Mello s'engagea lourdement dans l'escalier, à peine éclairé par la lumière des lampadaires de la rue qui s'insinuait difficilement à travers les fenêtres qui le bordaient. Le bois craquait sous ses pas, semblant vouloir raconter toutes les histoires qui avaient foulé ses marches, mais Mello n'y prêtait pas attention. L'heure était excessivement matinale; le ciel commençait à peine à se teinter de délicates couleurs pastel, et le soleil n'avait pas encore pointé le bout de son nez. Il poussa sans délicatesse la porte grinçante de la cuisine et avisa son but : le placard près du frigo, où se trouvaient les sucreries. Il avala la distance qui les séparaient en deux foulées et l'ouvrit avec empressement, dans l'espoir d'y chiper du chocolat. Derrière les pots de bonbons et autres gâteaux, il aperçut une tablette chocolat noir & noix de coco. Parfait. Il s'en saisit rapidement, arracha presque l'emballage, sourit avec satisfaction et croqua joyeusement dedans. Son bien en main, il se remit en route vers sa chambre, décidé à profiter des quelques heures de silence qu'il lui restait avant que tout le monde ne se réveille.

C'était habituel pour lui de descendre au milieu de la nuit, presque même routinier. Mais cette nuit-là, alors qu'il passait furtivement devant la porte d'entrée, son œil fut attiré par quelque chose d'inhabituel : un paquet étrange, posé innocemment sur le rebord de la fenêtre. Habituellement, Mello n'y aurait prêté aucune attention, mais ce paquet était spécial, il en était persuadé. Il était d'une curieuse forme longiligne, emballé dans un papier kraft des plus banals, sans fioritures aucune, à l'exception d'un cachet de cire rouge. Étrange, c'était le mot. La curiosité l'emportant, Mello ouvrit la fenêtre, l'attrapa, et sans gêne aucune, entreprit de l'ouvrir une fois confortablement installé dans un des fauteuils du grand salon, croquant inlassablement dans sa tablette de chocolat. Il déballa le colis, jeta sans ménagement par terre le papier kraft, et reporta son attention sur ce qu'il contenait.

Et pour la première fois de sa vie, il fit face à une incompréhension des plus totales. Il avait beau chercher, il ne parvenait pas à donner du sens à ce qu'il voyait. C'était tellement inattendu qu'il en délaissa sa tablette de chocolat pendant un instant.

Au creux de ses mains crispées trônait fièrement une rose d'un rouge éclatant, aux pétales finement ciselés, la tige entourée d'un épais ruban jaune. Le tout était accompagné d'un mot, anonyme et sans aucun sens : "Attendez pour protéger l'Éternelle, les écorchés zieutent l'espagne".

Fronçant les sourcils, il chercha des yeux une adresse, un indice sur la personne à qui le paquet était adressé. Rien.

Agacé de ne rien y comprendre, Mello décida que ça n'avait pas d'importance. Il abandonna le paquet ouvert sur une table, et remonta dans sa chambre en marmonnant, mangeant rageusement la fin de sa tablette de chocolat.


C'était un beau matin d'octobre, qui enveloppait la Wammy's House d'une lueur délicatement dorée. Il était tôt, trop tôt pour que les rues de Winchester, une petite ville au sud de l'Angleterre, ne se remplisse de passants. La cathédrale, située non loin de l'orphelinat, était silencieuse. Si l'on prêtait l'oreille, on entendait le chuchotis réconfortant de la rivière qui passait non loin de là.

Le calme de la ville endormie contrastait avec l'agitation qui régnait au sein de l'orphelinat.

