Harry, Ron et Hermione se retrouvèrent très vite propulsés dans un petit salon aux murs entièrement recouverts de vieux livres. Assis avec raideur sur un vieux fauteuil élimé, un jeune Severus Snape lisait une Gazette du Sorcier dont la une titrait sur une récente attaque de mangemorts sur une famille de sorciers. S'il n'était pas encore devenu l'homme aigri au teint cireux qui leur avait fait cours pendant toutes ces années, Harry ne reconnaissait plus l'adolescent maladroit et timide qu'il avait pu voir dans la pensine de son professeur de potions. Il avait déjà sa carrure d'adulte, et ses yeux aussi froids et sans espoir que l'entrée d'un tunnel dont on ne pouvait voir la sortie.

Le bruit d'une sonnette l'interrompit dans sa lecture et fit sursauter le trio. Snape se leva calmement, relevant un sourcil surpris. Harry lui emboîta le pas alors qu'il se dirigeait vers le petit hall qui menait à la porte d'entrée. Il le vit plaquer son œil contre l'œil-de-bœuf et sursauter. Au regard inexpressif et ennuyé qui était le sien quelques secondes auparavant, une véritable expression de peur avait pris place. Harry le vit regarder autour de lui, comme un animal effrayé et perdu. Jamais il n'aurait imaginé voir son ancien professeur ainsi, lui qui n'était troublé ni par la présence malsaine de Voldemort, ni par le regard pénétrant de Dumbledore. Qui pouvait ainsi être à l'origine d'un tel émoi ?

Quelques secondes et quelques profondes inspirations plus tard, son trouble semblait s'être dissipé légèrement. Il inspira une dernière fois comme pour chasser les restes de son appréhension et se décida enfin à ouvrir la porte. Harry cligna des yeux, ébloui par la soudaine lumière qui venait de pénétrer dans le hall.

Il reconnut instantanément les boucles auburn et les yeux émeraudes de sa mère. Largement emmitouflée dans une large écharpe, elle regardait Severus avec intensité, et les deux restèrent immobiles. Lily enfin se décida à ouvrir la bouche.

« Severus. Ça fait … Si longtemps. »

Severus déglutit et hocha doucement la tête. Il s'écarta enfin du passage et l'invita à entrer. Lily entra et passa devant lui en lui accordant un sourire gêné et timide. Quelques instants plus tard, elle était installée dans le fauteuil de Severus, et ce dernier restait debout droit comme un i. Devant Lily, une petite table était apparue et une théière s'affairait pour verser un thé fumant dans une tasse.

« Tu n'as qu'un siège ? » demanda Lily, en parcourant la pièce des yeux.

Snape sursauta. Il sembla tiré de sa contemplation. La présence de Lily semblait relever pour lui du miracle divin et son regard était plein d'une vénération béate.

« Euh … Je … Je n'ai pas pour habitude de recevoir du monde. » balbutia-t-il, reprenant ses esprits, et par la même occasion son air froid et distant.

Il agita sa baguette et matérialisa en face de Lily une chaise en bois, sur laquelle il s'installa. Une deuxième tasse apparut sur la table.

« Je suis venue te remercier. Je sais ce que tu as révélé à Dumbledore... »

Severus ouvrit la bouche mais Lily le coupa avant qu'il ne puisse sortir un son.

« Dumbledore ne m'a rien dit. J'ai simplement … Compris. Je savais que … Ça ne pouvait être que toi. »

La pièce était si lourde de sous-entendus et de non-dits, et Harry pouvait deviner que des milliards de choses se disaient par la simple force de leurs regards.

« Merci. » répéta Lily.

Snape hocha doucement la tête et parvint à articuler d'une voix sourde.

« Ton bonheur et ta sécurité m'importent plus que tout.

- Et pourtant, tu œuvrais dans un groupe terroriste qui semblent vouloir me refuser l'accès au bonheur et à la sécurité. A moi et à toutes les personnes de ma naissance. »

Snape resta silencieux et, cela fit sursauter Harry de surprise, il baissa les yeux, soudainement remplis de honte. Lily ferma également les yeux, et inspira profondément.

