Je retrouvai Octavia pour notre premier cours de la journée. Tous les regards étaient tournés vers moi. Mais pas de réaction. Je ne savais pas ce qu'ils attendaient pour me sauter dessus, me poser mille et unes questions, me rassurer ou m'insulter, mais il était clair que les réactions viendraient. Pour l'instant, j'avais l'impression qu'ils me toisaient pour s'assurer que j'étais bien là. Bien en vie?Bien réelle ? Certainement pas le même regard que celui que j'avais porté sur Lexa. Ils semblaient tous abasourdis. Peut-être était-ce dû au choc. Ils avaient du mal à croire que ce qui s'était produit était bien arrivé ici, dans leur petit monde parfait où rien ne pouvait les atteindre. Où la mort ne foulait jamais le sol.
Octavia me lança un regard interrogatif : ça va aller ? Bien sûr que ça irait, ça devait aller. Je n'allais pas reculer à cause de l'attention asphyxiante que les autres me portaient. Je n'avais jamais reculé devant cela. Et surtout, j'avais connu pire.
Cette journée était des plus étranges. Je passai voir Lexa dans sa chambre à la pause déjeuner et, la voyant dormir, allai retrouver Raven et Jasper dans la chambre de ce dernier. Nous mangeâmes des nouilles, à l'abri des regards. Je n'avais pas envie de répondre aux questions. Je n'avais pas envie de parler à quiconque autre que mes amis, car eux-mêmes savaient la vérité. Ils m'avaient aidé à la faire éclater.
- Monty m'a demandé de te donner ça, me lança Jasper en me tendant une montre.
Je la pris, l'observant avec curiosité. Devant ma réaction, Jasper justifia :
- Il y a planqué un traqueur, juste au cas où. Nia avait son propre cercle, non ? Je ne pense pas que ses membres poseront problème mais mieux vaut être prudent. Jusqu'à ce que les choses soient calmées, informe toujours l'un d'entre nous de l'endroit où tu te trouves. Si tu viens à disparaître et que personne ne sait où tu es, on pourra te localiser.
D'abord surprise, je finis par hocher la tête, reconnaissante. Eux aussi essayaient de me protéger du mieux qu'ils pouvaient.
- Au fait, m'interpella Raven.
Elle me tendit son téléphone et je découvris un site internet avec plusieurs galeries de photos désignées par des hashtags. Clexa était en première ligne, suivi de beaucoup d'autres comme Ravinn, Masper, Linctavia, et tout un tas dont je ne connaissais pas les noms auxquels ils faisaient référence. Je cliquai sur une galerie au hasard. Des photos du couple, des montages, des dessins, tout et n'importe quoi. J'éclatai de rire. Le site contenait déjà une bonne cinquantaine de galeries.
- Je l'ai créé le week-end dernier. Octavia a partagé sa galerie un maximum et de nombreuses personnes ont suivi. Ces galeries sont la preuve que des gens te soutiennent malgré tout. Certains nous ont même admis n'avoir jamais soutenu Nia, mais n'avoir jamais osé lui faire face, car ce n'était pas leur problème. Ils voulaient juste faire leurs études sans soucis.
Ce geste me faisait chaud au cœur. Non seulement il était la preuve irréfutable que je n'étais pas seule, mais chaque galerie était à mourir de rire. Le site comptait déjà plusieurs milliers de vues en deux jours. C'était une idée brillante. Il ne s'agissait plus d'humiliation. Il s'agissait de la combattre.
- Merci, leur dis-je à tous les deux. Merci beaucoup.
Je laissai défiler les galeries, retenant les larmes qui essayaient de monter sans relâche. Qui aurait cru, l'été dernier, que l'université m'aurait conduit à tout ça ? Cela paraissait fou, mais il était certain que je ne pourrais jamais regretter quoi que ce soit. Je ne le pouvais pas. Cela inclurait regretter avoir rencontré Lexa.
J'étais restée le plus possible avec Raven, Jasper, et Octavia pour rester dans une bulle de bonne ambiance. Pas de questions. Pas d'accusations. Pour la journée. Car ce matin, je savais que je n'y échapperais pas. Une réunion devait avoir lieu cet après-midi, et je me retrouverais pour la première fois sur l'estrade avec le titre de membre du Bureau des Elèves. Je n'étais plus une simple élève. Je devais être à l'écoute des autres, même s'ils tenaient à me cracher à la figure.
