Harry respirait intensément et il lui fallut un instant pour reprendre ses esprits et intégrer toutes les informations qu'il venait d'entendre. D'une, le sacrifice de sa mère avait été non seulement conscient, mais également planifié. Et cela avait été une idée de Dumbledore. Si le vieux sorcier avait paru contrit par la situation et fortement affecté, il n'avait pas moins été le chef d'orchestre de ce qui sera très vite la fin de ses parents. Et s'il vouait une confiance sans borne au vieil homme, même le plus fervent de ses fidèles pouvait parfois douter quand Il jouait ainsi avec le destin des autres pour obtenir la victoire.
Il se revit dans le parc, à gazouiller et à mâchonner cette peluche de cerf. Il n'était pas père, mais pouvait comprendre le besoin presque viscéral qu'avaient eu ses parents de le faire grandir, quoi qu'il en coûte. Dumbledore avait bien joué, car leur sacrifice, enfin, celui de sa mère principalement, lui avait offert une protection qui seulement aujourd'hui prenait tout son sens.
Et enfin, il y avait Snape. Il s'était demandé un instant qui était l'âme charitable qui, par son témoignage, avait offert une porte de sortie à ses parents, et jamais il n'aurait pu imaginer que cela puisse être ce … cet assassin. Il serra des poings et n'eut pas conscience de siffler avec haine :
« Snape... »
Alors qu'il brisait le silence, Hermione et Ron sursautèrent, tirés hors de leur propre contemplation.
« Qu'est-ce que cette pourriture vient faire là-dedans ?…
- Harry, le coupa Hermione d'un ton calme, souviens-toi de Sirius. Pendant toute ta troisième année, tu pensais qu'il avait trahi tes parents et …
- NE COMPARE PAS SIRIUS A CETTE ORDURE ! S'écria Harry, faisant sursauter les deux autres. Ca n'a rien à voir ! Je … Je l'ai vu.
- Harry, les apparences parfois …
- Je sais ce que j'ai vu, Hermione ! Je l'ai vu assassiner froidement Dumbledore, voilà ce que j'ai vu ! »
Son ton était si sec qu'Hermione n'osa pas argumenter davantage. Elle prit malgré tout la liberté d'appuyer sur le bouton lecture. L'image d'Albus Dumbledore se mut à nouveau.
« Ce souvenir est important car tu peux, en le voyant, comprendre la mesure de ce que j'entendais quand je te parlais, il y a des années de ça, de l'amour de ta mère. Un amour sans borne, qu'il était difficile de décrire avec de simples mots. J'espère que ces images parlent d'elles-mêmes. »
Il marqua une pause, semblant hésiter à poursuivre.
« Ton oreille attentive l'a sûrement remarqué, il y a un autre amour en jeu dans notre histoire. Et cet amour peut paraître surprenant. »
Il fit une nouvelle pause, en proie à un combat intérieur. Finalement, il se décida à poursuivre.
« Je te demanderai de ne pas juger trop précipitamment ton professeur de potion. Car l'affection qu'il a pu porter à ta mère, avec qui il était ami avant même de passer les portes de Poudlard, peut presque rivaliser à la force de l'amour que ta mère a pu te porter et dont nous parlions précédemment. »
Hermione ne put s'empêcher un regard qui signifiait « qu'est-ce que je disais ... » et Harry lui renvoya une grimace agacée. Son attention se porta à nouveau vers les paroles de Dumbledore.
« Ce cher Severus, toujours discret sur sa vie privée, me tuerait probablement s'il me voyait te révéler ce qu'il a mis tant de hargne à te dissimuler. »
Dumbledore eut un petit rire, qu'Harry ne partagea pas. Au contraire, il marmonna entre ses dents, plein de haine.
« Vous tuer, il l'a déjà fait... »
Et la voix presque enjouée et attendrie de Dumbledore.
« Mais me tuer, il l'aura déjà fait. Enfin, c'est ce que j'espère, car c'est le dernier des nombreux services que je lui aurais demandé. »
Harry sursauta. Dumbledore montra son bras noirci pour illustrer son propos.
« Car le vieil homme que je suis a bien senti la fin venir. Et Severus a eu le courage d'accepter d'en être artisan, plutôt que de laisser ça aux mains de personnes moins … conciliantes. Et pour paraphraser ta chère mère … Ce qui doit être fait sera fait. »
Harry fit pause pour se laisser un peu de temps pour réfléchir. Ron paraissait aussi perplexe que lui, mais, encore une fois, tout paraissait limpide pour Hermione, qui prit quelques secondes pour les aider.