« Pardonne-moi. Je n'aurais pas dû parler de ça. »

Elle rouvrit les yeux, un peu plus brillants qu'avant. Elle prit sa tasse et la porta à ses lèvres, puis reprit d'une voix un peu plus cassée.

« Je voulais te remercier. Tu m'as donné un choix qui fera toute la différence. Seulement … Je devais te prévenir des conséquences de la décision que j'ai prise. »

Snape la regarda sans comprendre et Lily poursuivit.

« Je ne survivrai pas à la prochaine attaque de Tu-sais-qui. Et grâce à cela, Harry pourra vivre. »

Elle posa calmement sa tasse sur la petite table. Snape écarquilla des yeux et eut un air à la fois sonné et plein d'aversion.

« Qui est Harry ? » demanda-t-il, d'un air qui semblait indiquer qu'il ne souhaitait pas entendre la réponse.

« Mon fils, répondit Lily. Tu m'offres la chose la plus importante qui soit au monde : la possibilité d'offrir un avenir à mon fils. »

Snape secoua la tête violemment en signe de négation. D'abord un murmure, puis répété avec de plus en plus de conviction, le mot « non » grondait lourdement dans sa gorge.

« Non. Non ! NON ! Lily, NON ! »

Mais le regard de Lily était déterminé et ne se laissa pas démonter par les yeux noirs et désespérés qui la fixaient désormais.

« Lily ! Je … NON ! »

La colère avait légèrement coloré les joues du jeune maître des potions, qui s'était relevé, et après avoir fait les cents pas, s'était posé derrière la chaise en bois et avait planté fermement ses doigts dans le bois, prêt à la briser à tout moment.

« Sev', fit-elle calmement. Je n'ai pas le choix. Je ne survivrai pas s'il devait arriver quelque chose à Harry. Il est toute ma vie.

- ET TOI TU ES TOUTE LA MIENNE ! » hurla soudainement Snape.

La chaise vola en éclat et Lily sembla surprise par la réaction violente de l'homme. Elle cligna quelque peu des yeux, tandis que Snape, qui était tombé à genoux, balbutiait sans relever la tête.

« Qu'en est-il de ceux qui ne pourraient pas survivre s'il t'arrivait quelque chose à toi ? »

Les yeux de Lily s'écarquillèrent, et sa lèvre se mit à trembler, face à la détresse qui semblait être celle de son ancien ami.

Celui-ci rampa jusqu'au fauteuil de Lily et releva un visage baigné de larmes. Harry, Hermione et Ron s'échangèrent un regard gêné. Leur présence, si elle ne pouvait être perçue, semblait être un manque de pudeur criant, et ils se sentaient plongé bien trop profondément dans l'intimité de leur ancien professeur. Mais aucun ne chercha à quitter le souvenir, bien trop hypnotisés par le désespoir presque magnétique qui faisait que Snape s'accrochait au bras de Lily comme un naufragé s'accroche à la dernière planche de son bateau pulvérisé avant de sombrer définitivement dans les abysses.

« Laisse moi mourir pour toi, sanglota-t-il. Laisse moi mourir pour ton fils. Laisse moi mourir pour ton elfe de maison, s'il le faut. Mais par pitié Lily ... »

Celle-ci prit son visage entre ses mains et lui sécha délicatement ses larmes d'un geste du pouce.

« Non, Severus. Il n'y a que moi qui doive mourir. »

Elle caressa doucement son crâne, emmêlant ses doigts fin dans ses cheveux, et Snape ferma les yeux.

« Il faut que tu vives. Il faut que tu sois là pour le protéger. Promets le moi. »

Les yeux toujours fermés, Snape secoua la tête en signe de refus, une grimace de douleur venant déformer son visage.

« Non…

- Severus. Je t'en supplie. Promets moi de veiller sur lui s'il en a besoin. Promets moi de tout faire pour qu'il vive. »

Severus ouvrit alors les yeux, pour les plonger dans le regard suppliant de Lily.

« Promets le moi. Il est tout pour moi. »

Il secoua à nouveau la tête, mais moins vigoureusement que précédemment, et sous l'insistance de Lily, il finit par céder. Il sembla s'avouer vaincu. Il baissa la tête et murmura faiblement.