Je ne vis pas Lexa de la journée. Elle m'avait dit pouvoir se débrouiller et m'avait conseillé d'aller me reposer. J'étais donc retournée dans ma chambre hier soir, mais trouver le sommeil avec un esprit préoccupé n'était pas tâche facile. J'avais peu dormi.
- Allez, courage, Clarke !
Je tournai la tête. Raven venait de me tirer de ma transe avec ses encouragements. Il était déjà temps d'y aller. Je montai sur l'estrade, là où étaient déjà assis sur les chaises les autres membres du Bureau, anciens et nouveaux confondus, et observai la masse d'étudiants entrer dans la grande salle.
Quand la salle fut remplie, l'un des anciens, que je reconnus à sa voix, intima le silence. Un instant plus tard, quelqu'un s'avançait lentement sur l'estrade. Lexa marchait prudemment pour rester la plus droite possible malgré sa blessure. Elle s'arrêta devant le micro, au centre. Elle prit le temps de scruter la foule. Les murmures commençaient à s'élever, alors elle prit la parole.
- Je ne peux pas m'exprimer avec objectivité. Vous avez vu les vidéos. Vous vous êtes fait votre propre opinion. Certains ont compris ce qui s'est passé. D'autres cherchent encore à comprendre. Mais il y en a, parmi vous, qui n'essaient pas de comprendre, et portent des accusations irraisonnées. Nous sommes là pour les écouter. Tous ceux qui ont quelque chose à dire, levez la main. J'essaierai moi-même de vous répondre, si cela m'est possible.
Des mains se levaient déjà. Au moins une cinquantaine. Un membre du Bureau distribua un micro. Une personne prit rapidement la parole.
- La mort de Nia est-elle un coup monté ? C'est assez étrange que tu te sois trouvée là alors que Clarke était menacée sans raison.
Lexa conserva son calme. Sa capacité à rester neutre quand elle en avait décidé ainsi était un point fort plus qu'utile dans cette situation.
- Avant de recevoir Clarke, nous avons reçu une étudiante qui, malgré sa joie due à son élection, ne se sentait pas bien. Je suis restée avec elle dans les toilettes de la salle du Bureau pour m'assurer que son état n'empirait pas. Lorsque j'ai entendu un bruit sourd, je suis allée voir ce qui se passait à côté.
Un long silence suivi. Sa réponse était cohérente. Elle avait dû m'entendre tomber et était venue un instant plus tard, quand l'arme à feu de Nia était braquée sur moi.
- Pourquoi Nia aurait-elle tenté de tuer Clarke? Elle n'était pas une meurtrière.
Les questions s'enchaînaient. Lexa répondait avec toujours le même sang froid.
- Nia voyait Clarke comme un danger à éliminer.
- Pourquoi soutenir Clarke, alors que Nia faisait partie du Bureau depuis bien plus longtemps et n'a jamais eu la réputation de celle-ci ?
- L'ancienneté ne déshérite pas la cause. Je ne soutiens pas celle de Nia.
Je voyais son visage de biais, et son expression ne changeait pas, ni sa voix, mais je sentais ses muscles commencer à se crisper. Non seulement elle devait avoir mal, et être fatiguée à cause des médicaments, mais la colère qu'elle essayait de cacher dégradait son état.
- Tu as préféré protéger Clarke plutôt que l'un de tes membres les plus importants. Nia avait besoin de protection. Maintenant elle est morte. Qui a dit que Clarke n'a pas fait chanter Nia pour la pousser à cet ultimatum ? Il y avait bien des caméras, non ? Mais tu t'es prise une balle qui aurait mis fin au problème, et sauvé Nia ! Ouvre les yeux : la situation ici s'est dégradée depuis l'arrivée de Clarke.
- Je suis sûr qu'elle te manipule autant !
- C'est une menteuse ! Elle se joue de toi, et de tout le monde !
- Elle a tué Nia !
