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CHAPITRE XV.

N°83 – 10 Février 2024 (3)

10 février 2024 – Poudlard, Ecosse


– Où est-ce que l'on va ? répéta Rose alors que Scorpius l'entraînait à travers le château, sans prononcer le moindre mot, un sourire tranquille accroché aux lèvres, les doigts doucement mais fermement enroulés autour des siens pour éviter que Rose ne libère sa main de son emprise.

Rose était tout à fait consciente que les rares élèves qu'ils croisaient sur leur chemin baissaient automatiquement les yeux vers leurs doigts entrelacés avec surprise, et parfois même, avec murmures, ce qui avait inévitablement pour conséquence de la faire rougir davantage.

Pourtant, ce n'était rien comparé au jour où Scorpius l'avait embrassée au beau milieu de la Grande Salle à l'heure de la journée où il était certain que tous les élèves seraient présents et qu'il aurait un public pour mettre Rose dans l'embarras, à l'époque où son but était de propulser Rose sous les feux de la rampe pour qu'elle réalise que ses articles avaient des conséquences sur la vie et les sentiments des personnes qui en faisaient l'objet.

Cela semblait s'être passé il y a déjà une éternité, et pourtant, ça ne faisait pas plus de trois semaines. Rose ne parvenait pas à croire qu'elle avait, bien malgré elle, fait entrer Scorpius dans sa vie avec fracas un mois plus tôt seulement.

Pendant des jours, voire des semaines, elle avait regretté d'avoir publié cet article sur Melody et lui en s'apercevant du mal qu'il avait fait aux personnes concernées.

Mais aujourd'hui, alors qu'elle sentait les doigts gelés de Scorpius se réchauffer peu à peu au contact des siens, elle ne regrettait rien.

Elle savait que c'était égoïste. Mais sans cet article, Scorpius serait resté un simple camarade de classe. Un Préfet-en-Chef exemplaire, approchable, serviable et chaleureux, certes, mais un étranger.

Instinctivement, Rose resserra légèrement ses doigts autour de ceux de Scorpius.

Il le sentit et son sourire s'élargit davantage encore.

Rose déglutit.

– Scorpius, où est-ce que l'on va ? demanda-t-elle pour la troisième fois pour tenter de dissimuler son embarras.

– Prendre un peu l'air, répondit cette fois Scorpius sans hésiter, comme s'il avait attendu tout du long qu'elle daigne lui montrer qu'elle était là avec lui, par choix.

Ce qu'elle avait fait sans s'en rendre compte lorsqu'elle avait machinalement imprimé sa paume contre la sienne.

– Dehors tu veux dire ? grimaça Rose. Il fait un froid de mort-vivant, ajouta-t-elle en grommelant légèrement, bien qu'elle continuât de suivre Scorpius sans broncher.

– Excuse-moi, mais tu es une sorcière, non ? se moqua Scorpius. Le froid n'a jamais tué personne, et encore moins une sorcière aussi douée que toi. Après sept ans, je sais de quoi tu es capable en sortilèges…

Rose ne put s'empêcher de sourire légèrement. C'était un compliment, n'est-ce pas ?

Lorsqu'ils franchirent l'immense porte d'entrée du château et quittèrent la chaleur de l'école pour affronter le froid qui régnait dehors, Rose se résigna à lâcher la main de Scorpius. C'était une question de survie. Elle se détacha doucement du jeune homme pour enfiler ses gants, fermer les boutons de sa cape d'hiver un à un, et nouer son écharpe en laine autour de son cou. Enfin, elle sortit sa baguette, et tapota la manche qui couvrait son bras gauche du bout de sa baguette pour ensorceler sa cape : aussitôt, une sensation de chaleur l'envahit et elle esquissa un léger soupir de bien-être, même si elle savait que ce sentiment serait de courte durée. Le froid était bien plus résistant que la magie, qui elle, n'était qu'éphémère.

Scorpius observait la jeune femme avec un sourire amusé, presque attendri. Il faisait froid, certes, mais c'était loin d'être aussi terrible qu'elle le prétendait, et la voir faire tout ce bazar pour un petit peu de vent était étonnamment… divertissant.

Parce qu'il épiait ses moindres gestes depuis qu'elle avait débarqué à la bibliothèque un peu plus tôt, il vit la immédiatement glisser sa baguette dans la manche de sa robe lorsqu'elle eut terminé de se protéger contre le vent et le froid, et saisit aussitôt sa main libre pour mêler ses doigts aux siens.