Une dizaine de minutes plus tôt, la nouvelle était tombée : la fille du PDG d'une très grande entreprise immobilière anglaise, âgée d'une dizaine d'années, s'était fait enlever la veille au soir. La découverte du mystérieux colis par Mello avait eu l'effet d'une bombe : en quelques minutes, tout le monde avait été réveillé et s'était réuni dans le grand salon. Chacun avait, sans réel indice, fait le rapprochement entre le paquet et la disparition de la petite fille. A présent, tout le monde y allait de sa théorie, toutes plus rocambolesques les unes que les autres. Watari essayait tant bien que mal de tempérer l'agitation et de réduire le niveau de décibels, sûr qu'on les entendait dans tout le quartier. Mello lui se contentait d'écouter, adossé à un mur, une nouvelle tablette de chocolat dans la main, s'ennuyant profondément, observant à distance Near, dont il n'apercevait que le haut du crâne. Celui-ci, assis dans un des fauteuils, était totalement étranger à toute cette excitation : il se contentait d'empiler des cubes en bois sur la table basse face à lui. De temps à autre, il tortillait une mèche de ses cheveux blancs, le regard perdu dans le vide.

Soudain, un mouvement brusque de la part d'un des pensionnaires, et son œuvre en bois finit par terre, à l'exception du cube du dessous. Il jeta un regard courroucé à ce dernier, sans toutefois prononcer le moindre reproche, et ce dernier s'excusa platement en s'éloignant sans demander son reste. Soupirant, Near se baissa pour les ramasser et prit en même temps la parole, afin de faire taire ce brouhaha environnant qui l'insupportait au plus haut point. Cela l'empêchait de réfléchir correctement.

- Commençons déjà par ce que l'on sait, s'il vous plaît. Le colis a été déposé en main propre, car il n'y a ni adresse de facturation, ni timbre de la poste. Donc, quelqu'un est forcément venu jusqu'ici pour nous le remettre. Quelqu'un a-t'il entendu quelque chose de suspect durant la nuit ?

Plus personne ne parla. Certains haussèrent les épaules, d'autres secouèrent la tête. Personne n'avait rien entendu d'inhabituel. Mello en revanche, releva la tête, soudainement intéressé. Le fait que Near se mêle à la conversation l'avait piqué au vif : il y avait là une occasion de prouver à tout le monde que son intelligence surpassait largement la sienne.

- Le paquet a été emballé à la va vite, c'est à peine s'il fermait correctement quand je l'ai attrapé.

- Fais pas l'innocent, c'est toi qui l'a arraché n'importe comment, coupa Near.

- N'importe quoi. Arrête de me couper et laisse moi finir, persifla Mello avec un regard d'avertissement à l'encontre de son rival.

Near haussa les épaules de mauvaise grâce et le laissa continuer.

- Je disais, le paquet a été emballé à la va vite, avec un emballage plus que basique, probablement acheté dans une gare ou une librairie du coin.

- Pour le savoir, il faudrait analyser le papier, et déterminer si les particules …

- Sois pas stupide Near, on s'en fiche. L'information importante là, c'est que le type a très certainement acheté son emballage dans les environs, et qu'il a emballé la rose en venant ici. Puisqu'il l'a fait n'importe comment, j'en conclu qu'il n'y a pas beaucoup de chemin entre l'endroit où il a acheté le papier et ici.

- La librairie près de l'université correspond. Elle reste ouverte très tard au cas où les étudiants auraient besoin de quelque chose.

- Pour une fois que tu dis quelque chose d'utile.

Near le fusilla du regard. Sans autre commentaire, il poursuivi le raisonnement :

- Le cachet de cire aurait donc été fait ici d'après toi ? Tu penses vraiment que quelqu'un serait assez stupide pour faire fondre sa cire sur le rebord de la fenêtre au risque de se faire voir ?

- Je pense surtout que la personne qui nous a envoyé ce colis n'est pas celle qui nous l'a déposé, et effectivement, il se pourrait qu'il ait chargé n'importe quel abruti de nous le remettre. Après tout, quel intérêt avons-nous à poursuivre un abruti s'il n'est même pas capable de réfléchir un minimum ? A part perdre du temps, j'entends.

Ses paroles semblèrent faire mouche, car pendant une minute, personne ne pipa mot.