Les phrases s'enchaînaient, et malgré son invisibilité, je ressentais la détresse de Lexa plus que mon indignation. Elle n'en pouvait plus. Elle n'était pas censée rester debout aussi longtemps, pas si tôt, mais elle avait tenu à venir. Elle voulait qu'ils comprennent. Mais se laisser aller à la colère ne mènerait à rien. Je me levai, allai me poster à côté de Lexa. Je glissai un bras autour de sa taille pour la soutenir. Je ne la laissai pas réagir, pas prendre la parole.
- Vous ne vous rendez pas compte à quel point vous avez tort.
Des exclamations vibrèrent et je les fis taire tout de suite.
- Laissez-moi parler. Vous avez eu votre tour. A la fin de ma prise de parole, le choix vous reviendra de me croire ou non.
Le silence acquiesça à leur place. Je réfléchis un instant aux mots que j'allai employer et commençai mon discours.
- Je ne veux pas être Présidente de quoi que ce soit. Je ne voulais même pas être membre du Bureau des Elèves. Cela m'importait peu. Je me suis présentée pour essayer de me sortir de la masse harcelante que vous constituez. Vous savez qui a lancé les premiers messages de haine à mon égard : le Bureau. Et qui en particulier, pensez-vous ? Nia. Ce n'est pas un hasard. Pourquoi, ne cessez-vous de vous demander sans prendre la peine de réfléchir ? Parce que j'ai croisé le regard de Lexa, en lui rendant un objet qu'elle avait perdu. Je ne suis pas une voleuse, autrement je ne lui aurais jamais rendu son trousseau de clés. Les messages négatifs deviennent actes violents, je suis harcelée sur le campus, par vous tous. Vous seriez-vous laissé faire ? Vous vous seriez peut-être écrasés. Eh bien, ce n'est pas dans mon caractère. Mais il n'y a pas que cette raison. Cette histoire est allée trop loin pour qu'il n'y ait eu que ça. Souvenez-vous, tous les moments où je suis allée me confronter à Lexa, croyant qu'elle était l'instigatrice de tout ce harcèlement ? Je pensais à l'époque agir ainsi par simple effronterie. Mais à chaque fois que je m'approchais d'elle, je voulais m'approcher un peu plus. Je jouais avec le feu, j'espérais me brûler. Je ne peux pas nier avoir joué à ce jeu cruel dans lequel j'ai été lancée. Je ne pensais pas qu'il conduirait à la mort de Nia. Je ne savais pas non plus qu'il avait conduit à la mort de Costia.
Des exclamations de surprise surgirent à ce nom. Je continuai :
- La mort de Costia n'était pas un accident, ni un suicide, et si vous étiez étudiant ici à cette époque, vous le savez. Ce jeu est sadique. Je peux vous en vouloir pour y participer en partageant gratuitement des litres de haine, mais je dois admettre y participer aussi. Je ne peux pas y mettre fin moi-même. Je n'ai jamais réussi à m'en extirper. Et ce pour la bonne raison que Lexa y est au centre, et que mes sentiments ont éradiqué la raison qui m'aurait permis d'en sortir.
Je fis une courte pause, surprise de mes mots. Je n'avais pas imaginé aller jusque-là. Mes yeux trouvèrent le vide au milieu de la foule. Je devais finir de dire ce que je pensais. Je ne pouvais pas m'arrêter là.
- Vous savez, souris-je, Lexa se soucie énormément des autres. C'est notre Présidente à tous. Elle ne peut vous vouloir du mal. C'est une des raisons pour lesquelles je la trouve magnifique. Plus je m'approchais d'elle, et plus je voyais une douceur rassurante dans son regard, dissimulé derrière la glace. Si vous pensez que je puisse un jour lui vouloir du mal, vous avez peut-être raison. La douleur d'aimer à en être totalement dingue, d'être aimé à ne plus sentir son cœur battre si ce n'est celui de l'autre. C'est cette douleur là qu'on veut tous à la fin, qu'on veuille bien l'admettre ou non. C'est cette façon de souffrir qui nous aide à trouver une valeur à notre vie. Essayez donc de me la retirer : vous n'y parviendrez pas. Lexa pourrait très bien vous avouer me détester maintenant que ça ne changerait rien. On ne peut pas changer ses sentiments en un claquement de doigts. Je l'aime, quoi que vous en disiez, quoi qu'elle en pense.