Il vit aussi le sourire de Rose s'élargir, même si elle tenta de le lui cacher en enfouissant son menton dans son hideuse écharpe en laine.

– Prête ?

– Tout est relatif, grommela la jeune femme malgré sa bonne humeur apparente. Je ne sais toujours pas où l'on va, et s'il se met à neiger, je rentre.

Scorpius se retint de rire et, sans un mot, entraîna Rose à travers l'immense parc de Poudlard, jusqu'au terrain de Quidditch.

Ni l'un ni l'autre ne prononça le moindre mot de tout le trajet, mais lorsque Scorpius s'arrêta aux pieds des gradins, Rose releva la tête vers lui d'un air perplexe.

– Le terrain de Quidditch ?

– Grimpe, se contenta de répondre Scorpius sans se départir de son sourire en désignant l'escalier qui permettait d'accéder aux gradins de Serdaigle.

Rose fronça les sourcils, mais obéit plus docilement que son orgueil ne l'aurait souhaité.

Scorpius grimpa les marches à la suite de Rose, plus lentement qu'il ne l'aurait fait tout seul. Rose avait de plus petites jambes que lui.

Lorsque la jeune femme s'arrêta à mi-hauteur, Scorpius ne lui laissa pas le temps de s'asseoir et ordonna à nouveau :

– Plus haut !

Il l'entendit distinctement râler et grommeler dans son écharpe, et cette fois, il ne put s'empêcher de rire.

– Tu sais, fit Rose par-dessus son épaule en continuant de grimper, quand on te côtoie d'un peu plus près, on se rend compte que tu es bien moins sympathique que tu ne le laisses croire. Sous tes airs de chevalier servant, se cache en réalité une personne extrêmement autoritaire et désagréable… ça ferait un super article…

Scorpius, pas le moins du monde offensé par le ton dénué de reproches de Rose, répliqua en riant :

– Rose, qu'est-ce qu'on a dit sur les articles à scandales ?

– Que c'était mal ? répondit la jeune Préfète, qui commençait à s'essouffler légèrement.

– Exactement. Et si moi je suis autoritaire, qu'est-ce que je pourrais dire de toi ? Ça fait trois semaines que tu me mènes par le bout de la baguette…

Rose fit aussitôt volte-face, les yeux grands écarquillés derrières les verres embués de ses lunettes rondes :

– Pardon ? s'exclama la jeune fille, horrifiée, le teint rosi par le froid (ou l'embarras).

– Tu sais très bien que c'est vrai. Comment tu es parvenue à me retourner le cerveau et m'enrôler pour co-écrire ton article alors que j'étais décidé à te faire avouer tes crimes, ça c'est un mystère. Même si je pense que cette odeur d'amande n'y est pas pour rien, ajouta-t-il à mi-voix, plus pour lui-même que pour Rose, avant de reporter son attention vers la jeune fille : encore une marche, Rose.

Rose tenta d'adresser un regard noir au jeune homme, mais échoua misérablement en s'apercevant qu'il ne risquait pas de voir grand-chose à cause de la buée qui s'était accumulée sur les verres de ses lunettes.

Elle les ôta aussitôt pour les essuyer dans sa robe, les remit sur le bout de son nez, se retourna, gravit la dernière marche, et se laissa tomber dans les gradins, Scorpius venant s'asseoir à côté d'elle. Il était si proche qu'il restait à peine de place entre eux pour y glisser une plume.

– Pourquoi est-ce qu'on est là, Scorpius ? lui demanda la jeune femme d'une voix peu assurée.

Scorpius observa Rose, son visage pâle et rosi à la fois, ses lunettes rondes, son menton rond caché dans son écharpe, ses boucles rousses qui avaient depuis longtemps cessé de se battre contre le vent pour le laisser gagner, lui donnant des airs de sorcière, comme on en voyait dans les contes pour les enfants Moldus, et ses taches de rousseur… toutes ces taches de rousseur étalées sur son visage sans aucune harmonie, parfois concentrées sur ses pommettes, ses paupières et son front, pour laisser des zones pâles et immaculées sur son menton sur le bout de son nez retroussé vers le haut.

Scorpius n'avait jamais porté autant d'attention à Rose depuis qu'ils étaient à Poudlard que depuis qu'elle avait rédigé cet article. Il se souvenait de la colère qui l'avait submergé lorsqu'il avait découvert l'article pour la première fois. Lorsqu'il avait découvert que Rose était Freckles. Lorsqu'il s'était promis de faire sortir Rose de sa cachette et de lui faire goûter aux feux des projecteurs qu'elle braquait sur les autres avec sa rubrique des Cœurs de Poudlard.