« Tout fait sens désormais ! Oh le vieux filou ! Il savait qu'en partant Vous-savez-qui allait prendre possession de Poudlard, car le ministère était déjà aux abois. Il s'est assuré qu'il lui reste au moins une personne de confiance, sans éveiller les soupçons. Et qui de mieux que l'assassin de Dumbledore pour V… Vous savez qui ? »
Harry digéra l'information, désormais un peu honteux.
« Et, Harry ! La biche argentée, tu ne crois pas que ce serait ... » Se risqua Ron.
Harry écarquilla les yeux et Hermione eut une exclamation d'excitation, la même qu'elle avait toujours quand elle finissait par comprendre un problème ardu.
« Mais enfin, mais c'est évident ! Mais pourquoi n'y avons nous pas pensé avant ? Snape nous a aidé à récupérer l'épée de Gryffondor qui était dans le bureau de Dumbledore. Tout est logique maintenant ! »
Elle paraissait aussi satisfaite et enthousiaste que les sentiments de Harry étaient confus. Pour ne pas trop se concentrer sur ses émotions, il se décida à appuyer sur lecture pour écouter la suite de ce que Dumbledore avait à lui raconter.
«Mais nous parlerons davantage de ce cher Severus Snape plus tard. J'aimerais désormais me concentrer sur le souvenir numéro deux. J'ai longuement hésité à te montrer ce souvenir, car il va probablement changer ton appréciation de ce qui a pu se passer. Mais je t'ai gardé trop de choses secrètes pendant trop longtemps, qu'il faut maintenant que je te montre la vérité nue. Encore une fois, je te demanderai de faire preuve d'indulgence envers les personnes présentes dans ce souvenir. Celui-ci m'a été donné par ton parrain, Sirius Black, et il n'en a jamais compris la réelle signification. Il s'agit en effet de la dernière conversation qu'il a pu avoir avec ton père, James Potter. »
Comme il l'avait fait à l'évocation du nom de sa mère, Harry se jeta sur la fiole numéro deux et se précipita vers la pensine.
Le décor bascula à nouveau, et il se retrouva dans un pub qu'il reconnut comme le Chaudron Baveur. L'endroit n'était pas aussi convivial que la première fois qu'il y avait mis les pieds. Au contraire, il était presque désert, et rappelait l'ambiance qui régnait à la Tête de Sanglier en ce moment même. Peut-être même que le Chaudron Baveur actuel était également aussi sinistre et déprimant, pensa Harry tristement. Peu importe l'époque, la guerre ôtait la joie aux lieux les plus joviaux du monde.
Dans un recoin du pub, à l'abri des regards indiscrets, son père et son parrain partageaient une pinte de bièraubeurre. De nombreux verres vides semblaient indiquer que les deux compères étaient installés depuis longtemps. James contemplait sinistrement sa pinte et Sirius, tel le compagnon fidèle qu'il était, le regardait avec des yeux de chien inquiet.
« James, tu es sûr que ça va ? C'est la première fois que je te vois boire aussi rapidement et tu n'as pas décroché un mot de la soirée ... »
James se contenta de hausser les épaules avec indifférence, et comme pour illustrer les propos de son ami, prit de longues gorgées de bière, et reposa brutalement son verre.
« Ecoute, je sais que les temps sont difficiles en ce moment, mais il faut se ressaisir. La guerre ne va pas durer éternellement ! Et Harry, comment il va en ce moment ? Il a appris de nouveaux mots ? »
James ne répondait pas, et gardait les yeux rivés sur son verre. Au moment où Sirius sembla abandonner et soupira, James sortit enfin de son mutisme.
« Il a appris à dire Sirius. Mais ça ressemble plus à « Silu ». Il t'aime beaucoup, tu sais. »
Sirius eut un large sourire et Harry dut se mordre la joue pour ne pas se laisser submerger par l'émotion que la vision de son parrain faisait remonter en lui.
« Tu es son parrain, n'oublie pas. »
Le ton de James était beaucoup trop sérieux et cela interpella Sirius.
« Mais enfin, pourquoi est-ce que j'oublierais ?
- Ce que je veux dire c'est que … Si … »
James semblait avoir des difficultés à articuler, et ce n'était pas l'alcool qui était en cause.
« Si un malheur devait arriver, tu as fait la promesse de veiller sur lui. Poursuivit James.
- Oui, je sais, mais enfin, James, où veux-tu en venir ? On fait tout pour que ça n'arrive pas… »
James hocha la tête et parut satisfait de la réponse de Sirius.
« Oui, bien sûr, ça n'arrivera pas. Mais… Si ça arrive… Je sais que … Que t'es là, quoi. »
Il resta à nouveau silencieux et reprit.
