Evergreen fredonnait du bout de ses lèvres, peut-être sans s'en rendre compte et c'était un des seuls bruits qui animaient la cuisine ce matin-là ; avec les crépitements des feutres de Rosalie sur sa feuille et de l'éponge sur les assiettes.

Elfman avait été assigné à tondre la pelouse, qui en avait bien besoin en ce début d'été. Les roses étaient déjà en fleurs, et il avait été en cueillir plusieurs pour les femmes de sa vie — si Rosalie s'en était très vite lassée, Evergreen n'avait de cesse de les admirer. Oh, Elfman avait été ravi de voir qu'il connaissait toujours aussi bien sa femme, mais une petite ombre planait au-dessus de sa tête châtain depuis qu'elle avait ouvert les yeux.

« C'est une chanson que te chantait ta maman quand tu étais petite ? » demanda subitement Rosalie, levant les yeux de sa feuille coloriée, feutre en main. Elfman se crispa, assis sur les marches du perron pour faire une pause — il entendait tout grâce à la fenêtre ouverte de la cuisine, et il crut discerner que les bruits de vaisselle s'étaient arrêtés.

« Oui, » avoua Ever. « Oui, elle me la chantait. »

Le mage de Take Over ne pouvait rien faire d'autre qu'écouter. Evergreen ne parlait jamais de son enfance, encore moins de ses parents, au même titre qu'Elfman.

« Elle était jolie ta maman ? » continua la petite Strauss, posant ses crayons sur la table — Ever n'avait encore rien dit quant au fait qu'elle en avait plein les mains et qu'elle avait débordé sur la table.

« Je ne sais pas. » La réponse était vague mais honnête. Une certaine tristesse transperçait la voix de la fée et Rosalie, en enfant très intelligente, avait probablement compris.

« Quand j'avais ton âge, » commença d'ailleurs Evergreen, à la plus grande surprise de l'oreille indiscrète, « J'ai été très malade. Je n'étais plus capable de voir et tout ce dont je me souviens, c'est de la voix de ma mère. »

Les épaules d'Elfman s'affaissèrent.

« Est-ce que je la verrais un jour ? »

« Non, ma Rose. Non, je ne crois pas. » répondit la châtaine, le bruit de ses talons frappant le carrelage de la cuisine. Elfman entendit une chaise et il supposa qu'Evergreen avait pris leur fille dans ses bras.

« C'est pas grave, j'ai plein de tontons et de tatas ! » répliqua Rosalie, avec un bisou bruyant sur la joue de sa maman.

« Je t'ai papa et toi, on ne peut pas avoir mieux. » La jeune femme observait la prunelle de ses yeux, son "mini-moi" qui tenait pourtant tellement de son papa. Ses doigts glissèrent dans les boucles de Rosalie alors que les siens jouaient avec le collier autour du cou de sa maman.

« Tu as grossi, maman ! » a réagit la jeune Strauss, ne brisant rien du moment de tendresse entre elles. Evergreen a rigolé, de son si joli rire cristallin — celui qui faisait s'accélérer le cœur d'Elfman depuis tant d'années.

« C'est vrai. » a admit Evergreen, un sourire aux lèvres. C'était bien la première fois qu'on lui disait ça et qu'il ne l'entendait pas hurler en retour ; ça ne faisait que confirmer que leur fille avait vraiment un pouvoir infini sur sa femme. « Est-ce que tu veux entendre un secret ? Il ne faut pas le dire à personne, promis ? »

« Croix de bois, croix de fer, si je mens je vais en enfer ! » rétorqua Rose, en lui tendant son petit-doigt. Soudainement exaspérée, Evergreen secoua la tête en serrant tout de même son petit-doigt avec le sien — encore des âneries que Bixrow avait appris à sa fille !

« Peut-être que dans quelques mois tu auras un petit-frère ou une petite-sœur. » a confié Evergreen.

Les petites lèvres de Rosalie s'ouvrirent pour former un 'o' absolument adorable. Elle a émis un petit cri de joie avant de réclamer pour descendre de ses bras.

« Je vais aller lui faire des dessins ! » déclara-t-elle en emportant ses feuilles et ses feutres dans le salon.

Ever a soufflé doucement par le nez, un petit sourire aux lèvres — avant qu'elle ne remarque les grandes traces de crayon sur sa table. Elle grogna avant d'attraper son éponge, elle était bien incapable de disputer sa fille de toute façon…

Elfman ne respirait plus. Comprenait-il correctement ce qu'elle venait de confier à leur fille ? Il cligna des yeux, pantois durant de longues minutes avant de se redresser. Son regard tomba sur le dos de la fée, qui s'affairait à frotter la table.

Passant la porte de la cuisine, son épouse ne lui adressa aucun regard avant de retourner devant l'évier, les mains dans l'eau mousseuse.

« J'ai tout entendu. » avoua-t-il.

« Je sais, ça fait quinze minutes que tu ne tonds plus la pelouse. » rétorqua Ever, déposant des assiettes dans l'égouttoir. Deux bras forts vinrent enlacer sa taille, ses grandes mains se posant affectueusement sur son ventre — ce n'était que maintenant qu'Elfman remarquait sa légère forme arrondie, perdant sa minceur habituelle.

« Alors c'est vrai ? » souffla-t-il au creux de son oreille.

Malgré elle, Evergreen a sourit.

« Je te préviens, c'est le dernier ! » gronda le jeune femme en fronçant les sourcils.

« Mh, tu avais dit ça pour Rosalie. » a répondu fièrement l'homme de la maison — il s'empêcha de le dire mais c'était être un homme que d'avoir pleins d'enfants !

En guise de désaccord, la fée lui lança de l'eau avant de quitter habilement son étreinte, un rire aux lèvres. Bien plus rapide qu'elle ne l'aurait pensé, Elfman a de nouveau saisit sa taille pour la ramener contre son torse.

« Tu es mouillé ! » protesta son épouse, gigotant pour éviter à ses vêtements de prendre l'eau.

« Je t'en ferais plein ! » taquina-t-il en embrassant ce petit coin dans son cou.

« Elfman Strauss, » a prévenu Evergreen, « je connais tes points faibles ! »

Oh ça, Elfman n'en doutait pas. Alors qu'elle laissait un nouveau rire s'échapper de ses lèvres, celui-ci tomba subitement dans le néant. Il s'inquiéta, ses prunelles grises devenant soucieuses.

« Et s'il héritait de ma magie ? » murmura Ever, laissant enfin apparaître ses incertitudes. « Et si je ne m'étais pas capable de l'aimer autant que Rosalie ? Ou si c'était le contraire ? »

L'angoisse coupa sa respiration et elle ferma les yeux. Le mage de Take Over resserra son étreinte sur elle, posant son menton sur son épaule.

« Ever, » commença-t-il avec une douceur qui lui était particulière, « Tu es une maman parfaite. » Il la fit se tourner vers lui et elle a fui son regard l'espace d'un instant — d'une main il a tenu son menton, et de l'autre il a soulevé ses lunettes. « Et ça, ce sont les plus beaux yeux que j'ai vu de ma vie. »

Il essuya une petite larme qui naissait au coin de son iris avant de poser un baiser rassurant sur son front.

« Je t'aime. »