, le protéger des pertes qui certainement le toucheraient en plein cœur, lui, le rejeton de Konoha. Mais il ne pouvait pas. Alors il lui souleva le menton et planta ses yeux noirs au fond de ses opposés, comme la promesse tacite de tout faire pour éviter le pire.
Il y eut un léger craquement sur le bois de la fenêtre, si bien que les deux shinobis se mirent immédiatement en garde. Toujours torse nu, Sasuke avait activé ses sharingans et il stoppa d'un bras Naruto qui se tenait prêt à bondir sur l'intrus. Un instant de silence passa.
- Sors de là, Sakura.
La jeune femme apparut à travers les rideaux, accroupie sur l'encadrement de la fenêtre, la lune éclairant sa venue. Ses longues mèches roses virevoltaient dans la brise hivernale et Sasuke resta stoïque. Il n'était pas du genre à s'émouvoir, même après être parti de leur appartement tout à l'heure, après l'avoir laissée dévastée, ses cuisses nues baignant dans le sang. Il ne lui avait pas fallu bien longtemps pour comprendre ce qu'elle avait fait, même s'il n'en avait rien laissé paraître. Parce qu'elle n'avait rien voulu lui dire et qu'il respectait son silence.
- Je suis des vôtres, dit-elle en sautant de l'encadrement de la fenêtre jusque sur le sol de la pièce. Je veux en être.
Naruto était resté surpris, il s'avança d'un pas, l'air idiot et voulut saisir la poigne de la femme de son bras bandé mais elle le stoppa d'un geste sec.
- Je sais très bien ce que vous faites tous les deux, continua Sakura. Je sais que vous êtes ensemble et si vous décidez de vous battre contre le pouvoir, je veux être en première ligne.
Le blond se saisit tout de même de son poignet, ses yeux protecteurs plantés sur elle et un léger ourlet souleva les lèvres fines de Sasuke. Naruto ne changerait jamais.
- C'est dangereux Sakura, c'est hors de question !
Elle se libéra pour leur faire face et un instant, la lumière des réverbères illumina le losange sur son front. Sakura serra les dents, fière et forte dans sa stature alors qu'elle faisait face aux deux piliers de sa vie. Elle ne perdrait plus jamais face à eux. Un jour, elle serait leur égale, quoiqu'il lui en coûte. Et si pour être libre il fallait en passer par tuer celui qui avait été autrefois leur maître, elle les suivrait, eux, ses amis et compagnons jusqu'aux portes de l'enfer.
- Vous m'avez toujours laissée derrière vous, répondit-elle, sa voix brûlante de détermination. Cette fois-ci, je prouverais que je suis digne de cette équipe.
Naruto voulut à nouveau protester mais Sasuke l'arrêta d'un regard.
- Je crois pas qu'elle nous laisse le choix, Naruto.
Sakura fronça les sourcils, déterminée et après quelques négociations, Naruto abdiqua.
Alors dans la pénombre de cette douce nuit d'hiver, cachés du reste du monde, l'équipe sept se reforma pour une ultime mission. Et cette fois-ci, les deux hommes qui régissaient sa vie depuis toujours lui firent une place entre eux, non pas en tant que femme, mais en tant que shinobi.
Et peut-être qu'un jour, le monde entier accepterait de les considérer. Elle, et toutes celles qui avaient choisi cette voie.
Fin
C'est certainement la première fois que j'écris quelque-chose d'aussi personnel et engagé et j'espère que, d'une manière ou d'une autre, ce texte vous rappellera que la condition de la femme n'est pas acquise partout.
A bientôt et portez vous bien,
Akane.