La fin de mon discours laissa la place au silence. Personne ne bougeait plus. Même respirer était devenu trop brusque. A côté de moi, Lexa aussi avait le souffle coupé. Plus personne ne savait quoi dire, ni quoi faire. Pas même Lexa. Je décidai donc de terminer cette réunion en faisant signe à Lexa. Je l'aidai à descendre l'estrade et nous passâmes par derrière celle-ci pour sortir par la petite porte. Je la raccompagnai jusqu'à sa chambre, sans marcher trop vite. La dose de calmants à prendre se réduisait de jour en jour et elle devait faire face à la douleur. Elle avait tout de même une sacrée plaie. Par ma faute. Je la déposai sur son lit et elle s'endormit aussitôt. Elle devait vraiment se sentir mal. Un peu plus et elle s'écroulait sur l'estrade, face à tous ceux qui ne l'avaient jamais vu chuter.
Je me réfugiai dans ma chambre, me cachai sous mes couvertures. J'avais du mal à croire que j'avais parlé ainsi, admettant ce que je ressentais à tous alors que je ne l'avais jamais dit à Lexa seule. Pas de façon aussi directe. Ceci dit, cette révélation avait apparemment semblé assez sincère car, sur internet encore une fois, tout le monde en parlait, mais peu de gens la niaient. Je finis par m'endormir. L'atterrissage soudain d'une Raven sauvage me réveilla en début de soirée.
- Tu recharges tes batteries pour passer la nuit avec Lexa ?
Son rire si proche de mes tympans encore endormis me fit la repousser loin de moi. Je regardai l'heure. Dix-neuf heures. J'avais rattrapé plusieurs heures de sommeil.
- Que me vaut l'honneur ?
Son air moqueur désigna mon téléphone posé sur le bureau. Elle ne répondit pas à ma question. Je me levai, lâchant un long soupir exagérément agacé à destination de Raven et saisit mon téléphone. Quatre messages de Lexa. Elle me demandait de venir. Cela devait être urgent.
Je refermai sa porte derrière moi. Elle était dans son lit à écouter de la musique.
- Tout va bien ?
Elle retira son casque et le posa sur la table de nuit avec son téléphone.
- Oui, mieux que tout à l'heure, en tout cas. Merci.
Elle se redressa, et reprit :
- Et toi ?
Je ne répondis pas à sa question, j'en avais une autre à poser.
- Les messages que tu m'as envoyé... tu as besoin de moi ?
Elle resta neutre un instant mais perdit son combat intérieur : un petit sourire apparut au coin de ses lèvres.
- Je voulais juste que tu viennes.
Et donc... ? Elle se foutait vraiment de moi. Je me retenais de rire, prenant un air offensé.
- Si tu cries au loup, viendra un moment où je ne viendrai pas.
Elle se leva et je me retins de venir l'aider à marcher. Sa démarche était vacillante mais elle tenait le coup. Elle s'arrêta à deux mètres de moi.
- Tu viendras toujours, dit-elle les yeux brillants, tu ne pourras jamais t'en empêcher.
- Je peux très bien repartir, répliquai-je en me tournant et engageant la marche vers la porte proche de moi.
Une main enserra mon poignet et me tira. De nouveau face à Lexa, je me retrouvai très vite à elle. Même blessée par balle elle avait encore de la force.
- Tu n'y arriverais pas, j'en ai bien peur, me provoqua-t-elle.
Un défi de regards débuta.
- Car tu ne me laisserais pas partir, soulevai-je.
- Car tu as admis toi-même que tu ne pourrais pas me laisser.
Elle profitait beaucoup de la situation. Je ne pouvais pas nier mes propres paroles, pas quand elles étaient vraies. Elle resserra son étreinte et j'étais collée à elle, nos visages à moins de dix centimètres l'un de l'autre. Elle me provoquait de son sourire craquant, j'aurais hurlé « faute » à l'arbitre s'il y en avait eu un.
- Tu me tiens contre toi, pas le contraire.