« Tout ce que tu voudras. »

Lily lui attrapa le menton pour lui relever le visage, et, toujours agenouillé dans son désespoir, Snape la contempla avec une adoration presque extatique. Lily lui offrit un regard plein de sérénité et rapprocha son visage du sien.

« Merci. » souffla-t-elle, avant de poser ses lèvres sur les siennes, dans un baiser à la fois chaste et passionné.

Elle se releva alors, et quitta la pièce sans se retourner, comme si elle n'avait été qu'une apparition. Severus resta immobile, gardant à jamais sur les lèvres un goût doux-amer.

Le salon se dissipa et Harry, Ron et Hermione se retrouvèrent dans la petite pièce du magasin érotique. Un silence lourd s'était installé encore une fois entre les trois. Sans comprendre pourquoi, il semblait à Harry qu'il s'agissait ici du souvenir le plus bouleversant des trois. Quelques minutes plus tôt, il gardait en lui une aversion et une haine sans borne contre Severus Snape. Mais jamais n'aurait-il pu imaginer le voir un jour si désespéré et brisé. Jamais n'aurait-il pu imaginer voir autant d'amour et d'affection dans son regard. Dans le regard de quiconque d'ailleurs. Il pensa à Ginny, et se demanda un jour s'il allait pouvoir l'aimer avec autant d'ardeur. Il se dit que ce serait même effrayant d'aimer ou d'être aimé avec une telle force. D'une main tremblante, il essuya une larme qui venait perler sur ses yeux. Il jeta un œil à Ron et Hermione, qui se regardaient du coin de l'oeil. Sans se l'avouer, ils semblaient tous deux prendre le temps d'enregistrer la leçon sur l'amour que Snape (Snape!) venait de leur donner. Une telle histoire ne pouvait laisser personne indifférent, et surtout pas quiconque avait déjà touché par la malédiction – ou bénédiction – qu'était le sentiment amoureux.

Harry se décida alors à appuyer sur la télécommande, pour entendre la suite de ce que pouvait dire Dumbledore. Celui-ci se mut à nouveau devant eux, un sourire amer se dessinant sur son visage.

« Incroyable comment l'on peut parfois être acteur de son propre malheur. Severus doit vivre depuis avec la cruelle réalité d'un monde sans Lily. Et avec le cruel doute de se demander ce qui aurait pu se passer s'il n'avait pas rejoint Voldemort. »

Il resta silencieux un instant et eut un air énigmatique.

« Mais ici, le plus intéressant est de voir que le plus grand sacrifice n'a pas été de donner sa vie, mais plutôt d'accepter de la poursuivre alors que d'autres devaient s'en aller. »

Harry, Ron et Hermione se dévisagèrent.

« Le véritable courage en amour, et en amitié par extension, est de parfois apprendre à laisser les autres accomplir leur destinée. »

Son regard se fit plus sombre et plus fatigué que jamais.

« J'avais chargé Severus d'une lourde mission après ma mort. Mais en revoyant ce souvenir, j'en suis arrivé à la conclusion qu'après tout ce qu'il a pu faire pour ta mère, pour toi, et pour moi, il n'était pas juste de le laisser t'apporter cette funeste nouvelle. Il est donc temps que je prenne mes responsabilité et que j'assume une fois pour toute la terrible partie d'échecs que j'ai engagée, et que je t'en explique les conséquences, Harry. »

Harry sursauta à l'annonce de son prénom.

« Mais avant cela, j'aurais besoin de te demander un service. Il y a au fond de ce coffret une lettre. J'aimerais que sans l'ouvrir, tu trouves un moyen de la transmettre au Professeur Snape. »

Harry jeta un œil au fond de la cassette en bois et put y voir un morceau de parchemin. Il le plaça prestement dans la poche intérieure de sa veste et hocha la tête avec détermination, comme s'il répondait à l'image cathodique de son ancien directeur.

« Désormais, après t'avoir expliqué ton passé, il me faut désormais te parler de ta destinée, Harry Potter. »