- Je vais aller vérifier s'il y a des traces de cire autour de la maison, lança Near en délaissant ses cubes. Mais que ce soit clair : même s' il y en a, tu restes un abruti arrogant.

Mello lui lança un regard noir, mais ne put retenir un petit sourire, sentant la victoire approcher. Dès que Near passa le pas de la porte, les théories reprirent de plus belle, et Mello retourna à son activité favorite : manger son chocolat. Lorsque Near revint quelques minutes plus tard, il avait le regard fixe et froid. Mello sourit, ravi de sa victoire.

- Il y a bien des traces de cire.

- Bien ! Y a-t-il d'autres volontaires qui souhaiteraient avancer quelque chose ? demanda Watari. Mello décida de ne pas relever. Watari était peut-être la seule personne dans cet endroit qu'il respectait vraiment.

- Oui, marmonna Near. La rose n'est pas encore totalement ouverte, ni fanée, et sa tige n'était pas dans l'eau. Cela signifie qu'elle a été coupée il y a peu, vraisemblablement il y a une heure, deux grand maximum. Donc notre facteur inconnu est venu ici aux alentours de 4 heures du matin.

- Quant au mot, coupa Mello en dardant un regard agacé à Near, il est évident qu'il est écrit selon un principe de code fragmenté. Certaines lettres des mots sont à bannir, pour pouvoir former de nouveaux mots. Si on prend la première lettre de chaque mot, on obtien LE Z L E;

- Tu es d'une stupidité affligeante, Mello. Regarde comment le mot est écrit ! L'Espagne est un pays, il devrait y avoir une majuscule ! Il n'y en a pas, ça veut donc dire que "l'espagne" est à prendre comme un seul mot. Donc ça donne "Appelez L".

Un nouveau silence suivit cette déclaration.

- "Appelez le" marche aussi, répliqua Mello, avec toute la mauvaise foi et le dédain dont il était capable.

Near leva les yeux au ciel.


Watari ferma à clé la porte de son bureau. Enfin au calme, songea-t-il. Il se permit de souffler un coup. Tout ce remue-ménage l'avait épuisé, et il n'était même pas encore midi. Il s'empara de son téléphone personnel et composa un numéro qu'il connaissait par cœur, priant pour que son interlocuteur réponde. Une sonnerie. Deux sonneries. Un bruit se fit entendre, et une voix masculine grésilla.

- Oui ?

Pas de bonjour, rien. Typique.

Watari arrivait même imaginer le jeune homme accroupi sur une chaise, le téléphone entre deux doigts.

- L ? Ici Watari. J'appelle depuis Winchester.

- Watari. Comment allez-vous ? demanda L de manière mécanique.

- Bien merci. Il se racla la gorge, puis reprit : j'ai un service à …

- Me demander. Oui je sais. De quel ordre ?

- C'est une affaire de la plus haute importance. Eirin Rockwood, la fille du PDG de Rockwoods Industry a été enlevée hier soir. Elle rentrait de son école où elle est pensionnaire quand …

- Je vois. Et je suppose que l'on réclame mes services.

- S'il te plait.

- Ce qu'il y a c'est que ...

- Ryuzaki, c'est important, murmura Watari dans le combiné. Une enfant est en danger.

- Mmh, marmonna une voix à l'autre bout du fil. La police n'est pas capable de résoudre cette affaire seule ? Je suis un peu occupé en ce moment, une affaire de meurtres entre gangs …

- J'entends bien. Un détail cependant qui risque de t'intéresser.

- J'écoute, dit-il d'une voix traînante qui laissait entendre qu'il n'écoutait pas du tout.

- L'agresseur nous a laissé un mot anonyme, ainsi qu'un colis un peu spécial.

- Ah ? répondit-il sans grand intérêt.

- Une rose, avec un mot codé : "Appelez L". Il te demande, toi, expressément.

Un soupir se fit entendre.

- Très bien. Je prends l'enquête.