- Vois-tu assez bien la tendresse dans mes yeux ou as-tu besoin de te rapprocher encore un peu ?
- C'est pas fair-play ça, finis-je par rire.
Elle sourit mais finit par me lâcher. Sans perdre son rire, elle recula pour s'asseoir sur son lit. Sa blessure devait lui faire mal. Je vins m'asseoir à côté d'elle. Avec un geste des mains, je lui demandai si je pouvais jeter un coup d'oeil. Elle acquiesça et je déboutonnai les quatre premiers boutons de sa chemise, écartant le pan du côté de l'impact de balle. Il y avait un petit peu de sang, mais ce n'était rien de grave. Je pris une compresse pour essuyer les bords et refis un pansement.
- Merci, souffla-t-elle.
- Comme quoi tu avais bien besoin de moi, lui répondis-je avec un sourire.
- Non Clarke, merci. Pour tout à l'heure. Ce que tu as dis...
- Tu n'as pas à me remercier. Tu n'auras jamais à le faire.
Après tout ce qu'elle avait elle-même fait pour moi, je ne pouvais pas prendre tous ses remerciements. Je commençai à reboutonner sa chemise, quand elle lança :
- Rappelle-moi de me prendre une balle à chaque occasion qui se présentera, pour que je puisse t'appeler pour changer mes bandages tout le temps.
Je baissai la tête pour ne pas montrer mon sourire. Sa blague était affligeante.
- Je te jure Lexa, je vais te sauter dessus et ne plus te lâcher. Je serai ton gilet pare-balle.
Elle sourit à son tour, retenant un rire. J'ajoutai, dans le but de l'achever et de remporter cette manche virtuelle :
- Tu sais, tu n'as pas besoin d'être blessée pour m'appeler.
Un large sourire étira ses lèvres.
- Tu rougis ? C'est mignon, me moquai-je.
Elle baissa la tête, son sourire ne quittant pas son visage, et ferma les yeux un instant.
- Vertiges ? lui demandai-je.
Elle rouvrit les yeux, hocha la tête. Je me levai. Il fallait qu'elle se repose.
- Je reviens tout à l'heure, lui dis-je.
Avant que je ne sois hors de sa portée, elle attrapa mon bras et m'attira à elle pour m'embrasser. Je me redressai. J'aperçus la légère grimace au coin de ses lèvres. Elle avait utilisé le mauvais bras pour m'attraper.
- Tu te fais mal pour rien, lui fis-je remarquer amusée.
Elle s'efforça de sourire.
- Je veux bien de cette souffrance là.
Je quittai la pièce avec un sourire. Lexa était incroyable.
La fin de semaine approchait. Je ne pouvais pas dire que les choses s'étaient réellement calmées. Mon discours avait fait polémique mais la majorité des étudiants me croyaient. C'était bien plus que la semaine précédente. Il était vingt heures. Je sortais de la bibliothèque dans laquelle j'avais passé trois heures sur un devoir. Malgré les événements, les cours continuaient. Je ne comptais pas rater ma première année. Je traversai le grand bâtiment pour rejoindre la résidence et y retrouver Raven. On avait prévu d'aller manger tous ensemble en ville.
- Je pensais bien te trouver ici.
Je me retournai. Titus ?
- Et... tu voulais me trouver parce que... ?
Il s'approcha calmement, comme s'il voulait passer à côté de moi, me proposer de marcher ensemble. J'étais loin de penser qu'il me pousserait violemment contre le mur, coinçant ma gorge avec son avant-bras. Je l'interrogeai du regard, essayant d'ignorer la douleur de l'impact et la terreur de la suite.
- Tu n'aurais jamais dû venir ici, lâcha-t-il.
J'essayai de trouver de l'air pour répondre mais il appuyait si fort sur ma gorge que j'avais déjà du mal à respirer.
- Ils te croient. Il a fallu que tu leur avoues ton grand amour pour Lexa et tu les as eu à tes pieds.
Alors, c'était ça ? Il était jaloux ?
- Je ne comprends même pas comment elle a fait pour te trouver intéressante. On a tout fait pour qu'elle te déteste. Nia voulait la fin de Lexa, je voulais juste la tienne.