« Il faudra lui expliquer, hein ? Qu'il … Qu'il ne m'en veuille pas. »
Sirius semblait toujours aussi perdu.
« James, voyons, quoi qu'il arrive, il n'aura jamais aucune raison de t'en vouloir. Tu … Tu es le meilleur père qui soit…
- Je … Je ne pourrais pas … marmonna-t-il de manière incohérente, en secouant la tête en signe de négation.
- Allons. Viens, on rentre. »
Il l'incita à se lever et James acquiesça. Il se releva maladroitement et sortit de sa poche quelques gallions pour payer ses consommations. Peu importe le cours de la bièraubeurre de l'époque, Harry était sûr qu'il y avait là bien largement au dessus du prix de leurs quelques verres. Sirius ne sembla pas remarquer, trop inquiet pour son ami. Il l'aida à remettre sa cape.
« Tout va bien se passer, James. »
Il avait plongé ses yeux dans les siens. Il le regardait intensément et murmurait à peine ses quelques paroles. Harry, Ron et Hermione durent se rapprocher pour l'entendre.
« Demain, seul Peter saura où vous êtes. Tu es toujours sûr que tu veux choisir Peter ? »
James réfléchit un instant, puis finit par répondre que oui, il était sûr.
« C'est sûrement une bonne idée, acquiesça Sirius. Il n'est pas dans son assiette ces temps-ci, cela lui redonnera confiance en lui. Il va gérer, il t'adore. Allons, mon pote. Tout va bien se passer. »
Le souvenir se dissipa, la dernière image étant le sourire confiant de Sirius et le regard vide d'émotion de James.
Son regard pouvait à cet instant précis passer pour le regard d'un soûlard imbibé, mais Harry avait bien compris qu'il n'en était rien.
James savait, à cet instant précis, qu'il n'allait pas avoir le courage de voir le sacrifice de Lily. Il n'allait pas pouvoir participer à cette mascarade. Qui sait ce qui avait pu se passer dans sa tête. Avait-il pensé que s'il mourrait en premier, le bouclier serait suffisant ? Ou avait-il simplement refusé de voir ça et préféré laisser tomber ? En tous cas, il y avait une raison pour laquelle James s'était présenté sans baguette ce soir d'Halloween.
L'air était plus lourd une fois revenus dans la pièce de projection et Harry était de plus en plus confus.
« Harry, commença Hermione. Il … Ce n'était qu'un être humain, il …
- Oh, mais tais-toi, Hermione ! »
Il avait parlé un peu trop brutalement, si brutalement qu'elle sursauta et n'osa plus prononcer un mot.
Son père était un être humain. Un être imparfait, il le savait. Il en avait fait l'amère découverte dans la pensine de Snape. Mais si le James Potter harceleur et prétentieux avait créé en lui un sentiment de dégoût et de honte, ici, il ne pouvait s'empêcher de ressentir une bouffée d'indulgence et de tendresse. Comme il se sentait proche de ce père qui avait refusé de voir la mort de sa femme en face. Comme il avait si souvent ressenti ce désir d'avoir été annihilé d'un geste avant d'être le témoin de la mort de Sirius ou de Cédric… Son père l'avait laissé seul. Mais il s'était si souvent retrouvé à sa place, qu'il ne pouvait lui en vouloir.
Ron se contenta de poser sa main sur l'épaule de Harry et Hermione en fit de même. Reprenant son courage à deux mains, Harry appuya de nouveau sur lecture.
« Il y a deux choses dans la vie qui poussent les gens à agir. La peur et l'amour. Ici, les deux étaient en action, et, mêlés à la douleur, cela donne des actions qui défient la logique. »
Harry essuya son visage d'un geste rageur de la main.
« Passons désormais au troisième souvenir. Je t'avais dit que nous reviendrons bien vite vers Severus Snape. Ce souvenir lui appartient, et est probablement le plus tragique et le plus fort de son existence. J'espère qu'il pardonnera le manque de pudeur que j'ai à te le montrer. Mais il sera essentiel pour bien comprendre l'importance du message que j'ai à te transmettre ensuite. Et, encore une fois, je t'ai promis la vérité. »
Avec un peu plus de méfiance que pour les deux précédents, Harry s'empara du troisième souvenir, et le déposa délicatement dans la pensine.
NdA : la citation au sujet de la peur et de l'amour provient de l'épisode de Noël de la série Britannique Call the Midwife. Si mes souvenirs sont bons, c'est une phrase prononcée par Soeur Julienne, et qui m'a marquée par sa justesse.