Et, inéluctablement, cette pensée le fit sourire.

Rose était ce qu'il avait toujours pensé qu'elle était. Discrète. Sérieuse. Ordonnée.

Mais elle était aussi beaucoup plus que ça. Elle était courageuse. Loyale. Et farouchement déterminée lorsqu'elle avait une idée en tête.

En somme, il y avait plein de raison d'apprécier Rose lorsqu'on apprenait à la connaître et qu'on avait la chance de pouvoir tirer le rideau derrière lequel elle aimait se cacher en coulisses pour observer ce qu'il se passait sur le devant de la scène sans que personne ne s'aperçoive de sa présence.

Il y avait plein de raisons d'aimer Rose. Des centaines de raisons logiques et rationnelles.

Et puis il y en avait d'autres, dénuées de sens ou de raison. Cette odeur d'amande, par exemple, qu'il ne pouvait expliquer. Ces taches de rousseur chaotiques. Son manque d'assurance et de confiance en elle, qu'elle stockait pour les autres, pour ceux qu'elle aimait.

Scorpius était quelqu'un de logique. Pourtant, même s'il ne comprenait pas complètement toutes ces choses irrationnelles qui se passaient à l'intérieur de sa poitrine – ou plutôt, de son cerveau – depuis quelques jours, voire quelques semaines, il se devait d'être honnête et de répondre à Rose avec son cœur, et non avec sa tête.

– Parce que je voulais que l'on soit seuls, avoua-t-il. Et que d'ici, reprit-il en désignant l'endroit où ils se trouvaient d'un geste de la main même si tout le monde peut nous apercevoir, personne ne peut nous voir ou nous entendre.

Scorpius croisa le regard de Rose et refusa de le lâcher, comme il avait été incapable de lâcher sa main plus tôt. Rose lui offrit un sourire tremblant et sembla hésiter un long moment avant de se décider à répondre :

– Je suis contente d'avoir écrit cet article sur Melody et toi, lâcha-t-elle finalement de but en blanc, avant de rougir furieusement. Je sais que c'est mal, reprit-elle en détournant la tête pour fuir le regard oppressant du jeune homme, mais c'est comme ça… je l'ai regretté au début, quand j'ai vu… quand j'ai vu le mal que ça a fait à Meldoy, à Beau… mais maintenant… maintenant qu'on est là tous les deux, je ne peux pas me résoudre à le regretter, acheva-t-elle d'une petite voix. Je suis contente que tu saches que je suis Freckles…

Scorpius imprima chacun des mots de Rose sur un morceau de parchemin qu'il rangea dans un tiroir de sa tête, pour pouvoir les relire, plus tard, lorsqu'il voudrait se laisser envahir à nouveau par le sentiment qui gonflait dans sa poitrine à cet instant.

Alors après un long moment, un sourire doux creusa ses joues et il haussa les épaules avec la légèreté qui l'envahissait :

– Moi non plus, je ne regrette pas. Même si ça fait de moi une horrible personne et un ami médiocre…

Un éclat de rire nerveux échappa à Rose, immédiatement étouffé par les lèvres de Scorpius sur les siennes.

10 février 2024 – Salle commune de Serdaigle, Poudlard, Ecosse


Il était bien tard lorsque Scorpius alla se coucher ce soir-là et malgré les émotions en pagaille qui mettaient son cerveau sens dessus dessous, il était certain qu'il n'aurait aucun mal à s'endormir.

Il avait embrassé Rose.

Encore une fois. Mais cette fois, il ne l'avait pas fait pour la mettre dans l'embarras ou marquer un point. Il l'avait fait parce que l'envie de le faire écrasait sa poitrine et qu'il était certain que cette fois, elle aussi en avait envie.

Et à juger par sa réaction, c'était le cas.

Il savait que l'entraînement de Quidditch qui avait suivi sa conversation avec Rose dans les gradins et le baiser qu'ils avaient échangé était loin d'être glorieux. Il avait eu la tête ailleurs pendant deux heures, donné des consignes incohérentes, voire contradictoires, à ses joueurs, avait passé la moitié de son temps à rêvasser, et s'était pris deux Cognards dans l'épaule droite, ce qui lui avait valu un petit détour à l'infirmerie avant le dîner.