Il était jaloux. Il m'en voulait pour ma relation avec Lexa.
- Je me demande ce que tu as de plus que les autres, reprit-il en libérant légèrement sa prise sur mon cou pour que je puisse répondre, de plus que moi...
- Tu n'es pas trop son genre, peinai-je à souffler.
Il resserra soudainement sa prise, appuyant plus fort que précédemment. Ses traits étaient crispés sous la colère. Ses yeux tristes me méprisaient.
- Tu parlais de souffrir, cracha-t-il, mais tu ne sauras jamais ce que c'est de souffrir seul.
Je voulais répondre. Lui hurler que je n'y étais pour rien à sa situation. Il aimait Lexa, elle ne l'aimait pas, que pouvais-je y faire ? Je n'étais pas cupidon. J'avais peut-être été touchée par la même flèche que Lexa, alors cela me plaçait dans le rang des victimes, et non celui des auteurs des actes.
- C'est injuste, ajouta-t-il, tellement injuste. Je l'aime tellement plus que tu ne prétends l'aimer, je me soucie tellement plus d'elle que tu ne te soucieras jamais !
La folie avait envahi ses yeux. Le désespoir l'y avait amenée.
- Je veux que tu ressentes au moins un instant ce que ça fait. Ce ne sera jamais assez douloureux, mais au moins tu sauras ce que je ressens à chaque fois que je vous vois toutes les deux ensemble.
Si j'avais pu hurler, je l'aurais fait. Si fort que l'on m'aurait entendu à des kilomètres à la ronde. Il venait de planter une lame dans mon abdomen. Il tourna la lame sur elle-même. Je hurlai intérieurement à m'en briser les tympans qui vibraient au fond de mes oreilles. Mon corps entier se mit à trembler. Il cherchait une solution pour s'en sortir. Mais il n'y en avait pas. La lame s'arracha de mon abdomen pour venir se planter un peu plus à gauche. Le sang chaud réchauffait ma peau déjà brûlante. Il réitéra. Des gouttes de sueur perlaient sur mon visage. Je ne tiendrais pas longtemps. La lame se retira à nouveau et je m'attendais à la sentir percer mon corps encore une fois, mais ce ne fut pas le cas. Titus s'effondra sur le sol. Je suivis, n'ayant plus aucun appuie. J'aperçus trois visages avant de sombrer. Un clair, un mâte, et un foncé.
Cela faisait une heure que j'étais réveillée. Octavia, Raven et Lincoln étaient à mon chevet. D'après eux, j'avais dormi neuf jours. J'avais été surprise de découvrir que j'étais en vie après m'être reçue pas moins de trois coups de couteau. Aucun n'avait touché d'organe vital. J'avais été chanceuse, m'avaient-ils dit. Mais je ne voyais pas ça comme de la chance. Titus avait raté, voilà. A moins qu'il ne voulut pas me tuer. Je ne savais pas. Cela importait peu. Il avait été incarcéré. J'appris aussi que les autres membres du Bureau ayant participé de près ou de loin au harcèlement ayant mené à la mort de Costia ou à mon séjour à l'hôpital seraient jugés le mois prochain.
- On t'attendait. On t'as envoyé un message mais tu n'as pas répondu. Alors on a essayé de t'appeler. Répondeur. On a utilisé le traqueur de la montre pour te retrouver. On a bien fait de s'inquiéter.
Je ne remercierai jamais assez Jasper pour cette montre. Ils avaient eu raison finalement, le campus n'était pas encore assez sûr pour moi. Il devait l'être, maintenant. Je l'espérais.
Lexa apparut avec un plateau repas et Raven, Lincoln et Octavia s'éclipsèrent. Elle vint s'asseoir au bord du lit après avoir déposé le plateau sur la tablette devant moi. Nous restâmes silencieuses pendant quelques minutes. Cette scène paraissait irréelle pour chacune de nous deux.
- Tu aurais pu partager, finit-elle par dire.
Son air sérieux m'embrouilla.
- Un coup chacune, au moins, ajouta-t-elle.
- Ah non, ceux-là étaient pour moi, répondis-je faussement outrée.
Elle sourit. En baissant le regard, je me rendis compte que sa main serrait la mienne.
- Je ne sens rien, fis-je remarquer.
- C'est normal, ils t'ont fortement anesthésiée.
- C'est si grave que ça ?
En guise de réponse, elle poussa la tablette, souleva la couverture puis ma chemise. En-dehors de ma magnifique couche-culotte en tissu offerte par l'hôpital, je découvris l'état de mon abdomen. Trois énormes plaies recouvertes par des bandages blancs rougis par quelques traces de sang. On pouvait voir au-travers les nombreux points de suture. Elle remit ma chemise et rabattit la couverture. Un rire nerveux s'échappa de ma bouche et je le justifiai face au regard interrogateur de Lexa.
- Il fallait bien qu'on échange nos places.
Elle sourit, mais je voyais bien que me voir ainsi l'attristait.
- Je vais m'en remettre, ne t'en fais pas.
Elle hocha la tête. Je ne voulais pas l'entendre dire, mais je sentais sa culpabilité. Ce n'était pas sa faute, mais rien ne pourrait l'empêcher de le penser.
Elle m'aida à manger comme on nourrissait un bambin et resta dans la chambre toute l'après-midi malgré mes périodes de sommeil plus ou moins longues. Je me réveillai à nouveau vers une heure du matin. Je fus surprise de la voir encore là, assise dans le fauteuil. Elle leva les yeux de son livre quand elle me vit réveillée. Voyant mon regard se promener partout dans la pièce, elle me demanda si j'avais besoin de quelque chose. Je lui répondis que je voulais aller aux toilettes et elle m'aida à me lever. Comprenant mon besoin d'autonomie, elle me laissa seule dans la salle de bain. Je m'aidai de la barre murale à côté des toilettes. Dans le petit meuble sous le lavabo, je trouvai une tenue de rechange. Une longue chemise, pareille à celle que je portais actuellement, et des culottes. Je pus donc revenir au sous-vêtement normal. Je m'appuyai sur le lavabo. Mes jambes avaient du mal à supporter mon poids. Tout mon corps fonctionnait au ralenti. Dans le miroir au-dessus du lavabo, j'aperçus mon teint pâle, plus blanc que ma peau habituelle. Mes cheveux paraissaient plus foncés en comparaison de mon teint. Mes yeux bleus semblaient briller, illuminés. Lexa toqua à la porte, me demanda si j'allais bien. Je lui dis d'entrer et elle m'aida à retourner au lit. Je grimaçai. La douleur dans mon abdomen s'était réveillée. Je n'étais pas censée me lever. Lexa appela une infirmière qui vint vérifier mes plaies. Tout allait bien. Elle m'injecta une nouvelle dose de calmant. Bientôt, les sensations disparurent et je ne sentis plus mon corps.
- Vous avez eu de la chance, me dit l'infirmière, votre pronostic vital était engagé. Près de treize heures pour vous sortir d'affaire ! Vous aviez perdu beaucoup de sang, mais heureusement vous avez des amis très solidaires.
Je voulus lui demander ce qu'elle voulait dire par là mais la sonnerie de son biper retentit. Elle partit, aussi je demandai à Lexa.
- Tu avais besoin d'une transfusion, mais les stocks ne permettaient pas de te donner assez de sang, alors...
- Vous m'avez donné votre sang ?
Cela sembla la gêner de répondre, mais elle le fit tout de même :
- De nous tous, seuls Lincoln et moi étions compatibles. Les autres n'auraient pas hésités non plus...
- Deux donneurs ? Tant que ça ?
S'ils avaient eu besoin de deux dons pour me garder en vie, j'avais vraiment dû être aux portes de la mort.
- Selon leur estimation, tu avais perdu un litre avant l'arrivé des secours et, quand Lincoln a commencé la transfusion dans l'ambulance, tu étais à deux litres.
- Presque la moitié de mon sang...
Elle hocha la tête. Je repris, décidée à effacer l'air triste sur son visage :
- Mais alors... ton sang coule dans mes veines ?