Après le dîner, où il n'avait pas vu Rose, il était retourné dans la Salle Commune de Serdaigle avec Elias pour finir son devoir de Métamorphose. Là encore, Rose était introuvable. Scorpius commençait à se demander si elle ne regrettait pas ce qu'il s'était passé et le fuyait volontairement. Il eut toutes les peines du monde à se concentrer sur son devoir tant cette pensée lui retournait l'estomac.

Elias lui lançait des regards interrogateurs qu'il préférait ignorer. Aux alentours de onze heures, alors que la Salle Commune s'était déjà vidée de moitié, Elias abandonna l'idée de tirer les vers du nez de son ami et monta se coucher.

Scorpius poussa un long soupir lorsque la petite horloge parlante plantée dans un coin de la pièce sonna onze heures trente. Il jeta un énième regard vers l'entrée de la Salle Commune en espérant y trouver Rose, sans grande conviction, mais cette fois, la tête de la jeune fille se glissa dans l'entrebâillement de la porte, suivi de son corps tout entier.

Rose sembla chercher quelque chose du regard, et lorsque ses yeux croisèrent ceux de Scorpius, ses lèvres s'étirèrent avec douceur et elle amorça aussitôt un pas vers lui.

Scorpius sentit aussitôt ses épaules se détendre et la pression le quitter. Lorsque Rose se laissa tomber sans un mot dans la chaise à côté de lui, il sourit à son tour.

La jeune femme fronça les yeux sur le devoir inachevé devant lui.

– Tu ne l'as pas encore fini ?

– Presque, répondit Scorpius en grimaçant. Je ne serai pas surpris si c'est le pire devoir que j'aurai rendu de toute ma vie.

– Je suis désolée, répondit Rose avec un sourire qui exprimait parfaitement ses excuses. Entre la Gazette et… et tout le reste, ajouta-t-elle en rougissant, j'ai l'impression de t'avoir volé tout ton temps.

Scorpius secoua la tête, agité par un rire silencieux.

– Seulement parce que je le voulais bien, répondit-il.

Pour toute réponse, le fard de Rose s'accentua légèrement et elle croisa les bras sur la table devant elle avant d'étouffer un bâillement.

– Tu devrais aller te coucher, fit Scorpius en reprenant sa plume.

– Non, je vais rester encore un peu. Le temps que tu termines ce devoir…

Étonnamment touché, Scorpius eut bien du mal à réprimer l'envie de se pencher en avant et d'embrasser Rose à nouveau. Mais ils avaient tout le temps devant eux et cela ne servait à rien de vouloir précipiter les choses. Pour l'instant, il était content de pouvoir partager le reste de sa soirée, en silence près de Rose.

Trois quarts d'heure plus tard, lorsque Scorpius eut enfin terminé son devoir et que Rose eut insisté pour le relire pour lui en voyant la fatigue noyer ses yeux gris glacés, Scorpius rangea ses affaires, et ils se levèrent en silence pour regagner leur dortoir respectif, après s'être souhaité « bonne nuit » avec toute la maladresse et l'incertitude qui caractérisent les relations naissantes.

Alors oui, il était bien tard lorsque Scorpius alla se coucher ce soir-là. Mais malgré les émotions en pagaille qui mettaient son cerveau sens dessus dessous, il n'eut aucun mal à s'endormir, un sourire un peu idiot dessiné sur son visage lorsque le sommeil le gagna.


Note : Bonjour à tous ! Je ne pensais pas publier ce nouveau chapitre dans des circonstances similaires à celles qui m'avaient permise de reprendre l'écriture au mois de mars et revenir sur FF avec de nouvelles petites histoires. J'espère donc que vous allez tous bien et que ce nouveau confinement se passera bien.

Quant à cette histoire et ce chapitre... et bien j'espère qu'ils répondent à vos attentes... dans le cas contraire, j'en suis désolée. Mais pour ma part, ce chapitre est l'un de ceux que j'ai préféré écrire jusqu'à présent !

Je vous remercie tous de suivre cette histoire et vous remercie pour vos reviews. Et, plus particulièrement, un grand merci à DelfineNotPadfoot, que vous connaissez tous maintenant !

RàR : Merci également à Elilisa, dont l'idée de faire de Scorpius un rédacteur chroniques médicales pour le journal de Rose est une excellente idée, que je garde dans un coin de ma tête, ha ha. Et Merci à Guest : je peux comprendre qu'on craque pour Elias. Ou pour n'importe quel Elias, d'ailleurs ;)

Bonne fin de week-end à tous, et bon courage,

LittlePlume