Cela fonctionna, elle éclata de rire. Son regard se promena sur les murs. Je me demandai à quoi elle pensait. Elle se leva, tira la couverture, passa un bras sous mes genoux et l'autre sous mes épaules et me souleva. Elle se dirigea vers la porte avant que je ne puisse prononcer un mot. Elle jeta un coup d'oeil dans le couloir puis sortit en tirant la porte de la chambre du pied. Elle traversa l'hôpital jusqu'à parvenir à sa sortie. Sur le parking, elle déverrouilla sa voiture avec les clés qu'elle avait déjà dans la main et me déposa sur le siège avant passager. Elle boucla ma ceinture. Je ne demandai pas où nous allions. J'avais déjà ma petite idée.
Elle me déposa sur le canapé. Elle alluma un feu dans la cheminée. Je comprenais pourquoi elle avait voulu venir ici. Seules au milieu de la forêt, nous nous sentions en sécurité. Rares étaient ceux qui connaissaient cet endroit. Monty, Jasper et Bellamy connaissaient l'emplacement de la maison mais je leur faisais confiance. Ils n'avaient aucune raison de venir ici.
- Je te ramènerai demain matin un peu avant dix heures. Le médecin doit passer pour vérifier ton état.
Je hochai la tête. C'était un sentiment si simple, pourtant si agréable. Le sentiment de sécurité, le sentiment de bien être. Lexa vint s'asseoir par terre, de profil contre le canapé. Elle se mit à contempler les flammes, j'imaginai qu'elle s'en voulait encore.
- Je suis contente de m'être prise ces coups de couteau, lançai-je, parce que si ça avait été toi, avec ta blessure de balle, tu n'aurais sûrement pas survécu.
Elle tourna la tête, les yeux brillants. Je voyais les flammes se refléter dans le coin de ceux-ci. Si son épaule semblait aller mieux, ce n'était pas le cas au moment où Titus m'avait attaquée. Ils lui retireraient les fils la semaine suivante, et elle devra rééduquer son épaule avant de reprendre le sport. Elle tenait le coup, bien qu'elle avait encore mal. Elle tenait bien mieux que moi, qui avait reçu une dose d'antidouleurs si forte que je ne sentais plus rien en-dessous de mon cou.
- Ils avaient dit qu'il y avait peu de chances que tu survives, Clarke. Tu as passé la nuit au bloc, on ne savait pas si tu allais t'en sortir.
Elle cachait sa tristesse. Elle savait maîtriser sa voix, mais le fond de ses yeux reflétaient toujours ses émotions. J'avais appris à les lire.
- Je suis trop géniale pour mourir, tu le sais bien, lançai-je pour adoucir l'ambiance.
La tristesse ne quitta pas ses yeux, mais un sourire apparut sur son visage. Elle se redressa soudainement et monta sur la canapé, à califourchon au-dessus de moi. Elle avait fait attention à ne pas s'appuyer pour éviter la pression sur mes plaies recousues.
- Tu m'énerves tellement, souffla-t-elle en se baissant pour me voler un baiser.
Je la laissai faire. Elle embrassa mes joues, puis mon cou. Je ne pouvais pas bouger, je l'aurais bien attrapée pour faire de même.
- Lexa, murmurai-je, je ne peux pas bouger...
Elle releva la tête, un sourire malicieux collé aux lèvres. Elle mêla de nouveau ses lèvres aux miennes, descendit sous mon menton, puis ma gorge. Elle faisait monter le désir alors qu'elle savait que je ne pouvais pas répondre.
- Je me vengerai, fis-je alors qu'elle me fit taire à nouveau en saisissant mes lèvres des siennes.
Sa main se promenait dans mes cheveux, ma nuque, et je regrettai réellement d'être contrainte à l'immobilité. Je n'avais pas assez de force pour la saisir.
- Je ne suis pas consentante, plaisantai-je alors qu'elle continuait d'embrasser mon cou.
Elle rit contre ma peau. Cela faisait du bien de l'entendre rire alors qu'elle semblait si triste l'instant d'avant.
- Je te laisserai porter plainte alors, répliqua-t-elle.
- Je me chargerai personnellement de ta détention, enchaînai-je.
Elle secoua la tête, faussement affligée par mes blagues, et vint me faire taire avec un baiser langoureux. Le sien. Celui qui vous fait taire pour de bon.
